AU
‘soumis uniquement à l’action de forces intérieures (attrac-
tives ou répulsives) proportionnelles aux masses et ne variant qu'avec les distances des corps entre lesquelles elles s’exercent, l'énergie totale est invariable. L'énergie totale est une somme qui comprend deux espèces de termes : les uns portent le nom d'énergie ou de force vive et s'expriment en fonction de la masse et de la vitesse ("), les autres s'appellent l'énergie potentielle et expriment le travail maximum que peuvent produire toutes les forces du système à partir de la position que l'on considère jusqu’à l’état d'équilibre stable. Ainsi formulé le principe de la conservation de l'énergie est un théorême mathématique.
La conservation de l’énergie est-elle réalisée dans l'Univers ? La somme de l'énergie vive et de l'énergie potentielle y est-elle constante ? Faute de pouvoir à priori déterminer la nature des forces qui y agissent, nous devons recourir à l'expérience pour résoudre cette question. Or, nous connaissons avec une exactitude suflisante les phénomènes d'ordre matériel (nous faisons pour le moment abstraction des phénomènes vitaux dont nous aurons l’occasion de parler dans la suite) pour pouvoir affirmer que, de fait, l'énergie ne s’y crée point et ne s’y annihile pas davantage, mais qu'elle se transforme et que ces transformations sont soumises à la loi d'équivalence. Cette affirmation a la valeur qu'ont les lois physiques en général.
Nous pouvons en conclure que les conditions de la conservation de l'énergie sont réalisées dans l'Univers, et que, par conséquent, les forces attractives et répulsives qui resident aux transformations de l'énergie sont proportionnelles aux masses, qu’elles ne dépendent quant à leur intensité ni du temps, ni de l'orientation de leur direction, ni du mouvement dont les corps sont animés, ni de quelque circonstance que ce soit autre que la distance des corps entre lesquels elles s’exercent. Nous savons que la masse des corps est. invariable ; mais leurs distances changent sans cesse et par conséquent aussi les forces qui dépendent de ce facteur.
Notons encore que certaines forces tout en modifiant la direction du mouvement n'en altèrent pas la quantité et ne transforment par conséquent pas l'énergie vive en énergie potentielle ni inversement. Telle est la force centripète dans le mouvement circulaire. Cette force a un travail nul et elle pourrait disparaître sans que la quantité d'énergie s’en trouvât altérée.
Le principe de la persistance de la force a done besoin d'être interprété dans le sens du principe de la conservation de l’énergie et dans ce sens il est susceptible d’une démonstration.
En remaniant le chapitre que nous étudions, Spencer a introduit, de même que dans le chapitre précédent, la notion d'énergie actuelle et potentielle; mais la définition exacte de l’une et de l’autre fait toujours défaut et il en résulte une confusion inextricable.
Le nom de force est donné à l'énergie totale. Or on a vu plus haut que Pénergie totale n’est pas une force, et il est facile de comprendre qu’un système peut contenir des forces qui ne représentent aucune forme d'énergie pour une. situation donnée. Il est inutile que nous nous arrêtions à la distinction que fait Spencer. « Dans les deux chapitres précédents, dit-il, nous nous sommes occupés de deux classes fondamentalement différentes de manifestations de force, — la force par laquelle la matière nous démontre qu’elle est existante et la force par laquelle elle nous démontre qu’elle est active. » (1) La matière ne peut démontrer son existence qu'en agissant directement ou indirectement sur nos organes et ellé démontre par là même son activité.
D'après Spencer, la persistance de la première classe de manifestations de force correspond à l'indestructibilité de la matière, tandis que la persistance de la seconde correspond à la persistance du mouvement actuel ou potentiel, S'il en est ainsi, on ne voit pas pourquoi la persistance de la force fait l’objet d'un chapitre spécial.
le la force
Spencer en donne comme motif que les raisonnements établissant l’indestructibilité de la matière et du mouvement supposent la pérsistance de la force. Dans le développement de cet argument il ne parle que des preuves expérimentales. Le paragraphe où était rappelée la preuve qui prétend établir l’inconcevabilité d'une destruction de la matière ou du mouvement à été supprimé. Or, ce que dit Spencer au sujet des preuves expérimentales ne peut être approuvé, comme nous allons le voir.
Il est certain que pour mesurer les grandeurs matérielles : dimensions, masses, forces, nous nous servons de certaines grandeurs prises pour unités et que nos mensurations n’ont de valeur que si nos unités restent invariables. La question est de savoir si nous avons de bonnes raisons de croire qu’elles ne changent pas — les conditions restant les mêmes — ou si, comme le prétend Spencer, leur invariabilité est un postulatum indémontrable.
Il n’est point absurde d’aflirmer la persistance de la masse d’un corps que nous ne voyons subir aucun changement et qui n’est soumis à aucune action à laquelle nous puissions attribuer une modification de sa masse ; surtout si nous constatons en outre que sa masse reste dans un rapport constant avec la masse des autres corps qui ne subissent aucune modification sensible et qu'il continue à se comporter de la même manière sous l’action des différentes forces auxquelles on peut le soumettre. Car si l’on prétend que sa masse varie, il faudra admettre que les masses de tous les autres corps varient dans la même proportion quoique ne subissant aucun changement sensible et de même toutes les forces qui agissent sur eux. Si, au contraire, dans les conditions que nous venons d’indiquer, on admet que la masse d'un corps est invariable, ce Corps pourra nous servir pour vérifier la masse des autres corps qui subissent des changements sensibles, afin de constater si oui ounon ces changements ont affecté leur masse.
Examinons de près, comme Spencer nous y invite, cette vérification dans le cas des changements chimiques. « Dans les recherches, dit Spencer, qui conduisent le chimiste à conclure qu'aucune partie du charbon, disparu pendant la combustion, ne s’est perdue, et que, dans le produit qui en résulte, l’acide carbonique, on retrouve la totalité du charbon, quelle preuve invoque-t-on sans cesse ? La preuve fournie par la balance. En fonction de quoi s’exprime le verdict de la balance ? En unités de poids, en unités de force gravitative. Et quel est le sens du verdict ? Que le charbon présente encore autant d'unités de force gravitative qu’il en présentait auparavant. On dit que la quantité de matière est la même si le nombre des unités de force qu’elle contrebalance est la même. Par conséquent, la validité de la conclusion dépend entièrement de la constance des unités de force. Si la force avec laquelle la parcelle de métal qui représente l’unité de poids tend vers la terre a varié, l’expérence de l’indestructibilité de la matière est vicieuse. Tout revient au principe ou à la supposition que la gravitation des poids est persistante ; mais de cette persistance, nous n'avons et ne pouvons avoir aucune preuve. » (1) D'abord, ce raisonnement confond l’unité de poids avec l'unité de force gravitative. La définition du gramme ne change pas quelles que soient les variations de la gravité. La même masse de matière a toujours le même poids, tant que la gravité, quoique variant, reste proportionnelle aux masses des diflérents corps sur lesquels elle s'exerce. La détermination des masses au moyen du poids supposse donc la constance de la loi d'après laquelle la gravitation est à chaque instant en raison directe des masses, mais ne suppose nullement la constance de la force de gravité.
Ensuite, il est vrai que la détermination de la masse des corps que l’on pèse suppose l’invariabilité de la masse des corps qu'on emploie comme unités de poids. Mais la masse n'est pas une force. Ce n'est donc en aucun cas
la persistance de la force qui est postulée. D'ailleurs, s’il
n’est pas «inconcevable » que la masse des pièces de métal employées varie, nous n'avons cependant aucune raison de l’admettre, d'autant plus que cette supposilion toute gratuite en entrainerait une autre : c’est que le carbone et l'oxygène auraient en se combinant subi la même modification dans leur masse que le morceau de métal qui a servi à les peser avant et après la combinaison. Or cela n’a
aucune probabilité.
Il est donc vrai que dans toutes les mensurations on suppose que l'unité de mesure reste invariable (ou ne varie que dans la même proportion que les choses qu'on mesure), mais en général linvariabilité de cette mesure se trouve confirmée par les innombrables conclusions qu'on en a tirées et dont la vérité a été contrôlée par des ex-
périences indépendantes de cette mesure. Il en est de
même de l'invariabilité des lois naturelles. L'expérience leur sert continuellement de contrôle,
Les astronomes supposent dans leurs calculs la persistance des masses et de la loi d'attraction qui dit que celle-ci est proportionnelle aux masses et ne varie qu'avec la distance. Si les résultats de leurs caleuls sont toujours vérifiés par lexpérience, c’est donc que leur supposition est conforme à la réalité. A mesure que ces vérifications se multiplient, la probalité augmente et si elle n’atteint jamais à la certitude absolue cela prouve simplement qu'il y à une différence entre une loi expérimentale et une conclusion mathématique.
La persistance de la force serait encore, d’après Spencer, impliquée dans le principe de laction et de la réaction. Ce principe peut s’énoncer comme suit : chaque fois qu’un
corps A attire ou repousse un corps B, celui-ci attire
ou repousse le corps À avec une force égale.
« Aflirmer, dit Spencer, que l’action et la réaction sont égales et opposées, c’est affirmer la persistance de la force. En réalité, l'affirmation revient à ceci, qu’il ne peut y avoir une force isolée, partant de rien et aboutissant à
rien, mais qu'une force manifestée implique une force
antécédente égale, d'où elle dérive et contre laquelle elle réagit. De plus cette force ne peut disparaître sans résultat ; il faut qu’elle se dépense en quelque autre manifestation de force, qui, une fois produite, constitue sa réaction ; et ainsi de suite. Il est donc évident que la persistance de la force est une vérité dernière qui ne peut avoir de preuve inductive. » (4)
Il faudrait plutôt conclure le contraire si le raisonnement de Spencer était juste, car le principe de l’action et de la réaction n’est pas un postulatum mais une vérité d'expérience. D'ailleurs, lorsque deux corps s’attirent ou se repoussent on peut indifféremment attribuer l’action et la réaction à l’un et à l’autre ; il n’y a donc pas de « force antécédente » ; en outre, personne ne donne le nom de réaction à la force que peut faire naître Ja disparition d’une autre force équivalente.
Nous concluons : 1° Rien ne nous autorise à considérer le principe de la persistance de la force, quelque sens qu’on lui donne, comme un postulat fondamental sur lequel repose tout l'édifice de la science.
2% Ce principe n’est vrai qu'interprété dans le sens précis de la convérSation de l'énergie. Spencer ne tente même pas de montrer que le principe de la conservation de l'énergie est ce postulat universel dont il parle.
3° Le principe de la conservation de l'énergie appliqué à l'Univers est une vérité d'expérience ayant la même certitude que les autres lois naturelles. Néanmoins l'induction ne permet pas jusqu'à présent d'étendre cette loi aux phénomènes organiques. Nous aurons à revenir sur ce point ; mais il est nécessaire de constater que Spencer n’a cité jusqu'à présent aucun fait, ni fourni aucun raisonnement qui permette de la leur appliquer. Nous verrons que les preuves expérimentales données plus loin ne sont pas démonstratives,
4# Puisque certaines forces ne produisent aucnn travail et n'apportent aucune modification à la quantité d'énergie
Force et
vive ou d'énergie potentielle, le principe de la conserva-
tion de l’énergie ne nous apprend rien au sujet de ces forces.
