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La faiblesse de ce raisonnement saute aux yeux. D'abord une vitesse quelconque n’est pas séparée de zéro par un «abîime infranchissable », mais par la différence entre zéro et cette. vitesse, c'est-à-dire par la valeur de cette vitesse qui peut être aussi petite que l’on veut.
Ensuite, s’il prenait envie à quelqu'un de réduire de moitié la vitesse d’un mobile, puis d'agir de même pour la vitesse restante, et ainsi de suite, et cela par des actions non continues de telle sorte que le temps compris entre deux diminutions successives ou bien soit constant ou bien ait une limite positive différente de zéro, il est clair qu'une telle opération se prolongerait à l'infini et nous ne croyons pas que jamais personne aît conçu le projet d'arrêter un mobile de cette facon. Mais en vérité est-ce de cela qu'il est question ? Le passage continu du mouvement au repos ne cConsiste-t-il pas précisément en ce que le temps compris entre deux degrés successifs de vitesse — le second étant la moitié du premier — tend vers zéro comme ces vitesses elles-mêmes, et cela plus ou moins rapidement d’après les conditions du problème. Tous ces intervalles de temps compris entre deux degrés de vitesse dont le second est la moitié du premier constituent une série énfinie mais convergente, c'est-à-dire, ayant une valeur déterminée qui sera le temps nécessaire pour l'extinction complète du mouvement.
Spencer ajoute encore : « De même qu’une chose, quelque ténue qu’elle soit, est infiniment grande en comparaison de rien ; de même encore, le mouvement le moins concevable (considérable) est infini en comparaison du repos. » |
Il est vrai que le rapport de quelque chose à rien est égal à l'infini = — eo. Mais ce rapport n'exprime pas la distance de a à o et n’a donc rien de commun avec là question que nous examinons.
Dans l'édition de 1900, Spencer s'étend moins longuement sur les considérations que nous venons d'examiner ; d'autre part il ajoute un argument tiré de l’impossibi-
La force.
LOHROATEE
lité de concevoir qu'un corps en meut un autre, Qu’estce qui à été transféré du premier au second? Ce n'est ni une chose ni un attribut, Qu'est-ce donc ? (1) Nous répondrons que rien n’a été transféré, à parler exactement. Le premier corps en s’approchant du second y a produit un mouvement, le second, par réaction, a détruit ou diminué le mouvement du premier. La conception de ce phénomène repose tout entière sur l’idée de causalité qui n’est pas contradictoire.
Spencer n’a donc pas démontré que «les efforts que nous faisons pour comprendre la nature intime du mouvement, ne peuvent que nous réduire à choisir entre deux pensées également impossibles, »
«En soulevant une chaise, dit Spencer, nous exerçons une force que nous regardons comme égale à la force. antagoniste appelée pesanteur de la chaise ; et nous ne pouvons penser à l'égalité de ces deux forces sans penser qu'elles sont de mème espèce ; puisqu'on ne peut concevoir l'égalité qu'entre des chosès de même nature. L'axiome que Paction et la réaction sont égales et s’exercent dans des directions opposées, axiome dont on donne communément pour exemple le fait que je viens de mentionner, l'effort musculaire dirigé contre la pesanteur, ne peut être conçu dans toute autre condition. Et pourtant, au contraire, on ne peut croire que la force qui existe dans la chaise ressemble réellement à la force qui est présente à nos esprits. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que le poids de la chaise produit en nous divers sentiments, suivant que nous là soutenons avec un seul doigt, ou avec toute la main, ou avec la jambe ; et par conséquent il est permis de soutenir que le poids de la chaise ne pouvant être semblable à toutes ces sensations, il n'y à pas de raison pour qu'il ressemble à aucune. Il suflit de remarquer que la force telle que nous la
mal séraeel Patins led
connaissons étant une impression de notre conscience, nous ne pouvons concevoir sous la même forme la force qui réside dans la chaise, à moins de douer la chaise de conscience. De sorte qu'il est absurde de penser que la force en elle-même ressemble à la sensation que nous en avons, et pourtant il est nécessaire de le penser, pour peu que nous voulions nous la représenter dans la conscience. » (1)
Le raisonnement qu'on vient de lire repose sur la confusion entre l'effort dont j'ai conscience et la force déployée par la contraction des muscles. Non seulement l'effort varie lorsque des muscles différents déploient la même force, mais, si le bras est affaibli, par exemple par une longue inaction, l'effort exigé pour un certain déploiement de force sera bien plus grand qu’en temps normal.
