‹ La théorie de l'évolutionChapitre 5 sur 85 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La thèse. — Esquisse de la démonstration. — L'objet commun de la Religion et de la Science.

Il y a, d’après Spencer, certaines questions auxquelles l'esprit de l’homme ne pourra jamais donner de réponse. Tenter de le faire c’est s'engager dans des contradictions inévitables, c’est accomplir une tâche stérile. La cause première de tout ce que nous connaissons, la force universelle qui produit les phénomènes, la réalité fondamentale cachée sous ceux-ci, c’est l’Inconnaissable. Le Connaissable, ce sont les phénomènes eux-mêmes et les relations qui les unissent. Au sujet de l’Inconnaissable, Spencer professe qu'il existe et qu'il est la raison dernière de tous ce que nous apercevons ; mais qu'il nous est impossible de rien savoir au sujet de sa nature. Il n’y a donc plus rien à en dire, son existence étant une fois admise. C’est à l’établir que se bornera la première partie du traité.

La seconde partie s'’occupera des principes généraux qui gouvernent les phénomènes, puisque ceux-ci constituent à proprement parler l’objet des sciences particulières et de la philosophie.

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On conçoit que chacune de ces deux divisions est très importante, quoique pour des raisons différentes. Il est inutile d'y insister en ce qui concerne la seconde ; mais quant -à la première, sa portée considérable consiste d’abord dans les négations qu'elle contient, les limites qu’elle assigne à notre intelligence, la prétendue incapacité de celle-ci à connaître Ce que Spencer appelle l’{nconnaissable, c’est-à-dire la cause primordiale et même plus généralement la nature intime des choses. Elle résulte aussi de ce que l'existence de cet AÆnconnaissable S'y trouve affirmée comme cause première et réalité fondamentale.

On n’a pas manqué de faire observer que la théorie de Spencer est contradictoire, puisque, au sujet du prétendu Inconnaissable, nous connaissons qu'il existe et qu'il est la cause de tout ce que nous percevons. Néanmoins, si sachant que la Cause Première existe, on ne connait rien de son essence, si sachant qu'elle est, on ignore ce qu'elle est, ne mérite-t-elle pas le nom d’Inconnaissable ? Lui attribuer d’être cause de l'Univers, n’est qu’une relation qui n’aflirme rien sur sa nature.

Il reste à voir si en démolissant les doctrines qui disent quelque chose sur la nature de la Cause Première, on ne renverse pas en même temps l'aflirmation de son existence. Nous en jugerons dans la suite.

On peut done se séparer de Spencer en anse que l'esprit humain est capable d'acquérir des connaissances déterminées au sujet de la Cause Première, de démontrer qu’elle possède certains caractères et que d'autres ne peuvent pas lui être attribués; ou bien encore, en proclamant qu'en dehors du monde où nous vivons, des réalités changeantes avec lesquelles l'expérience nous met en relation, il n'existe rien, il n’y à rien à connaitre et par conséquent rien d’inconnaissable. L'école spirilualiste défend la première position, tandis que Ja seconde est occupée par le matérialisme proprement dit, Spencer doit élablir sa conception contre les uns et les autres.

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Esquissons à grands traits la première partie des Premiers principes, alin d’embrasser d’un coup d'œil l’ensemble que nous aurons ensuite à examiner en détail.

A. La Religion et la Science, étant légitimes l’une et l’autre, doivent être d'accord sur quelque proposition très abstraite. (Chapitre 1)

B. Toutes les religions, quelque contradictoires que soient leurs dogmes, s'entendent pour affirmer l'existence d’une cause surnaturelle des phénomènes. A mesure que la Religion progresse, cette cause est conçue d’une façon de plus en plus indéterminée ; aucune notion déterminée qu'on sen forme ne résiste à l’examen. (Chapitre IT)

C. La Science est amenée à rejeter les unes après les autres comme insuflisantes les causes particulières assignées aux phénomènes et à reconnaitre l'existence d'une cause primordiale dont il lui est impossible de comprendre la nature. (Chapitre I)

D. Notre intelligence peut connaître le phénomène, mais la réalité fondamentale (le noumène) que les phénomènes recouvrent lui est complètement cachée. (Chapitre IV)

E. Admettre l’Inconnaisable comme cause première et réalité fondamentale, c'est done réconcilier la Religion et la Science et adopter une position conforme à la näture de notre esprit, (Chapitre V)

Tel est, en résumé, le raisonnement que Spencer développe. Il nous faut le considérer de près pour pouvoir juger de sa solidité.

Le premier chapitre, Religion et Science, débute par cette réflexion que toute croyance fausse contient quelque part de vérité, de sorte que dans les opinions opposées qu'on forme sur un objet, il est possible de trouver un élément commun sur lequel elles s'accordent.

Spencer développe cette pensée en l’appliquant aux conceptions variées que les peuples ont eues de l'autorité de leurs

chefs, depuis ceux qui les divinisent jusqu’à ceux qui

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restreignent leur pouvoir dans des limites très étroites. Tous s'accordent pour leur reconnaître une autorité véritable.

