‹ La théorie de l'évolutionChapitre 32 sur 85 · PR AN TT · texte numérisé non relu

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que nous attribuons à la Cause Premiere. Celle-ci est donc distincte de l'univers que nous habitons et dont nous faisons partie.

Aucune de nos facultés cognitives n’atteint en lui-même l'Etre Infini. La certitude que nous avons de son existence est le fruit du raisonnement et la connaissance que nous avons de sa nature est formée d'éléments empruntés aux êtres dont nous sommes entourés.

Or, il est évident, et tous les philosophes spiritualistes, depuis Platon et Aristote, l’ont reconnu, que nous ne pouvons ainsi- acquérir de l'Etre Infini qu'une connaissance extrêmement imparfaite. Combien différente doit être sa nature de tout ce que nous voyons ! Dans les choses qui nous entourent, c’est un changement continuel ; la vie nous apparaît comme un perpétuel mouvement; tandis que l’Etre Mtini est absolument immuable parce que infini et parce que nécessaire.

Nous ne pouvons admettre en lui nulle composition; son essence absolument simple équivaut cependant à tous les degrés de perfection qui en émanent.

Tout terme exprimant une perfection qui se manifeste à notre expérience, ne peut s'appliquer à Dieu que par analogie. Les connaissances les plus claires que nous avons de l’Étre Absolu consistent à nier les imperfections que nous apercevons dans les êtres limités. Mais lorsque nous voulons nous former une idée positive de sa nature, nous con$Statons qu'elle est recouverte pour nous d’un voile impénétrable. Si on veut appeler cet Être l’Inconnaissable, nous n’y avons point de répugnance. « [Il habite, dit St-Paul, des splendeurs inaccessibles » (1).

Mais de mème que par le raisonnement nous connaissons l’existence de l'Étre Infini, de même nous ne pouvons échapper à la nécessité de lui refuser tous les caractères incompatibles avec cette infinité; nous sommes forcés de lui en attribuer d’autres qui nous apparaissent comme des perfections pures, quoique d’ailleurs nous ignorions la

(4) 1re Ep. à Tim. VI. 16.

Prétendue inconséquence de la Religion.

manière propre dont elles s’y trouvent réalisées. Ne pouvonsnous pas affirmer que le Premier Etre possède l'intelligence, pourvu que nous n’entendions pas assimiler son intelligence à la nôtre? qu'il a cette indépendance que nous appelons la liberté: quoique, encore une fois, sans doute, d’une autre façon que nous ?

Une certaine similitude, lointaine autant qu’on le veut, mais réelle, existe nécessairement entre la cause totale et l’eftet qu’elle produit. Dès lors, la connaissance des créatures doit être un moyen obtenir au sujet du Créateur des notions vraies quoique très-imparfaites. Proclamer ces notions, ce n’est point prétendre que notre connaissance de l’Infini est adéquate à son objet, ce n’est pas nier que cet objet dépasse notre entendement.

Spencer en reconnaissant à la Religion le mérite d’avoir toujours maintenu la croyance en quelque chose de supérieur aux phénomènes et qui est élevé au-dessus de nos connaissances, lui reproche d'être inconséquente avec elle-même. « Elle à toujours, écrit-il, fait profession de posséder quelque connaissance de ce qui s'élève au-dessus de la connaissance, et par là elle a contredit ses propres enseignements. » (1)

Cette contradiction n’existe pas en réalité. C'est plutôt Spencer qui se contredit lorsqu'il enseigne que nous ne pouvons rien Connaître au sujet de lInfini et qu'en même temps il en affirme l'existence et proclame qu'il est « un pouvoir qui agit sur nous » et qui se manifeste par les phénomènes (2).

Nous pourrions faire remarquer aussi que les religions ont généralement fait profession de tenir leurs enseignements d'une autre source que de l’évolution naturelle de nos connaissances. Ce point de vue qu'on ne peut pas négliger dans une étude complète de cette question a échappé à Spencer, Nous ne nous y arrêterons pas.