La force qui persiste n’est autre, d’après Spencer, que l’Inconnaissable. De fait, nous ne connaissons pas les
forces naturelles en elles-mêmes, directement, mais seu-
lement par les effets qu'elles produisent. Il en est ainsi
‘également de la force musculaire que nous déployons. Nous avons conscience de l'effort, mais non pas de la
force que nous mettons en jeu. Spencer confond encore ici ces deux choses. « Nous ne connaissons immédiatement, dit-il, aucune force, à l'exception de celle dont nous avons conscience pendant nos efforts musculaires. » (1) Cette exception n’est pas justifiée et elle contredit l'assimilation de la force avec l’Inconnaissable.
Si nous ne connaissons pas directement les forces, nous les connaissons cependant assez par leurs eflets pour savoir qu'elles sont limitées et changeantes et qu’on ne peut par conséquent pas les identifier avec la Cause Première à laquelle le nom d’Inconnaissable a été réservé.
Spencer, dit Berthelot, « prétend relier les deux parties de son œuvre par l'idée de force, mais ce n’est qu'à condition de confondre dans ce mot équivoque la force mécanique, simple rapport mathématique entre des changements physiques, et la force inconnaissable, inconsciente,
divine des romantiques, principe commun de l'esprit et
de la matière. » (2)
James Ward a vivement critiqué cette identification. Spencer n'a pu la réaliser, dit-il, qu’en accomplissant « deux ou trois tours de jonglerie philosophique. .…. La
persistance dans le sens de permanence est affirmée d'abord
au sujet de la Réalité Inconditionnée dont la non-existence est inconcevable, quoique toute connaissance à son sujet
(2) Bulletin de la Société française de Philosophie 1904 p. 77.
soit impossible, — puisque connaître c’est conditionner. Ensuite la persistance, mais dans le sens de constance quantitative, est transférée de la Réalité Inconnaissable à ses manifestations phénoménales,-et cela en affirmant à leur sujet un principe (la constance de l'énergie) que l'expérience ne donne pas le droit d'affirmer avec une rigueur absolue... Nous obtenons l'existence absolue de la Force, avec majuscule, à condition de ne rien connaitre de Ce qui la concerne. Ensuite nous obtenons la constance absolue de la force, avec minuscule, à condition d’énoncer des affirmations précises au sujet de l’Inconnaissable. Le saut périlleux intellectuel ainsi accompli rapidement est couvert en assumant que l’existence continuée implique la quantité invariable. » (1)
On se rappelle que Spencer à identifié avec la force tous les éléments du monde phénoménal ; dès lors la persistance de la matière et du mouvement ne sont plus que des corollaires de la persistance de la force. D'autre part, l’Inconnaissable qui se manifeste objectivement dans l’Univers, se manifeste subjectivement dans la conscience ; en sorte que la persistance de la conscience dont nous avons l'expérience se confond fondamentalement avec la persistance de la force et en même temps nous impose la nécessité de laffirmer.
Spencer a supprimé le passage où il développait cette synthèse finale. Elle ne manque pas de grandeur dans sa simplicité; mais nous avons fait voir dans les pages précédentes qu'elle ne résiste pas à l'examen. Ce qui en demeure lorsqu'elle a été passée au creuset est plus modeste mais aussi plus solide : Les phénomènes matériels sont régis par deux grandes lois : la conservation de la masse et la conservation de lénergie. Celle-ci comprend la conservation au moins virtuelle du mouvement, l’invariabilité des forces à égalité de distance et leur intensité proportionnelle à la masse, ce qui permet de constater la persistance de cette dernière.
« (1) Naturalism and agnosticism, p. p. 219-220,
$ IV. — La constance des lois (relations entre les forces).
L'évolution consiste dans une série ininterrompue de changements à travers laquelle persistent les lois. Si nous suivons par la pensée l’évolution du système solaire d’après l'hypothèse de Laplace, depuis la nébuleuse primitive jusqu'à la situation actuelle, si nous considérons la longue série des modifications qu'a dû subir chaque astre et en particulier la terre, avant d’avoir réalisé la solidification de sa surface et tous les détails de sa configuration, nous ne rencontrons pas, pendant cette immense période de temps, deux situations identiques et nous ne pouvons y signaler aucun point d'arrêt. Cependant depuis l’origine tous les phénomènes se sont accomplis suivant des lois qui sont demeurées les mêmes jusqu’aujourd’hui.
Nous concevons que dans d’autres parties de l'Univers, d’autres systèmes dans des conditions diverses, ont subi des évolutions analogues mais non parfaitement semblables, avec des phases plus nombreuses ou plus simples, dans des proportions plus vastes ou moindres. Et nous admettons que toutes ces évolutions ont été régies par les mêmes lois.
Tandis que les événements, les situations concrètes varient d’une époque à l’autre, sont différents ici et là-bas, les lois au contraire sont indépendantes du temps et de l’espace : elles se vérifient dans la nature partout et toujours.
Spencer déduit la constance des lois de la persistance de la force : c’est la raison pour laquelle il en est question à cet endroit. En réalité elle en est indépendante.
D'une manière générale, les phénomènes naturels sont l'eflet des forces de la nature. La constance des lois auxquelles se conforment les phénomènes, exige donc que l’action des forces naturelles soit indépendante de l'espace et du temps. La conservation de l'énergie dans l'Univers provient de ce que les forces n’y varient pas
La transiormation équivalente de l'énergie.
autrement qu'en fonction des distances. La constance des lois naturelles est donc renfermée dans le principe expérimental de la conservation de l'énergie. Elle n’en dépend pas pourtant.
Dès qu’on admet que tout ce qui se : passe dans l’ordre naturel a son explication, c’est-à-dire sa cause, dans la nature, et en particulier, que les mêmes causes produisent partout et toujours les mêmes eflets, la constance des lois de la nature est garantie, ou plutôt, elle n’est pas au fond autre chose que cela. Elle repose donc en dernière analyse sur le principe de causalité et sur la croyance que les phénomènes ont dans la nature des causes fatales, non douées de liberté. Gette conviction est le fruit de l'expérience sauf en ce qui concerne les actions libres de l’homme, lesquelles ne sont pas déterminées par les lois physiques.
S V. — La transformabilité équivalente de l'énergie. — Les phénomènes physico-chimiques et les phénomènes psychiques. — Les phénomènes organiques. — Les phénomènes sociaux. — Spencer et le matérialisme. — Matérialité des phénomènes psychiques. — Etude inductive de la loi de transformation. — Son application aux phénomènes organiques. — Son application aux phénomènes psychiques. — Son application aux phénomènes sociaux.
Les agents naturels : chaleur, lumière, électricité, mouvement visible etc., peuvent se transformer l’un en lautre, ou plus exactement, si on veut se borner à laffirmation du fait, ils se substituent l'un à l'autre de telle sorte qu'il y ait équivalence, c'est-à-dire, que la même quantité d'électricité, par exemple, produise toujours la même quantité de chaleur, laquelle à son tour peut reproduire la quantité d'électricité qui lui à donné naissance, et ainsi
pour les autres. C’est là une vérité bien connue aujourd’hui et en même temps une des plus belles conquêtes de la Science.
Il en résulte que ces divers agents naturels ont leur équivalent mécanique, et représentent, en faisant abstraction de toute hypothèse, une certaine quantité énergie La quantité totale d'énergie- reste la même dans tous ces changements successifs. A cause de cela on les nomme transformations de l'énergie plutôt que transformations de la force, comme les appelle Spencer. L'idée est d’ailleurs la même.
Ce fait d'expérience apporte un appoint solide à l’hypothèse, comfirmée par d’autres faits nombreux, d’après laquelle tous les phénomènes matériels (abstraction faite de la vie) sont exclusivement des phénomènes de mouvement déterminés par les forces inhérentes aux ultimes particules de la matière, et sont explicables par les lois de la mécanique, certaines positions ou certains mouvevements des particules étant supposés comme point de départ.
Les transformations de l'énergie ne sont plus dès lors que des transformations de mouvements, et elles nous deviennent plus intelligibles parce qu'elles rentrent dans la catégorié des phénomènes que constate l'expérience quotidienne. Nous voyons le mouvement du vent produire le mouvement des ailes du moulin et ensuite se transformer de mille façons dans les engrenages et sous les meules. Dans une multitude de circonstances pareilles, le mouvement joue sous nos yeux le rôle d’un Protée dont les métamorphoses sont soumises à des règles fixes qui nous sont connues et qui nous permettent de les prévoir à l'avance.
Cependant il importe de ne pas confondre l'hypothèse d’après laquelle les phénomènes physico-chimiques se réduisent à des phénomènes spatiaux, avec le fait d'expérience, c’est-à-dire le remplacement du mouvement perçu comme tel par la chaleur, la lumière, ete., qui ne sont pas perçues comme des mouvements.
Les phénoiènes physichimiques et les phénomènes
psychiques.
C'est done à tort que Renouvier proteste contre la manière dont Spencer présente le principe d'équivalence. « On se figure, dit-il, que le mouvement s’interrompt et que telle autre chose : chaleur, lumière, etc., en prend la place... » En réalité « le mouvement des masses arrété ne doit pas être dit avoir pour produits la chaleur, l'électricité, etc. ; il a simplement pour remplaçant un mouvement vibratoire..…., Et il est ridicule de dire que le mouvement des masses, quand il est engendré, préexistait comme quelque autre mode de force, puisqu'il préexistait au contraire, dans le sens le plus ordinaire et toujours le même de force, à savoir comme mouvement, seulement avec une distribution diflérente des parties mobiles et des vitesses. »
Que la lumière et l'électricité sont des mouvements de masses insensibles, ce n’est qu’une hypothèse — que nous admettons volontiers — mais de la vérité de laquelle ne dépend pas la loi expérimentale de la conservation de l'énergie, En outre, il ne faut pas oublier que le mouvement peut cesser et être remplacé par l'énergie potentielle ou énergie de position qui n’est pas un mouvement.
* LCR
Après avoir établi le fait de la transformation de l'énergie au moyen d’éxemples nombreux, Spencer inaugure la méthode qu'il va suivre jusqu’à la fin de ce traité. Elle consiste à faire l'application du principe qu'il expose aux différents ordres de phénomènes, depuis la condensation des astres jusqu’à l’histoire des sociétés humaines. Nous devons faire à ce sujet une remarque importante.
Avec Spencer nous avons reconnu qu'une des plus fondamentales différences parmi les objets de nos perceptions est la distinction entre le moi et le non-moi. Nous n'avons pas admis que cette distinction se confond avec celle que que l'on .peut faire entre nos perceptions vives et nos perceptions faibles. Il nous faut ici considérer ce sujet d’un peu plus près.
Laissons de côté, pour le moment, les connaissances abstraites et ne nous occupons que des perceptions concrètes
qui se terminent à des objets individuels. C’est parmi ces dernières qu’existe la séparation qui nous occupe. Les unes, en effet, sont des perceptions de choses extérieures au moi, telle la vision d’une maison blanche ; ou, du moins, si les choses perçues font partie du moi, elles ne sont pas perçues comme telles, par exemple, la vision de ma main blanche. L'objet propre de ces perceptions sont des manières d’être que j'attribue aux .choses extérieures pour en avoir l'expérience directe. Je dis : Cette maïson est blanche, ma main est blanche. J'aflirme ce que je vois.
