‹ La Théorie d'Ibn RochdChapitre 8 sur 41 · SIT IE · texte numérisé non relu

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plus où moins ouverte contre l’islâäm. Les premiers tra-

ducteurs étaient tous des Chrétiens, c'est-à-dire, aux re-

gards des Musulmans, des opposants irréductibles, gens

s’obstinant dans leur erreur, fermant volontairement les

yeux à l’éclatante lumière de la révélation nouvelle, der-

nière et parfaite, et qui, profitant de la tolérance relative

des vrais croyants, préféraient, en leur aveuglement, aux

avantages mondains de la conversion les charges, les hu-

miliations d’une condition ravalée, et dans l’autre monde,

au paradis de Mohammed, la damnation éternelle, Dans les

doctrines de ces sciences païennes, presque tout élait fait

pour scandaliser les pieux Musulmans de ce temps. L’as-

trologie, la divination, l’astronomie qui prédit les éclipses,

l’alchimie et la magie, la médecine elle-même, qui prétend guérir par des moyens purement terrestres les maladies

dont Dieu juge à propos d’affliger les hommes, et retarder

l'heure fatale marquée par les décrets divins, autant d’entreprises sacrilèges sur la liberté absolue ou sur la toute-

puissance illimitée du Dieu du Qoran.

Hardie contre Dieu dans ses doctrines particulières et dans ses pratiques, cette science était couronnée par une philosophie plus impie encore, qui enseignait l'éternité du monde, l'identité primitive et foncière de Dieu et des créatures, l’absorption de l’homme, dans l’extase, au sein de la divinité.

Au surplus, on pouvait juger de l’arbre par les fruits qu’il avait déjà produits sur le sol de l'Islâm. Qui donc, parmi les gens de la qibla (1), s’était empressé d'aller pui-

(x) La « qibla », c’est la direction vers laquelle on se tourne pour faire la prière, Dans un sens figuré, c'est la métropole d'une communauté religieuse : Jérusalem pour de Juifs, La Mekke pour les Musulmans, La qibla par excellence est done La Mekke, et l'expression ALU js! ahl el-qibla, «les gens de la qibla », désiene tous les Musulmans sans exception, Été ou orthodoxes, tous 2 hommes qui reconnaissent en la “ile sainte de La Mekke leur métropole religieuse ou, ce qui revient au même, qui reconnaissent la mission du prophète Mohammed, l'origine divine du Livre par lui révélé.

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ser des armes à ce redoutable arsenal de la dialectique grecque, pour les utiliser dans les luttes théologiques ? et à quel usage avaient-elles servi? C'était une secte hérétique, rationaliste, celle des Mo‘tazilites, et elle les avait employées à la défense de thèses abominables aux yeux des orthodoxes; par exemple : l'affirmation de la liberté humaine et la négation de la prédestination,au bien ou au mal, à la damnation ou au salut; la négation d’attributs divins coéternels à l'essence divine, la négation de l'éternité du Qoran, etc. (1). Quels étaient enfin les fauteurs de cette folie novatrice et sacrilège? C’étaient des khalifes abbassides : El-Mancoûr, El-Ma'moûn, El-Mo‘tacem, El- Wâtsiq. Or l'avènement même de la dynastie abbasside était le résultat d’une violente réaction politique et religieuse, persane et chiite, contre la suprématie arabe et contre le véritable islâm. Inféodé à la secte mo‘tazilite, le khalife abbasside dont le règne marquait précisément l'apogée du mouvement novateur, El-Mamoûn, fils de Hâroûn er-Rachid, était allé jusqu à frapper d'anathème le dogme orthodoxe de l'éternité du Qoran « parole incréée de Dieu ». Par son ordre, tous les docteurs de l’époque, cités devant un tribunal d’inquisition, étaient mis en demeure, sous la menace du sabre, de reconnaître publiquement le nouveau dogme de la création du Livre sacré (2).

Tels avaient été les premiers fruits de la culture grecque dans le monde musulman. Les Mahométans orthodoxes

(x) Voir plus loin, pp 64 à 67, plusieurs pages sur les Mo‘tazilites, — CF. H. Steiner, Die Mu‘tazsiliten, oder die Freidenker im 1slém. Leipzig, 1865,

(2) Voir W. M. Patton, Ahmed Ibn Hanbal and the Mihna, a biography of the Imam, including an account of the mohammedan inquisition called the Mihna, Leide, 1897. — G. Dugat, Histoire des philosophes et des théologiens musulmans (De 632 à 1258 de J -C.). Paris, 1878, pp. 86 à 95. — R. Dozy, Essai sur l'histoire de l'islamisme, traduit du hollandais par Victor Chauvin, Leyde, 1870, p. 232, 1. 8 du bas, à av.-dern. 1. — D. Macdonald, ibid., pp. 135 à 158. —R. D. Osborn, {slam under the khalifs of Baghdad. London, 1878, pp. 250 à 96».

