‹ La théorie de l'évolutionChapitre 35 sur 85 · LES DONNÉES · texte numérisé non relu

LES DONNÉES

Le connaissable. — L'évolution comme objet de la philosophie. — La vérité. — Le moi et le non-moi. — L'espace et le temps. — La matière. — Le mouvement. — La force.

La thèse développée dans la première partie des Premiers Principes, quoiqu’elle contienne l'affirmation d’une réalité, est cependant plutôt négative que positive, puisque cette réalité nous est donnée comme ne pouvant être connue. Le connaissable, conséquemment, n’est point réel mais seulement phénoménal.

. Nous ne nous sommes pas ralliés à cette théorie. Et peut-être le lecteur jugera-t-il qu'un dissentiment si fondamental rend impossible dorénavant toute entente sur un objet quelconque des spéculations philosophiques. En un sens il en est ainsi. Quelle que soit, en effet, la chose que l’on étudie, tandis que nous la considérons comme une réalité existant hors de nous et indépendante dé notre connaissance, pour Spencer elle ne sera rien absolument qu'une représentation manifestant une “réalité inconnue.

Et il semble bien qu'il ne faille pas raisonner de même dans les deux hypothèses. Cependant il n’est point impossible d'étudier l'Univers que nos connaissances représentent et de découvrir les lois suivant lesquelles les phénomènes s’ordonnent dans le temps et dans l’espace, en faisant abstraction de leur réalité ou du moins sans résoudre explicitement cette question. On pourra toujours, lorsqu'il le faudra, signaler les divergences qui résultent du point de vue différent auquel on s’est placé. « C’est à tort, dit R. Ferro, que quelques uns ont considéré la partie négative des Premiers Principes comme la quintessence de la philosophie spencérienne ; la doctrine de linconnaissable n’en est pas même une partie essentielle, mais forme seulement une espèce .d’introduction. « fl) .

O. Gaupp énonce le même jugement (2) et il semble bien que ce soit la manière de voir de Spencer lui-même. « Les questions dont nous allons nous occuper, dit-il dans le Post-Scriptum qu'il a ajouté à la Première Partie, sont indépendantes des questions discutées jusqu’à présent ; et le lecteur peut rejeter en tout ou en partie ce qui précède et rester néanmoins libre d GOBEUIES en tout ou en partie cé qui va suivre...

« Une description de la Transformation des Choses telle qu'elle est donnée dans les pages qui suivent est simplement une relation ordonnée des faits, et l'interprétation de ceux-ci n’est autre chose que la constatation des conformités ultimes qu’ils présentent, des lois auxquelles ils obéissent. Le lecteur est-il athée ? L'exposition de ces faits et de ces lois n’apportera pas de confirmation à son opinion et ne la détruira pas davantage. Est-il panthéiste ? Les phénomènes et leurs conséquences qui vont être décrits ne lui imposeront rien qui implique le rejet de cette opinion. Pense-t-il que Dieu est immanent en toutes choses depuis la concentration des nébuleuses jus-

(4) La crilica della Conoscenxa in E. Kant e H, Spencer. Savone 1900 p. 62.

(2) Herbert Spencer. Stuttgart 1900 p, 75.

qu'aux pensées des poètes ? La théorie que nous allons développer ne contient aucune désapprobation de cette manière de voir. Croit-il à lexistence d’une Divinité qui a donné des lois immuables à l'Univers? Il ne trouvera rien qui ne s'accorde avec sa croyance dans une exposition de ces lois et une description de leurs effets. » (1)

Néanmoins il résulte de notre désaccord avec Spencer que nous ne pouvons pas considérer. les phénomènes qui nous entourent comme constituant à eux seuls tout le connaissable, et nous n'avons pas dès lors conservé à cette Seconde Partie le titre : Le Connaissable que Spencer lui a donné.

Nous pouvons donc suivre Spencer dans cette étude, adopter ou repousser les résultats auxquels il aboutit, sans que, en général, nos conclusions soient influencées par la désapprobation que nous avons prononcée sur la théorie de l’Inconnaissable. Plus d'une fois on retrouvera celle-ci dans ce qui nous reste à examiner et nous aurons parfois l’occasion de confirmer ce que nous avons dit déjà. En général, cependant, nous ne reviendrons pas sur les considérations émises et le lecteur voudra bien s’y rapporter.

La conception que Spencer développe dans cette seconde partie est grandiose et originale. Après avoir établi

quelques notions préliminaires, il étudie les principes généraux qui dominent l'Univers et les ramène à un seul :

la persistance de la Force. Ensuite, constatant que l'histoire de tout être est comprise entre son commencement et sa fin et se compose d’une série de changements (l’évolution) qui se termine par sa destruction (la dissolution), il cherche quelle est la loi générale de ce procès. Enfin il tente de faire voir que les lois de l’évolution et de la dissolution sont une conséquence de la persistance de la Force. Tous les phénomènes de l'Univers et l’évolution de l'Univers lui-même se trouvent ainsi

(4) F. P. p. 95. Post-script to Part I.

mme objet de la

hilosophie.

ramenés à un principe unique, ce qui est le but de la Philosophie.

Les progrès des sciences d'observation ont attiré davantage l'attention de-l'homme sur cette vérité : que chaque être parcourt durant son existence une série d'états successifs depuis son origine jusqu'à sa destruction. Cette évolution se manifeste avec le plus d’évidence chez les êtres vivants qui, avant d’atteindre la forme. adulte, traversent une longue suite de formes embryonnaires, qui, même à l’âge adulte, se transforment encore d’une manière sensible, passent par la jeunesse, par l’âge mür, par la . vieillesse, jusqu’à ce que la mort les fasse rentrer dans le règne inorganique.

En réalité aucune partie de l'Univers n’est à l'abri du changement. Toutes, jusqu'aux cristaux les plus durs, après avoir pris naissance par le jeu des forces matéri. elles, sont soumises à des modifications peut-être insensibles mais réelles qui aboutissent finalement à leur destruction. Nous savons que lhistoire de notre globe réalise également ce programme et qu'il en est ainsi de tous les astres qui roulent dans le ciel.

Il n'y à pas non plus de différence essentielle sous ce rapport entre les œuvres de-la nature et les œuvres de l'homme. Comme les premières, celles-ci ont une histoire qui les prend à leur naissance et les conduit jusqu’à leur ruine.

Ce n’est pas seulement pour les individus que l’évolution existe, mais encore pour les groupes d'individus soit qu'ils se succèdent dans le temps, soit qu'ils se réunissent dans l’espace, Les sociétés humaines naissent, se déploient et se dissolvent, La Science peut fixer pour beaucoup de formes organiques l’époque de leur apparition, le temps de leur règne et le moment de leur disparition.

Sans doute, les hommes ont toujours connu la mutabilité des êtres, mais ils n'avaient pas été frappés par ce

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