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Nous abordons maintenant une autre série de considérations. Après avoir passé en revue les données de l’évolution et les lois les plus générales qui les régissent, il faut étudier l’évolution elle-même. Il ne suñit pas d’indiquer les éléments dont se compose l'Univers et les principes qui le gouvernent, il est nécessaire de rechercher en outre de quelle manière les éléments concourent à produire les phénomènes et quel est le résultat des principes que lon a établis.
Après avoir fait l’analyse, il faut étudier Ja synthèse ; non point la synthèse spéciale à chaque être, mais une synthèse générale que réalisent tous les êtres. Il faut trouver ou du moins chercher une formule à laquelle toute existence se conforme et qui se vérifie de loutes les existences réunies. « Chaque objet, dit Spencer, non moins que l’agrégat de tous les objets, subit à chaque instant quelque changement d'état... La question qui se pose est : quel principe dynamique vrai de la métamorphose considérée dans sa totalité et dans ses détails, exprime ces relations toujours changeantes? » (1)
Spencer entreprend done une généralisation de grande envergure. [Il sera indispensable que nous nous écartions de la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent et qui a consisté à suivre Spencer el à mener notre critique parallèlement au développement de ses idées. Ici il est nécessaire que nous exposions d’abord dans son entier la conception de Spencer en résumant autant que possible les développements considérables qu'il lui donne. Après cela nous en étudierons séparément les différentes parties. Voici donc les grandes lignes de sa doctrine :
La masse de la matière ne subit aucun changement. Son étendue ne se manifeste à nous que par la situation relative des corps dans l’espace ; les forces, par le mouvement qu'elles produisent ; de sorte que les phénomènes matériels peuvent être considérés comme déterminés par la disposition des éléments matériels et la forme de leurs mouvements.
La loi que l’on cherche est done celle qui exprime la redistribution continue de la matière et du mouvement.
Une connaissance complète d’un être embrasse son origine et sa fin et comprend tous les changements qu'il subit entre ces deux termes. Que le commencement d’une chose soit ou ne soit pas l’objet de notre expérience directe, que sa fin puisse être constatée ou seulement prévue, que les changements qu’elle subit s’accomplissent sous nos yeux ou ne nous soient connus que par induction, la science que nous en avons, sous peine d’être défectueuse, ne peut négliger aucune des phases qu’il traverse, Dans létude des êtres en particulier aussi bien que de leur ensemble, la philosophie doit les prendre à leur origine et les suivre jusqu’à leur destruction.
Lorsque dans la nature une chose commence d'être, les éléments qui la composent existaient déjà auparavant; mais au lieu de se trouver réunis, ils étaient dispersés. Les atomes qui constituent l'animal étaient répandus dans l'air, dans le sol, dans des végétaux, dans d’autres animaux, Les matériaux qui composent une maison proviennent
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des forêts, des carrières, de gisements de minerais. Pour constituer l'édifice, ils ont été réunis, assemblés.
Le phénomène inverse va se produire lorsque la chose cessera d’avoir une existence propre. La substance organique se décompose, les gaz qu’elle contient sont mis en liberté et se répandent dans l’espace ; les matières solides sont réduites en poussière et dispersées. Les liens qui retenaient ensemble les matériaux d’une construction se relachent et se brisent. Les pierres, les poutres se disjoignent et finalement se dispersent.
Avant leur réunion, les éléments, indépendants les uns des autres, étaient animés de mouvements relatifs plus ou moins considérables ; après leur réunion, ces mouvements sont restreints dans des limites étroites. Les éléments reprennent leur liberté lorsque l'être est détruit.
De cette manière simple d'envisager l'existence d’une chose quelconque, Spencer déduit la formule suivante : « Le passage d’un état diffus, imperceptible » (c’est-à-dire
non distinct) « à un état concentré, perceptible, est une
intégration de matière et une dissipation concomitante de mouvement ; et le passage d’un état concentré, perceptible, à un état diffus, imperceptible est une absorption de mouvement et une désintégration concomitante de matière. » (1)
La première opération porte, faute de mieux, le nom d’évolution ; la seconde est désignée sous le nom de dissolution.
D’après cela, l’évolution est le procès par lequel un être est produit et progresse, la dissolution, le procès par lequel il se détruit et finit par disparaître. Néanmoins le mot évolution est employé également pour désigner l’ensemble de ces deux procès et nous l’employons nousmême dans ce sens lorsqu'il n’y a pas lieu de les distinguer.
L'état d’un être corporel n’est jamais absolument constant ; il subit sans cesse des changements peu considérables peut-être, mais réels, par exemple, dans sa masse et
dans sa température. Ces changements — sans prétendre par là les définir complètement — sont souvent soit des intégrations de matière avec perte de mouvement, soit des absorptions de mouvement avec désintégration de matière. La première commence par dominer, puis, après des alternatives de prépondérance tantôt de l’une, tantôt de l’autre, la seconde l'emporte définitivement.
Lorsque l’évolution d’un agrégat se réduit à une intégration de matière avec perte de mouvement on lui donne le nom d'évolution simple. La plupart du temps l’existence d’un être nous offre une complexité beaucoup plus grande. C’est qu'à côté de cette redistribution principale de matière et de mouvement que nous veaons de définir, les forces qui agissent sur l'être matériel en produisent d’autres concomitantes, intérieures à sa masse, affectant différemment ses difiérentes parties ; on a alors l’évolution composée.
Tous les êtres ne présentent pas au même degré les redistributions secondaires. Elles sont insignifiantes dans les corps fortement intégrés dans lesquels les molécules ne jouissent presque d’aucuné mobilité les unes par rapport aux autres, ou encore dans les cas d'intégration rapide sous l’action d’une force prédominante.
Elles deviennent au contraire très importantes et très complexes dans les êtres dont les parties sont très mobiles, qui contiennent, comme dit Spencer, «une grande quantité de mouvement actuel, ou potentiel ou les deux à la fois. » (1) Ainsi, les redistributions secondaires s’accomplissent plus aisément dans un agrégat qui subit un ébranlement dû à des mouvements visibles ou vibratoires. La stabilité chimique, par exemple, décroit souvent à mesure que la température augmente ; elle décroit aussi à mesure qu'augmente la chaleur absorbée par la combinaison.
L'état fluide est une situation favorable aux redistributions secondaires, avec cette restriction, que si elles y sont nombreuses et étendues, elles y manquent de stabilité et
n’y laissent point de traces, l’état de ces corps rendant impossible toute structure.
Les circonstances les plus favorables à des redistribution qui, étant nombreuses et très complexes, offrent cependant en même temps une certaine permanence, sont réalisées par les êtres vivants, lesquels contiennent une grande quantité de mouvement latent et présentent une cohésion intermédiaire entre l’état solide et la fluidité.
Ces conditions sont réalisées au plus haut degré chez les animaux.