Les autres sont des perceptions de faits intérieurs au moi ; telle la conscience que j'ai de voir une maison blanche, d'entendre le son d’une cloche, de désirer goùter d’un fruit. L'objet propre de ces perceptions sont des manières d’être que j'attribue à moi-même pour en avoir l'expérience directe. Quand je dis : je vois une maison blanche, j'aflirme ce que je ressens.
Il est évident que cette proposition : Je vois une maison blanche, et cette autre: Cette maison est blanche, ne peuvent pas être confondues. Elles ne se vérifient même pas toujours simultanément.
Les manières d’être que nous attribuons aux choses extérieures pour en avoir l’expérience directe, sont l’objet des Sens qui, à cause de cela même, portent le nom de sens externes ; tandis que les manières d’être dont nous n'avons l’expérience directe que relativement à nous-mêmes sont l’objet de la sensibilité interne ou mieux et plus généralement de la conscience stricto sensu.
On dit que la blancheur de la maison consiste en réalité en une certaine disposition de ses molécules superficielles qui réfléchit les vibrations lumineuses de telle sorte que celles-ci, frappant l'extrémité des fibrilles du nerf optique, me donnent l'impression de blancheur.
Ainsi la cause extérieure de ma perception de blancheur est un mouvement des particules matérielles. Cela peut être vrai ou faux, mais cela n’est point absurde.
On dit aussi que les rayons lumineux ne produisent
pas autre chose dans les nerfs que des déplacements d’atomes et que ces déplacements d’atomes qui pourraient être provoqués par une autre cause, (par exemple, par un courant électrique) nous donnent l'impression de blancheur ; et cela encore est plausible. Mais dire que impression ou la perception de blancheur elle-même n'est qu'un mouvement d’atomes, cela est aussi absurde que de prétendre qu’un triangle est la même chose qu’une journée, et nous ne pensons pas que personne ait pu l'aflirmer en se rendant compte de ce qu'il disait. Une sensation et un mouvement sont des choses irréductibles ; c'est ce que Spencer lui-même affirme en plus dun endroit. (1) '
Quoique la perception de blancheur, toutes les autres sensations et, en général, les faits subjectifs que la conscience proprement dite atteste ne soient perçus directement que dans le moi, cependant nous attribuons des états d'âme semblables à des êtres qui font partie du non-moi. Non pas, à la vérité, à tous, mais seulement à ceux qui possèdent des organes analogues à nos organes des sens ou chez lesquels nous constatons des mouvements que nous jugeons avec une probabilité plus ou moins grande être la manifestation de situations psychiques.
Ainsi nous attribuons à tous les hommes, c’est-à-dire aux êtres que nous voyons posséder la même organisation que nous, des sensations, des désirs, des passions semblables aux nôtres. Constatant que l’organe de nos impressions visuelles est l’œil, nous attribuons des impressions semblables à tous les animaux chez lesquels une partie du corps possède une configuration analogue. Voyant que les animaux inférieurs réagissent par leurs mouvements au moindre contact, nous leur attribuons des phénomènes psychiques plus ou moins semblables à nos sensations tactiles.
(4) cf, Principes de Psychologie, vol, 1 p. 680 $ 272 — Principes de Biologie. vol. 1 p. 119 $ 39.
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Ces jugements par analogie sont regardées avec raison comme absolument certains lorsqu'il s’agit d'animaux d’une organisation et d'une activité extérieure très-voisines des nôtres. Mais à mesure que cette ressemblance diminue, cette certitude s’évanouit, de telle sorte que pour beaucoup d'organismes nous ne savons S'il faut leur attribuer ou leur refuser la vie psychique. Les phénomènes qui constituent celle-ci ne sont donc pas l’objet de notre expérience immédiate, sauf lorsqu'il s’agit de nous-mêmes ; nous ne les connaissons chez les autres êtres que par une conjecture basée sur l’analogie qu'ils ont avec nous. Par la raison contraire, nous n’attribuons aucun phénomène psychique aux corps inorganiques. Et cela confirme encore, quoiqu’elle n'ait besoin d'aucune confirmation, la distinetion entre ces phénomènes et les mouvements des atomes ou des molécules. Ces mouvements, en eflet, existent dans tous les corps. Ils échappent en général à nos sens à cause de leur petitesse et de leur rapidité; parfois cependant, ils sont perçus sous forme de chaleur, lumière etc. En tous cas ils. rentrent dans la catégorie des faits qui, par leur nature et comme tels, sont l’objet de l’expérience externe. ;
D’après Spencer, et c'est sans doute ce qui est au fond de la pensée de ceux qui ne veulent voir dans la vie psychique que des vibrations nerveuses, il est à la vérité impossible de confondre un déplacement de corpuscules avec un état psychique, mais c’est néamoins la même réalité qui se manifeste sous ces deux formes : objectivement, ébranlement des nerfs ; subjectivement, sensation de chaleur ou de lumière. Ce sont, d’après lui, les deux faces d’une même chose. « Quoiqu'il nous soit encore impossible, dit-il, de prouver que l’état de conscience et l’action nerveusefont les faces interne et externe du même changement, cependant cette hypothèse s'accorde avec tous les faits observés. » (1) Telle qu'elle vient d’être formulée, cette conception est inadmissible. D'abord, si
(1) Principes de Psychologie. Vol. 1 p. 127-128 $ 51.
les mouvements atomiques ont un revers qui est un état psychique, ils doivent l’avoir partout où ils se produisent. Le rayon de lumière qui frappe la rétine d’un cadavre ébranle sans doute les fibrilles nerveuses, mais n'y produit aucune sensation, On répondra que ce mouvement n’est pas le même que celui produit pendant la vie, et nous admettrons cela quoiqu'il soit peut-être difficile de l’établir. Mais quelle raison imaginera-t-on pour expliquer que certains mouvements atomiques sont par leur revers des états psychiques et que d’autres ne le sont pas? II est probable que les modifications produites sur les nerfs par les excitations périphériques sont d'ordre chimique, analogues par conséquent à celles que la lumière produit sur une plaque photographique. Pourquoi y a-t-il sensation dans le premier cas et pas dans le second? Pourquoi dans lanimal vivant y a-t-il sensation lorsque l’ébranlement arrive jusqu'aux centres cérébraux et pas sensation lorsqu'il s’arrête aux centres de la moëlle épinière ? Ce sont des atomes semblables qui vibrent ou se déplacent de part et d’autre ; tout au plus leurs dispositions ou leurs trajectoires diffèrent-elles dans quelques détails. Est-ce là que nous chercherons la raison de l’état psychique qui se réalise d’un côté et qui fait défaut de l’autre ?
Si le cerveau d'un animal n’est pas autre chose qu'un amas d’atomes disposés de ‘telle ou de telle sorte, comment concevoir qu’un rayon de lumière y éveille la vie psychique dont lui-même est dépourvu ? Lorsque frappant un mélange d'hydrogène et de chlore, ce rayon provoque la Combinaison de gaz et l'explosion du récipient, l'etfet produit est dans le même ordre que la cause : ce ne sont que des mouvements de part et d'autre. Mais il n’en est plus ainsi lorsque l'effet produit est une sensation de lumière.
Que faut-il donc dire ? C'est qu'évidemment la sensation est le fait d'une activité sui generis existant dans le cerveau vivant; que l'ébranlement des nerfs est, non pas l'endroit d'un phénomène dont elle serait l'envers, mais bien l'accompagnement nécessaire, la condition, la détermination intrinsèque du fait psychique.
L'impossibilité d’identitier celui-ci avec le phénomène physico-chimique résulte encore du degré d'unité que le premier possède et que le second ne possède pas. Où se passe la sensation ? C’est un problème difficile à résoudre ; mais on admet généralement qu’elle a son siège dans les centres nerveux. Tant que la sensation existe, il y a dans ces organes des phénomènes matériels complexes, juxtaposés dans l’espace et se succédant dans le temps, mais ne réalisant aucune intégration qui en ferait une action unique. Tout autrement en est-il de l'état psychique correspondant qui possède, lui, une unité véritable : c’est une seule sensation qu’un seul individu éprouve tout entière,
On a parfois voulu expliquer la sénsibilité des animaux en attribuant une sensibilité rudimentaire à chaque atome. Hypothèse gratuite et, en outre, inutile, Si même, dans l'animal, chaque atome sentait, cela ne suflirait pas pour que l’animal sente. L'organisme comprendrait une multitude d'êtres sentants et de sensations, mais on n'aurait pas encore le principe de la sensation unique de l'animal.
Ensuite, si l’acte psychique n’est que le revers du phé-
nomène psychique, non seulement il doit y avoir corres-
pondance exacte entre l'acte psychique considéré dans sa totalité et les mouvements de la substance nerveuse, mais il faut qu’à chaque partie élémentaire de ces mouvements, à chaque atome qui y prend part et à chaque partie du mouvement
qui l'anime, voire même à chaque dimension de l’espace
qu'ils occupent, à leur masse, à leur situation et ainsi de suite, corresponde un élément distinct de phénomène psychique. Or un tel parallélisme est manifestement impossible à établir (1).
Enfin, c’est une chose évidente, admise par le bon sens et par la philosophie, que la vie psychique exerce une influence réelle sur les mouvements de l'animal. En eflet, elle ne comprend pas seulement des actes de perception dans lesquels l'être vivant est passif et ne fait autre
(1) Cette dernière considération est développée par A. E TAYLOR, Mind and Body in recent Psycology. Mind. Octobre 1904. p.p. 483 sq.
chose que ressentir les impressions qui viennent de l’extérieur. Les connaissances qui sont ainsi acquises éveillent des désirs, déterminent des réactions intentionnelles. Les: mouvements de l'animal ne sont point comme ceux d’une machine, ils sont guidés par la connaissance et par les tendances qu'elle fait naitre.
Si les lois physico-chimiques et les forces inhérentes aux atomes suflisent pour expliquer toutes les manifestations extérieures de la vie, le rôle des facultés animales est tout à fait superflu. Il sera faux de dire que l'animal s'empare de sa nourriture et la dévore parce que la faim le pousse ou qu’il a eu l’expérience du goût agréable de la viande. Il faudra admettre qu’en réalité et en dernière analyse ce sont les forces attractives et répulsives des atomes qui déterminent à elles-seules tout ce que l’on considère comme la manifestation de la sensibilité et de l’intelligence. Lorsque Virgile écrivait l’Enéide, sa plume était donc conduite exclusivement par les affinités chimiques et les propriétés physiques des tissus musculaires et nerveux, et d’une manière générale, toutes les œuvres du génie de l’homme se seraient réalisées absolument de même si l'intelligence de l’homme n'avait jamais existé, puisque dès l’origine et avant qu'un être vivant existàt sur notre globe jusqu'’aujourd'hui, tous les mouvements de tous les atomes ont toujours été déterminés par les forces physico-chimiques, et qu’il est inconcevable qu'une situation quelconque d’atomes entraîne par elle-même lintelligence.
Cette conception se trouve done exclue par le propre argument de Spencer ajouté dans lédition de 1900 à l'endroit des Premiers Principes que nous étudions. Il repouse l'opinion de Huxley suivant lequel la sensation n’est qu'un phénomène concomitant de l’action nerveuse et n'est done pas un facteur de l'activité déployée par l'animal. « S'il en est ainsi, dit Spencer, il faut, dans l'hypothèse surnaturelle, dire que la sensibilité a été donnée aux animaux sans aucun but, et dans l'hypothèse naturelle il faudra
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admettre qu’elle a pris naissance pour ne rien produire » (1).