Les psychologues discutent la question de savoir si le sentiment de l'effort est d’origine centrale et antécédent au mouvement produit ou bien d'origine périphérique et postérieur au mouvement musculaire. (2) Ges deux opinions nous paraissent pouvoir se concilier. Dans l'effort l'être est actif ; l’eflort lui-même est donc d’origine interne et détermine la contraction musculaire, tandis que le sentiment de l'effort comprend outre la conscience de activité déployée un ensemble d'impressions venant des articulations, des tendons, des muscles, des variations respiratoires etc. Quoiqu'il en soit, aussi bien ce que nous appelons l'effort que le sentiment de l'effort sont des actes psychiques qui déterminent ou accompagnent la contraction musculaire, mais ne lui sont pas identiques.
IL y à là deux ordres de phénomènes distincts et superposés, les uns mécaniques, les autres psychiques. L'égalité existe entre le poids de la chaise et la tension du muscle qui agit comme un ressort : forces mécaniques de part et d'autre, égales en intensité et se faisant équilibre.
(2) cf. RiBOT. L'évolution des idées générales. p. 204.
Spencer revient encore à la conception que nous nous formons de la matière et il pense qu’on ne peut échapper à la nécessité d'admettre que les corps agissent les uns sur les autres à travers l’espace absolument vide, « supposition, dit-il, qui ne peut être représentée. »
L'hypothèse de l’éther ne résout pas la difficulté parce que, ses atomes étant distants, il faudait toujours admettre que leurs actions mutuelles s’exercent à travers l’espace sans intermédiaire.
Nous savons, au moins avec une très grande probalité, que l’action par laquelle le Soleil nous éclaire et nous réchauffe est transmise par l'intermédiaire d’un fluide auquel on à donné le nom d’éther. Si cette action ne passait par aucun intermédiaire, on ne comprendrait pas qu’elle mette un certain temps à nous arriver et que, lorque nous regardons le Soleil, nous le voyions à la place où il se trouvait huit minutes environ auparavant.
Mais en est-il de mème de l’action attractive qui s'exerce entre les astres? Cela est beaucoup moins sûr. Les calculs astronomiques supposent que la direction de la gravitation est la ligne droite qui joint le centre de gravité du Soleil au centre de gravité de la Terre. Or cela serait inexact, étant donné le mouvement de translation de la Terre, si l'attraction était transmise par le milieu, Cette transmission, en effet, exigerait un certain temps comme tout phénomène matériel. Il est vrai qu'on peut supposer ce temps aussi petit qu'on veut de telle sorte que l'écart entre le résultat des calculs et les faits, tout en étant réel, soit trop faible pour pouvoir être constaté. Il faudrait, pour cela, admettre une vitesse de transmission de beaucoup — Laplace disait : au moins cinquante millions de fois — supérieure à celle de la lumière, |
En outre, l’action attractive ne connaît aucun obstacle, elle n'est sujette ni à réflexion, ni à réfraction, ni à aucune variation dépendant du milieu, Ges circonstances
n’indiquent-elles pas que cette action s'exerce réellement à distance sans se transmettre par le milieu ? (1)
Beaucoup de philosophes modernes, lorsqu'il s’agit de la possibilité de l’action à distance sans intermédiaire, se contentent de la nier sans apporter la preuve de leur négation. Les anciens n'apportaient en général d'autre preuve que le témoignage de l'expérience qu'on peut aujourd’hui invoquer plutôt en sens contraire.
Les arguments à priori que l’on met parfois en avant ne sont pas démonstratifs. Nous ne les examinerons pas
Les connaissances que nous avons au sujet des forces élémentaires de la matière et des circonstances dans lesquelles elles agissent sont trop incomplètes pour qu'on puisse en tirer des conclusions définitives sur les conditions de leur activité. Les anciens croyaient que les corps légers s'élèvent dans l'air en vertu dune impulsion ou tendance native vers le haut. Nous savons aujourd’hui que leur mouvement au lieu d'être dû à une force simple, n’est qu'une résultante de laction combinée de la pression que l'air exerce en vertu de son poids et de sa fluidité, et du poids du corps qui s'y trouve plongé. L’attraction universelle, les forces interatomiques sont-elles des forces élémentaires ou des résultantes d’autres forces encore inaccessibles à notre observation ? Il n’est pas possible de répondre à cette question avec certitude, ni de savoir, par conséquent, s'il faut nous représenter les corps comme agissant à distance ou comme soumis à la condition de transmettre leur action par un milieu matériel.
