‹ La théorie darwinienne et la création dite indépendanteChapitre 104 sur 125 · TRANSITIONS INSTRUMENTALES · texte numérisé non relu

TRANSITIONS INSTRUMENTALES

Nous avons avancé de pareilles observations, il y a bien quelques années, dans un autre travail, à propos de la transition du singe en homme (1). Là, j’ai dit — le pied ambulatoire de l’homme, et le pied préhensile du singe sont deux instruments mécaniquement éloignés l’ un de l’autre. Des instruments intermédiaires ou de passage n’ont pas de possibilité mécanique. Un pied, qui cesse d’être préhensile et va être ambulatoire, n’est ni préhensile ni ambulatoire; et l’animal alors ne peut ni ramper ni se promener; il n’est ni acrobate, ni pédestre. Sa construction serait un absurde , et l’ animal n’ aurait pas ses conditions dé existence. Il faut quil soit décidément rampant ou décidément ambulatoire. — Ce sont des notions bien claires en vérité. Ce n’ est pas ma faute si quelque naturaliste les a jugées sans valeur; et il est regrettable s’il n’a pu monter jusqu’à ces premières données de la mécanique.

Le problème des intermédiaires n’a pas encore été suffisamment sondé, que je sache; mais je crois qu’il y a beaucoup de cas, dans lesquels la transition généthique trouve un obstacle insurmontable à se concilier avec la transition fonctionnelle, ou instrumentale. Pourtant il ne faudrait jamais oublier le précepte de Goethe: « Nous devons toujours procéder comme si nous avions à rendre compte de nos travaux à un géomètre sévère. » Or, pour peu que l’ on veuille se conformer au sage conseil du grand poëte-naturaliste , on verra par un examen conscien-

(1) Les singes et l'homme ; considérations naturelles sur leurs prétendues affinités. Versailles , 1865.

TRANSITIONS

cieux se produire des désillusions qui feront évanouir bon nombre de transitions, admises pourtant comme des données indiscutibles.

Quelle transition, ou mieux, quel état intermédiaire imaginera-t-on entre le dernier animal non ruminant , et le premier ruminant? Si la rumination demande plusieurs poches stomacales disposées sur deux rangs, et une seule ou plusieurs placées sur une même ligne, la non rumination, quelle forme donnera-t-on à l’estomac d’un demi-ruminant , d’ un animal qui se trouverait au début, et à l’aurore de la rumination?

Parmi les innombrables formes de poches stomacales des mammifères, je crois que la forme d’ estomac ruminant reste bien déterminée dans sa constitution. On sait que la rumination se compose de deux opérations distinctes et détachées, F emmagasinement des aliments grossièrement engloutis, voilà la première; et après, le broyement et la digestion : voilà la seconde. Pour achever

ces deux fonctions, les poches stomacales des ruminants

sont disposées sur deux rangs , de telle sorte qu’ en rapport à l’ axe de l’ ésophage elles constituent deux organes à côté l' un de l’ autre et bien distincts entre eux. Il y a un magasin et un laboratoire. Les aliments, lorsqu’ils descendent par F ésophage, entrent dans F un plutôt que dans l’autre des appareils stomacals par les seules propriétés physiques des aliments mêmes agissant différemment sur la gouttière (1). Lorsque les aliments descen-

(1) Voir à ce propos les excellentes Leçons de Physiologie comparée de M. H. Milne Edwards. T. VI.

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