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n'avaient donc nul besoin d’en prendre une connaissance approfondie pour la condamner en bloc, comme impie et sacrilège.

Or la contagion avait fait de rapides progrès. Ilne s'agissait plus seulement d’aller chercher dans le fatras des traductions, pour les besoins de la discussion théologique, certaines argumentations spéciales, certaines solutions isolées, tirées de Pythagore, de Platon, d’Aristote, de Porphyre. Voilà que la philosophie grecque elle-même, estampillée au nom de soi-disant Musulmans, osait, sous sa forme la plus hardie, sous la forme néoplatonicienne, se dresser en face du dogme et disputer contre lui. Ne fallait-il pas s'attendre à voir l’orthodoxie musulmane, ombrageuse et fanatique, relever le défi avec indignation et mener par tous les moyens possibles une guerre d’extermination contre la philosophie naissante? La secte orthodoxe va justement ressaisir le pouvoir. Du vivant même d'El-Kindi, le premier grand philosophe musulman, un revirement complet va, en effet, se produire dans la politique religieuse des khalifes : avec El-Motawakkil, successeur d'El-Wätsiq, l’orthodoxie triomphe. Sa victoire politique est définitive. Mo tazilisme et philosophie se voient enveloppés désormais dans une même disgrâce. Après l'adoption par les orthodoxes du système théologique d'El- Ach'ari, transfuge mo'‘tazilite retourné à l’orthodoxie, le Mo‘tazilisme, pris entre l’ach'arisme et la philosophie, ne tarde pas à disparaître d’une facon presque complète. La philosophie survit; mais elle mènera toujours une existence inquiète et agitée : elle devra songer sans cesse à se défendre, d’une part contre les attaques des docteurs orthodoxes, acharnés à sa perte, de l’autre contre les violences d’une populace fanatique, Quelle perpétuelle tentation, non seulement pour un pieux monarque, mais plus encore, peut-être, pour un despote dissolu, de se concilier à la fois, par une persécution contre ces impies philo sophes, le peuple, renverseur de rois, et les docteurs de

la Loi, distributeurs attitrés de brevets d'orthodoxiel Même la faveur de certains princes éclairés et libéraux ne suffira pas toujours à protéger les philosophes contre la haine de ces deux sortes d’ennemis, non moins portées l’une que l’autre à faire appel au bras séculier : sous la pression de ces deux forces concourantes, on verra plus d’une fois un souverain philosophe, pour calmer une révolution grondante et pour lui donner des gages, contraint de persécuter les philosophes, les savants, et de faire brûler leurs livres par la main du bourreau, en monceaux, sur les places publiques de Baghdäd, de Séville, de Grenade, de Cordoue (1). |

Avant de philosopher, il faudra commencer par obtenir, s'il se peut, le droit de vivre. Le premier des problèmes pour les philosophes musulmans, pour les faläcifa (2), sera donc la question de l'accord entre la religion et la philosophie, entre la religion musulmane orthodoxe et la philosophie hellénique telle que la leur présentaient les traductions arabes des philosophes grecs et des commentateurs alexandrins. Avant d'ouvrir la bouche devant un cercle d’auditeurs, ou avant de prendre la plume, pour exposer non pas même une de leurs doctrines les plus audacieuses, mais la simple théorie du syllogisme, illeur faudra commencer par démontrer, en s'appuyant, bien entendu, sur des textes sacrés, que l’étude des sciences et

(1) Cf. de Boer, Gesch, d. Philos. im. Isl., p. 89, av.-dern. 1. ; p. 13, 1. 4 du bas; p. 154,1. 6 du bas; Journ. 4s., 3° série, vol. XIV, pp. 18 et ro, dans un article de Munk sur Joseph ben Yehouda, disciple de Maïmonide ; Dugat, Hist, des philos. et des théolog. musulm., pp. 194 et 195; p. 175, n. 3; Renan, Averr. et l'averr., pp. 7, 23, 33, 36; Munk, Mél. de philos. juive et arabe, p. 426, dern. l,; Leclerc, Æist. de la méd. arabe, t. Al, p194, etc.

(2) A&wWS falâcifa, pluriel de CsgauukuS failacoüf, simple transcription, en caractères arabes, du grec pLX6GODOS, — Voir plus loin, p. 46, 1. 20, à p. 48, L. 13, un alinéa consacré à définir le sens des mots faläcifa, falsafa, ainsi que leur rapport au mot kikma, philosophie, et autres mots de même racine,

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de la philosophie est permise par la Loi divine; que la raison humaine et la révélation, émanées de Dieu l’une et l’autre, ne sauraient se trouver en désaccord : que la philosophie alexandrine et la religion musulmane ne sont que deux expressions différentes d’une seule et même vénel)

Or il est difficile de concevoir deux tendances, deux esprits plus radicalement opposés que celui de la philosophie grecque telle que la reçurent les falâcifa et celui de la religion musulmane (2).