Nous dirons de même : si la sensation n'est que l’envers du mouvement moléculaire, tout se passe donc extérieurement comme si cet envers n'existait pas. Comment expliquer dès lors l’origine ou l’existence de la sensibilité puisqu’elle ne joue aucun rôle dans la série des phénomènes objectifs qui constituent la vie de l'animal ?
Nous avouons ne pas parvenir à concilier l'opinion de Spencer d’après laquelle la sensation n’est que lenvers de l’ébranlement nerveux avec celle qui attribue à la sensation un rôle effectif et qu'il adopte ici. Le passage suivant qui apparaît aussi pour la première fois dans l'édition de 1900,semble d’ailleurs indiquer un changement dans ses idées.
« Que la sensation soit seulement un accompagnement de certaines actions nerveuses, ou qu'elle soit, comme nous venons de conclure, un facteur dans ces actions, la connexion entre les deux est inscrutable. Si nous supposons que la chose qui est le siège de la sensation est une réalité immatérielle qui n’est pas enveloppée dans ces actions nerveuses mais qui est néanmoins aflectée par elles de manière a produire la sensation, alors nous
sommes obligés d’amettre que des changements matériels
— des mouvements moléculaires — produisent des changements dans une chose où il n'yS rien qui puisse être mis en mouvement; et nous ne pouvons pas concevoir cela. Si, d'autre part, nous concevons une relation entre cette chose capable de conscience et certains changements nerveux de telle sorte que les sensations qui y naissent déterminent par ce moyen des mouvements musculaires, nous rencontrons la même difliculté par son côté opposé. Nous aurons à admettre une réalité immatérielle — dans laquelle il n'existe pas de mouvement moléculaire — capable d’influencer des mouvements moléculaires : nous devons lui attribuer le pouvoir de produire des effets qui, pour autant que nos connaissances s'étendent, peuvent unique-
(1) F. P. p. 176. cf. ROMANES. Mind Motion and Monism. Londres. 1896 p. 71
ment être produits par des forces matérielles. De sorte que cette alternative est en dernière analyse inconcevable.
« La seule supposition ayant de la consistance est que la sensation est inhérente à l’éther qui pénètre tout. Nous savons qu'il peut subir l’action des molécules de matière en mouvement et que de son côté il peut agir sur les mouvements des molécules, témoin l'action de la Iumière sur la rétine. D’après cette hypothèse nous pouvons admettre que l’éther qui pénètre non seulement par tout l'espace mais encore dans toute matière, est capable d’être affecté par les changements nerveux dans certaines conditions et dans certaines parties du système nerveux de manière à concevoir des sensations et que réciproquement il est capable dans ces conditions d’influencer les changements nerveux. Mais si nous adoptons cette explication, nous devons admettre que le pouvoir de sentir est universel, et que l’évolution de la sensibilité dans l’éther n'a lieu que dans des conditions très complexes qui se réalisent dans certains centres nerveux. Néanmoins ce n’est là qu'un semblant d'explication, puisque nous ne savons pas ce qu'est l’éther et puisque de l’aveu de ceux qui sont les plus capables d’en juger, aucune des hypothèses imaginées ne rend compte de toutes ses propriétés. » (1)
Nous remarquons ici: 1° Si la sensation est inhérente à l'éther, elle n’est donc pas à proprement parler « le même changement » que l’action nerveuse.
2° La vibration nerveuse détermine-t-elle dans l’éther des mouvements qui à leur tour se transmettent aux nerfs d’après les lois de la mécanique ? Si oui, quel est le rôle de la sensation ? Si non, comment est-il vrai de dire que ce qui se manifeste à notre conscience sous forme de sensation et de pensée est la même chose que ce quise manifeste extérieurement sous forme de matière et de mouvement ? (2)
3° Nous ne concevons aucune raison d'attribuer la
(2) Cf, Princ. de Biol. vol. 1 p. 598. Appendice
sensibilité à l'éther plutôt qu’à la substance vivante pondéra ble des nerfs. Il y à au contraire de bonnes raisons pour ne pas attribuer à l’éther la sensibilité ; car elle appartient évidemment aux seuls animaux, de manière à être une fonction propre à chaque animal, puisque chaque animal constitue un individu sentant distinct de tous les autres.
4 Comme nous allons le voir, la doctrine spiritualiste qui enseigne l’existence d’un principe de vie distinct de la matière, n’exige nullement que le mouvement des atomes affecte une substance immatérielle. La difficulté des relations effectives entre l’esprit et la matière n'existe que pour l’homme dont l'âme est spirituelle, Les philosophes spiritualistes et notamment l'école péripatéticienne ont donné à cette difficulté des solutions très acceptables et certainement moins inconcevables que ce que Spencer admet au sujet de l’éther.
Il y a, à notre avis, corrélation entre la nature de l'animal et l’activité psychique qui le caractérise. Qu'on réunisse tous les atomes nécessaires pour former un organisme et qu'on parvienne à les mettre exactement dans la disposition voulue, pouvons-nous concevoir que ce seul arrangement d’atomes constituera la vie, la sensibilité ? Non. Il faudra donc en outre que l’organisme ainsi constitué soit animé, qu’il possède son principe de vie s’unissant intimement avec les atomes de manière à constituer une seule substance qui sera le corps vivant. De même, pouvons-nous concevoir qu'un ébranlement d’une certaine forme constitue une sensation ? Pas davantage. Il faut que ce soit l’ébranlement des nerfs de l’animal vivant, il faut que - cet ébranlement soit comme animé par l’exercice de l’activité psychique. Comme il n’y a pas d'animal sans corps, ainsi il n’y a pas de sensation sans ébranlement nerveux. Mais de même que le corps seul ne constitue pas l’animal et que sa vie n’est pas simplement l'envers de la matière qui apparaît aux yeux, mais consiste dans un principe substantiel propre, ainsi l’'ébranlement nerveux n’est pas à lui seul l'acte de la sensation. Et il en est de méme des autres activités psychiques.
Les phénomènes physicochimiques et les phénomènes organiques.
On comprend par ce que nous avons dit que nous considérons la vie psychique comme une force, c’est-à-dire comme une cause de mouvement. On pourra admettre en général que les mouvements qui ont leur siège dans les nerfs centripètes, qu'ils soient ou ne soient pas accompagnés de sensations, sont absolument déterminés par l'agent excitateur. Mais une fois l'ébranlement transmis aux centres, l'animal réagit et il faut dès lors admettre que dans cette réaction les mouvements des atomes dépendent de l’activité psychique. De savoir où son influence s'exerce, c'est une question secondaire ; mais puisque la réponse à l'excitation part des centres nerveux, c'est là, en tous cas, que cette intervention se produit, ce qui n'empêche pas qu'elle -n'’aît lieu encore ailleurs.
Si maintenant nous limitons nos considérations aux faits qui constituent le non-moi, nous devons encore nous garder de juger a priori qu'ils sont tous de même nature, que tous obéissent aux mêmes lois. Nous devons aussi nous abstenir de résoudre ces questions à la légère et d'après un coup d'œil superficiel.
Quoiqu'il soit peut-être difficile d'indiquer les limites précises qui séparent les corps vivants des corps non vivants, cependant ces deux catégories d'êtres materiels se distinguent clairement l’une de l'autre dans leur ensemble, Les corps vivants possèdent, d’une manière générale, toutes les propriétés des corps inorganiques ; mais ils manifestent en outre une activité propre à laquelle on a donné le nom de vie organique et qui existe avec des différences relativement peu importantes chez les animaux et chez les plantes.
Cette activité est-elle due tout entière et exclusivement aux forces élémentaires des atomes qui constituent l'organisme ? L'aflirmer a priori serait illégitime et prétendre qu'on le démontrera par l'expérience serait au moins téméraire, Au contraire, depuis Spencer, la Science,
sans être arrivée à résoudre définitivement cette question, a néanmoins fait du chemin vers la solution opposée. De plus en plus les biologistes renoncent à expliquer les phénomënes vitaux par les propriétés physico-chimiques de la matière et inelinent à restaurer la force vitale. (1)
Ce qui a déconsidéré cette dernière, c’est le rôle excessif et arbitraire qu’on lui attribuait en l’invoquant comme le deus ex machina chaque fois qu'on ne parvenait pas à rendre compte d’un phénomène biologique. On à été ainsi amené à attribuer à l’activité propre du principe vital des phénomènes qui ont pu être réalisés plus tard dans les laboratoires. En outre, par l’exagération d'une idée juste au fond, on concevait Ia force vitale comme étant constamment en lutte avec les forces physico-chimiques ; on considérait même cette lutte comme constituant la vie dans ce qu’elle a d’essentiel.
On ne pourra recourir de plein droit à la force vitale dans les explications scientifiques, que lorsqu'on aura défini sa nature et les bornes de son influence. En attendant, plusieurs biologistes s'appliquent à démontrer qu'elle existe et qu'il faut renoncer à interpréter mécaniquement les phénomènes organiques.
Le seul moyen de démontrer positivement qu'il ne faut pas admettre de force vitale, ce serait, ou bien d’expliquer les phénomènes organiques au moyen des forces de la matière brute, ou bien de montrer celle-ci engendrant dans le fait un être vivant. On est aujourd’hui plus éloigné que jamais de pouvoir satisfaire à l’une ou à l’autre de ces conditions.
En 1872, Spencer répondait à Martineau que l’abime séparant la vie organique du monde)organique va se comblant sans cesse. (2) Cette appréciation ne peut plus se soutenir. Spencer déclare avoir omis la partie de sa synthèse dans
(1) cf. GRÉGOIRE, Le mouvement antimécaniciste en Biologie. Revue des Questions Scientitiques. Octobre 1905.
(2: Contemporary Review. Juin 1872, Article repris dans Æssais. Trad. BURDEAU Paris 1879 T. HI p. 20.
laquelle aurait dù être traitée la question de l’évolution inorganique. Le dernier chapitre de cet ouvrage, dit-il, « traiterait de l’évolution de la matière inorganique, l'étape qui précède l'évolution des formes vivantes. Ayant toujours présente à ma pensée la matière de ce chapitre qui n’a pas été écrit, je me suis quelquefois exprimé comme si le lecteur l’avait devant les yeux et je me suis exposé par là à voir quelques unes de mes propositions mal comprises. » (1)
J. Ward (2) raille spirituellement Spencer à ce sujet. Qui est le plus à plaindre du lecteur exposé à mal comprendre Spencer depuis trente ans que manquent ces deux volumes, ou du philosophe lui-même qui gros de cet ouvrage qu'il n’écrit pas doit se résigner à voir ses doctrines défigurées ? En attendant les biologistes ont peiné dur et sans résultat pour résoudre le problème qui reste un mystère pour tout le monde excepté pour Spencer.
Celui-ci ne doute pas que les forces atomiques ne suffisent à produire à la longue des formes vivantes. Dans la lettre-appendice qui se trouve à la fin du premier volume des Principes de Biologie, l'organisation caractéristique de lêtre vivant est attribuée aux lois d'équilibre qui détermineraient la configuration de l'organisme, comme elles déterminent celles du cristal. La complication plus grande du premier serait due uniquement à la complexité extrême des molécules constituant les tissus.
