‹ La théorie de l'évolutionChapitre 33 sur 85 · SR TS IS 0 D · texte numérisé non relu

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Il serait peut-être téméraire d'affirmer que la conception du soleil trainé par des chevaux a été jamais autre chose qu'une fiction poétique. On peut dire que jamais les hommes n'ont douté de la régularité de la marche de cet astre. Si néammoins ils ont continué à le considérer comme le char d’un dieu, c’est donc que Spencer a tort lorsqu'il écrit: « Quand lexpérience eut prouvé que certains changements familiers arrivent toujours dans la même succession, la conception d’une personnalité spéciale dont la volonté gouverne ces changements tendit à s’effacer de l'esprit» (1).

Quoique qu'il en soit, Aristote, au IVe siècle avant J.-C. développe la théorie suivant laquelle le mouvement circulaire est la loi des corps sidéraux, comme le mouvement en ligne droite vers le centre ou vers la périphérie est la loi des corps terrestres. (2) L’explication qu'il propose, quoique très-diflérente de celle de Newton, est donc absolument du mème ordre, C'est sur cette loi du mouvement circulaire que repose toute l'astronomie ancienne et loutes les complications d’épicyeles qui encombrent le système de Ptolémée n'ont pas d'autre origine. Copernic lui-même la tenait pour certaine. «Le soleil, dit-il, la lune et les étoiles ont la forme sphérique parce qu'ils sont les parties les plus parfaites (absolutissimae) de l'Univers... Rappelons encore que le mouvement propre des corps célestes est circulaire. Car le mouvement propre d'un corps sphérique est de se mouvoir en cercle. Par cet acte même il manifeste sa forme de corps très-simple..…. » (3)

Quant à l'idée d’après laquelle les astres sont guidés par des esprits, Spencer en ignore, semble-t-il, l’origine et, en tous cas, il n’en à pas compris la portée. Gette opinion a été enseignée au moyen-àâge par les scolastiques. Elle avait une base purement philosophique. C'était une interprétation de la doctrine péripatéticienne qui considé-

(2) [spi oùpavôv, L 1. €. I.

(3) Copernic. De revolutionibus Orbium Coelestium. Nuremberg. 1543 p.p. 1-2.

rait le Ciel comme un être vivant et lui attribuait une nature supérieure à celle des corps sublunaires. Elle n’empêchait nullement ses partisans d'adopter l'explication qu'Aristote donne de la forme des mouvements astraux.

Ce n’est pas la découverte de Newton mais plutôt l'hypothèse copernicienne qui, ruinant de fond en comble la physique d’Aristote, fit abandonner les théories qui s’y rattachaient. |

Képler, loin d’avoir inventé la théorie des esprits directeurs, enseigne, dans son principal ouvrage, que la cause des mouvements planétaires est une force résidant dans le soleil et soumise à des lois géométriques. (1)

Il est vrai qu'ailleurs, repoussant l'opinion de ceux qui enchässent les astres dans des sphères solides de peur qu'ils ne s’écartent de leurs routes, Képler dit: « Admettons que le monde tout entier soit pourvu d’une âme qui entraine tout ce que nous voyons d'étoiles et de comètes et cela avec la vitesse que requiert la distance au soleil et l'intensité de la force à cet endroit (et ibi fortitudo virtutis). Admettons encore que chaque planète a une âme particulière, gràce à laquelle l’astre parcourt son orbite, et on aura le mème résultat tout en supprimant les sphères. » (2) Mais Képler ne fait ici que se servir d’une idée courante. En outre, il met en note : & Entendez par âme du monde l’image immatérielle du soleil s'étendant comme la lumière et vous aurez en deux mots le résumé de ma physique céleste. » Cette âme et ces esprits n'étaient donc plus pour lui que des métaphores.