Nous avons ainsi, laissant pour le moment de côté la dissolution, une idée compréhensive mais assez vague de l’évolution. Elle comporte, dans sa forme complète, deux procès en un certain sens opposés : une intégration d’ensemble avec perte de mouvement, c’est la redistribution primaire ; une diflérenciation progressive des parties dues aux redistributions secondaires.
Cette conception obtenue, comme on vient de le voir, par voie déductive, se contirme et se précise par l'induction.
Considérant d’abord la redistribution primaire, on se con-
vaine que ses conditions sont réalisées dans tous les ordres de choses : la formation de notre système sidéral, la consolidation du globe terrestre, la vie organique, la vie sociale, la formation du langage, les progrès de la science et des arts. Nous retrouvons partout « un chan-
gement partant d’une forme moins cohérente pour aller
à une forme plus. cohérente par suite de la dissipation du mouvement et de l'intégration de la matière, » (1)
Passons aux redistributions secondaires. Celles qui sont permanentes produisent des modifications de structure. A mesure qu'elles se multiplient et s’accentuent, elles déterminent nécessairement une hétérogénéité croissante des parties. Cette loi se vérifie, comme la précédente, dans toutes les catégories de phénomènes depuis la formation du système solaire jusqu’à l’évolution des sociétés et des produits de l'intelligence humaine.
Done « partout où l'évolution est composée, c’est-àdire dans l'immense majorité des cas, tandis qu'il se fait une condensation progressive de l’agrégat, soit par un rapprochement plus intime de la matière dans ses limites, soit par l’annexion d’une plus grande quantité de matière, soit par les deux procédés, et tandis que les parties plus ou moins distinctes qui résultent de la division et de la subdivision de l’agrégat se contractent chacune de son côté, ces parties deviennent dissemblables, — dissemblables par le volume, la forme, la structure, la composition, par plusieurs de ces caractères ou par tous. La même opération se montre dans l'ensemble et dans les parties. L’ensemble va s’intégrant et se différenciant des autres ensembles ; et chaque partie de l’ensemble s'intègre en même temps qu’elle se difiérencie des autres. » (4)
Néanmoins, si toute évolution composée est une marche dans le sens de la diflérenciation, toute différenciation ne constitue pas un progrès de l’évolution, mais au contraire elle est quelquefois un commencement de dissolution. Pour qu'il y ait progrès, il faut que la différenciation amène non seulement une « multiplication de parties dissemblables, mais encore un accroissement de la netteté avec laquelle ces parties se distinguent les unes des autres. » (2 L'anarchie dans une société se manifeste par des phénomènes variés qui accroissent, peut-on dire, l'hétérogénéite ; mais elle tend d'autre part à confondre les degrés de la hiérarchie sociale.
La marche de lindéfini vers le défini caractérisant la différenciation évolutive, tel est le caractère qu’on retrouve, encore une fois, dans les divers ordres de choses qu'il nous est permis d'étudier.
Enfin, la redistribution de la matière implique nécessairement une redistribution du mouvement qui n’est pas dissipé, L'intégration de la matière est accompagnée d’une transformation de mouvement moléculaire en mouvement
visible; les mouvements rythmiques des parties se différen- EL cient nécessairement avec la différenciation des parties ellesmêmes et deviennent plus définis à mesure que les parties s'intègrent. Un examen des différentes catégories de phénomènes permet de confirmer ces affirmations inductivement.
Les considérations qui précèdent conduisent à la formule suivante à laquelle Spencer donne le nom de loi d'évolution : «L'évolution est une intégration de matière accompagnée d’une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d’une homogénéité indéfinie, incohérente à une hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue. » (1)
Dans l'exposé succinct des raisonnements sur lesquels cette loi repose nous n'avons fait qu'indiquer sans aucun développement la partie où se manifeste le mieux l'esprit synthétique de Spencer : leur justification au moyen d'une induction universelle. Ayant isolé les idées de Spencer de leurs applications concrètes, nous leur avons enlevé
- la plus grande partie de leur intérêt; il est même à craindre que, malgré les efforts que nous avons faits pour les exposer clairement, nous ne les ayons rendues peu intelligibles. La critique que nous allons en faire remédiera dans une large mesure à cet inconvénient qui était ici inévitable,
Avant de l’aborder écartons une idée fausse. Quoique incontestablement les différents ordres de choses oftrent le spectacle d’un progrès dans l’évolution, ce serait néanmoins une erreur de croire que ce progrès est continu. Beaucoup de redistributions secondaires qui se produisent dans les agrégats au lieu d’appartenir au procès évolutif,
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F sont plutôt un acheminement vers la dissolution, au lieu ñ de marquer un progrès elles marquent un recul, ou bien " elles ne produisent ni l’un ni l’autre. « On conçoit ordinairement l’évolution, dit Spencer, comme l'effet d’une
tendance intrinsèque en vertu de laquelle tout devient
Le
sa redistribution principale.
supérieur ; c’est s’en faire une idée erronée » (1) Quoiqu’il en soit de l'existence de tendances intrinsèques, il est certain qu’elles n’ont pas pour résultat un progrès continuel et que non seulement beaucoup d’agrégats se dissolvent, mais encore qu'ils présentent souvent dans leur existence des alternatives de progrès et de recul.
Spencer applique cette remarque à l’évolution de notre race. «Il y a des raisons, dit-il, qui permettent de penser que les hommes des types inférieurs existant aujourd’hui, et qui forment des groupes sociaux de l’ordre le plus simple, ne {sont pas des spécimens de l’homme tel qu'il fut dans le principe. Il est probable que la plupart d’entre eux, sinon tous, eurent des ancêtres qui étaient parvenus à un état supérieur, et l’on retrouve au nombre de leurs croyances des idées qui ont été élaborées durant ces états supérieurs. Si la théorie de la dégradation, telle qu'on la présente d'ordinaire, est insoutenable, la théorie de la progression, dans sa forme la plus absolue, me semble tout aussi insoutenable. Si d’une part on ne peut mettre en harmonie avec les faits la notion qui fait venir l’état sauvage d’une chute de l’homme à l’état de civilisation, d’autre part rien ne nous autorise à penser que les degrés les plus bas de la sauvagerie aient toujours été aussi bas qu'aujourd'hui. Il est bien possible, et, selon moi, très probable que le recul ait été aussi fréquent que le progrès. » (2)
Nous allons maintenant étudier plus en détail les différentes parties de l’évolution.
Examinons d’abord le procès d'intégration. Le caractère génial de la généralisation de Spencer ne doit pas nous empêcher d'en apercevoir les défauts.
