‹ La Théorie d'Ibn RochdChapitre 31 sur 41 · HO DRE · texte numérisé non relu

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veur religieuse, les dévots mais grossiers Almoravides (1) s’en étaient toujours tenus au littéralisme, c'est-à-dire à l’anthropomorphisme, en dogmatique, et à la méthode d'autorité (2) en jurisprudence (3) : prendre à la lettre les textes sacrés, et apprendre par cœur les manuels malékites de foroû', c’est-à-dire d’applications pratiques, sans jamais remonter aux sources mêmes (’oçoûl) du droit pour entirer méthodiquement les applications, suivant les règles de la déduction juridique, tel était en général, pour les docteurs du temps, le terme de la science (4). En réaction contre ces deux tendances, le mahdi Ibn Toumert, fondateur de la secte almohade, en prit exactement le contrepied : sa doctrine estune combinaison du liftéralisme dhàhirite en législation (5) avec la spéculation ach'arite en dogmatique (6); amalgame d’autant plus paradoxal, que l’ach'arisme, ainsi fondu par Ibn Toumert avec le littéra-

(1) En arabe El-moräbethin, les « marabouts ». Voir sur l’étymologie de ce mot Edm. Doutté, Notes sur l’Isläm maghribin., Les Marabouts (Extr. de la Rev. de l’hist. des religions, t. XL et XLI). Paris, 1900, pp. 27 à 34. — Almohades (El-mowahhidin) signifie : les Unitaires; ils avaient pris ce nom par réaction contre les doctrines anthropomorphistes des Almoravides, qu'ils taxaient de polythéisme.

(2) XAKBI, taglid, littéralement : imitation machinale, asservissement à la doctrine, à la parole d'autrui.

(3) Le livre d’...1bn Toumert, Introd., pp. 63 à 66.

(4) Le livre d’... Ibn Toumert, Introduction, $ II, en particulier pp. 26 et27

(5) 1bid., Introd., pp. 5r à 54, — On voit comment cette conception almohade de la jurisprudence s’oppose à celle des Almoravides. Ces derniers s'en tenaient aveuglément aux foroû', aux déductions juridiques opérées par les anciens docteurs. Les Almohades, littéralistes en jurisprudence, ne font acception que des textes sacrés, pris à la lettre, et refusent toute déduction, toute interprétation de ces textes. — Il ne faut pas oublier que le ARS fiqh, législation ou jurisprudence, comprend à la fois le droit et la morale (au sens le plus étendu de ces deux mots), qui sont tirés, l’un et l’autre, des textes sacrés, suivant une seule et même méthode, (Voir plus haut, pp. 34 à 4o. Cf. Facl el-maqäl, p. 4x, 1. 29 à 1. 24. — Sur le dhähirisme, ou extériorisme, voir plus haut, p. 67, n. 3, à la fin,)

(6) Le livre d’…. Ibn Toumert, Introd., pp. 54, au bas, et 5b pe 17; 1. 20, à p. 80, 1. 6. -

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lisme juridique le plus étroit, est altéré, chez lui, par certaines tendances mo'tazilites (1) qui, achevant de donner à ce spéculativisme dogmatique un caractère d’intransigeance absolue, l’éloignent encore davantage du littéralisme pratique auquel on prétend le juxtaposer. C’est ainsi qu'Ibn Toumert, en opposition sur ce point avec El-Ghazâli (2) et les Ach'‘arites modérés, fait profession d’intolérance à la façon des Mo'tazilites, en déclarant qu'on cesse d’être un vrai croyant dès qu'on s’écarte, en quoi que ce soit, des formules du credo qu’il a édicté (3), des interprétations qu’il a imaginées. Ces interprétations, exposées dans un langage technique, obscur pour des intelligences communes, étaient destinées à être répandues parmi les plus ignorants des hommes : on leur enseignait ces formules « et on les contraignait de les savoir ad unguem » (4).

Nous comprenons donc qu'Ibn Rochd puisse louer les Almohades d’avoir éveillé chez les esprits maghribins, après le lourd sommeil de la période almoravide, une cer-

(x) Une des marques les plus significatives de l'influence exercée sur la philosophie religieuse d’Ibn Toumert par certaines théories mo‘tazilites est la négation des attributs de Dieu. Sur ce point, la doctrine almohade se rapproche du système des falâcifa, qui dans cette question des attributs divins, arrivent, par des voies différentes, aux mêmes conclusions générales que les Mo‘tazilites.

