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LA RELATIVITÉ DE TOUTE CONNAISSANCE

La question et la solution. — Influence de Kant. — Opinion des philosophes. — M. Brunetière et la relativité des | connaissances. — La relativité des connaissances et les théories physiques. — L'inexplicable terme de toute explication. — L'inconcevabilité de l’absolu. — La correspondance entre la conscience et la réalité. — L'existence réelle du noumène. — L’être abstrait et l'être illimité.

Lorsqu'on parle de la « relativité » de toute connaissance, il importe d'éviter un malentendu. L'acte de la connaissance est essentiellement relatif ; il est, en effet, dans son acception la plus générale une représentation psychique de quelque chose.

La connaissance est un acte primitif, sui generis. Nous en avons conscience et il est inutile de vouloir, par des définitions, rendre plus claire l’idée que nous en possédons. On peut analyser les connaissances, en rechercher et en distinguer les parties, les décomposer en leurs éléments. Ces éléments eux-mêmes seront des connaissances simples. Lorsque nous les avons distinguées, nous nous trouvons devant une chose incomplexe sur laquelle l'analyse ne peut plus s'exercer.

Toute représentation n’est pas une connaissance : une

LL ta photographie d’un monument n’en est pas une connaissance quoiqu'elle le représente. Nous avons dit : représentation psychique pour indiquer qu’elle a lieu dans l'âme et que nous pouvons en avoir conscience, sans prétendre caractériser autrement sa nature par ce mot.

Personne, croyons-nous, ne contestera que la connaissance ne soit un phénomène psychique, par conséquent subjectif ; ni qu’elle consiste dans une représentation de quelque chose, de quelque objet. Elle est donc, dans ce sens, objective.

Toute connaissance a dès lors une double relation ; l’une au sujet dont elle est une modalité, l’autre à l’objet qu’elle représente. A ce double point de vue, toutes nos connaissances sont essentiellement relatives. Cela paraît incontestable.

Mais assitôt se présente une autre question. Que dironsnous au sujet des choses qui sont représentées par nos connaissances ? Sont-elles réelles ou ne le sont sont-elles pas ? Ont-elles une existence indépendante de nos connaissances ou n’ont-elles pas d’autre objectivité que d’être connues ? Tel tableau représente un homme ; l’homme existe indépendamment du tableau. Tel autre tableau représente un centaure ; le centaure n’existe pas, n’a jamais existé ; c’est une représentation sans réalité.

Une réflexion attentive permet de distinguer en nous deux genres de connaissances, les unes simples représentations de quelque chose, d’autres plus complexes : énonciations où jugements, soit aflirmatifs soit négatifs.

Parmi les premières, les unes représentent des objets concrets : perceptions proprement dites ou percepts ; les autres représentent des objets abstraits ; on leur donne souvent le nom d'idées ou de concepts. Les simples représentations ne contiennent en elles-mêmes l'aflirmation d'aucune réalité, Quelques unes sont dénuées de toute réalité, par exemple, les rêves, Quant aux idées abstraites aucun philosophe moderne — à notre connaissance — né leur attribue d'objectivité en dehors des choses concrètes auquelles elles peuvent s'appliquer.

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La question est donc d’abord de savoir, d'une façon générale, si nos perceptions concrètes ont quelque réalité, et dans quelle mesure.

Berkeley déniait toute valeur objective aux sensations. D'autres, parmi lesquels Spencer, admettent une réalité des choses perçues, mais nient que cette réalité soit telle que nous la percevons. De là cette thèse : nous connaissons les choses non point telles qu'elles sont, mais seulement telles qu’elles nous apparaissent. Et lon sous-entend qu’elles sont ou du moins qu'elles pourraient être autrement qu'elles n'apparaissent.

Que nous connaissons les choses telles qu'elles nous apparaissent, cela est vrai par définition, puisque cette apparence est précisément la représentation que nous en avons et que cette représentation est la connaissance elle-même. Mais que cette apparence est différente de la réalité et n’est donc qu'une apparence sans réalité, voilà ce que l’on veut exprimer en disant que nos perceptions des choses ne sont que relatives. Tel est le problème de la relativité de nos perceptions sensibles.

Contrairement aux simples représentations, nos Jugements affirment ou nient. Tandis qu'il n'y a dans celles-là ni vérité, ni erreur, le jugement, au contraire, est nécessairement vrai ou faux, « On peut très bien dire, ainsi s'exprime Kant, (1) que les sens ne se trompent point, non parce qu'ils jugent toujours juste, mais parce qu'ils ne jugent pas du tout. La vérité et l'erreur... ne se trouvent que dans le jugement. »

Il y a des jugements affirmant ou niant des faits concrets. Quelques uns de ces faits sont subjectifs et connus par la conscience : je pense, je veux.