La même doctrine se trouve indiquée également dans le corps de l'ouvrage. « La forme de chaque organisme, dit Spencer, est déterminée par une particularité dans la constitution de ses unités, et ces unités ont une structure spéciale dans laquelle elles tendent à s'arranger comme en ont les unités de matière inorganique..... Une plante ou un animal d’une espèce quelconque se compose d'unités spéciales dans chacune desquelles réside une aptitude intrinsèque à s'agréger dans la forme de cette espèce : c’est
(1) Principes de Biol. vol 1 p. 578. Appendice. (2) Naturalisim and Agnosticism, p. 268.
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ainsi que dans les atomes d’un sel réside une aptitude intrinsèque à cristalliser d’une façon particulière. Il sem-
ble difficile de concevoir qu'il puisse en être ainsi; mais
nous voyons qu'il en est ainsi» (1).
Le fait, c’est que l'être vivant possède le pouvoir de réaliser une structure déterminée, et que dans les organismes relativement inférieurs une partie même assez petite peut régénérer le tout. Mais on ne peut affirmer comme fait ni la production de cette structure par des unités physiologiques qui seraient un «intermédiaire entre les unités chimiques et les unités morphologiques (cellules) » (2), ni l'assimilation des forces qui produisent l'organisme à celles qui produisent le cristal.
Un cristal se distingue d’un organisme de bien des facons. D'abord une condition de sa structure c’est l’homo-
généité de sa composition. C’est parce qu'il est composé
de molécules identiques ou très-voisines que sa forme régulière est possible: le cristal est essentiellement homogène. Or, les organismes sont caractérisés par une hétérogénéité très grande. Cette circonstance s'oppose à la conception d'unités physiologiques qui seraient caractéristiques de l'organisme et qui devraient donc se trouver identiques dans tous les tissus malgré les différences de structure et de composition chimique.
Tout au plus pourrait-on admettre que ces unités se rencontrent dans les tissus, mais n’en constituent qu’une petite partie, ce qui augmente d'autant la difticulté d’expliquer comment l’organisation tout entière est déterminée par leur structure caractéristique. De ce qu’un morceau de la feuille du bégonia mise en terre suflit pour reproduire la plante, on conclut logiquement que les principes déterminants de l’organisation de cette plante se trouvent dans les parties qu'on en détache. Mais ce fait ne nous donne aucun renseignement sur la nature de ces principes ni sur les forces qu'ils mettent en jeu pour produire ce résultat. Qu'il soit dû exclusivement à la
(4) Prine. de Biol. vol. 1 p. 247-218 $ 65.
(2) Zbid. p 221 $ 66.
stucture d'unités physiologiques comme la forme du cristal est due à la structure de ses molécules, c’est ce qu'on ne peut conclure qu'en admettant a priori l’identité des forces organiques avec les forces de la matière brute. Nous pouvons expliquer au moyen des lois de la mécanique comment la forme des cristaux est une conséquence de là structure de leurs molécules. Les théories cristallographiques permettent de déterminer « priori quelles sont les formes que peut revêtir la matière cristallisée. Rien de pareil n'existe pour les formes vivantes. L'invraisemblance qu'il y à à ce que la forme d’une plante ou d’un animal puisse jamais être déduite, au moyen des lois de la mécanique, de la structure de ses unités physiologiques qui, en toute hypothèse, ne constituent qu'une petite partie de sa masse, rend au moins très probable l'existence de forces autres que celles qu’on rencontre dans les cristaux.
Ensuite, la forme cristalline est essentiellement une situation d'équilibre , tandis que l'organisme ne présente pas dans son ensemble une situation d'équilibre proprement dit, mais seulement d'équilibre mobile qui implique des changements continuels.
En troisième lieu, quoiqu’une même substance chimique puisse aflecter des formes cristallines diflérentes, cependant celles-ci sont toutes dérivées d’une forme primitive géométriquement déterminée et dépendant de la structure de la molécule. Elles sont toujours d’une grande simplicité. Lorsque les molécules se compliquent, nous ne voyons pas les formes cristallines affecter une complication corrélative. Les formes restent simples, mais deviennent de plus en plus difliciles à réaliser, de sorte que pour les corps très complexes de la chimie organique le phénomène de la cristallisation n'existe plus. L'organisme au contraire est largement plastique ; sa forme n'a rien de géométrique et elle est extrêmement compliquée.
Enfin, un cristal n’est à aucun degré un organisme. La forme de celui-ci est corrélative à des fonctions qu'il doit exercer, tandis que Ja forme d’un cristal n'est
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relative à aucune fonction, mais seulement à la structure des molécules.
Pour que la conception de Spencer fût ‘admissible, il faudrait expliquer comment une configuration exigée par l'équilibre des unités physiologiques est en même temps adaptée à lexercice de l’activité vitale. Prenons un exemple concret, D’après Spencer, (4) la cireulation de la sève dans des directions déterminées a eu pour résultat que certaines parties du tissu végétal se sont petit-à-petit différenciées en canaux. Ce caractère qui a été en s'accentuant dans les générations successives grâce à l’hérédité est devenue une partie essentielle de la structure des végétaux supérieurs. Si nous admettons cette explication, nous pouvons comprendre comment une structure spécifique s’est formée en vue d’une fonction. Mais comment concevrons-nous que cette structure est exigée en même temps par léquilibre des unités physiologiques ? Nous devons admettre que la sève qui perce les cellules et les transforme en canaux, modifie par là-même toutes les unités physiologiques du végétal de manière que la forme d'équilibre soit dorénavant un tissu vasculaire. Supposant que la circulation de la sève exerce une influence sur la structure des unités physiologiques, quelle relation concevrons-nous entre le creusement de canaux et une modification de ces unités telle que leur situation d’équilibre représente une struciure vasculaire ? Et cependant l’un et l'autre effet devraient être attribués à la même cause. Pour toutes ces raisons il est impossible de considérer l'organisme comme le résultat de la cristallisation d’une substance organique d’ailleurs impossible à définir.
La science par là même qu'elle cherche à formuler des propositions générales est faite de rapprochements. Mais pour que ces rapprochements soient légitimes, il faut qu'ils ne s'arrêtent point à la surface. Si certaines Similitudes peuvent parfois suggérer utilement des généralisations qu’une étude plus approfondie viendra confirmer, il faut se rappeler aussi qu'il n’est pas moins
(1) Princ. de Biol. vol. $ 11 p. 306-308 $ 280.
important, au point de vue scientilique, de reconnaitre les différences des phénomènes que leurs ressemblances. Il peutêtre intéressant de rapprocher l’organisation des êtres vivants de la structure cristalline en tant que dans l’une et dans l’autre il y à une forme caractérisant une espèce, de comparer la cicatrisation des cristaux avec la régénération des tissus vivants, la nutrition de ceux-ci avec l'augmentation des corps cristallins dans les solutions, la multiplication des plantes et des animaux avec la production des cristaux dans les solutions sursaturées ou dans les liquides à l’état de surfusion par le contact d’une particule cristalline. (1) Mais au fond, ce ne sont là que des analogies lointaines et plûtôt faites pour frapper l'imagination que pour satisfaire lesprit.
Quelle utilité scientifique peut-il y avoir à comparer la naissance des planètes par séparation d'avec la masse centrale dans un système astronomique en formation, avec la multiplication des cellules par bourgeonnement, comme le fait G. H. Darwin (2)? Au moyen d'interprétations ingénieuses il est possible, sans doute, de faire Ja « physiologie des métaux », de décrire leur fatigue et ses remèdes, leur pathologie, leurs empoisonnements, leur sensibilité, leur mort. (3) Mais n'est-ce pas faire de la science un peu fantaisiste ?
En tous cas, ces assimilations ne font en rien avancer la question de l'explication de la vie organique au moyen des forces de la matière brute et ce n’est pas au moyen de considérations aussi superficielles qu'on parviendra jamais à la résoudre, « Les biologistes modernes, écrit Lord Kelvin, en arrivent, je pense, une fois de plus à la croyance certaine qu'il y a quelque chose au delà des forces gravilatives, chimiques et physiques, et cette chose inconnue est un principe vital... Il y à quarante ans
(4) cf DaASTRE La vie de la matière, Revue des Deux Mondes, 15 Oct, 1902,
12) L'évolution dans Le monde sidéral, Ciel et Terre, 16 mars 1906 p. 27
(3) Cf DE VARIGNY, La nalure de la Vie, Paris 1905 p. 25 sq.
natériaisme Spencer.
je demandai à Liebig, en me promenant avec lui à la campagne, s’il croyait que l'herbe et les fleurs que nous voyions autour de nous croissaient en vertu des seules forces chimiques. 11 me répondit: non, pas plus que je ne puis croire qu'un traité de botanique qui les décrit puisse être engendré par ces forces. » (1)
Ce que nous venons de dire des faits d'ordre organique et psychique doit s'appliquer à plus forte raison à l'évolution des sociétés humaines. Nous disons: à plus forte raison, parce que cette évolution ne dépend pas seulement de ces mêmes phénomènes, mais en outre d’un facteur que nous n'avons pas mentionné jusqu'ici : la liberté de l’homme.
Les faits sociaux ne sont pas des phénomènes primitifs ou élémentaires. De même que la société est composée d'individus, de même l’activité sociale n’est que la somme organisée des activités individuelles. Celles-ci étant irréductibles aux forces de la matière organique, il faut en dire autant de celles-là.
Spencer, nous l'avons déjà dit, confond, dans l’ordre psychique, les phénomènes de la sensibilité avec ceux de la vie intelligente et nie la liberté. Mais il y a de bonnes raisons de ne pas le suivre dans ces théories. Il est donc impossible de considérer les faits sociaux comme n'étant qu'une transformation de l’énergie physico-chimique.
Nous n’aurons pas de difficulté à montrer l'insuffisance des arguments sur lesquels Spencer tente d'appuyer l'identité foncière de tous les faits à quelque ordre qu'ils appartiennent.
Le lecteur peut juger par l'exposé que nous en faisons de ce que la philosophie de Spencer est en fait. La
(1) Ninetheenth Century 1903 vol 1 p. 1069
question de savoir comment il faut l'appeler est de moindre importance. Nous ne nous y arrêterons pas longtemps. Mais puisque nous parlons ici de la manière dont Spencer interprète les différents ordres de phénomènes, c’est le moment d’en dire un mot.
Spencer proteste à plusieurs reprises, et même vivement, contre la qualification de matérialiste donnée à sa philosophie. (1) Le matérialisme n’est pas la négation de l’esprit, — cela serait trop absurde, — mais il est l’affirmation de l'existence d’une seule réalité, celle que nous: connaissons par l'expérience sensible, la matière, et d’une seule espèce de phénomènes, les mouvements des particules matérielles, qui constituent la pensée comme ils constituent la chaleur et la lumière.
Spencer admet que «la réalité manifestée hors de la conscience sous les formes de matière et de mouvement est la même que celle qui se manifeste dans la conscience sous forme de sentiment et de pensée» (2); «qu'il y à une seule et même réalité ultime qui se manifeste à nous subjectivement et objectivement. » (3) Gette thèse, c’est le monisme. Or le monisme de Spencer est mécanique, c’est-à-dire matérialiste. Il tient que tous les effets de l’Inconnaissable «se réduisent à une seule espèce d'effets, » et toutes les lois auxquelles ces eftets obéissent «à une seule espèce de loi.» (4) Or ces lois sont les lois du mouvement, et ces effets sont des mouvements dans le sens propre, c’est-à-dire des phénomènes matériels.