(2) Ibn Toumert avait subi, dans son voyage en Orient, l'influence indirecte d'El-Ghazäli, bien que, en dépit de la légende, il n’ait pu assister à ses cours (Voir Le livre d’...Ibn Toumert, Introd., p. 8, 1. 4, à p. 13, 1. 2). Mais sur cette question, il manifeste des tendances directement opposées aux siennes. El-Ghazäli avait écrit un livre dont le titre même est assez significatif : Zldjäm el-‘awämm ‘an ‘ilm el-kaläm « Pour détourner le vulgaire de la science du kaläm » (de la théologie). Voir, sur le contenu de cet ouvrage, Le livre d’... Ibn Toumert, Introd., p. 89, L. 16, à p. 85, 1. 4). El-Ghazäâli est d’accord sur ce point avec son grand adversaire Ibn Rochd. Cf. Miguel Asin, El averroismo teolégico de Santo Tomûâs de Aquino, dans Estudios de erudiciôn oriental, Homenaje & D. Fr. Codera, Zaragoza, 1904, p. 301, n. 1.

(3) Le livre d’... Ibn Toumert, Introd., pp. 59 à 61; p. 82,1. rx à l. 15. Cfp.7x, dern.\l

(AN TUr de pa8r, ler à 9. Cf.ip. 80, 1. r2 à 1, 16,

taine activité spéculative (1) dans le domaine de la dogmatique; d’avoir, en outre, dans le domaine de la jurisprudence, rappelé aux docteurs l’obligation de remonter à l'étude des sources mêmes de la législation : Qoran, hadits, idjmâ' (2), et d'étudier la méthode suivant laquelle la législation s’en déduit, au lieu de s’en tenir à la récitation machinale des manuels d'application pratique; d’avoir, en un mot, « éveillé lattention des esprits d’élite touchant le caractère obligatoire d’une spéculation intégrale sur les principes fondamentaux de la religion (3) », c’est-à-dire à la fois de la législation et du dogme. Nous comprenons aussi qu’il puisse les louer d’avoir réagi contre la conception vulgaire de la divinité, contre le grossier anthropomorphisme de l’âge précédent, en « appelant la multitude à la connaissance de Dieu par une voie moyenne, supérieure au bas niveau de ceux qui n’ont qu'une croyance irraisonnée (4), mais inférieure à l’éristique des Motékallemin » (5). Jusqu'ici donc, l'attitude religieuse d’Ibn Rochd paraît assez conforme à celle des sectateurs d’Ibn Toumert, et nous ne voyons rien qui eût pu l’empêcher de publier son Façl el-maqäl à la cour même, sous l’égide des khalifes almohades, ses maîtres et protecteurs (6).

(x) Voir plus haut, p. 89, L. 3 à 1. 6.

(2) Sur l'idjmä*, voir plus loin, p. 97, dern. L., à p. r02, 1. 3.

(3) Voir plus haut, p. 89, 1. ro.

(4) La façon de croire des Hachwiyya, qui était celle des Almoravides.

(5) Surtout des Mo‘tazilites, mais aussi des Ach‘arites. Ibn Toumert avait composé deux ‘agida ou professions de foi : la première intitulée ‘Agidat et-tawhid et écrite dans une langue tout à fait abstraite; la seconde, la Morchida, « d’une allure plus populaire », (/bid., Introd., p- 80.) Il s’agit de cette dernière, dont la forme apparaissait comme un peu plus accessible que les argumentations des Ach‘arites et surtout des Mo‘tazilites. Ibn Rochd avait consacré à la première un commentaire, malheureusement perdu (Renan, Averroès et l’averroïsme, p. 73, |. 0. Cf, Le livre d’... Ibn Toumert, Introd., p. 81, 1. 4), dont la connaissance nous serait précieuse pour tirer complètement au clair la question des rapports de sa philosophie avec la doctrine des AÏmohades.

(6) On sait qu'Ibn Rochd, en remplacement d’Ibn Thofaïl, devint, en 1182, premier médecin du second khalife almohade, Aboû Ya‘qoüb

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