‹ La théorie de l'évolutionChapitre 36 sur 85 · LS · texte numérisé non relu

LS

fait que tous, tant qu’ils sont, individus ou groupements, parcourent une carrière plus ou moins complexe et ils ne s'étaient pas habitués à l’embrasser tout entière d’un coup d'œil. L'évolution des être vivants était considérée autrefois comme se réduisant à la croissance et à la nutrition. La vie embryonnaire était presque inconnue et l’on n'avait pas remarqué que si pour beaucoup d'organismes elle s'étend à une partie relativement restreinte de leur existence, pour d’autres c’est le contraire qui se produit. Au point de vue scientifique la vie embryonnaire offre dorénavant un intérêt presque égal à celui qu'offre l’âge adulte, ou plutôt, ce qu'il importe de considérer, c’est l’évolution complète de l'être depuis le moment où il a une existence propre, jusqu'au moment où il disparat. Et il en est des êtres collectifs comme des êtres individuels.

Le caractère universel de l’évolution la place dans le domaine de la métaphysique.

La philosophie comme l’expose Spencer dans le premier chapitre de cette Seconde Partie, revendique comme son objet propre les principes qui se vérifient à la fois pour tous les ordres de phénomènes dont s'occupent les sciences particulières. Elle est, dans la mesure du possible, la connaissance « complètement unifiée ». La métaphysique générale étudie les vérités les plus hautes en ellesmêmes, tandis que la métaphysique spéciale comprend interprétation des principaux groupes de phénomènes au moyen de ces vérités. Cette définition comprend, sinon la philosophie toute entière, du moins tout le domaine de la philosophie réelle.

Rien ne permet d’aflirmer « priori que les causes de l’évolution sont partout les mêmes, ni qu’elles peuvent être

ramenées à une cause générale. Mais quelque différentes

qu'on les suppose, il est possible ou même probable qu’elles suivent dans leur action certaines lois communes. Il appartient au philosophe de les rechercher.

L'étude de l’évolution appartient done sans aucun doute à la Philosophie, et même, si l’on songe que c’est par les

changements auxquels elles sont soumises que les choses acquièrent leur nature et leurs propriétés, cette étude a une portée qui s'étend à la philosophie tout entière des êtres qui sont l’objet de notre expérience. :

D'autre part une étude qui envisage toutes les formes de l’évolution doit se proposer uniquement comme but de découvrir des lois très générales.

La description d’un groupe d'animaux ou de plantes comprend des caractères d'autant plus universels et par là même plus simples qu’il s’agit d’un groupe plus vaste. La présence de ces caractères dans tous les groupes n'empêche pas la présence d’autres caractères moins universels qui introduisent dans ce groupe des subdivisions, lesquelles vont se subdivisant elles-mêmes jusqu’à l'individu. Celui-ci se distingue également de tous les autres par certaines notes. Ainsi en est-il des lois qui gouvernent les phénomènes. Si l’évolution d’une société politique et celle d’une société commerciale suivent certaines lois communes, chacune cependant à en outre des lois particulières de développement. Celles-ci ne contredisent pas les lois générales et même leur sont subordonnées ; elles n’en sont pas pourtant de simples corollaires, mais résultent de la nature propre de chaque société. A plus forte raison, les lois très générales qui s'appliquent à tous les genres d'évolution ne: peuvent pas prétendre les gouverner à elles seules, à l'exclusion des’ lois particulières.

Cette remarque est de la plus haute importance, et si Spencer ne la fat pas ici c'est qu’elle se justifie d’ellemême. Il écrit ailleurs : «Nous ne devons pas nous attendre à ce que la loi générale du progrès (de l’évolution) nous fournisse une explication immédiate de telle ou telle forme de progrès fort peu semblables entre elles : étant en rapport avec des ordres de faits très divers, elle n’a de rapport particulier avec aucun ordre de faits spécial » (4).

