ER + À
On se figure à tort l’espace et le temps comme des réalités subsistant en elles-mêmes, distinctes des corps qui occupent l'espace et qui se meuvent dans le temps. Cette conception se rattache à la philosophie kantienne, Il est vrai que Kant considère le temps et l’espace comme des éléments subjectifs de la connaissance. Mais par à même il les distingue radicalement de toutes les propriétés corporelles et a contribué ainsi. à les faire considérer comme indépendants des choses concrètes.
Nous tenons pour vraie l'opinion d’après laquelle le temps ainsi que l'espace sont des formalités abstraites qui n’ont d'existence que dans les corps en tant qu’étendus, ou dans les choses contingentes en tant que soumises à des changements successifs. De même que toutes les notions abstraites, celles d'espace et de temps sont objectives en tant que réalisées dans les objets concrets et ne sont pas objectives dans leur abstraction même. k
En dehors des choses étendues il n’y à pas d'espace réel ni en dehors des choses qui durent de temps réel. Si l’on dit qu’au delà des corps l’espace s'étend à l'infini, cela signitie simplement qu'il pourrait exister des corps au deià de ceux qui existent de fait et qu'il n'y a pas de limites à cette possibilité. Et si l’on dit qu'avant le commencement de PUnivers on conçoit un temps infini, cela signifie que Pétat initial de lPUnivers aurait pu être précédé par un autre état et celui-ci par un autre encore et ainsi de suite indéfiniment.
Comme on le voit il n’y a dans tout cela que des possibilités et rien de réel. De même, en l'absence de tous corps réels ou de changements réels, l’espace et le temps absolus ne sont point des choses réelles, ils ne sont qué la possibilité de corps réels et de changements successifs,
L'idée qu'on s'en forme devient contradictoire dès qu'on leur attribue une réalité propre qui ne pourra être qu'intinie en étendue et éternelle en durée, ce qui entraine, à cause de la divisibilité de l'espace et du temps,
à tu at
5 né ai St
le nombre infini et déterminé, notion contradictoire.
« Les idées de composition d’un tout en ses parties el
de lillimitation réelle de ses parties, dit très bien Renouvier, sont formellement contradictoires l'une de Fautre. » (1)
L'espace et le temps sont donc des réalités seulement dans le sens que nous avons dit, et comme réalités ils sont limités. Il n'y a en cela rien d'inconcevable ni de contradictoire.
«Le concept d'espace, dit Ribot, tel que les géomètres l'ont fait, c'est-à-dire, à son plus haut degré d’abstraction, est donc le résultat d’une dissociation : c’est l'étendue vidée de toutes ses qualités constitutives sauf les dimensions nécessaires qui la déterminent. Ce schema (en écartant toute considération transcendante) nous apparait comme l’ensemble des conditions d'existence des corps en tant qu'ils sont doués d'extension, Ainsi constitué avec les marques qui lui sont propres et le différencient de tout autre, ce concept, comme celui de nombre, est susceptible d'applications multiples, et de plus, d'être sans limites assignables dans toutes les directions, ou, suivant l'expression consacrée, d’être infini. De même que le nombre concret représente des unités ou collections réelles, tandis que le nombre abstrait, détaché des réalités discontinues, permet une numération sans fin, de même l'espace concret (étendue) répond à l'intuition de certains corps, tandis que l’espace abstrait, pur concept non représentable » (dans l'imagination) « sinon par des mots, comporte une extension sans bornes... L'espace n'est infini qu'en puissance; l’ériger en entité, c'est realiser une abstraction, c’est, à un concept tout subjectif, attribuer indüment une valeur objective. » (2)
Spencer repousse avec raison la théorie Kantienne qui fait de l’espace et du temps deux formes subjectives ‘le la sensibilité. Dans les Principes de Psychologie, (3) il
(1) Critique philosophique, 1885 vol. 1 p. 409. (2) L'évolution des idées générales. Paris 1897 p.p. 175-176. t3) vol. II p.p. 363. sq. Ÿ 399
E. de LE
reprend la réfutation de cette doctrine et S'y étend longuement. «La conscience, dit Spencer, affirme directement que le temps et l’espace ne sont pas au, dedans de l'esprit, mais hors de lesprit. » (1) - La distinction que Renouvier oppose à Spencer pour défendre la théorie kantienne ne tient pas. « L'espace et le temps, dit-il, appartiennent au moi, selon Kant, en ce sens qu'ils appartiennent à la représentation, laquelle est relative au moi, est, comme on dit, dans le moi ; mais ils appartiennent au non-moi, objectivement, en ce sens qu'ils se rapportent à sa forme objective, donné dans la représentation, qu'ils en sont inséparables, et qu’au surplus les objets sont réels, comme tout le contenu de l'expérience dont ils font partie. » (2) | Si en disant d’un élément de la connaissance sensible qu'il est une forme subjective de la sensibilité, on ne veut rien dire si ce n’est «qu'il appartient à la représentation, laquelle est dans le moi » il faut en dire autant de tout le « contenu de l’expérience » et toute l’expérience sensible sera constituée par des formes subjectives. Toute la différence qu'il y a entre l’espace et le temps et d’autres attributs sensibles, c’est que tout- corps occupe un certain espace et dure un certain temps, tandis que d’autres qualités sont accidentelles ; mais, quoi qu’en dise Kant, cela n’est pas une raison pour considérer Pespace et le temps comme des formes subjectives.