Duhem a montré comment la théorie de Newton est sortie par une évolution continuelle des idées d’Aristote et qu'elle est en somme de même nature. Il observe que Képler a formulé une doctrine de la gravité qui se rapproche beaucoup de celle du grand astronome anglais. ()

(Ai Astronomia Nova. Prague 1609 c. XXXIIT p. 170. (2) KerLer. Mysterium Cosmographium. Francfort 1621 p. 85. (8) La théorie physique. Paris. 1906 pp. 367 sq.

L'hypothèse newtonienne constitue sans nul doute un grand progrès, mais au point de vue de la « concevabilité » elle est absolument sur la même ligne que celle d’Aristote. Que les corps aient la propriété de s’attirer, ou de se diriger vers un point central, ou de tourner autour d’un point, l’une chose n’est ni plus ni moins inconcevable que l’autre et l’on voit que le progrès scientifique n’est pas toujours un acheminement vers « l’inconcevabilité » des explications.

La Science — nous prenons ici ce mot dans sa signification générale — s'occupe de rechercher ce qu'on appeile les causes des phénomènes, c’est-à-dire, les agents qui déterminent certaines catégories de faits, ou, si l’on veut, les lois auxquelles ils obéissent. Ces lois ou ces causes sont de plus en plus générales à mesure qu’elles s'étendent à un plus grand nombre de phénomènes. Il en résulte une subordination en vertu de laquelle certaines lois ne sont que des conséquences ou des cas particuliers de lois supérieures, certaines causes ne sont elles-mêmes que des manifestations d’une cause plus profonde et dont l’action est plus étendue.

Dans ses recherches, la Science va du composé au simple, du particulier au général. Elle voit d’abord les phénomènes, puis leurs causes immédiates, puis seulement leurs causes lointaines. Elle a étudié les phénomènes du son et a fixé les lois qui les régissent, elle s’est appliquée aux phénomènes de la lumière et a reconnu les lois qui les gouvernent, avant de savoir que les uns et les autres consistent dans un mouvement ondulatoire et obéissent, dès lors, à certaines lois communes.

Ainsi le progrès scientifique, lorsqu'il ne consiste pas simplement à substituer une interprétation meilleure à une autre du même ordre, amène l'esprit à reconnaître des causes ou des lois de plus en plus générales et, en

ce sens, de plus en plus abstraites.

Mais nous ne voyons pas de raison d’aflirmer avec Spencer que « des causes de plus en plus abstraites sont des causes de plus en plus inconcevables, » (1) ni, par conséquent, que « la conception la plus abstraite vers laquelle la Science s’avance graduellement est celle qui se confond avec l’inconcevable et l’inintelligible, par suite de la suppression de tous les éléments concrets de la pensée. » (2) Nous avouons ne pas comprendre ce que c’est qu’une pensée abstraite à éléments concrets, ni comment une idée abstraite est possible si seuls les éléments concrets jouissent de la concevabilité. SA

Voyons la justification historique de cette manière d’envisager le progrès scientifique. « À ses débuts, dit Spencer, quand la Science eut commencé à enseigner les relations constantes des phénomènes, et par suite discrédité la croyance aux personnalités distinctes qu’on regardait comme leurs causes, elle leur substitua la croyance à des puissances eausales qui, si elles n'étaient pas personnelles, étaient au moins concrètes. Quand on disait que certains faits montraient que la nature a horreur du vide, quand on expliquait la propriété de l'or par une entité appelée l'aureité, quand on attribuait les phénomènes de la vie à un principe vital, on établissait un mode d'interprétation du fait, qui, s’il était en opposition avec le mode religieux, parce qu’il attribuait ce fait à d’autres puissances, n’en était pas moins inscientifique, parce qu'il faisait profession de connaître ce sur quoi rien n'était connu, La Science à abandonné ces puissances métaphysiques, elle a reconnu qu'elles n'avaient pas d'existence indépendante, qu'elles n'étaient que des combinaisons toutà-fait particulières de causes générales ; en conséquence, elle à plus récemment attribué de vastes groupes de phénomènes à l'électricité, à l’aflinité chimique et à d’autres forces générales analogues. Mais en faisant de ces forces des entités indépendantes et dernières, la Science a gardé