En ne voyant dans tous les phénomènes matériels que
(4) Prince, de Sociol, Trad. CAZELLE, Paris, 1883 T, 1 p. 139$ 50, (2) Zbid, p. 138 $ 50,
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des redistributions de matière et de mouvement, Spencer se montre conséquent avec sa conception purement mécanique de l'Univers. Dès qu’elle devient exclusive, cette manière d'envisager les choses est illégitime. Elle est en tous cas incomplète, comme nous l'avons déjà montré et comme nous le verrons encore bientôt,
Nous avons, en premier lieu, à examiner jusqu'à quel point on peut définir l'existence sensible en disant qu’elle comprend une intégration de matière et une dissipation de mouvement (évolution) suivies d’une désintégration de matière avec absorption de mouvement ( dissolution ).
Lorsqu'on voit dans l'être le résultat de l'intégration, on le considère au point de vue de l’unité qu'il réalise et qui disparait dans la désintégration. L'unité est un caractère essentiel de l'être et se confond avec lui. Dire qu'il y a plusieurs hommes revient à dire qu’il y a plusieurs fois un homme : sans unité, il n’y à ni un ni plusieurs ; il n’y a rien absolument.
Tout être, comme tel, est un. Il y a donc autant de modes d'unité qu’il y a de manières d’être. Nous bornant aux existences sensibles dont il est question ici exclusivement, nous trouvons au plus bas échelon de l’unité, par exemple, une masse liquide. Elle n'a point d'autre
unité que celle qui résulte de la juxtaposition quelconque
et de la cohésion de ses molécules. Un solide ayant une forme déterminée, régulière, manifeste un degré d’unité de plus : l'unité de la configuration extérieure. Telle masse d’or est en même temps une boule d’or. Si la forme extérieure est le résultat de la réaction des forces internes de la masse matérielle, comme dans le cristal, cette circontance constituera un nouveau degré d'unité.
Un édifice suppose un arrangement de multiples parties en vue d’un but; c’est une unité qui est réalisée à un degré plus élevé par une machine dont les parties agencées travaillent de concert pour obtenir un résultat. Une coopération analogue, mais bien plus merveilleuse, se rencontre dans tout organisme vivant.
Que si nous considérons les organismes doués de
sensibilité, il se manifeste dans leur connaissance une unité nouvelle de l’être sentant ou intelligent, différente peutêtre des autres, mais non moins évidente à coup sûr. Si la conscience seule perçoit cette unité directement, elle peut cependant être reconnue par l’observation de Pactivité extérieure des animaux et de l’homme, laquelle est inexplicable sans une intelligence ou une sensibilité qui la dirige. |
Enfin les animaux vivent en troupe; les êtres intelligents vivent en société : nouvelles formes d'existence et, par conséquent, nouvelles formes d'unité.
Nous nous garderons bien de mettre sur la même ligne tous les modes d’unité que nous venons d’énumérer. Puisqu’il y a dans la nature des substances, par exemple l'homme, et des accidents, par exemple le mouvement, il y aura nécessairement deux modes d'unité radicalement distincts, l'unité de la substance et l’unité réalisée par l’accident.
Notons enfin qu'aucune unité résultant de lunion de principes préexistants n’est primitive, car elle dépend de l'unité de chacun des éléments qui la consiituent.
Ces remarques nous révèlent un double défaut dans le point de départ de Spencer. D'abord il n’est pas premier. Toute intégration de matière suppose des éléments matériels antérieurement dispersés Il ne servirait à rien de dire que dans cet état de dispersion ces éléments n'étaient pas sensibles. Même au point de vue de la théorie phénoménaliste, ces éléments étaient quelque chose; car ils étaient capables de devenir sensibles par leur réunion, [ls avaient donc une existence indirectement ou potentiellement sensible que la métaphysique ne peut pas négliger. « Notre théorie des choses dit Spencer, considérées individuellement ou dans leur totalité est incontestablement incomplète tant que des parties quelconques du passé et du futur de leur existence sensible restent sans explication, » (1) Or, dans la doctrine qne nous examinons,
l'existence des élements matérièls qui par leur intégration constituent l’existence sensible reste sans aucune explication. Cette doctrine est donc incomplète.
Dans l'édition de 1900, Spencer reconnait qu'il en est ainsi ; mais, ajoute-t-il, cela est inévitable. « Une connaissance complète du commencement et de la fin des objets individuels ne peut dans beaucoup de cas pas être obtenue ; leurs états initial et final restent vagues après que l'investigation a fait de qu’elle a pu. A plus forte raison, lorsqu'il s’agit de la totalité des choses, devons-nous conclure que les états initial et final sont en dehors des atteintes de notre intelligence (beyond the reach of our intelligence). Comme nous ne pouvons pas mesurer l'infini ni dans le passé ni dans le futur, il suit que la naissance et la fin de la totalité des existences sensibles doivent toujours rester des matières de spéculation plus ou moins justifiée par le raisonnement sur des données établies, mais toujours de spéculation. » (1)
On ne lit pas ce passage sans quelque étonnement. Si le commencement et la fin des choses sont en dehors des atteintes de notre intelligence, ils ne peuvent être l'objet d’une spéculation légitime. En outre, si le passé de l’univers est infini, il n'a donc pas eu de commencement, de même que si son avenir est infini il n'aura point de fin. Dans cette hypothèse, le commencement et la fin de toutes choses étant niés ne peuvent évidenment pas être l’objet d’une spéculation.
Nous tenons que l’univers n'aura pas de fin ; dans ce sens la question de son état final n’en n'est pas une. Mais nous sommes convaineu qu'il à eu un commencement, parce qu’on peut démontrer qu'il n’a pas fourni une carrière infinie.
Dés lors, la question du pourquoi de son commencement se pose et il appartient à la métaphysique de la résoudre. Enfin, même si l’on admettait que l’univers n’a pas eu de commencement, il resterait toujours la question du pour-
quoi de son existence qui ne peut pas davantage être écartée par une fin de non recevoir. Toute formule de redistribution de la matière et du mouvement laisse ouverte la question de l'existence de la matière et du mouvement et ne suffit donc pas pour constituer une philosophie. Voici maintenant un second défaut de la doctrine spencérienne : elle ne mentionne que l’unité accidentelle résultant de certaines relations entre les éléments matériels. De quelle manière cette urité est réalisée dans les existences sensibles, c’est ce que nous allons examiner tout à l'heure ; mais il est nécessaire de constater que pour beaucoup d'êtres elle n’est pas la seule qu’ils possèdent. L'unité de l’homme ne peut pas plus se réduire à l’intégration de la matière que son être n’est constitué tout entier par les atomes. Spencer, nous le savons, prétend qu'il en est ainsi et en cela il est d'accord avec l’école matérialiste, mais nous avons repoussé cette opinion et nous trouvons ici une nouvelle raison pour ne pas l’admettre, c’est qu’elle ruine l'unité substantielle de l’homme. Tous les êtres visibles étant composés de parties matérielles, il est indispensable qu’il existe une union entre ces parties pour qu’elles appartiennent à un même tout. L'indication sommaire que nous avons donnée des diflérents degrés d'unité que présentent les êtres corporels a déjà fait comprendre combien variés peuvent être ces liens qui rattachent les parties les unes aux autres. « L’intégration de la matière» représente des choses assez différentes suivant les cas. Tantôt c’est le simple rapprochement des molécules, tantôt c’est la liquéfaction d’un gaz ou la solidification d’un liquide, tantôt une disposition convenable des parties, tantôt leur mutuelle dépendance, soit physique soit morale, Dans le langage, c’est le racoureissemént des mots par la fusion des syllabes, ou la cohésion de la phrase par les relations qui existent entre ces parties ; dans la science, dans l'industrie, dans l’art, partout Spencer rencontre des phénomènes qu'il appelle des intégrations. Leur caractère commun est qu'ils constituent un acheminement vers un degré supérieur d'unité par l'établissement
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de liens entre des élements auparavant isolés, ou par la consolidation de liens préexistants ou par la fusion de parties précédemment distinctes.