Il est très vrai que nous sommes exposés à ne pas nous contenter d’avoir au sujet de la Divinité des connaissances pleines de lacunes et d’incertitudes, et que voulant les préciser nous courons risque de concevoir l'Être Infini sous des formes qui ne peuvent point lui

convenir.

L'anthropomorphisme des Religions païennes est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en donner le détail. Platon s'élève avec véhémence contre ces conceptions et nous ne voyous pas qu'elles aient été admises dans aucune des écoles de philosophie de la Grêce. « Qand un poëte viendra nous parler ainsi des dieux, dit-il, ‘nous refuserons avec indignation de l'entendre » (1) Toutes les fables qui rapportent les métamorphoses des dieux sont absurdes. «Dieu est parfait avec tout ce qui tient à sa nature. Ainsi Dieu est l'être le moins susceptible de recevoir plusieurs formes. » (2)

Cela n'empêche pas que cinq siècles après Platon ces superstitions étaient encore universellement répandues. Ge ne fut point la Philosophie mais bien le Christianisme qui les fit disparaître parmi les peuples civilisés, on sait au prix de quelles luttes.

Spencer reproche en outre à «la Religion» d’avoir manqué de sincérité en continuant à défendre des conceptions démontrées insoutenables. Ce reproche est trop vague, Le manque de sincérité ne se conçoit pas dans une chose abstraite ou dans une institution, mais seulement dans ceux qui la représentent. Et l’on peut sans doute faire ce reproche à ceux qui représentaient le paganisme dans les premiers siècles de notre ère.

Mais ne peut-on pas imputer la mème faute et avec plus de raison à « la Science » de ce temps, puisque ses représentants contredisaient par leur conduite religieuse leurs convictions et abusaient de leur autorité sous toutes ses formes pour maintenir la foule dans la superstition ?

(1) République. Trad. COUSIN Paris 1833 vol. IX p. 121. (2) Zbid p. 115.

Spencer fait encore un troisième reproche à la Religion, . c’est d’être un peu sceptique : « Dans la foi la plus pieuse, dit-il, nous le voyons d'ordinaire, il y à un noyau de scepticisme ; et ce noyau de scepticisme est la cause de l’effroi qu'inspire à la Religion là Science. Obligée d'abandonner une à une les superstitions qu’elle défendait autrefois opiniâtrement, et voyant chaque jour ses plus chères croyances de plus en plus ébranlées, la Religion laisse percer la crainte qu'un jour ne vienne où toutes les choses seront expliquées, révélant ainsi qu'au fond elle doute de lincompréhensibilité réelle de la cause incompréhensible dont elle a conscience. » (1)

Si jamais on a pu craindre ou espérer qu'on était sur le point de «tout expliquer » ce n’est certes pas à notre époque. Le progrès des sciences nous à rendus, sous ce rapport, modestes. Quant au Christianisme, il fait profession d'enseigner plusieurs choses impossibles à expliquer et il n’a aucune crainte ni aucun espoir de voir cette situation modifiée.

évolution Spencer esquisse en quelques traits l'évolution religieu-

ligieuse et se au point de vue que nous envisageons. Depuis le féti-

> chisme, prétend-il, jusqu'aux formes les plus élevées de la religion, la Cause Première à été conçue de plus en plus comme enveloppée de mystère. « L'histoire religieuse n’est au fond que 4e la série des phases de la disparition des dogmes positifs qui Ôtaient le mystère du mystère. » (2)

Nous avouons ne pas reconnaitre cette loi dans l'histoire infiniment complexe des idées religieuses. Si nous Considérons l’évolution du Christianisme, nous voyons que ses dogmes se sont, au contraire, précisés toujours davantage, surtout pendant les premiers siècles de son existence. On

lui reproche plutôt d'en avoir ajouté à son enseignement que d’en avoir abandonné. Cela ne l'empêche pas, à la vérité, de reconnaître que Dieu est l'être ineffable et mystérieux par excellence, Mais si lon voulait, à cet égard, considérer le Christianisme comme le terme d’une évolution, il resterait à montrer dans l’histoire des peuples un acheminement vers cette conception religieuse. Nous croyons pour beaucoup de raisons que c’est une entreprise impossible.

