INTRODUCTION
Ce problème, quel, était-il au juste? Quelle en était la portée ? En quels termes se posait-il ?
Un siècle environ après la mort du Prophète, la conquête musulmane était achevée. Maître d'un immense empire, héritier de plusieurs grandes civilisations, l’Isläm dressait maintenant l'inventaire de toutes ces richesses dont il demeurait ébloui. Mais la Loi religieuse qui constituait l'unique lien et la seule raison d’être du nouvel empire imposait à la communauté musulmane en général, et à chacun de ses membres en particulier, des règles de conduite méticuleuses, des interdictions sévères. Quel usage licite les Musulmans pourraient-ils faire de tous ces trésors matériels, artistiques, intellectuels et moraux, œuvres de nations infidèles? La loi divine leur défendait, sous menace de l'enfer, l’usage des vêtements de soie, des vases d’or ou d’argent, des boissons enivrantes: taxant d’idolâtrie, sinon peut-être dans les textes, du moins dans l'interprétation courante, toute représentation des formes animales ou des traits de la figure humaine, elle leur interdisait en fait la culture des arts plastiques (1). Allaït-elle leur permettre du moins d’abreuver leur esprit aux sources vives de la science et de la philosophie paiïenne?
Telle est la question qui se posa, le jour où, sous le se-
(1) Voir : Maurin de Nahuys, Les images chez les Arabes, Anvers, 1896; Victor Chauvin, La défense des images chez les Musulmans Anvers, 1896 (cet opuscule contient une bibliographie détaillée de la question).
cond khalife abbasside (1), El-Mancçoür, en l'an 148 de l'hégire (765 de notre ère), dans Baghdâdrétemment fondée (2), des Chrétiens de la secte nestorienne eurent traduit, du syriaque ou du grec en arabe, divers traités de science et de philosophie grecque (3). Avec leur ardeur et leur avidité coutumière, les Arabes se jetèrent aussitôt sur ce butin d’un nouveau genre. Sans transformation préalable, simplement revêtues du costume arabe, la science’ et la philosophie grecques passèrent au service du vainqueur. Elles reçurent aussitôt de la part des purs orthodoxes l'accueil Le plus hostile. Ils criaient à l’innovation, c'est-àdire à l’hérésie (4).
En fait, l'introduction des sciences grecques dans le monde musulman était l’œuvre collective d’esprits en lutte
(x) Déjà à l’époque des khalifes omeyyades, entre 680 et 683, des traductions d'ouvrages scientifiques écrits en grec ou en copte avaient été faites en langue arabe, à Alexandrie, par ordre du gouverneur de l'Égypte, Khäled fils du khalife Yézid : elles avaient surtout porté sur des ouvrages d’alchimie, sans négliger entièrement ceux d’astronomie et de médecine, Maïs rien ne nous permet d'affirmer que ces traductions aient soulevé dès cette époque des controverses dignes de remarque touchant la légitimité d'études de cet ordre; et d'autre part, il n’était pas encore question d'ouvrages de philosophie, — Ce grand travail de traduction durera pendant près de trois siècles, et se prolongera même, sans grande activité, il est vrai, jusqu’au xime siècle de notre ère (Voir Dr L. Leclerc, Histoire de la médecine arabe, Paris, 1876, 2 vol., vol. I, Pro, la ler):
(2) Baghdäd fut fondée par El-Mancoûr en 146 hég. = 763 ap. J.-C,
(3) On traduisit aussi en arabe, à cette époque, un certain nombre d'ouvrages scientifiques indiens et persans : c’étaient surtout des traités de mathématiques, d'astronomie et de médecine. Le syncrétisme arabe introduisit ainsi dans l'encyclopédie de la science grecque quelques notions d'origine étrangère, par exemple en géographie astronomique (Voir en particulier Géographie d'Aboulféda, traduite de l'arabe en français... par M. Reinaud. Paris, 1848, 2 vol., vol. I, Introduction, pp, xzvn à xix). Mais ces emprunts faits à la science orientale se réduisent, en somme, à peu de chose : la science arabe, surtout au début, c'est la science grecque exposée en langue arabe, Cela était encore plus vrai, nous allons le voir, de la philosophie,
(4) Le mot arabe 4% bid‘a signifie à la fois innovation et hérésie, La raison de cette synonymie est manifeste,