“Dans ce sens on peut admettre que la naissance d’un être sensible implique toujours une intégration de matière, quoique, comme nous l'avons dit, cette intégration de matière ne constitue pas toujours toute l'unité que la nouvelle existence possède.
Les critiques de Spencer n'ont pas manqué de faire remarquer la différence de signification de la loi d'intégration et plus généralement de toutes les parties de la loi d'évolution, lorsqu'on les applique aux différents ordres de phénomènes. Ils en ont conclu que cette loi n'a aucun sens précis. C'est le reproche sur lequel Renouvier insiste le plus, Nous ne croyons pas qu'il soit entièrement fondé. Il va de soi qu'une loi très générale qui s'applique à des choses très diverses doit s'entendre pour chaque catégorie d'objets conformément à leur nature propre ; elle doit s’interpréter in subjecta materia, I ne suffit pas de lui attribuer une signification vague qui reste la même dans toutes les applications, mais qui à cause même de son imprécision n’a plus vraiment aucun
‘sens déterminé. Il faut donner à la loi la signification
qu'elle a dans chaque ordre d'idées. Le progrès social est évidemment un phénomène très différent de la cristallisation d’une substance chimique. De part et d'autre cependant le procès consiste dans l'établissement de liens plus stables et plus réguliers entre les parties. La loi d'intégration ne consiste done pas simplement à dire que « toutes les productions de la nature sont des compositions de phénomènes ; » (1) mais plutôt à aflirmer que dans tous les agrégats matériels il y a une tendance à augmenter l'unité, soit par l’adjonction de parties nouvelles, soit par l'union plus étroite des parties préexistantes, tendance qui sera réalisée diversement suivant les agrégats dont il s’agit,
(4) RENOUVIER. Examen des Premiers Principes de H. Spencer. La critique philosophique. 1886 vol. II p. 253.
La perte du mouvement.
. Si cela est vrai, il est intéressant de le constater. Nous ne nions pas que, par suite des interprétations nécessaires de la loi, celle-ci ne possède pas la rigueur des lois mécaniques. Mais cela ne suffit pas pour lui dénier toute valeur et toute signification.
L'intégration de la matière est donnée par Spencer comme corrélative de la perte du mouvement. « Les parties constituantes, dit-il, ne peuvent s’agréger sans perdre de leur mouvement relatif ; et elles ne peuvent se séparer sans recevoir plus de mouvement relatif. Il n’est pas question ici d’un mouvement des éléments d’une masse par rapport à d’autres masses ; il n’est question que du mouvement qui les anime les unes par rapport aux autres. Bornant notre attention à ce mouvement interne et à la matière qui le possède, il est un axiome que nous avons à reconnaitre, c’est qu’une consolidation progressive implique une décroissance du mouvement interne, el que l'accroissement du mouvement interne implique une déconsolidation progressive. » (1)
Quelques remarques nous paraissent ici nécessaires. Elles sont suggérées par un cas des plus simples. Considérons la congelation de l’eau. Ce phénomène est une intégration de matière. L'état solide comporte une situation stable (dans certaines limites) des molécules les unes par rapport aux autres et une cohésion assez grande; stabilité et cohésion qui existent à un degré beaucoup moindre dans l’état liquide. Les liens entre les molécules se sont donc consolidés.
Il ya aussi perte du mouvement intérieur. D'abord pour que la solidification de l’eau soit possible, le mouvement calorifique a du diminuer. Ensuite, la solidification a pour effet de rendre impossibles les mouvements étendus des molécules qui s'accomplissent sans cesse dans les liquides et
qui donnent lieu aux phénomènes de diffusion, d'osmose etc. Laquelle de ces pertes de mouvement Spencer at-il en vue? Il semble considérer l'intégration de la matière comme la conséquence de la perte de mouvement: « perte de mouvement, dit-il, et intégration consécutive (consequent). » (1) Cela ne peut évidemment s'entendre que du mouvement calorifique dont la perte a, en eflet, entrainé la congélation, et non pas de la suppression des grandes excursions moléculaires qui est la conséquence et non la cause de la solidification.
Quoique la chose soit évidente, il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que la perte de chaleur est la condition et non pas, à proprement parler, la cause de la congélation de l’eau. Si les molécules deviennent adhérentes et occupent des positions stables, c’est évidemment grâce à l’action des forces intérieures de la masse. Cette action attractive était équilibrée auparavant par la répulsion résultant des vibrations caloritiques ; leur diminution permet à cette action de devenir prépondérante.
On en conclura que lorsque lintégration n’est pas le résultat des forces inhérentes à la matière qui s'intègre, mais doit être accomplie par des influences venant du dehors, l'absence de mouvement relatif n’est pas une condition suffisante pour que les parties s’intègrent, quoique l'existence d’un tel mouvement puisse faire obstacle à l'intégration. L'absence de mouvement relatif des matériaux d’un édifice, quoique nécessaire pour que la construction soit possible, ne suffit pas pour que le bâtiment s'élève.
Quant aux mouvements que l'intégration rend impossibles, rien n'autorise à affirmer qu'ils existent dans tous les cas où l'intégration fait défaut. Il est même évident qu’il n’en est pas ainsi.
On voit done que l'intégration de la matière n’est pas nécessairement accompagnée de perte de mouvement. Les éléments que la plante absorbe dans le sol n’ont pas plus
Confirmation inductive de la loi l'intégration.
de mouvement relatif avant qu'après, et il en est ainsi dans bien des cas. Même, la soliditication d'une masse liquide à l’état de -surfusion est accompagnée d’un accroissement de température et par conséquent de mouvement.
Il serait plus juste de dire que lintégration diminue la mobilité, c’est à dire le mouvement relatif possible des éléments intégrés, et cette diminution doit être considérée non comme antérieure à l'intégration mais comme sa conséquence.
Cette perte de mobilité correspondra à des choses assez différentes dans les divers ordres de phénomènes. Pour que lintégration comprenne tous les cas, nous avons dû la concevoir d’une facon très générale, comme correspondant à un accroissement d'unité par la production ou la consolidation de liens entre les éléments; de même nous interprêterons la perte correspondante de mobilité comme une diminution de leur indépendance relative.