Que répond Spencer à ce raisonnement ? « L'interprétation de tous les phénomènes, dit-il, en fonction de matière, de mouvement et de force n’est rien de plus que la réduction de nos idées symboliques complexes à des symboles plus simples, et, lorsque l'équation à été réduite
(4) Principes de Biologie, vol. 4 pp. 597 sq. App. (2) Prince. de Biol, vol 1 p. 588. App.
(3) Principes de Psychologie vol. 1 p. 688 $ 272. (4) Prince, de Biol. vol, 1 p. 509 App.
à sa plus simple expression, les symboles n’en sont pas moins des symboles. Par suite, les raisonnements qu’on peut suivre dans les pages précédentes ne fournissent aucun appui à aucune des hypothèses rivales sur la nature ultime des choses. Ils n’impliquent pas plus le matérialisme que le spiritualisme et pas plus le spiritualisme que le matérialisme. Tout argument qui semble militer en faveur d’une de ces hypothèses est aussitôt neutralisé par un argument de même valeur en faveur de l'autre, Le matérialiste voyant que par une déduction nécessaire de la loi de corrélation, ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent mécanique, et par conséquent en équivalent de toutes les autres forces manifestées par la matière, peut croire démontrée la matérialité des phénomènes de conscience. Mais le spiritualiste partant de la même donnée, peut soutenir avec la même autorité que si les forces déployées par la matière ne sont connaissables que sous la forme de ces mêmes équivalents de conscience - qu'elles produisent, il faut en conclure que ces forces, quand elles existent hors de la conscience, sont de la même nature que lorsqu'elles existent dans la conscience ; et qu’ainsi se justifie la conception spiritualiste, d’après laquelle le monde extérieur consiste dans quelque chose d’essentiellement identique avec ce que nous appelons l'esprit. Evidemment le principe de la corrélation et de l’équivalence des forces du monde intérieur et du monde extérieur peu t servir à les assimiler les unes aux autres, selon que nous partons de l’un ou de l’autre. Mais ceux qui comprennent bien la doctrine de cet ouvrage verront qu'aucun de ces deux termes ne doit être pris comme fondement. Bien que la relation du sujet et de l’objet nous oblige à ces conceptions antithétiques de l'Esprit et de la Matière, l’une est tout autant que l’autre le signe de la Réalité inconnue qui les supporte lune et autre. » (1)
Spencer caractérise très-inexactement la théorie spiritualiste. Celle-ci n’enseigne pas lidentité du monde extérieur avec l'esprit, mais bien la distinction entre lesprit et la matière, entre les phénomènes matériels et les phénomènes spirituels.
Cette distinction n’est pas équivalente à celle qui sépare le sujet et l’objet. L'esprit n'existe pas seulement dans le sujet et tous les phénomènes subjectifs ne sont pas des phénomènes spirituels. Le spiritualisme professe donc qu'outre les êtres matériels que perçoit l'expérience sensible, il y a des êtres spirituels qui échappent à la sensibilité. De ce nombre est la Cause Première et, d’une façon générale, les substances douées d'intelligence et de liberté. Chacune de celles-ci a conscience de sa propre activité et dans ce sens seulement, les phénomènes intellectuels peuvent être appelés subjectifs. Mais pour chacune aussi l’activité des autres substances appartient au monde objectif au même titre que les phénomènes matériels.
« L'interprétation de tous les phénomènes », y compris les phénomènes intellectuels, « en fonction de matière, de mouvement et de force », c’est bien le matérialisme. Il ne trouve aucune justification en ce que prétendument « ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » ; car une telle transformation n’a pas lieu. Dans l'homme toute activité subjective comporte un certain mouvement organique, mais cette circonstance ne permet pas de les identifier.
La connaissance étant un phénomène subjectif, les objets extérieurs ne peuvent être représentés que par des états de conscience, ce qui n’est pas la même chose que de les représenter «sous forme d'états de conscience» et ne donne donc aucun droit de les assimiler à l'esprit.
Nous ne pouvons, d'après Spencer, nous représenter, dans l'ordre phénoménal, la cause des états de conscience que comme une de celles « qui se manifestent dans des existences que nous rangeons dans la catégorie de la matière,
soit notre propre corps, soit les objets environnants. » (1) Encore une fois, c’est bien le matérialisme.
Toute la réponse de Spencer revient à faire observer que, d’après lui, nos connaissances ne représentent pas la réalité et que celle-ci n’est pas plus matière qu’esprit. C'est à cela aussi que se réduit sa réplique à J. Ward. A l’objection qu'il n’est pas possible de tirer d'une théorie ce qu'elle ne contient point, ni de déduire la vie et l'esprit d'éléments mécaniques, temps, espace, masse, (2) que répond Spencer ? « La force ou l'énergie, dit-il, telle
que la théorie mécanique la comprend, ne peut pas être ‘celte cause ultime d’où toutes choses procèdent ; il y a
autant de raison d'appeler cette cause dernière spirituelle que de l'appeler matérielle, » (3) Cette réponse est insuffisante. La philosophie de Spencer est mécaniste parce qu'elle prétend expliquer l’origine de la vie et de l'esprit et rendre compte de leur nature, telle que nous la connaissons, au moyen de l’évolution mécanique de la matière. Peu importe, après cela, qu'il y ajoute la thèse idéaliste de la rélativité de nos connaissances qui implique notre ingnorance de la réalité, Une philosophie de la vie et de l'esprit est caractérisée par la manière dont elle interprète l’une et l’autre dans l'ordre phénoménal.
Il est parfaitement légitime de substituer, dans l’interprétation des faits matériels, des lois mécaniques à des agents immatériels, d'expliquer les faits biologiques par des lois biologiques. Macpherson se trompe lorsqu'il prétend tirer de là une justification de Spencer : « Lorsque, dit-il, Newton mit sa conception de la gravitation à la place de la théorie angélique des mouvements planétaires, il introduisit dans l'étude du monde un élément mécanique vérifiable en termes de force. Cela sufñit-il pour que Newton soit matérialiste ? Lorsque Darwin substitua à la théorie spiritualiste des créations particulières la conception
(4) Princ. de Psychol. vol. Ip. 682 $ 272. (2) Naturalism and Agnosticism. p. p. 243 — 246. (3) Forthnithly Review. 1899 novembre p. 898.
tion dynamique d’une lutte entre les organismes pour une quantité déterminée de force nécessaire à la sustentation de la vie, était-il nécessairement un matérialiste ? Or, ce que Spencer a fait, c’est simplement de fondre les généralisations de la sience en une seule généralisation universelle. » (1)
Spencer a en effet tàché d’englober toutes les synthèses particulières dans une synthèse générale, et nous verrons dans quel sens cette entreprise est légitime et jusqu’à quel point il a réussi. Mais il fait davantage ; il a affirmé l'identité essentielle de tous les phénomènes, et comme les premiers dans l’ordre d'évolution sont les phénomènes purement mécaniques, il à prétendu que tous les autres ne sont que des combinaisons de ceux-là. C’est ainsi que la philosophie de Spencer fut interprétée dès l’apparition des Premiers Principes. D'après M. Spencer, écrit Laugel en 1864, la loi de la métamorphose qui s'applique à toutes les forces physiques, unit aussi ces dernières aux forces mentales... Si tant de physiologistes hésitent à ranger la force vitale au même niveau que les forces physico-chimiques, l'hésitation n'est-elle pas plus légitime encore, s’il sagit d'y placer aussi cette puissance mystérieuse qui fait notre grandeur et notre dignité ?...….. On recule involontairement devant l'assimilation la plus lointaine du phénomène subtil ettranscendant de la pensée aux phénomènes grossiers du monde matériel. » (2) Laugel cite le passage où Spencer se défend d’être matérialiste. « A la faveur de ces réserves et de ces explications, dit-il, on sera peut-être moins disposé à repousser sans examen une théorie qui assimile aux autres forces naturelles les forces vitales et mentales. » (3) Il ajoute qu’en tous cas une telle assimilation ne peut pas être faite au nom de la philosophie positive dont il suppose Spencer d’être un adepte.
Le disciple de Comte, F, Harrison, dit: «Expliquer le
(1) Herbert Spencer, The man and his Work. Londres 1901 p. 6ÿ (2) Revue des deux mondes, 15. Février 1864 p. 951. ; - (3) Ibid p. 966.
progrès social et moral en langage de physique et de mécanique, cela, dans l’école où j'ai été formé, est reconnu pour être du matérialisme dans le sens strict de ce mot, ce qui consiste à raisonner sur l’âme de l’homme comme si ses fonctions étaient simplement celles des unités matérielles » (1).
La philosophie des Premiers Principes, dit Renouvier, «est du genre matérialiste et non pas autre ».
Nous ne calomnions donc pas Spencer en disant que sa philosophie est mécaniste et matérialiste. (2)
S'il n’est pas possible d'admettre cette philosophie, si nous devons considérer l’activité des corps bruts, la vie organique (au moins très probablement), les faits psychiques (certainement), comme autant de catégories différentes de nature et irréductibles, nous ne nions pas pour cela que tous ces phénomènes ne puissent être soumis à certaines lois communes, surtout si ces lois sont très générales, telles que le sont nécessairement les premiers principes. La solution de ce problème n'est point préjugée par les
remarques que nous avons faites.
Une chose incontestable et qui a été de tous temps l’occasion de l'erreur matérialiste, c’est que, dans les êtres corporels — les seuls que nous connaissons par l’expérience — aucun phénomène n’est complètement indépendant de la matière, ni de ses forces élémentaires.
Toute activité des êtres vivants ou bien consiste dans des mouvements, ou bien exige ces mouvements comme condition nécessaire,ou bien les entraîne comme conséquence — qu'il s'agisse de mouvements visibles ou invisibles. La vie organique comprend des déplacements de matière et des transformations de forces physico-chimiques ; la vie
(1) The Herbert Spencer Lecture. Oxford 1905 p. 25. (2) op. cit. 1886, v. II p. 356. cf. PH. B, Revue de Théologie et de philosophie, Janvier 1904 p. 77.
sensitive exige des mouvements atomiques comme condition intrinsèque et détermine des mouvements visibles ; la vie intellectuelle de l'homme a pour base la sensibilité et a sous sa dépendance — par la volonté — beaucoup de mouvements du corps; toute action psychique a sa répercussion nécessaire dans l'organisme.
Qu'est-ce que le développement de l'embryon et de l'adulte, qu'est-ce que la nutrition, la respiration, la circulation et tous les autres phénomènes physiologiques si ce n’est un ensemble compliqué de mouvements visibles et invisibles, de transports de matériaux, de transformations chimiques, une mise en œuvre continuelle de toutes les forces atomiques ?
Toute sensation ne requiert-elle pas l'ébranlement des nerfs correspondants et la transmission de cet ébranlement au cerveau ? Les circonstances qui entravent l’activité nerveuse des centres cérébraux entravent l'exercice de la sensibilité ; tout ce qui stimule celle-là renforce celle-ci. L'évolution de la sensibilité et celle du système nerveux sont parallèles.
Quoique les idées générales et toutes les formes de l'intelligence proprement dite aient des caractères de simplicité et d’immatérialité qui, à notre avis, ne permettent pas de les attribuer à des facultés organiques, néanmoins tout exercice de l'intelligence est accompagné de représentations sensibles correspondantes, de sorte qu'il n’y a aucun acte psychique que n'accompagne un déploiement d'activité nerveuse. Toute la vie de l’être vivant est donc intimement liée aux forces de la matière.
