LA MAIN CHEZ LE PHOQUE
Au delà de cette première conséquence il s' en trouve une autre qui touche au fond de notre question. Les constructions que nous avons considérées sont, avons nous dit, toutes essentiellement différentes l'une de Vautre» mais il y a plus. Chacune fonctionne différemment; ce qui du reste ne saurait arriver autrement, car des causes différentes donnent des effets différents; et ce qui est plus encore, le fonctionnement de chacune est en proportion en( accord, en harmonie avec les besoins, les habitudes, la nature des espèces auxquelles les constructions appartiennent. Donc le carpe et la main de l'homme sont accomodées à l'homme, ceux du tigre sont accomodées au tigre, ceux du phoque sont accomodés au phoque etc. Partout nous avons des constructions accomodées, trèsparfaitement accomodées, au but; on ne peut les imaginer autrement de ce qu'elles sont. Et elles sont ce
cétacés , par exemple. Les recherches de Bambèke , de Gegenbaur, et d'autres, sur le carpe de ces animaux, et T incertitude • où ils sont relativement à la détermination des pièces, nous montrent que les os carpiens considérés dans l'universalité des vertébrés, sont purement des matériaux variables dans le nombre, la forme et la disposition, ou le placement, suivant les fonctions de V artus auquel ils appartiennent. Lorsque, par exemple, ils sont réduits à deux ou trois os éloignés Tun de l'autre, sans contact, et ensevelis dans un cartilage général (PI. XV. ûg, 2, main de baleine), on voit l'importance des pièces carpiennes réduite au minimum : et en outre, que l'individualité anatomique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que les Zootomistes s'étaient efforcés d' attribuer aux os carpiens , s' évanouit malgré les efforts ingénieux faits pour leur conserver une désignation précise. (Voir Meckel. T. 4).
qu'elles sont par nécessité mécanique, physiologique etc. ^ suivant une construction rationelle et scientifique. Ce sont des causes préparées pour assurer un effet que Ton se propose. Je trouve quie la sagesse, la science et la prévoyance ne sont pas ici en défaut; qu'au contraire il y a là le grand art de la nature avec ses conceptus d' une portée très-élevée, et dont la sublimité n'est méconnue qu' en raison de la superficialité avec laquelle on les considère.
En face de tout cela ne serait-ce pas une plaisanterie d'évoquer ici la théorie de Y unité de plan? (1).
On ne peut quitter le sujet du phoque sans revenir enfin à une observation vulgaire; c'est-à-dire que cet animal a des formes de poisson. D' autres animaux en ont
(1) On a dit que « le phoque est un véritable monstre ' (Durand, p. 92), et que sa structure est toute pleine de contradictions, toute pleine de paradoxes etc. » Je crois que r auteur n' a pas songé qu' on pourrait lui demander des preuves de ses assertions; car s'il y avait réfléchi un seul instant, il aurait retenu ses paroles. Si l'observation de certaines parties animales passait de la plume de quelques naturalistes amateurs, à celle de quelques physiciens, ou mécaniciens instruits , quelle différence dans les jugements ! Pauvres amateurs de la nature si faciles à se persuader sur les plus légères apparences, s'ils avaient pour contrôleurs M. Faucault, Brougham, Cruveilhier, Weber, Tyndall...! Ils seraient doublement fâchés de leur résultat, en voyant s'écrouler leur petit édifice , et reconnaissant le mauvais service qu' ils ont rendu . à la science.
de même. La baleine, le narwal, le dauphin, la morse etc. sont dans ce cas. Tous ont des fonnes de poisson. — r La théorie de la descendance des animaux, et la doctrine d' actes de création indépendants se trouvent sans doute embarrassées par ce curieux problème morphologique. — Est-ce que les mammifères ichthyomorphes sont une transition aux poissons?
C est sans doute une question vive , que nous n' aborderons pas dans sa généralité. Il nous suffira d'en dire quelques mots, qui serviront à éclaircir notre sujet principal.
Disons avant tout. — Ou il fallait abandonner Y idée de faire des mammifères habitants de la mer, ou il fallait leur donner des formes qui mettent le mammifère en accord avec le milieu dans lequel il devait vivre. En un mot il fallait que la vie dans Teau lui fût possible.
C'est une proposition qui n' a pas besoin d' être prouvée.
Par exemple, il lui faut pour la nage des organes suffisament dévoloppés (les palettes, la queue de nage, la partie musculaire, le lard au lieu d' intéguments calorifères etc.) tandis que dans le reste le type mammifère est conservé, tel que le lait, la portée des fœtus, la respiration aérienne. Mais les particularités que nous avons rappelé en premier lieu, sont des formes, et plus que des formes, ce sont des propriétés de poissons.
Il y a des observations très-simples , qui toutefois ont été faites, peut-être, rarement, et jamais sans doute
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par ceux qui jugent, par exemple, le type poissofi un concept HS d* élection , une contingence dans le système de la vie animale sur la terre, dont on pourrait bien se passer, en imaginant un autre type aquatique à volonté. Mais il n'en est pas ainsi.
Donnons une place ici à quelques considérations, bien qu elles puissent sembler un peu hors de place.