En tenant compte des critiques que nous venons de faire, nous modifierons la formule de Spencer et nous dirons : l’évolution de toute existence sensible comporte une intégration de matière exigeant souvent comme condition une perte de mouvement et entrainant en tous cas une moindre mobilité des éléments ; la désintégration de la matière, résultant en général d’une absorption de mouvement et produissant en tous Cas une plus grande mobilité des éléments, constitue la dissolution.
Nous n’aurons pas de peine à comprendre que dans l'existence d’un être quelconque et plus spécialement d’un être vivant, les deux procès existent toujours simultanément et que, jusqu'à la dissolution définitive, c’est tantôt Jun tantôt l'autre qui prédomine.
Au lieu de suivre l’ordre adopté par Spencer et d'aborder l'étude déductive de l'évolution composée, nous croyons préférable de compléter par une induction sommaire la notion que nous nous sommes faite de l'intégration. Dans
le chapitre que Spencer y consacre, il l’envisage non
seulement dans l'être total, mais également dans ses
parties, sans cependant s'occuper explicitement de la division du tout en ses parties qui appartient à l’évolution composée.
La redistribution principale est facilement reconnaissable dans la formation du système solaire d’après l’hypotèse de Laplace, (1) soit qu’on considère l’ensemble, soit qu’on considère les différents astrés qui s’y meuvent. On y constate l’intégration de matière consistant en une condensation progressive rendue possible par la perte du mouvement calorifique. Cette condensation a pour conséquence une diminution progressive de la mobilité des molécules gènées de plus en plus dans leurs déplacements par leurs voisines, Jusqu'à se trouver enfin invariablement unies dans la soliditication. Le procès d'intégration du globe terrestre a marché de pair avec des intégrations partielles de l'écorce, de l'eau; qui ont elles-mêmes rendu possibles d'autres phénomènes semblables : la constitution des masses continentales, la sédimentation et ainsi de suite.
Si nous passons aux êtres vivants nous voyons sans peine que la même formule peut leur être appliquée : l’évolution organique comporte une intégration de matière primitivement dispersée dans l'air, dans l’eau, dans le sol, dans d’autres organismes. Mais ce sont surtout les intgrations secondaires des différentes parties qui offrent ici de l'intérêt, On peut les suivre dans l’évolution de l'individu. Dans l'embryon, des organes qui sont d’abord représentés par des cellules ou d’autres éléments o’ganiques plus ou moins indépendants, s'intègrent par l'union de ces éléments : ainsi la tête des vertébrés se forme par fusion des vertèbres antérieures. Ce procès, surtout en qui concerne ies Os, Se poursuit pendant la vie adulte, même jusqu’à la vieillesse.
(4) Par hypothèse de Laplace, nous entendons l'hypothèse nébulaire ; nous n'avons pas à choisir entre les différentes formes sous lesquelles elle à été proposée par les astronomes.
L'intégration peut aussi s’observer dans l’évolution de la forme, ou, comme on dit, de lespèce. Au point de vue anatomique elle présente deux modes principaux. C'est d’abord l'intégration longitudinale qui s’observe, par exemple, chez les articulés dans la réduction progressive des segments depuis les mille-pieds jusqu'aux arachnides. Le groupe des crustacés est particulièrement intéressant sous ce rapport. On y constate à différents degrés. soit la fusion, soit la réduction du nombre des segments. (1) La fusion des vertèbres chez les animaux supérieurs fournit des exemples nombreux de Ia même loi.
C'est ensuite l'intégration transversale, grâce à laquelle des organes doubles s'unissent ou se fusionnent. On en à un exemple dans évolution de la cavité utérine depuis les montrèmes où elle est double, jusqu'aux primates où toute trace de division disparait.
Au point de vue physiologique, le progrès de lintégra-" tion consiste dans les rapports plus étroits que lon observe entre les différentes parties de Forganisme à mesure que l'évolution de la forme progresse.
Pourvu qu'on donne à Flintégration la signification large que nous avons indiquée plus haut, on la trouvera encore réalisée dans les relations de dépendance que contractent les différents groupes d'organismes animaux et végétaux, où dans les liens qui s'établissent entre individus de la même espèce. On est ainsi amené à considérer les sociétés humaines et on constate qu'elles obéissent, elles aussi, à la loi d'intégration. Ge sont d'abord les familles qui s'unissent en tribus, puis lès tribus en peuplades, les peuplades en nations ; les nations contractent entre elles des rapports qui tendent à la formation d’une organisation sociale plus élevée, En même temps, des intégrations' partielles s'accomplissent à Fintérieur de la société, Ce sont des unions qui s'y forment de personnes vouées aux mêmes fonctions, ou des agglomérations d'hommes
(A) Cf GiLsox, L'unité du groupe des crustacés, Annales dé la’ Société entomologique de Belgique, XLVI p. 433 sy.
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participant sous des formes diverses à une mème industrie, ou d’autres organismes secondaires qui naissent et se développent.
La vérification de la loi d'intégration peut se pousuivre également dans les œuvres de l'intelligence humaine : le langage, la science, les arts. « Sans doute, dit Spencer — et nous attirons l'attention du lecteur sur cette remarque — on ne peut pas dire que l’évolution des produits variés de l’activité humaine fournit un exemple direct de l'intégration de la matière et de la dissipation du mouvement ; ils en sont cependant des exemples indirects. En efet le progrès du langage, des sciences et des arts est un procès-verbal objectif de changements subjectifs. Les changements de structure des êtres humains et les altérations concomitantes de structure dans les agrégats des êtres humains produisent conjointement des changements correspondants dans toutes les créations de l'humanité. » (1) Ou du moins, dirons-nous, les modifications de l'activité intellectuelle individuelle ou collective, ne vont pas sans modifications correspondantes du système nerveux ou de l'organisme social. En outre, pour autant que les produits de l'intelligence humaine sont des êtres matériels, ils peuvent fournir des exemples directs de la loi d'intégration. Le langage manifeste cette loi, soit dans la simplification des mots par la fusion des syllabes, soit par les modifications des mots tendant à établir entre les parties dela phrase des relations de dépendance mutuelle, soit par l’union des propositions en phrases complexes.
Les idées s’intègrent par la synthèse et l'on sait que le progrès scientitique, s’il exige la connaissance d’un grand nombre de faits, consiste cependant surtout dans des géneéralisations qui englobent ces faits et les réduisent à l'unité. Spencer rappelle qu’il a énoncé des principes qui s'appliquent aux phénomènes de tous les ordres : l’indestructibilité de la matière, la persistance de la force ete. Cela ne suñlit pas. « Si la philosophie, telle que nous la concevons, est possible,
orces qui ent dans
égration,
ajoute-t-il, on arrivera nécessairement à une intégration universelle, » (1)
Enfin dans les arts tant industriels qu’esthétiques, l’intégration se manifeste, Ce sont les diverses formes de travail rassemblées et organisées dans les machines ou dans les ateliers. Ge sont des créations à la fois plus complexes et plus cohérentes dans la peinture, la musique, la littérature.