On sait combien l’histoire des peuples dépend des conditions matérielles dans lesquelles ils vivent. Elle est comme une résultante des agents naturels et de l’activité humaine et à ce double point de vue elle se trouve soit directement soit indirectement sous l'influence des forces matérielles.
Par conséquent, s'il est certain que toutes ces classes de phénomènes ayant leur nature propre ont aussi leur lois distinctes, il n'en est pas moins évident que dépendant,
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comme nons venons de le dire, des phénomènes purement matériels, ils sont également soumis dans une certaine mesure aux lois qui gouvernent ces derniers.
Les êtres dont s'occupe la philosophie et dont nous avons entrepris d'étudier l’évolution, sont des êtres corporels, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sont que matière, ni surtout qu'ils ne sont que des agrégats d’atomes, mais seulement qu'ils sont matière et agrégats d'atomes. Leur activité est toujours matérielle par quelque côté, c’est-à-dire qu’elle implique toujours des redistributions de matière et de mouvement, Dès lors, leur évolution est nécessairement soumise aux lois générales qui s'appliquent à la matière et au mouvement comme tels, pour ne pas parler des lois métaphysiques communes à tous les êtres.
Il ne faut pas concevoir la matière et la vie, même la vie intellectuelle de l’homme, comme des choses séparées, mais au contraire comme substantiellement unies, de sorte que c’est réellement la vie qui est soumise aux lois de la matière à raison de son côté matériel, C'est précisément à ce point de vue que nous étudions ici l'évolution. d
Les remarques précédentes étant faites nous pouvons reprendre l’étude de la loi de transformation et d’équivalence dans les diflérents ordres de faits. Les expériences qui ont permis de l’énoncer ont eu pour objet des séries de phénomènes nettement limitées et accessibles dans toutes leurs parties. Si l’on considère l’ensemble des transformations de l’énergie dans l'Univers, ou même dans leur totalité les principales classes de faits ou elles s’accomplissent, il est évidemment impossible de constater l’équivalence avec rigueur. « Le plus que nous puissions espérer, dit Spencer, c’est d'établir une corrélation qualitative, vaguement quantitative, et quantitative seulement en ce qu’elle établit une proportion convenable entre les causes et les effets. » (1)
L'hypothèse d’une nébuleuse comme point de départ de la formation du système solaire implique que lattraction qui précipe à l'origine toutes les particules matérielles vers le centre commun de gravité, est, avec le mouvement rotatoire, la cause des états successifs par lesquels le système tout entier et les astres qui le composent ont passé jusqu'aujourd'hui. Cette attraction des particules largement disséminées représente une énorme quantité d'énergie ‘potentielle.
Le mouvement rotatoire étant donné, la concentration doit avoir déterminé une rotation de vitesse angulaire ‘croissante. La rotation elle-même a déterminé la formation de centres : secondaires d'attraction autour desquels la matière s’est condensée tout en continuant à tourner autour du centre commun.
Dans cette première transformation de l'énergie nous constatons que les particules matérielles qui, S’étant approchées davantage du centre ont. vraisemblablement enmagasiné plus de vitesse dans leur chute, possèdent un mouvement de translation plus rapide que celles qui sont restées très éloignées. Jupiter dont la distance au Soleil est un peu plus de cinq fois celle de la Terre n’accomplit sa révolution qu’en douze années. Neptune met cent soixante cinq ans à parcourir une orbite trente fois plus longue que l'orbite terrestre.
Pour la même raison, les planètes qui contiennent plus de matière auront un mouvement de rotation sur ellesmêmes plus rapide, les particules ayant parcouru en moyenne de plus grandes distances pour s’y réunir, Ainsi Jupiter entraine en dix heures autour de son axe un volume 1414 fois plus grand que celui de la Terre.
La condensation a pu également produire l'énergie vibratoire sous forme de chaleur et de lumière. Cette énergie s’est répandue dans l’espace et les astres se sont refroidis plus ou moins rapidement suivant l'importance de leur masse. Tandis que le Soleil est encore incandescent aucune planète n'est actuellement lumineuse, Tout au moins la surface des petites planètes s'est solidifiée, tandis que
celle de Jupiter, par exemple, est probablement encore liquide. Le refroidissement à permis à la matière de se condenser davantage et a déterminé ainsi à la surface de la Terre les dépressions, les ridements de l'écorce, tout . le travail tectonique. La chaleur conservée à l'intérieur du globe se manifeste par les éruptions des volcans et les phénomènes accessoires, tandis que la chaleur emmagasinée dans le Soleil, produisant les vents qui lancent les flots contre les rivages et la vapeur d’eau qui retombe en pluie et ruisselle à la surface du continent, est l'origine du travail géologique accompli par les agents extérieurs à l'écorce.
Tous ces phénomènes dans leur complication infinie et qui sous d’autres formes se réalisent dans les autres astres, ne sont que des transformations de l'énergie contenue dans la nébuleuse primitive.
La loi d'équivalence n'est que vaguement aperçue dans ces phénomènes qui échappent à nos mesures ; mais quel exemple grandiose de l'aptitude de l'énergie mécanique à se revêtir de mille formes diverses !
Remarquons-le cependant : les faits qu'après Spencer nous avons décrits dans leurs grandes lignes et en rectifiant quelques détails, ne sont pas produits par l’action d’une seule force. La gravitation universelle suflit pour que les particules de matière se précipitent vers le centre ; mais elle seule ne peut pas expliquer l'origine des mouvements de rotation ni de l’énergie vibratoire. CGelle-ci n’est pas possible sans élasticité ou sans forces répulsives.
Les phénomènes de rayonnement exigent — Spencer a adopté lui-même cette conception — une matière impondérable possédant des forces caractéristiques.
Les aflinités chimiquês qui ont joué un si grand rôle dans la formation de l'écorce terrestre ne sont-elles qu'une forme particulière de la force gravitative? On n'oserait pas l’affirmer. Sommes-nous autorisés à attribuer à la force gravitative les phénomènes d'électricité, de magnétisme et d’autres qui sont encore pleines de mystère pour nos
La loi d'équivalence et les phénomènes organiques.
physiciens? Pas davantage. Peut-être pourrait-on dire que la concentration de la matière par la force d'attraction est une conditlon nécessaire pour l’action des autres forces, mais il serait difficile de préciser cette affirmation.
Il est bon de le répéter encore: il ne faut pas qu'à force de parler de «la matière» et de «la force » nous nous figurions qu'il n’y à qu'une sorte d'êtres étendus et que toutes les forces se réduisent en dernière analyse àa une seule. L'unité ne doit pas nous empêcher de voir la variété.
Cette remarque est plus nécessaire lorsqu'il s’agit des phénomènes organiques dans lesquels Spencer nous montre une autre application de la transformation de l’énergie.
Que les animaux et les plantes ne créent pas de toutes pièces l'énergie qu'ils déploient, mais l’empruntent, d’une façon générale, au milieu dans lequel ils vivent, c’est ce que personne aujourd’hui ne contestera et c’est ce que démontrent les faits relatés par Spencer. Tant à l'animal qu’à la plante l'énergie doit être fournie sous forme d’aliments, de chaleur, de lumière. Sans la lumière du soleil il n’y à pas d'élaboration chlorophyllienne, pas de vie végétale et, comme conséquence, pas de vie animale.
Dans certaines limites, la vie dans les deux règnes est d'autant plus intense et plus luxuriante que l'énergie extérieure lui est plus abondamment fournie. Mais faut-il conclure de là que les organismes ne mettent point en jeu d’autres forces que celles qu'ils trouvent dans le milieu ? Evidemment la conclusion dépasserait les prémisses.
Nous avons vu plus haut les raisons qu'il y a d'admettre des forces diflèrentes de celles de la matière brute, raisons péremptoires lorsqu'il s'agit de la vie psychique, opinion d'un grand nombre de savants lorsqu'il s'agit de la vie organique. On peut se demander dans quelle mesure l'existence de ces forces est conciliable avec la
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conservation de l'énergie. Ce n'est pas sans raison qu’en adoptant ce principe nous avons fait une réserve pour les manifestations de la vie. En eflet, les expériences faites jusqu'aujourd'hui sur les vivants sont loin d'être aussi nombreuses et aussi exactes que celles qui ont eu pour objet la matière inorganique.
Lorsque Spencer écrit : « La quantité quelconque de force qu’un organisme dépense sous une forme est corrélative set équivalente à une force que cet organisme a reçue du dehors » (1), il se laisse détourner du chemin sûr de l’expérience par des considérations «a priori que nous avons contredites. On pourrait admettre que la force vitale produit dans l’organisme de légères variations d'énergie sans se trouver en contradiction avec l'expérience.
Le rôle d’une force dans le mouvement n’est pas toujours en rapport avec la quantité d'énergie qu'elle produit, c'est-à-dire avec le travail positif ou négatif qu'elle effectue. Le conducteur d’une automobile la fait évoluer à sa guise et joue donc dans les mouvements de la machine un rôle prépondérant. Le travail qu'il fournit est pourtant insignifiant. Ainsi les forces vitales peuvent gouverner l’activité de l'être vivant en développant très peu d'énergie.
Les forces peuvent même diriger le mouvement sans exécuter aucun travail, lorsque leur direction est constamment perpendiculaire à celle du mouvement, par exemple la force centripète dans le mouvement circulaire. C’est ce qui a amené certains auteurs à distinguer, dans la question qui nous occupe, la qualité du mouvement, c’est à dire, sa direction, et sa quantité qui ne dépend que de la vitesse et de la masse. L'expression de l'énergie vive (=) est indépendante du signe de v, et, par conséquent, de la direction du mouvement. Si des expériences plus précises nous apprennent que dans les phénomènes vitaux il n’y a aucune perte ni aucun gain d'énergie, il faudra en conclure que la force vitale, soit psychique soit organique, à le pouvoir de modifier
(4) Princ. de Biol. vol. 1 p. 68 $ 23.
la direction du mouvement sans altérer la quantité d'énergie vive ni la quantité d'énergie potentielle.
De fait c'est précisément ce rôle de principe directeur qui est assigné à la force vitale par les biologistes qui l'admettent, et c'est sous cette forme que nous concevons l'intervention des facteurs psychiques dans les mouvements de l'animal. Lorsque celui-ci contracte ses muscles et exécute les mouvements les plus compliqués, il déploie l'énergie qui lui a été fournie sous forme de nourriture ; mais qu'il marche plutôt dans une direction que dans une autre, que ses mouvements expriment plutôt la joie que la colère ou la tristesse, c’est ce qu'on ne peut point attribuer au seul jeu des force atomiques, ainsi que nous l'avons vu.
Spencer n’est donc pas justifié à dire: «Les forces manifestées dans les actions vitales, végétales ou animales, se déduisent..….. d’une manière... évidente de la chaleur solaire ». (1) Nous sommes impuissants à faire cette déduction. «Rien ne nous permet, dit ailleurs Spencer, de suivre la manière d’après laquelle le mouvement moléculaire se transforme chez les animaux en mouvement de masse. Nous ne pouvons ramener à des causes connues l’action rythmique d’un disque de méduse.….. nous ne sommes pas mieux en état de dire comment le mouvement insensible transmis par un nerf donne naissance à un mouvement sensible dans un muscle...» (2) Ge qui est vrai, c’est que l'énergie déployée par les êtres vivants a son origine si pas unique, au moins principale, dans le rayonnement solaire. Mais les transformations de cette énergie s'opèrent sous l’action de principes: directeurs, ainsi que nous l'avons expliqué.