En 529 de l'ère chrétienne, un édit de l'empereur Justinien avait fermé l’école néoplatonicienne d'Athènes, dernier asile de la philosophie grecque. Lorsque, trois siècles plus tard, les Musulmans, devenus en peu de temps les maîtres d'un empire immense, voulurent ajouter à la gloire de la domination militaire et religieuse l'éclat de la haute culture scientifique et philosophique, parmi les livres grecs qu ils recherchaient avec tant d’ardeur, les œuvres philosophiques les plus fréquentes furent naturellement celles de cette grande école néoplatonicienne, qui avait régné sur la pensée hellénique pendant six siècles, qui avait survécu la dernière, qui apparaissait enfin comme la synthèse et comme le couronnement de toute l’évolution philosophique de la Grèce. En outre, nous savons qu’à l’origine, les pourvoyeurs de la philosophie musulmane furent des Chrétiens de la secte nestorienne. Ces sectaires,

(1) Nous verrons plus loin {chap. Il, toute la fiu) que si, par un heureux concours de circonstances, les faläcifa de l'Orient purent échapper en partie à cette nécessité, elle ne laissa pas de se faire impérieusement sentir à ceux de l'Occident.

(2) Cette question de l'opposition entre l’esprit de la philosophie grecque et celui de la religion musulmane, dont nous nous bornons à indiquer ici brièvement les points les plus essentiels, comporterait une étude beaucoup plus approfondie, Nous en avons fait l'objet d’un travail spécial (d'environ 150 à 200 pages), qui est prêt pour l’impression, et qui doit paraître incessamment sous le titre suivant : « Zntroduction à l'étude de la philosophie musulmane. L'esprit aryen et l'esprit sémitique, La philosophie grecque et la religion musulmane ».

EE à MONS

depuis longtemps, avaient traduit du grec dans leur propre langue, en syriaque, nombre d'ouvrages péripatéticiens (1); polyglottes érudits, ce sont eux qui d'abord, à la demande des khalifes abbassides, traduisirent en arabe ces traductions syriaques (2). Or on sait que si la philosophie alexandrine, pour l'inspiration générale de la doctrine, relève avant tout du platonisme (3), dont elle a tiré son nom, d'autre part, pour certaines interprétations métaphysiques, pour les grands cadres de l'encyclopédie scientifique et philosophique et pour la substance dont elle les remplit, elle doit beaucoup à Aristote, surtout dans les écrits les plus récents, ceux de l'Ecole d'Athènes {4). Toutes les circonstances concouraient donc à orienter la philosophie naissante des Musulmans vers un électisme néoplatonicien plus ou moins renforcé en ce qui concerne l'influence aristotélicienne (5). Aussi voyons-nous les falâcifa, en dépit des faits et des textes, professer, comme leurs modèles alexandrins (6), l'unité fondamentale de la philosophie grecque : Aristote, selon eux, est le grand Maître. Cependant, comme certains de ses ouvrages sont perdus, comme dans ses écrits il n'a pas été toujours complet ni toujours clair, il est bon de traduire, d'étudier, de commenter les

(1) Voir Renan, De philosophia Peripatetica apud Syros. Paris, 1852. — Rubens Duval, La litlérature syriaque. Paris, 1906, 3° édit., ch. XIV, $ 2 : La philosophie péripatéticienne. — Cf. Wenrich, De auctorum Graecorum versionibus et commentariis Syriacis Arabicis Armeniacis Persicisque Commentatio. Lipsiae, 1842, passim.

(2) Un peu plus tard, ils traduisirent directement du grec en arabe, et plus tard encore ils purent former, parmi les Musulmans eux-mêmes, des élèves traducteurs. <

(3) Voir E. Zeller, Die Philosophie der Griechen in ihrer geschichtl. Entwicklung dargestellt, 3. Th. 2. Abth. Leipzig, 1881, 3° éd., p. 425.

(4) Voir Zeller, 1bid., p. 447, 1. 12 à 1. 15; même page, 1. 93 à 1. 30 ; p. 449, L 5 à L rr, ete. Cf. Renan, Averr. et l’averr., pp.92 au bas et 93.

(5) D'autres tendances philosophiques ne laissèrent pas de se faire jour sous l'influence de la Perse, de l'Inde et de la Grèce (dahrisme, néopythagorisme, etc, Voir T. de Boer, Gesch. der Philos. im Isl., 1, 2 et 3; II). Mais elles restèrent toujours à l’arrière-plan,

(6) Zeller, 1hid,, p. 424.

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