S'il est facile, dans toutes ces évolutions diverses que nous venons «le parcourir avec Spencer, de voir en quoi consiste l'intégration et même, du moins pour les premières, l’intégration de la matière, il est moins aisé d’y reconnaître la dissipation du mouvement. Et à vrai dire, Spencer ne nous y aide pas. En quoi l'intégration des cavités utérines, par exemple, est-elle consécutive à une perte de mouvement? C’est ce qui n'apparait point etil en est de même pour la plupart des autres cas. Souvent, comme dans l’intégration des vertèbres, il est diflicilé de décider jusqu’à quel point la perte de mouvement relatif est une condition ou une conséquence de la fusion. Il y n’a guère que la condensation des astres où la corrélation soit incontestable. C’est pour nous une raison de plus de préférer la formule de la redistribution principale telle que nous lPavons modiliée. Lorsque les syllabes sont fusionnées, elle ne peuvent plus être prononcées séparément; lorsque les mots ont pris des formes essentiellement relatives à d’autres mots, ils n’ont plus de sens employés isolément. Les sciences qui s’intègrent reconnaissent par là même des principes communs dont elles ne peuvent plus s’écarter. Plus il y à d'unité dans une œuvre d'art, plus aussi les différentes parties sont inintelligibles l’une sans l’autre. À
On doit regretter que Spencer n'ait pas jugé à propos, en
décrivant l'évolution des différentes classes d’existences, de mentionner les forces grâce auxquelles elle s’accomplit,
Nous avons dit, en effet, qu'en tous cas la perte de mouvement n’est qu’une condition et non une cause de l’intégration. Ces forces sont différentes dans les différents cas, et, à notre avis, irréductibles, quoique leur mode d’action soit analogue. Et c’est ce qui nous oblige à considérer les différentes évolutions comme des phénomènes foncièrement différents quoique obéissant à la même loi.
Autre chose est-lattraction qui produit la condensation de la matière inorganique, autre chose la vie qui produit l’intégration dans les êtres organisés, autre chose l'instinct qui groupe les animaux et l'intelligence qui réunit les hommes en société. On ne voit pas du tout comment on peut attribuer à la même cause la fusion des syllabes et la cohérence des œuvres d'art. Ce qu'il faut dire, quoique ce soit assez vague, c'est que tous les êtres par le fait de leur coexistence et des forces qu’ils possèdent, de même que les différentes manifestations de l'activité humaine, exercent les uns sur les autres des influences réciproques qui déterminent des relations, des liens, et par conséquent, une certaine forme d'intégration.
Nous ferons chose utile et nous aurons des idées plus précises, en distinguant les formes d'évolution suivant les forces qui les déterminent. Parfo:s ces forces sont inhérentes aux éléments qui subissent l'intégration, et par conséquent, antérieures à l’existence concrète qu'elles engendrent. Ainsi l’évolution du système solaire est due à lattraction mutuelle de ses parties ; l’origine des sociétés humaines est due aux tendances qui poussent les hommes à s'unir pour s'assister ét se défendre. Cette évolution peut être appelée spontanée.
Parfois en l'absence d'une action qu’exercent les élément les uns sur les autres, ceux-ci sont intégrés dans un être préexistant, grâce aux forces dont il dispose. L'accroissement des organismes aux dépens du milieu, l'agrandissement des nations par l'absorption d’autres nations plus faibles nous en fournissent des exemples. Cette forme d'évolution n’est pas primitive, puisqu'elle suppose comme condition préalable l'existence de Fêtre où elle se
produit. Nous lui donnerons le nom d'évolution naturelle.
L'intégration peut être due aussi à des causes qui sont extérieures aux éléments et à l'existence concrète qui résulte de leur réunion. C’est ainsi qu’un édéfice s'élève grâce au travail des ouvriers et à la direction des architectes; qu'un nid s’assemble par l'instinct des oiseaux, qu’une machine se construit. Cette troisième forme d'évolution sera convenablement appelée artificielle.
Dans certains cas interviennent à la fois des forces intégrantes extérieures et intérieures soit inhérentes aux éléments, soit propres à l’être qui évolue. Certaines combinaisons chimiques qui ne s’engendrent pas dans la nature, mais seulement dans les laboratoires des chimistes, sont dues à l’affinité des éléments, mais aussi à l’activité du savant qui a mis en présence les éléments dans des conditions très spéciales et compliquées. En accumulant la nourriture auprès des animaux, en stimulant leur appétit ou même en les gavant on produit un engraissement dû évidemment à la force assimilatrice de l'organisme, mais aussi aux conditions exceptionnelles et intentionnelles dans lesquelles on la placé. Souvent on dit de ces résultats qu'ils sont artiliciels. Nous leur donnerons plus exactement le nom d'évolution mixte.
Enfin il peut se faire que des éléments s'unissent par hasard, c'est à dire Sans aucune cause qui tende à cette union comme telle, par exemple, la disposition des étoiles en constellations. Ces agrégats sont nécessairement très rares dès qu'ils représentent un degré d'intégration un peu élevé ; car à mesure qu'ils comprennent plus d'éléments et des relations entre les éléments plus nombreuses et plus déterminées, la probabilité de leur production diminue rapidement jusqu'à devenir pratiquement nulle,
On réservera à ce dernier cas le nom d'évolution accidentelle. Et il sera bon d'observer que l'élément hasard peut se combiner plus où moins avec les formes d'évolution précédentes,
La considération des causes du procès d'intégration qui
"APN OP) *
est l'élément fondamental de l’évolution, permet de concevoir qu'un agrégat soit le siège de moditications multiples, d'origine diflérente et plus ou moins opposées. Elle donne la solution de certaines objections qu'on à faites à la loi l’évolution.
On a dit, par exemple, que, d’après Spencer lui-même, dans l'organisme social le régime industriel tend à remplacer le régime militaire. Or ce dernier est caractérisé par une cehtralisation et une force plus grande du Pouvoir, Dès lors l’évolution sociale consiste plutôt dans un procès de désintégration que dans un procès d'intégration.
La difficulté disparait, si l'on fait attention aux causes des changements. La société s'intègre, c'est à dire que les liens sociaux se raffermissent sous une double influence, l’une extérieure: dangers provenant des états voisins, l’autre intérieure : relations croissantes entre les diflérentes parties de la nation. La première de ces causes détermine l'intégration caractéristique du régime militaire : prédominance et force du pouvoir central, tandis qu’elle est peu favorable au développement du commerce et de l'industrie ; la seconde produit l'intégration propre au régime industriel : interdépendance économique des citoyens. Or, il est naturel que grâce au progrès de la civilisation, les dangers provenant d'agressions possibles de la part des peuples voisins diminuent. Dès lors, on conçoit que le procès d'intégration qu'ils déterminent s'arrête et même soit remplacé par une modification en sens contraire et que la liberté individuelle s'affirme en face du Pouvoir, tandis que le commerce et l'industrie prospèrent. Il n’y a donc rien dans l’évolution sociale qui contredise réellement la doctrine de Spencer.