Les phénomènes organiques dépendent réellement de la conservation de la matière et, au moins dans une large mesure, de la conservation de l'énergie, Mais ces lois seules ne suflisent pas à les expliquer. Prenons pour
(2 Prine, de Biol vol. 1 p. 66 $ 22.
exemple le phénomène de la croissance. Coeteris paribus, l'augmentation du volume d'un organisme dépend de la quantité de matière assimilable qu’il a à sa disposition ; elle varie, en tous cas selon l'excès de la nutrition sur la dépense. Or la dépense est réglée par la quantité d’énergie déployée, de sorte que la croissance sera ralentie à mesure que cette énergie augmente. D'autre part, l'excès de la nutrition pourra être de prime abord d’autant plus considérable en valeur absolue, que l'organisme possède uné plus grande masse en commençant sa vie. Beaucoup de circonstances de la croissance se trouvent donc expliquées par la conservation de la matière et de l'énergie, mais non point toutes. Ni l’organisation, ni l'adaptation de l'être vivant à son milieu n’admettent une augmentation indéfinie de volume. Pour contribuer à la croissance, la nourriture doit pouvoir être assimilée et distribuée dans les différentes parties de l'animal ou de la plante. Le genre de vie que mènent les parasites des animaux supérieurs ou les lapins qui habitent des terriers, ne leur permet pas de dépasser beaucoup la taille qu'ils possèdent. (1) On ne voit pas comment ces facteurs pourraient être ramenés aux précédents,
Vient ensuite la transformation des forces matérielles en « forces mentales. » (2) Sous ce nom Spencer comprend tous les états de conscience.
Nous avons exposé les relations qui existent, à notre avis, entre l’ébranlement nerveux et l’activité psychique. Nous pouvons faire voir facilement que les faits invoqués par Spencer S’interprètent également bien dans notre doctrine.
L'ébranlement nerveux détermine la sensation ; celleci sera, grosso modo, d'autant plus intense que l’ébranlement sera plus fort. Cette co:rélation à été l’objet d’études précises.
(1) cf. Principes de Biol. vol. 1 p. 127 sq. $ 43. (2) P. P. p 296 $ 71 —F P. p. 170.
Nous savons que l'animal réagit par les nerfs centrifuges lorsque les nerfs centripètes ont été impressionnés. D'une manière générale, la réaction sera plus violente lorsque l'excitation croîtra en intensité. Il y a cependant de nombreuses exceptions. Des impressions faibles déterminent parfois des mouvements impétueux. Nous ne pretendons pas d’ailleurs, on la vu plus haut, que dans ce dernier cas l’âme crée l'énergie mise en liberté. L’organisme est un réservoir d'énergie potentielle ; l'impression nerveuse n'est souvent que l’étincelle qui allume l'incendie.
L'activité psychique, s’exerçant par le système nerveux, dépend de l’état de celui-ci ; tous les agents dont l'influence atteint les centres nerveux modifient les états de conscience, et ceux qui suppriment l’activité nerveuse suppriment du coup l’activité psychique.
L'énergie mécanique qui pénètre dans l'organisme par la voie des nerfs ne se transforme pas en pensées et en sentiments, mais bien en des formes d'énergie de même ordre et peut-être équivalentes. Ces effets matériels pour autant qu'ils se produisent dans le système nerveux, déterminent Flactivité psychique ou s’accomplissent sous sa direction, mais nous ne sommes pas autorisés à les confondre avec elle. |
La vie psychique est donc, par son côté matériel, soumise comme la vie organique à la conservation de la matière et de l'énergie et encore à d’autres lois physiques, comme nous le verrons plus loin.
La loi Les choses exposées jusqu'à présent nous dispensent équivalence de nous arrêter longtemps aux transformations d'énergie “2 El qui ont lieu dans l'évolution sociale, « Tout ce qui sur'- PER FIASS vient duns une société, dit Spencer, est l’eflet des forces
organiques ou inorganiques, où de la combinaison de ces deux ordres de forces, le résultat ou bien des forces physiques ambiantes non dirigées, de ces forces physiques soumises à la direction de l'homme, ou bien des forces
des hommes eux-mêmes. » (1) En d’autres termes, l'évolution sociale est la résultante de l’activité physico-chimique, organique et psychique que nous avons déjà étudiées au point de vue de la transformation de l'énergie.
Nous avons seulement à insister un peu sur l'intervention de la liberté. Si nous avions admis sans restriction la conception de Spencer, si nous considérions tous les phénomènes vitaux comme résultant de la transformation de l'énergie mécanique sans l'intervention d'aucun autre facteur, il n’y aurait évidemment pas lieu de parler de liberté, Mais d'autre part, si l’on a trouvé plausible la manière dont nous avons exposé nous-même la relation entre l’activité vitale et la loi d'équivalence, la thèse de la liberté ne doit soulever aucune difficulté nouvelle.
Nous ne voulons pas dire que toute influence directrice capable’ d’agir sur les atomes et de modifier leurs mouvements est douée de liberté. Mais l'existence de cette prérogative est une question qui intéresse la métaphysique et la psychologie, et qui — dans cet état de la question — n'a pas de rapport spécial avec la conservation de l'énergie.
ILest bon de faire observer aussi que l'existence de la liberté n'empêche pas que les actions humaines, considérées dans leur ensemble, ne soient soumises non seulement à des lois qui expriment ce qu'elles doivent être au point de vue moral, mais encore a des lois qui expriment ce qu'elles sont en réalité. Evidemment, si on applique ces lois aux cas particuliers, les conclusions auxquelles elles conduisent n'ont plus qu'une probabilité plus ou moins grande, lorsqu'il s’agit d’une matière sur laquelle la liberté peut s'exercer. Cette probabilité qui existe pour les cas particuliers correspond à une influence plus ou moins forte à laquelle la volonté peut résister, mais à laquelle elle cèdera de fait d'autant plus fréquemment que cette influence est plus impérieuse. Il en résulte une direction générale qui peut fournir l'énoncé d'une loi ayant une certitude véritable quoique de nature particulière et
qu'on ne peut pas confondre avec la certitude physique ou métaphysique.
L'activité déployée par une société dépend évidemment du nombre de ses membres. Elle dépend aussi dans une large mesure des ressources matérielles. L'importance de la situation économique à été peut-être exagérée par certains historiens; elle est certainement considérable. Or, la plus grande partie de la richesse matérielle, qu’elle. consiste en charbon ou en énergie mécanique (chutes d'eau, etc.) ou surtout en récoltes, est empruntée au rayonnement solaire; celle qui est représentée par les métaux, les pierres précieuses ou utiles, n’a pas, en somme, une origine diflérente, puisque, en tous cas, ces minéraux résultent de la condensation de la matière qui est également la cause de la chaleur et de la lumière du soleil.
On comprend encore que la richesse’ matérielle facilite à l’homme la vie du corps; elle lui permet ainsi de consacrer plus de travail à la vie de l'intelligence. Et si l’on se rappelle que cette activité intellectuelle dépend, par son côté matériel, de l'énergie qu'elle emprunte au dehors, il est impossible de ne pas être frappé d’admiration devant le spectacle majestueux de cette unité qui relie les uns aux autres les phénomènes de tout ordre.
Spencer reconnaît qu'il est impossible de déduire de l'expérience le mécanisme outré qu'il défend. « La doctrine contenue dans ce chapitre, dit-il, rencontrera plus d'un incrédule si on la donne pour une induction. Plusieurs de ceux aux yeux de qui la transformation des forces est maintenent démontrée, pour les forces physiques au moins, diront peut-être que l’on n'a pas poussé assez loin les recherches pour avoir le droit d’aflirmer l’équivalence, Pour les forces dites vitales, mentales et sociales, ils ne verront dans nos preuves rien qui dèmontre d’une manière décisive la transformation et, moins encore, l'équivalence, On leur répondra en montrant que Île principe général dont nous venons de présenter tant d'exemples divers qui en font comprendre toutes les
vement.
formes, est un corollaire nécessaire de la persistance de la force. » (1)
C’est donc sur des considérations «a priori que repose la généralisation excessive que nous avons combaltue et que nous avons tenté de réduire à ses justes proportions. Cellesci sont assez vastes pour offrir un beau coup-d’œil à l’intelligence, un large champ à la spéculation philosophique ; et surtout, elles ne dépassent pas la base solide des faits. Quant au principe a priori de la persistance de la force, ce que nous en avons dit plus haut nous dispense de nous y arrêter davantage.
S VI. Les lois du mouvement. — La tendance du mouvement à suivre une ligne déja parcourue — Le mouvement suivant la résultante des forces. — Les lois de
la direction du mouvement dans l’activité vitale.
Tous les phénomènes physico-chimiques comprenant des mouvements visibles et invisibles, doivent probablement s'expliquer par l'existence de forces attractives et répulsives entre les éléments matériels. C’est la conception qu’adopte Spencer tout en la déclarant inconcevable. « Si la proposition, dit-il, que la pression (attraction) et la tension (répulsion) coexistent partout est intelligible verbalement, nous ne pouvons... pas nous figurer » (c'est-à-dire, dans le langage de Spencer, concevoir) « une unité irréductible de matière attirant une autre unité de matière et la repoussant en même temps. Cependant nous sommes forcés de conserver cette dernière croyance. On ne peut concevoir la matière que comme manifestant des forces d'attraction et de répulsion » (2).
Une chose inconcevable est donc la seule chose concevable ! Tel est le genre de conclusions auxquelles aboutit la doctrine de la relativité de nos connaissances.
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Un élément matériel ne peut pas à la fois attirer et repousser un autre élément; mais ce n’est pas là non plus une conséquence de l'existence de forces attractives et répulsives. Nous avons indiqué (1) une idée plausible qu’on peut se faire de celle-ci et qui n’entraîne pas cette contradiction.
L'action simultanée de toutes les forces attractives et répulsives, auxquelles viennent s'ajouter les forces vitales dans les corps organiques, se combine à chaque instant avec le mouvement existant compté en fonction de la masse et de la vitesse /mv). Ainsi toute particule matérielle a son mouvement déterminé en vitesse et en direction. Ne considérant que cette dernière, on trouve qu’elle est soumise à certaines lois. Spencer les résume comme suit: «Nous avons à remarquer comment chaque mouvement s'opère le long de la ligne de plus grande traction » (lorsqu'il est déterminé par des forces d'attraction) «ou de plus faible résistance » (lorsqu'il est déterminé par des forces de répulsion) «ou de leur résultante; — comment le commencement d'un mouvement sur une certaine ligne devient une cause de mouvement le long de cette ligne; — comment, néanmoins, le changement des relations avec les forces extérieures fait dévier de cette ligne; — et comment le degré de déviation s'accroît toutes les fois qu'une nouvelle influence vient s'ajouter à celles qui s'exerçaient déjà » (2).
De ces quatre lois, la seconde seule présente quelque difficulté à l'intelligence. Elle comprend trois cas : 4° la continuation du mouvement en vertu de l'inertie; ®% le mouvement d'un corps au travers d'obstacles qu'il écarte en s'y frayant une route : celle-ci sera ouverte dorénavant à des mouvements semblables ; 3° Ia propagation des ondulations le long de la ligne qu'elles ont commencé à suivre.
(4) v. pl haut p 64, (2 P, P, p. 24 F, P, p. 184 $ 75,
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