en somme la même attitude qu'auparavant. En expliquant ainsi tous les phénomènes, y compris ceux de la vie et de la pensée, non seulement elle a persévéré dans son antagonisme apparent avec la Religion, parce qu’elle à eu recours à des puissances d’une espèce radicalement difiérente, mais encore elle est restée inscientifique, parce qu’elle s’est donné sans le dire, l'air de savoir quelque chose de la nature de ces puissances. A présent, il est vrai, les savants les plus avancés abandonnent ces dernières conceptions comme leurs prédécesseurs avaient abandonné les premières. Le magnétisme, la chaleur, la lumière, qu'on avait quelque temps regardés comme autant d’impondérables distincts, commencent aujourd'hui à n'être plus pour les physiciens que des modes différents de manifestation d’une force universelle. Les physiciens cessent donc de se tigurer cette force comme compréhensible, » (1)

Le passage que nous venons de citer reflète les idées d'A. Comte : nous reviendrons plus tard sur ce point. Nous ne croyons pas qu’en dehors de l’école positiviste quelqu'un ait jamais considéré les idées scientifiques, auxquelles Spencer fait allusion, comme opposées aux idées religieuses. Il est évident que cette opposition n'existe pas; ce qui le prouve péremptoirement ce sont les convictions religieuses de la plupart des savants qui ont réalisé les progrès scientifiques.

D'autre part, l'électricité, l’aflinité chimique sont-elles plus ou moins inconcevables que l'horreur du vide, l’auréité et le principe vital, — abstraction faite, bien entendu, de la valeur scientitique de ces conceptions? Et si tous les phénomènes matériels sont, pour certains physiciens, « les modes différents de manifestation d’une force universelle », n'est-il pas vrai que plusieurs prétendent déterminer la nature de cette force et disent qu’elle est le mouvement (2) ou plus généralement qu’elle se réduit à des forces mécaniques ? En quoi le mouvement ou des forces attractives

t) P. P.p. ftt $ 29 —F. P. p. 78.

(2) Cf. SEccHi. L'Unité des forces physiques.

et répulsives sont-ils plus inconcevables que l'affinité chimique ou que l'horreur du vide?

«L'interprétation d'un phénomène, dit encore Spencer, est devenue meilleure lorsque, d’une part, elle à rejeté une cause relativement concevable dans sa nature, mais inconnue quant à l’ordre de ses actions, et que, d’autre part, elle en a adopté une connue quant à l’ordre de ses actions, mais relativement inconcevable dans sa nature » (1) Cette dernière formule est un peu mitigée mais elle n’est pas plus satisfaisante. Quand le système de Copernic prit la place du système de Ptolémée, quand la théorie des ondulations prévalut sur la théorie de lémission, quand l'hypothèse atomique remplaça la doctrine des équivalents, l'interprétation des phénomènes devint incontestablement meilleure. Pourtant on se demande en vain en quoi la cause qu’on à rejetée était plus concevable dans sa nature que celle qui lui à été substituée, et pourquoi l'on pouvait dire que la première était «inconnue quant à l’ordre de ses actions» tandis que la seconde est connue sous ce rapport.

S'il y a eu une époque où lon attribuait tous les phénomènes à des agents surnaturels, c’est qu'alors la Science n'existait pas. L'esprit scientifique consiste à attribuer les faits naturels aux agents naturels ce qui

— est-il besoin de le dire? — ne les soustrait pas à l'influence de la Cause Première.

L'existence d'événements surnaturels — c’est-à-dire, déterminés par les agents surnaturels à l'exclusion des agents naturels — est une question de fait qu'aucun

principe scientifique meæpermet de résoudre ni dans un sens ni dans l’autre. Spencer ne préjuge-t-il pas la question lorsqu'il écrit : « A mesure que la Science s'élève vers son apogée, tous les faits inexplicables et en apparence surnaturels rentrent dans la catégorie des faits explicables et naturels » ? (2) Puisque «en même temps on acquiert

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