S'il ne s’agit que de proposer des hypothèses, il est facile d'en imaginer qui s'accordent soit avec l’une soit avec l’autre de ces deux conceptions. L’éther discontinu n’est
(4) cf. STaLLo. La matière et la physique moderne Paris 1891 p. 40 sq. — RENOUVIER. Le Personnalisme suivi d'une Étude sur la perception externe de la Force p. 470-471 — DE KIRWAN. Cosmos. 14 Janvier 1905 p. 43 sq.
pas le seul dont les propriétés puissent se concilier avec les théories scientifiques. Lord Kelvin considère l’éther comme un fluide continu, non atomique. (1)
Spencer n’est donc pas fondé à dire : « Nous sommes obligés de conclure que la matière pondérable ou impondérable, considérée dans ses masses ou dans ses unités hypothétiques, agit sur la matière à travers l’espace absolument vide ; et pourtant cette conclusion est positivement inconcevable. » (2) Cette conclusion n’est pas démontrée inconcevable et, en outre, les phénomènes connus ne l’imposent pas nécessairement à l'esprit.
Spencer fait encore à la conception atomique que nous avons indiquée comme la plus satisfaisante, l’objection suivante : « En outre, la lumière, la chaleur, la gravitation et toutes les forces qui rayonnent d’un. centre varient en raison inverse du carré des distances ; et les physiciens dans leurs recherches supposent que les unités de matière agissent l’une sur l’autre d’après la même loi, et ils sont bien obligés de faire cette hypothèse, puisque cette loi n’est pas simplement empirique, mais qu’elle peut se déduire mathématiquement des relations d'espace et que sa négation est inconcevable. Mais dans une masse de matière en équilibre interne, que va-t-il arriver ? Les attractions et les répulsions des atomes constituants sont’ neutralisées. En vertu de cette neutralisation, les atomes restent à leurs distances actuelles, et la masse de matière ne se dilate ni ne se contracte. Mais si les forces avec lesquelles deux atomes adjacents s'attirent et se repoussent mutuellement varient à la fois en raison inverse du carré des distances, ce qui doit être, el si les atomes sont en équilibre à leurs distances actuelles, il faut nécessairement qu'ils soient en équilibre à toutes les autres distances.
« Supposons que les atomes soient séparés par un intervalle double, leurs attractions et leurs répulsions seront
(4) Ninetheenth century, 1908, vol. 1, p. 1068. (2) P. P,, p. 68-04. $ 18, — F, P., p. 45,
Mesa nées de
‘conque d, . et
les unes et les autres réduites au quart de leur valeur actuelle. Supposons qu'ils soient rapprochés de la moitié de leur distance, leurs attractions, leurs répulsions seront chacune quadruplée. Il en résulte que cette matière prend avec la même facilité toutes les densités et ne peut offrir de résistance à des agents extérieurs. Ainsi donc, nous sommes obligés de dire que ces forces moléculaires antagonistes ne varient pas toutes les deux en raison inverse du carré des distances, ce qui est inconcevable ; ou encore que la matière ne possède pas cet attribut de résistance par lequel nous la distinguons de l’espace vide, ce qui est absurde. »
1° Nous croyons diflicilement qu'il se trouve un physicien assez mal avisé pour doter à la fois les atomes de forces dattraction et de répulsion variant suivant la même loi. Si a et r désignent l'intensité de ces forces à l'unité
de distance, elles auront pour valeur à une distance quel- —.
Leur résultante sera toujours égale à leur différence, puisqu'elles sont diamétralement opposées : Li — à = a ?
Cela signifie que l'hypothèse des deux forces revient à en supposer une seule ayant à l’unité de distance pour
valeur a — r,et variant elle-même en raison inverse du
carré de la distance.
Cette force, d? étant toujours positif, sera nulle si a = r; elle sera attractive à toute distance si a > r et répulsive à toute distance si a < r.
Spencer suppose une masse de matière en équilibre. Il faut nécessairement pour cela que a = r. Il attribue donc aux physiciens l'hypothèse que les atomes sont doués d’une force d'attraction et d’une force de répulsion toujours égales et diamétralement opposées, se neutralisant par conséquent toujours exactement et ne pouvant produire aucun effet! Nous ne croyons pas qu’il y ait jamais eu un physicien capable d'imaginer une chose si manifestement inutile.