Je ne suppose pas accidentelle la fécondité du hareng. Si quelqu'un en doutait je lui relirais vos paroles, là où vous dites : « Si beaucoup d' œufs ou de petits sont exposés à être détruits, il faut qu'il en soit produit une grande quantité, autrement l'espèce s'éteindrait (1). » Or cela posé, que l'on s'imagine le type mammifère étendu au cas du hareng; et que l'on mette trente mille fœtus dans le ventre du hareng femelle. Considérant les proportions du corps de ce poisson, qui est à peu près celui d' une belette, ou d'un rat, un fœtus aurait des dimensions dont trente mille font un volume qui serait environ un cube de 0*", 20 de côté. Le hareng femelle devrait donc , au moment de mettre bas ses petits, avoir une corps distendu de telle manière à devenir quarante fois sa grandeur ordinaire.
(1) Origine pag. 97. Voir encore pag. 94 , 95 , 96 , 291 etc. de même V. Beneden ( Bullet Acad, Roy. de Belgique T. V. 2.® sér. 1858 , p. 615 ) «... La puissance de reproduction est proportionnelle au danger qui est semé sur la route de la progéniture , comme la ténacité de la vie est en rapport avec la manière de vivre. Chez les uns, un ou deux œufs suffisent à la perpétuation régulière de V espèce ; chez les autres il en faut des milliers ...» etc.
Après cela voici quelques demandes. Quels mouvements seront alors possibles au poisson? Quelles parties pourraient jouir d'une telle distendibilité? Où placer tant de milliers de mamelles? Quelle nourriture donner à la mère pour alimenter ses fœtus, oft fournir tant de lait à ses petits?
La génération vivipare avec allaitement, devient impossible, il faut passer au type ovipare.
Avançons. Un mammifère dans la mer est un nageur: et tout au plus il sera un plongeur; mais jamais un être vivant dans Veau. Vous pouvez varier à loisir par votre imagination les formes, les dimensions, les teur dances des mammifères dans la mer; vous ne peuplerez jamais Teau; vous en couvrirez la surface si vous voulez, mais vous ne porterez jamais la vie, par des mammifères , dans la profondeur de Y eau. Car un mammifère ne pourra jamais demeurer toute sa vie immergé dans 1* eau, sa respiration étant aérienne. Pour en faii'e de vrais aquatileSy il faut leur donner des branchies, c' est-à-dire une respiration par l'entremise de l'eau. Donc pas plus de poumons dans l'intérieur du thorax, mais des branchies aux côtés de la tête. Ici , pour hâter le courant de l' eau dans la respiration du poisson il fallait découdre les éléments osseux de la tête, pour en constituer une espèce de soufflet qui pût accélérer la course de l'eau h travers les barbes branchiales.
Le type animal à respiration aérienne est incompatible avec Vêlement aqueux, il faut passer au type hrancliial avec toutes ses conséquences.
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Par uno analyse dv cette sorte, on voit s' évanouir peu î\ peu jusqu' au dernier dei caractères mammifères , et surgir à pas à pas les éléments du type poisson.
D'un autre côté, en portant notre attention plus près de notre sujet, nous voyons que le mouvement d'^un mammifères dans Teau implique des exigences spéciales: et sans doute différentes de celles qui appartiennent au mouvement sur la terre ou dans l' air. C est pourtant un fait très-simple que F on cherche . la propulsion du corps en avant; en un mot, la translation. Ce qui, sans doute, peut s'effectuer de plusieurs manières. Mais afin que Ton ait un propulseur rationnel dans Teau, et convenable à ranimai, il faut le concours de quelques conditions bien définies. Surtout ce doit être un propulseur élastique: car c'est un principe toujours également observé dans la construction des organes moteurs des animaux soit terrestres, soit aériens, ou aquatiques, de ne pas produire durant leur action, des secousses sur le corps de l'animal. Nous avons vu que 1' élasticité a été en plusieurs cas confiée au cariée. Mais il est bon d' observer que le carpe perd de son importance de complication, et d'extension, ou bien qu'il disparaît à mesure que 1' élasticité est confiée à d'autres parties : que ce soient des plumes y ou des nageoires.
Nous avons parlé quelque part, des ailes et des extrémités ambulatoires ou préhensiles ; mais nous ne nous sommes pas encore occupés des nageoires. Il convient d' en dire quelques mots, d' autant plus qu' elles nous remettent sur notre route, je veux dire sur l'étude de la palette du phoque.
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La nageoire cV un poisson sélacien (1) , se présente comme un assemblage de pièces empilées ï une sur V autre, d' où il résulte en grand une forme bacillaire ou à rayons. Cette forme est encore plus marquée chez les poissons osseux, dont les nageoires sont une réunion de rayons souvent dichotomiques, tous constitués par des articles surmontés et jouissant de quelques degrés de mobilité. La structure articulée, la dichotomie, et les articles graduellement plus grêles vers l'extrémité, font de la nageoire un organe éminemment flexible et élastique. Cependant jamais une nageoire de poisson est partout d' une structure uniforme. Outre que les articles, comme nous Y avons dit, sont plus grêles au bout qu*à la base, ici les articulations sont souvent fondues ensemble et ne se distinguent pas, ou presque pas. Ici tous les rayons sont plus gros et même plus compactes et solides (2). Mais on voit encore à Tun des bords de la nageoire un ou plusieurs rayons plus
(1) PL XV. fig. 3.
(2) Voir Olivier, Poissons^ 1. pag. 378, et notre PI. XV. fig. 4.