L'histoire de l'humanité n’est point, hélas! celle d'un progrès continu, moins encore en fait de religion qu’à d’autres poiñts de vue. C’est dire que nous ne saurions admettre le rôle que Spencer attribue à la Science d’avoir «épuré» sans cesse les idées religieuses en démontrant l’absurdité des conceptions déterminées de la Cause Première.

« La religion ignore, dit-il, la dette immense qu'elle a contractée envers la Science; et celle-ci sait à peine tout ce que la Religion lui doit, On prouverait cependant que tous les degrés de développement parcourus par la Religion, depuis sa conception primitive et la plus grossière, jusqu'aux idées relativement élevées qu’elle professe aujourd'hui, elle les a parcourues grâce à la Science, ou plutôt forcée par la Science. De nos jours encore, la Science ne la presset-elle pas de s'avancer dans le même sens ? » (1)

La Science dont-il s’agit ici doit être principalement Ja Philosophie : elle seule s'occupe de la Cause Première. Il n’est, hélas! que trop évident que la Religion ne doit à la Philosophie aucune reconnaissance. La Philosophie grecque s'est trouvée pendant des siècles en contradiction avec la religion régnante ; qu’a-t-elle tenté pour la modifier et quelle influence a-t-elle exercée ?

Si elle s’est trouvée mieux d'accord avec le Christianisme, il serait cependant diflicile de dire en quoi elle a «épuré » la conception de la Divinité de cette religion ; et si on parle de la philosophie contemporaine, y a-t-il, en dehors de l’école catholique, une métaphysique sur laquelle deux philosophes soient d'accord ?

Le seul exemple que donne Spencer de cette « épulation » progressive que réalise la science n’est point emprunté à la Philosophie et n’est pas très heureux. Le voici: « Autrefois on regardait le soleil comme le char d'un dieu ; on le croyait trainé par des chevaux. Nous n’avons pas à rechercher jusqu'à quel point on idéalisait l'idée qu'on exprimait si grossièrement. Il suffit de remarquer qu'en expliquant ainsi le mouvement apparent du soleil par une puissance semblable à des forces terrestres et visibles, on rabaissait une merveille de tous les jours au niveau des intelligences les plus vulgaires. Quand, plusieurs siècles après, Képler découvrit que les planètes tournent autour du soleil suivant des ellipses et qu’elles décrivent des aires égales en des temps égaux, il conclut que dans chaque planète il devait y avoir un esprit pour en guider les mouvements. Nous voyons par cet exemple comment les progrès de la Science ont fait disparaitre l’idée d'une traction mécanique grossière comme celle qui donnait autrefois le mouvement au soleil; nous voyons ensuite que lorsque à cette idée grossière on substitua celle d’une force indéfinie et moins facile à concevoir, on crut encore nécessaire de supposer qu’un agent personnel était la cause de lirrégularité régulière du mouvement. Quand enfin on prouva que les révolutions planétaires avec leurs variations et leurs pertubations obéissent à une loi universelle, quand les esprits directeurs conçus par Képler furent mis de côté, et qu'à leur plice on installa la force de la gravitation, le changement fut en réalité l'abolition d’une puissance qu’on pouvait se figurer et l’avènement d'une puissance qu’on ne pouvait pas se figurer. Car si la loi de la gravitation tombe sous les prises de notre entendement, il est imposible de sé faire une idée d'une force de gravitation. Newton lui-même avouait que cette force est incompréhensible sans l'entremise d’un éther; inais nous avons vu que l'hypothèse de cet éther ne nous fait pas avancer d'un pas, » (1)

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