Descartes dans son doute méthodique universel s’est arrêté devant l’évidence irrésistible de ces jugements et a prétendu en faire la base de sa philosophie.

(A) Critique de la raison pure. Dialectique transcerdantale. Introduction. Traduction Tissor. Paris 1864 vol II p. 2.

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Van Weddingen (1) à adopté une position analogue. Elle nous parait entachée d’inconséquence : dès qu'on révoque en doute ou qu'on laisse indécise l’objectivité des jugements évidents, — sous prétexte que leur négation pourrait être également évidente à une intelligence autrement conformée ou que nous sommes peut-être les jouets d’un être supérieur qui prend plaisir à nous tromper, — il n'y a aucune raison de ne pas y cComprendre l'affirmation des faits de conscience ou de l'existence du sujet.

Nos jugements peuvent également avoir pour’ objet des faits manifestés par la sensibilité et extérieurs à la conscience. Ainsi j'aflirme ou je nie l’existence des corps que je perçois.

Il y a enfin des jugements abstraits tels que ceux-ci: Les êtres intelligents sont doués de liberté ; Tout ce qui change à eu un commencement.

La question de lobjectivité de nos connaissances peut être posée au sujet de nos jugements. On peut se demander si nos jugements abstraits ont une valeur objective et dans quelle mésure ; si nos affirmations au sujet des objets extérieurs à la conscience ou même au sujet des faits de conscience ont quelque réalité. Que ces jugements soient des apparences par là même qu’ils sont des connaissances, cela, encore une fois, ne fait pas de doute ; la question est de savoir s'ils ne sont que des apparences. C’est ce que lon entend quand on dit que nos connaissances (prises objectivement) ne sont que relalives, c’est-à-dire que leur objet n'existe que dans la connaissance.

On n'attend pas de nous que nous exposions, même en résumé, ce que les différentes écoles de philosophie ont enseigné sur ces questions. Nous n’examinerons même pas jusqu'à quel point il est possible de les résoudre lorsqu'on les à posées, ni s'il y à une utilité ‘quelconque ou une possibilité de les résoudre dans Ja

(1) Les bases de l'objectivité de La connaissance. Bruxelles, 1889.

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forme générale où nous venons de les énoncer. Il est évident que nier ou mettre en doute la réalité de toutes nos connaissances en bloc ou même simplement en faire abstraction, c'est s’enlever pour toujours la possibilité de démontrer la valeur objective d’une connaissance quelconque ; c'est, par conséquent, le scepticisme.

Nous n'avons, pour ce qui nous concerne, rencontré jamais aucune raison sérieuse de limiter & priori l'objectivité de nos jugements. Il nous a toujours paru aussi qu'il n'y à pas lieu de distinguer entre l'évidence d'un jugement et l'évidence que ce jugement est objectif, conforme à la réalité, c'est-à-dire, vrai. S'il est évident qu'un être changeant à eu un commencement, il est évident que cette affirmation est conforme à la réalité, puisque cette conformité est précisément ce que le jugement aflirme. Tout

jugement évident, qui s'impose à l'esprit soit directement,

soit par une déduction rigoureuse, doit done être tenu pour conforme à la réalité. L'édifice de notre certitude repose ainsi sur la réalité indéniable des faits concrets et sur la nécessité des jugements abstraits obtenus par l’analyse des idées générales.

S'il n’en est point ainsi, notre impuissance à connaitre la réalité est complète et sans remède et, quoiqu'on dise, la connaissance de la réalité est la seule qui importe. Quant à nos perceptions sensibles, nous pouvons par le raisonnement déterminer le degré d'objectivité qu'il faut leur attribuer, et distinguer les pures apparences des sensations réelles.

Autrefois la Scepticisme, l’Averroïsme et le Nominalisme ont plus ou moins nié l'objectivité des connaissances humaines. Mais c'est à proprement parler Kant qui a été l’initiateur des spéculations modernes à ce sujet. (1)

(4) Les relations entre l’idéalisme moderne dont Kant est le chef et la philosophie de Descartes sont bien mises en lumière par A. FOUILLÉE (Revue des Deux Mondes 15 Juin 1892). Descartes a ouvert la voie à Kant plutôt par les problèmes qu'il soulève que par les réponses qu’il y donne.

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