Souvent on réserve le non d'évolution à l'évolution composée, dont il faut maintenant, avec Spencer, préciser et développer la connaissance. Après en avoir exposé l'idée générale et les conditions où elle se produit,
mditions myposée.
nous l’étudierons d’abord inductivement dans les différentes catégories d’être matériels ; ensuite nous aurons à examiner quelles relations elle a avec les principes précédemment établis.
L'évolution, nous l'avons dit, est simple lorsqu'elle consiste uniquement dans les mouvements d'intégration et de dissolution. Elle est composée lorsqu'elle est accompagnée . d’autres mouvements. Un type d'évolution simple est, par exemple, la solidification à laquelle succède la liquéfaction (dissolution). L'évolution d’une société, au contraire, parce qu’elle comprend, outre lintégration progressive, beaucoup de changements secondaires, est une évolution composée.
Pour que ees changements concomitants soient possibles, il faut évidemment qu’il existe une certaine indépendance des éléments les uns par rapport aux autres. Dès que la cire commence à se solidifier, ses molécules perdent presque complètement leur indépendance et l'intégration se poursuit, simple, jusqu’à la dureté complète. Dans une société, au contraire, les liens sociaux sont loin d'enlever aux membres toute leur indépendance, de sorte que des mouvements secondaires s’y produisent facilement. Tous les agrégats ne sont done pas également aptes à lévolution composée.
« Comment, se demande Spencer, pourrions-nous exprimer celte différence de la manière là plus générale ? Quand un agrégat est diffus Sur une large étendue ou n’est que faiblement intégré, c’est qu'il contient une grande quantité de mouvement actuel, ou potentiel, ou des deux à la fois, Quand un agrégat est complètement intégré ou dense, c’est qu'il ne contient relativement que peu de mouvement : la plus grande partie du mouvement que ses parties possédaient s'est perdue pendant que s'est opérée l'intégration qui l'a fait dense. Par suite, toutes choses égales d'ailleurs, la quantité de changement secondaire dans l'arrangement des parties d'un agrégat, qui accompagne le changement primaire opéré dans leur arrangement, sera proportionnelle à la quantité de mouvement que
l’'agrégat contient. Par suite aussi, toutes choses égales d'ailleurs, la quantité de la redistribution secondaire qui accompagne la redistribution primaire sera proportionnelle au temps durant lequel le mouvement interne est conservé ». (1)
Il n’y a rien à observer au sujet de la seconde de ces conditions. La première appelle quelques remarques.
Le mouvement actuel favorise les redistributions secondaires pour autant qu'il maintient l'indépendance des éléments ; par exemple, le mouvement thermique est nécessaire à l'existence de l’état gazeux ou liquide.
Ensuite, il est possible que le mouvement (énergie) potentiel aussi bien que le mouvement actuel soient transformables en mouvements qui constituent des redistributions secondaires. Cela n'est cependant pas toujours le cas. Ainsi l'énergie potentielle constituée par l’état liquide se transforme en chaleur dans l'acte de solidification. Or la solidification elle-même est un obstacle à l’évolution composée. Dans l'état liquide, la température, qui est du mouvement actuel, assure la possibilité de changements secondaires ; mais l'énergie potentielle dont nous venons de parler ne favorise en rien ces changements. D'autre part, indépendamment du mouvement actuel ou potentiel, l’agrégat peut présenter une indépendance des éléments qui rend possibles les redistributions secondaires. Il n’est donc pas vrai que l'aptitude à l’évolution composée est proportionnelle à la quantité de mouvement actuel ou potentiel, quoique l'existence de ce mouvement soit souvent, ou même généralement, une condition favorable à cette évolution.
Nous préférons dire que l'importance des redistributions secondaires est proportionnelle à la mobilité des éléments, en donnant à ce mot sa signification la plus générale. Et notamment, il y a lieu de distinguer une mobilité passive par rapport aux forces extérieures et une mobilité active
provenant des forces intérieures et du mouvement interne transformable que possède l’agrégat.
La correction que nous apportons ici à la conception de Spencer est corrélative à celle que nous avons faite dans la définition de la redistribution principale où nous avons remplacé « perte de mouvement » par « perte de mobilité, »
Les exemples que Spencer développe s'accordent mieux avec la formule telle que nous l'avons moditiée. On favorise le tassement de petits objets jetés pêle-mêle dans un récipient en les agitant. Les vibrations produites dans les solides au moyen de chocs répétés y favorisent les redistributions de molécules en cristaux, ou la disposition régulière qui caractérise les aimants s’il s’agit de barres de fer. Le mouvement thermique favorise en général les réarrangements intérieurs de la masse.
Dans tous ces cas, si l’augmentation de mouvément favorise les redistributions de matière, ce n’est pas que le mouvement communiqué à la masse y soit utilisé luimême. En effet, ces redistributions sont déterminées par la gravité, la magnétisme, l'attraction moléculaire, forces indépendantes du mouvement vibratoire. Mais celui-ci contribue à détacher les éléments les uns des autres, à les rendre indépendants, de manière à permettre à.ces forces d'exercer leur action ; cela revient à dire qu’il augmente la mobilité des éléments,
De même, si l’état liquide ou la suspension des solides dans un liquide favorise les redistributions secondaires, ce n’est pas parce que l’état liquide représente du mouvement potentiel (mouvement thermique qui sera mis en liberté dans l'acte de la solidification), mais bien parce que cet état consiste dans une mobilité caractéristique des molécules, ou parce que les éléments solides suspendus dans un liquide sont très mobiles les uns par rapport aux autres, Aussi l'aptitude aux mouvements intérieurs n'augmente pas chez les liquides en proportion dé la quantité de chaleur produite par la solidification (mouvement potentiel qu'ils contiennent), mais seulement avec la fluidité plus ou moins parfaite,
cé
Spencer dit: « Le mouvement moléculaire qui accompagne la mobilité qui est le RO de l’état liquide permet un réarrangement facile » (1). Mais il est évident que si le réarrangement est facilité par le mouvement moléculaire, ce n’est qu'indirectement, parce que ce mouvement rend les molécules plus indépendantes en augmentant leur distance moyenne, et, dès lors, plus mobiles. Cette mobilité dépend encore d’autres conditions que de la quantité de chaleur et n’est donc pas proportionnelle à celle-ci.