Cette remarque est juste et importante. Une proposition peut-être fausse parce qu’elle affirme trop ou trop peu. Celui qui dit que la chimie moderne compte cinquante corps simples, se trompe ; de même celui qui pense qu'elle en compte cent, et leurs croyances sont opposées. Mais ils admettent l’un et l’autre que la chimie admet des corps simples dont le nombre n'est pas inférieur à cinquante ni supérieur à cent, et en cela ils ne se trompent pas.

D’autres fois la proposition est fausse en elle- même, mais elle contient implicitement ou elle suppose une autre proposition qui est vraie. Ainsi, il est probablement faux que le tombeau de Néron se trouve à l’endroit qui, à Rome, est désigné comme tel. Mais il est vrai qu’un empereur de ce nom a régné à Rome, ce que la croyance susdite au sujet de son tombeau suppose.

D'autres fois encore l’opinion fausse est une interprétation erronée de faits véritables. La théorie du phlogistique était fausse, mais les faits qu’elle prétendait expliqués étaient réels.

Ainsi il pourra se faire que la diversité des croyances répandues parmi les hommes sur un objet qui les intéresse tous, recouvre une affirmation unanime dans laquelle ils s'accordent et qui pourra invoquer en sa faveur le consentement universel. Pour la dégager, il faudra faire abstraction des formes particulières et opposées que l’idée fondamentale revêt chez les diflérents peuples, « observer, comme le dit Spencer, ce qui reste après l'élimination de ces éléments discordants et trouver pour ce résidu une expression abstraite qui demeure vraie dans toutes ses modifications divergentes. » (1)

Le conflit entre la Religion et la Science n'exclut donc pas la possibilité d’un accord entre elles sur quelque vérité fondamentale,

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Mais y a-til vraiment conflit entre la Science et la Religion ? Il va sans dire que ce conflit n'est pas nécessaire pour l'accord dont il s’agit. Il se peut que la Religion et la Science s'entendent sur tous les objets qui les intéressent l’une et l’autre. Il se peut aussi que s’occupant d'objets disparates, elles ne trouvent pas l’occasion de se contredire.

Spencer affirme l'existence du conflit: « De tous les antagonismes qui s'élèvent entre les hommes, le plus ancien, le plus profond, le plus grave et le plus généralement reconnu, est celui de la Religion et de la Science. Il a commencé quand la découverte des lois les plus simples des choses les plus communes imposa une limite au fétichisme universel qui avait jusque là régné sur les esprits. On le retrouve partout dans toute l'étendue dé la connaissance humaine, depuis l'interprétation des plus simples faits de la mécanique jusqu'aux phénomènes les plus compliqués de l'histoire des nations : il a ses racines dans les profondeurs des habitudes intellectuelles des différents ordres d’esprits. En outre, les idées contradictoires sur la nature et la vie que ces habitudes intellectuelles produisent séparément, influencent en bien: ou en mal les sentiments et la conduite des hommes, » (1)

Il importe de ne pas faire de l'histoire à priori. Dans le passage que nous venons de citer, « Religion » signitie, semble-t-il, l’ensemble des manifestations de l'esprit religieux existant à une époque quelconque ; « Science » désigne sans doute l’ensemble des enseignements scientifiques généralement admis par les savants au mème moment.

Que le fétichisme ait été, dans le principe, universel et qu'il ait été ensuite corrigé par la découverte des « lois les plus simples », ce sont deux affirmations fort sujettes à caution. Spencer semble avoir plus tard renoncé à la première. Car si, comme il dit l'avoir reconnu, le fétichisme n’est pas une forme primitive de

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superstition, mais une forme dérivée du culte des morts, on ne voit pas pourquoi elle se serait réalisée partout et ies faits ne le démontrent certainement pas. (1)

Une interprétation religieuse des faits matériels et des événements de l’histoire ne contredit pas nécessairement leur interprétation scientifique. La religion . vénère la Cause Première ; les sciences physiques et historiques recherchent avant tout les causes secondes. Ces deux ordres de causes ne s’exeluent pas.

Spencer semble ne pas se rendre compte de cette vérité. Pour lui, la coexistence «des deux modes d’explications des épidémies, celui qui leur assigne pour causes des conditions mauvaises et celui qui en fait les ministres de la vengeance divine » est une contradiction (2). C'en est encore une d'attribuer à la vengeance de Dieu. une mort dont les causes naturelles sont apparentes. (3) La distinction que nous venons de rappeler fait évanouir cette contradiction.

Il est vrai que la Science comprend aussi la Philosophie qui poursuit la connaissance des causes suprêmes. Dirat-on que d’une façon générale, la Philosophie et la Religion sont en lutte? Elles ont pu être en désaccord parfois. Par exemple, la religion païenne n’était pas d'accord, au temps de Platon ou mieux encore au temps de Cicéron, avec les enseignements généralement admis par les philosophes.

Plus tard, l'opposition entre la Philosophie et la Religion n’exsiste plus. La philosophie du moyen-àge fut chrétienne dans son ensemble. La situation n'est plus la même depuis deux siècles ; mais aussi, depuis lors, on chercherait en vain à préciser les enseignements généralement admis par les philosophes. Bon nombre d'entre eux reconnaissent la vérité de la Religion chrétienne ;

(1) Cf, Principes de Sociologie. Trad, Cazelles. Paris 1883, 1. 1. p, 440- A & 165,

(2) Prince. de Sociol, v. 1, p. 154 $ 52,

(3) Jbid, p.322 $ 125...

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