En outre, il importe de remarquer que les lois, quelles

(1) Æssais de morale, de science et d'esthétique. Trad. BURDEAU. Paris 1891 p, 42.

Lake

qu’elles soient, générales ou particulières, ne suffisent pas pour expliquer les phénomènes dans leur forme déterminée. Il faut tenir compte des agents et des circonstances. Un problème de mécanique n’est point défini si l’on connait les lois suivant lesquelles agissent les uns sur les

autres les êtres matériels ; il faut en outre dire quels sont

les corps particuliers que le problème envisage, quel est leur nombre, leur situation, leur masse, les mouvements dont ils sont animés, les forces extérieures à l’action desquelles ils sont soumis. Pour décrire les mouvements des planètes, il ne suflit pas de connaître la loi de la gravitation qui est commune à tous les systèmes, mais il faut en outre savoir les masses relatives du soleil et

des planètes, le nombre de celles-ci, leur situation à un

moment donné et en général tous les éléments caractéristiques du système solaire.

L'histoire intérieure d’une société ne dépend pas seulement des lois qui fixent les droits et les devoirs de chaque classe de citoyens, mais encore, — indépendamment de la liberté, — du nombre et de la qualité des hommes que chaque classe comprend et toutes les circonstances dans lesquelles ils agissent.

Ainsi en est-il, d’une manière générale, dans la question qui nous occupe. La marche des phénomènes qui constituent une évolution quelconque est déterminée non pas uniquement par les lois qui la régissent, mais bien aussi par les éléments qui y interviennent et surtout par la situation que l’on prend comme point de départ.

Néanmoins, dans les phénomènes, les lois sont ce qu'il y à de plus général et de relativement immuable. Elles sont par excellence l’objet de l'étude scientifique, parce que seules elles confèrent à la Science ce caractère d’universalité et de nécessité qui est son apanage.

Avant d'étudier l’évolution en elle-même, il est indispensable de considérer les éléments qui y interviennent et les lois auxquelles ils se conforment. Tel sera l’objet de ce chapitre et du suivant. Nous allons dorénavant

nous trouver fréquemment d'accord avec Spencer. Lorsque

La vérité.

nous n’approuverons pas ses idées, nous aurons toujours soin, comme nous l’avons fait jusqu'ici, de justifier notre appréciation et d'opposer à l'opinion de Spencer celle que nous croyons devoir préférer. Quant aux doctrines que nous adopterons, nous tâcherons de les confirmer de notre mieux et de les compléter, si possible. Nous n'avons pas pu, dans ce dernier cas, éviter toujours un entrelacement de nos propres idées avec les enseignements de Spencer. L'inconvénient qui en résulte est minime et la lecture des Premiers Principes suffirait en fous cas pour y remédier.

Avant d'aborder l’examen des éléments de l'évolution, Spencer commence par proposer des notions de la vérité et de la distinction entre le monde objectif et subjectif qu'il nous faut brièvement examiner.

On appelle communément vraie la connaissance qui affirme ce qui est ou nie ce qui n’est pas, fausse au contraire celle qui affirme ce qui n’est pas ou nie ce qui est. Le bon sens fait donc consister la vérité dans la conformité entre la connaissance prise objectivement et la réalité: adaequatio intellectus et rei.

Si l’on professe que nos connaissances n’atteignent pas la réalité, cette définition de la vérité doit être abandonnée. « Exclus, dit Spencer, comme nous le sommes de tout ce qui dépasse le relatif, la vérité, dans sa forme la plus élevée, ne peut être pour nous rien de plus que la concordance parfaite dans tout le champ de notre expérience, entre les représentations des choses que nous appelons idéales et les présentationsdes choses que nous appelons réelles. Si, quand nous découvrons qu'une propositon n’est pas vraie, nous voulons dire tout simplement que nous avons découvert une différence entre une chose attendue et une chose perçue et rien de plus, il faut qu'un corps de conclusions, dans lequel il ne se présente jamais

— she — se dus

de différence de cette nature, soit ce que nous appelons un corps de conclusions entièrement vrai. » (1)

Il ne faut point oublier que si on fait consister la vérité d’une proposition idéale dans sa concordance avec une expérience, C’est parce qu'on suppose que lexperience manifesté la réalité. Si les « présentations de choses que nous appelons réelles » ne manifestent rien de réel, toute raison d'appeler vraies les représentations qui sont d'accord avec elles disparait.