L’aptitude variable aux changements chimiques donne lieu à des observations analogues. La stabilité chimique diminue dans beaucoup de corps avec l’augmentation de tem-
pérature. Il y a dans ce cas augmentation de mouvement
vibratoire, lequel est souvent absorbé en partie par le changement chimique qu'il détermine. Nous nous représenterons convenablement les choses en considérant ce mouvement comme employé à rompre ou à aflaiblir des liens dans lesquels les atomes se trouvaient engagés, à augmenter, par conséquent, leur mobilité relative. L'instabilité des combinaisons d'éléments gazeux comparée à la stabilité des corps formés d'éléments solides est due, d’après Spencer, à ce que « l’état gazeux de la matière contient relativement plus de mouvement moléculaire, tandis que la forme solide en suppose une quantité relativement faible. » (2) Or, si cela est vrai lorsqu'on compare entre eux l’état gazeux et l'état solide d’un même corps, ce ne l’est plus lorsqu'on compare un corps gazeux avec un autre corps solide. La quantité de mouvement moléculaire que contiennent deux poids égaux de corps différents à même température est proportionnelle à leur capacité calorifique, et celle-ci n’est pas nécessairement plus élevée dans les gaz que dans les solides. D'après la loi de Dulong et Petit les gaz dont le poids atomique est élevé, par exemple le chlore (35,5), ont une
capacité caloritique supérieure à celle des métaux dont le poids atomique est faible, par exemple l'aluminium (20).
D'autre part, les particules des gaz sont. évidemment plus mobiles que celles des liquides ou des solides.
L'application, d’ailleurs, est mal choisie ; car d’un côté il s’en faut de beaucoup que les composés formés par les gaz soient toujours les moins stables. L'eau, lammoniaque, les hydracides sont des exemples du contraire. D'un autre côté, l'aptitude aux redistributions doit s'expliquer par l'état actuel des particules dans la combinaison, et non par leur situation antérieure, à létat de liberté.
Spencer mentionne encore l'instabilité des molécules complexes qui contiennent d'autant plus de mouvement qu’elles comprennent un plus grand nombre d’atomes, et l’instabilité des composés azotés qui absorbent de la chaleur, c'est à dire du mouvement, dans leur formation.
La thermochimie nous permet d'interpréter ces phénomènes d'une manière plus générale et aussi plus satisfaisante, Une réaction chimique comporte régulièrement un doublé travail, Fun positif, l’autre négatif, le premier correspondant à la constitution d’une molécule nouvelle, le second à la destruction d’une molécule préexistante. Ce double travail se traduit par un phénomène thermique qui représente leur différence : dégagement de chaleur lorsque le travail positif l'emporte sur le travail négatif, absorption de chaleur dans le cas contraire.
Dans la simple combinaison des éléments, le travail positif est proportionnel à l’aflinité qui existe entre eux, et par conséquent à la stabilité du composé. Lorsque ce travail l'emporte sur le travail négatif correspondant à la destruction des molécules des éléments, le. composé est exothermique ; il a dégagé de la chaleur dans sa formation et il représente une,situation relativement stable, Lorsque le travail négatif est plus considérable que le travail positif, le composé est endothermique ; sa formation, qui ne se réalise d'ailleurs qu'indirectement, correspond à une absorption de chaleur et le composé est instable.
L'aptitude plus ou moins grande aux réarrangements
dépend ici de la quantité de mouvement moléculaire ubsorbée ou dégagée, parce que ces phénomènes thermiques sont l'indice du degré de solidité des liens chimiques dans lesquels les particules matérielles sont engagées, c'est à dire de la mobilité chimique qu’elles conservent. Dans les combinaisons azotées ces liens sont souvent très fragiles, les redistributions d'atomes s’y produisent donc en général facilement.
Notons cependant que cette manière de concevoir les choses, empruntée à la thermochimie, ne vaut pas toujours. Les faits s’y conforment généralement, lorsqu'ils se passent à des températures assez basses, Mais certains composés exothermiques se décomposent spontanément dès la température ordinaire, par exemple PHACI qui se résout en PH et HCI. Aux températures très élevées, tous les composés exothermiques se décomposent spontanément, tandis que les composés endothermiques, qui se détruisent à des températures plus basses, y prennent naissance. La mécanique chimique moderne permet de prévoir ces résultats (4). Il est inutile d'y insister pour l’objet qui nous occupe.
On peut conclure de ce que nous venons de dire quels sont les êtres matériels qui présentent des redistributions secondaires importantes. Dans le monde inorganique, les masses liquides et gazeuses en réalisent les conditions au plus haut degré, pourvu que leur existence aît une durée appréciable ; mais d'autre part, à cause de l’extréme mobilité des molécules, les réarrangements n’y ont aucune stabilité et n'y laissent point de traces. Moins rapides dans les corps solides qui ont conservé quelque plasticité, elles y produisent des eflets durables (des changements de structure) et atteignent, par conséquent, en se superposant, une grande complexité.
Il n’est pas difficile de se convaincre que les êtres
(A4) Cf. DUHEM. Thermodynamique et Chimie. Paris 1902 p. 184. VAN Tr HorF. La chimie physique et ses applications. Trad. CoRvisy Paris 1903 p. 24.
vivants et surtout les animaux réalisent au plus haut degré les conditions des réarrangements stables et par conséquent complexes, D'une part, en eflet, la plasticité y est assurée surtout par la présence d’une grande quantité d’eau dont les tissus sont imbibés. La mobilité physique des molécules y est donc considérable. D'autre part, la mobilité chimique y est extrême. Les parties actives des êtres vivants contiennent en grand nombre des composés endothermiques à molécules très complexes, fort instables et représentant beaucoup d'énergie potentielle. Ces caractères sont surtout réalisés par les matières albuminoïdes (azotées) lesquelles se rencontrent en plus grande quantité dans le règne animal.
L'expérience confirme cette vue a priori. Les êtres vivants, surtout les animaux, sont le siège de redistributions secondaires nombreuses et rapides, se traduisant dans des changements de structure, et cela principalement dans les parties à composition chimique complexe, abondamment pourvues d’eau et pendant l’âge où ces conditions sont le mieux réalisées.
L'influence de la température que nous avons signalée à propos de la stabilité chimique y est également évidente. Les animaux ont en général une température plus élevée que les végétaux ; les animaux à sang chaud manifestent plus de vie que les animaux à sang froid, et nous voyons que le froid suspend, pour ainsi dire, l’activité vitale de beaucoup d'organismes qui restent engourdis pendant l'hiver et se réveillent au printemps. Les mêmes remarques s'appliquent aux sociétés humaines.
L'instabilité excessive des relations sociales, telle qu’elle existe dans certaines peuplades primitives, a pour conséquence que les changements qui s'y produisent n’offrent rien de permanent, tandis qu’une société qui présente déjà une certaine stabité d'organisation est un milieu propre à la genèse de véritables modifications de struture. (4) Elles pourront se produire même dans les sociétés
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(1) cf, Principes de Sociol, vol, IT p. 389 $ 454.
1 différenciation.