Malheureusement, en adoptant la théorie de la relativité de nos connaissances, comme nous le verrons plus loin, Spencer range l’espace dans lordre phénoménal comme distinet de l’ordre ontologique, et ainsi, comme le remarque avec raison S. Tolver Preston, (3) son opinion s'accorde avec celle de Kant en ce qu’elle nie la réalité objective de l’espace.
(A) PP, p. M. — F.P. p. 37 $ 15
(2) Critique Philosophique, 18851, 1 p. 405
(3) Comparison of some views of Spencer and Kant. Mind. Avril 1900 p. 234,
Es TRUE
= AT
L'exposé de la théorie kantienne forme la première partie de la Critique de la Raison pure et porte le nom l'Esthétique transcendertale. Sa portée est, on le comprend, très considérable ; mais les arguments sur lesquels elle
-s’'appuie n’ont, à notre avis, aucune valeur.
Nous sommes convaincus que la conception de l'espace et du temps qui en fait des réalités absolues et indépendantes des choses particulières est fausse. Or, Kant suppose que nous concevons nécessairement ainsi le temps et l’espace et il en conclut qu’étant absolument indépendantes de lFexpérience, ces notions sont des intuitions à priori, des formes subjectives de notre sensibilité. Quiconque partage notre conviction sur la nature du temps et de l’espace s'aperçoit d'emblée de la fausseté des propositions sur lesquelles Kant s'appuie.
Il est faux, par exemple, que « si je détache de la représentation d'un corps ce que l’entendement en conçoit comme la substance, la force, la divisibilité ete, ce que la sensation en reçoit, comme l’impénétrabilité, la dureté, la couleur ete, il me reste encore quelque chose de cette intuition empirique, savoir, l'étendue, la figure. » (1) Est-ce que l'étendue n'est pas parmi les choses que l'entendement conçoit au sujet des corps ? Et puisqu'il s’agit ici de la sensibilité, si j'enlève toute qualité sensible quelle représentation de la figure pourrais-je avoir ? Par quelle faculté se fera cette représentation ?
Il est faux que «pour que je puisse me représenter les choses comme extérieures les unes aux autres, la représentation de l’espace doit déjà être posée en principe. » (2) L'idée d'espace est au contraire dérivée de là perception des objets comme étendus, c’est-à-dire, comme extérieurs les uns aux autres.
Il est faux encore que «la simultanéité ou la succession ne tomberaient même pas sous l'observation si la repré-
(1) Critique de la Raison pure. le Partie $ I. Trad, Tissot et capit. Paris 1864, vol 1, p. 60.
2) Ibid $ I p. 63.
a matière.
EH
sentation du temps ne leur servait de fondement a priori. » ({)
L'idée de temps est dérivée de la perception de choses qui se succèdent. Comme toutes nos idées générales, celles d'espace et de temps sont acquises par l’abstraction que notre esprit exerce sur les perceptions sensitives. Les bases de la théorie Kantienne sont ruineuses. Ainsi que Spencer le fait très bien remarquer, d’une part, selon Kant, nous avons nécessairement la conception de l’espace et du temps comme de choses objectives, d'autre part, nous devons admettre qu'ils ne sont que des formes subjectives et rien d'objectif. Gela est contradictoire, et surtout, cela est arbitraire et conduit directement au scepticisme.
« La matière, dit Spencer, est divisible à linfini ou elle ne lest pas. » (2) On se convainc facilement que cette seconde supposition n’est pas tenable, pourvu qu'il soit question, bien entendu, de divisions absolument ou théoriquement possibles, et non pas de divisions qu'on puisse pratiquement exécuter. Toute partie de l'étendue quelque petite qu’on la suppose est elle-même étendue et par conséquent divisible. Dès lors lêtre étendu est divisible à linfini, c’est-à-dire, indéfiniment,
D'après Spencer, ce raisonnement suffit pour établir qu'on ne peut pas concevoir la divisibilité de la matière comme limitée, mais il prétend que la conclusion qu'on en tire, c’est-à-dire, sa divisibilité indéfinie est également insoutenable : « Si nous disons que la matière est divisible à l'infini, nous nous engageons dans une supposition que nous ne pouvons nous figurer. Nous pouvons couper un corps en deux, puis chacune des moitiés encore en deux, et cela jusqu'à ce que nous en ayons réduit les parties à une épaisseur qui ne soit plus suscep-
(4) Ibid $ IV p. 70.