En outre, autre chose est la fausseté d’une proposition, autre chose la reconnaissance de cette fausseté. Une proposition ne peut être reconnue fausse que si elle contredit une autre connaissance de l'esprit, mais rien n'empêche qu’elle ne soit fausse en l’absence de cette condition. Une théorie qui repose sur des observations erronées forme un corps de doctrine « où il ne se présente aucune différence » tant que les observations n'ont pas été corrigées. Et cependant cette théorie est fausse, parce qu’elle n’est pas d'accord avec la réalité. On dira peutêtre qu’elle contredit des connaissances futures ou possibles. Mais qu'est-ce qui permet affirmer que ces dernières sont possibles, si ce n’est l'existence d'une réalité avec laquelle les premières observations ne sont pas d'accord?

La définition de la vérité que donne Kant, plus générale que celle de Spencer, n'échappe pas à la même critique : « L'accord avec les lois de l’entendement, dit-il, constitue le formel de toute vérité. » (2) Mais précisément les lois de l’entendement reposent sur l'hypothèse de la réalité des objets que l’entendement représente.

Ce qu'il faut accorder à Spencer, c’est qu'une proposition n’est jugée fausse que lorsqu'elle contredit une autre proposition qu’on juge vraie, et qu’au contraire, toute proposition est jugée vraie qui non seulement ne contredit pas mais s'accorde positivement avec une autre connaissance admise comme telle.

(2) Dialect. transcendant. Introd. Ed. Tissor. vol, I, p.

Spencer fait remarquer, non sans raison, que nos connaissances les plus générales se supposent souvent les unes les autres, de sorte qu’il est diflicile d’en retenir une en faisant abstraction du reste et qu’on s'expose, lorsqu'on veut les justifier, à commettre un cercle vicieux en s'appuyant sur des propositions qui contiennent déjà implicitement celle qu'on veut démontrer. Il est donc préférable d’admettre d’abord provisoirement ces connaissances générales. Elles se trouveront justifiées par les conclusions auxquelles elles mènent et qui ne sont jamais démenties par l'expérience ni contradictoires entre elles.

On pourrait ajouter que ces affirmations générales: à existe quelque chose; il existe plusieurs choses; certaines choses diffèrent et d'autres se ressemblent, et ainsi de suite, s'imposent à l’esprit comme absolument évidentes et qu’il est inutile de chercher par des analyses subtiles ou des raisonnements à obtenir plus que l'évidence complète.

L'évidence de la vérité d’une proposition n’est point autre chose que lévidence de la proposition elle-même ; et puisque, en fin de compte, l'évidence est, dans nos connaissances, le résultat au delà duquel on ne peut rien espérer, dès qu'une proposition se manifeste comme évidente, il est absurde de se demander s’il est bien sûr qu’elle exprime la vérité. L'analyse doit plutôt s'attacher à démêler dans la conscience ce qui est évident de ce qui ne l’est pas et à l’exprimer convenablement.

Parmi ces postulats provisoires, se trouve, d’après Spencer la véracité du «témoignage que rend la conscience lorsqu'elle affirme que certains de ses états sont semblables ou dissemblables » (1).

Spencer entend par états de conscience toute notion d’un objet. Dés lors, exprimer que des états de conscience sont semblables ou dissemblables c’est formuler un jugement aflirmatif ou négatif, Si ces jugements ne contiennent que ce que la conscience voit, on les appelle

(4) P, P, p. 147 8 MF. P. p. 410.

moi on-moi.

Page 1