‹ La théorie de l'évolutionChapitre 50 sur 85 · ATEN · texte numérisé non relu

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les ont toutes pareilles. La différenciation s'accomplit chez les mammifères dont les premiers ont des dents encore fort semblables ; mais bientôt les différentes formes paraissent avec chacune sa denture caractéristique. Ils présentent en général quatre sortes de dents plus on moins distinctes : les incisives, les canines, les prémolaires et les molaires. On peut dire que la différenciation a été en progressant, quoique inégalement dans les différents groupes. Les molaires, par exemple, ont présenté des structures de plus en plus caractéristiques et compliquées ; chez certains mammifères les incisives (éléphants) ou les canines (sangliers) se sont fortement différenciées en s’allongeant en défenses ; dans d’autres on peut signaler la différenciation relativement récente de la carnassière, l’établissement d’un espace vide de dents, ete.

Le cœur nous offre également un exemple de différenciation croissante. Cavité simple chez les arthropodes, il est divisé chez les mollusques en deux compartiments, une oreillette et un ventricule, de même que chez les poissons qui sont les premiers vertébrés; chez les reptiles dont l'origine est plus récente, le cœur a trois cavités, deux oreillettes et un ventricule ; enfin chez les oiseaux et les mammifères quisontles derniers venus, on observe les quatre compartiments distincts dont chacun a sa fonction spéciale.

De même, il est facile de suivre, dans les groupes de: vertébrés qui apparaissent successivement, une complication croissante du cerveau, une différenciation done de plus en plus considérable de cet organe, le plus important de tous. Les premiers mammifères possèdent tous un cerveau lisse, sans circonvolutions, tandis que dans les formes les plus récentes les circonvolutions se multiplient. "7 Si nous portons notre attention sur des organismes entiers, nous constatons aussi en général que les types les plus récents sont plus différenciés. Les ptérydophytes primitives ont précédé les gymnospermes et celles-ci sont plus anciennes que les angiospermes : cet ordre de succession coincide avec une differenciation croissante tant de l'appareil végétatif que de l'appareil reproducteur.

Les poissons cartilagineux sont antérieurs aux poissons osseux dans lesquels le squelette est plus nettement distinct,

Il ne serait pas diflicile de multiplier ces exemples empruntés à l'observation et qui ne supposent aucune théorie particulière.

Lorsque, au lieu de considérer l’organisation partielle ou totale des individus vivants, nous envisageons l’ensemble qu'ils constituent, le problème revient à se demander « si la flore et la faune présentes sont plus hétérogènes que les faunes et les flores passées, » (1) La preuve négative, c'est-à-dire, que dans les couches les plus aneiennes on n’a pas, par exemple, rencontré de vertébrés, peut ne pas paraitre péremptoire, par ce que les restes de ces animaux ont peut-être disparu ou n’ont pas encore été découverts. Mais, évidemment, la force de cette preuve va grandissant à mesure que les observations se multiplient, Quoique nos connaissances sur la faune et la flore soient d'autant plus incomplètes qu'il s'agit d’époques plus éloignées, et que nous ne connaissions rien au sujet des formes réellement primitives, cependant on ne peut pas contester certaines conclusions générales qui impliquent. une réponse aflirmative à la question que nous venons de poser.

En effet, tandis qu'aucun embranchement et presqu’'aucune classe d'animaux ou de plantes n'ont complètement disparu, plusieurs classes au contraire et des embranchements entiers se sont ajoutés à la faune et à la flore dans le cours des siècles ; par conséquent, la diversité est allée en croissant. Il est certain que la faune cambrienne ne comprenait aucun vertébré, que la faune sillu-

rienne ne comptait aucun reptile, que l'ère secondaire à |

vu apparaître les oiseaux et les mammifères. [Ta flore carbonifère ne contenait point d’angiospermes, et comme les premiers végétaux terrestres connus appartiennent au dévonien on ne s’aventurera guère en affirmant qu'ils fai-

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saient défaut à lépoque cambrienne. Il y a donc dans l’ensemble différenciation progressive.

Ce même procès s’observe si l’on considère un groupe restreint d'animaux ou de plantes, surtout un groupe assez bien connu. Si l’on remonte, par exemple, à l’origine des mammifères, on les trouve représentés par un certain nombre de types ayant des caractères fort semblables tant au point de vue de la taille, que de la conformation des membres, de la denture, du cerveau. Pendant l'ère tertiaire, les groupes se séparent de plus en plus et se subdivisent, de telle sorte que la classe toute entière ou même certains ordres, comme celui des ruminants, se présentent aujourd’hui avec une variété de formes immense.

On observe souvent en paléontologie une spécialisation croissante, c’est à dire une adaptation de plus en plus marquée ou exclusive à un genre de vie déterminé. Ce phénomène, se réalisant simultanément dans des directions multiples, entraine nécessairement une différenciation progressive des formes qui subissent cette adaptation.

Nous sommes convaincus que la différenciation progressive est réellement une loi d'évolution des groupes organiques, comme elle l’est des organismes eux-mêmes. Mais souvent ce procès peut être plus ou moins masqué par des phénomènes concomitants. En même temps que certains groupes évoluent, d’autres disparaissent, de sorte que parfois la faune ou la flore, considérées dans leur ensemble ou dans une de leurs parties, au lieu de s'enrichir, s’'appauvrissent et qu'ainsi l'hétérogénéité diminue: au lieu de s'accroitre. Mais c'est là, comme on voit, un résultat purement apparent au point de vue qui nous occupe. Il est certain, par exemple, que la classe des reptiles possédait une plus grande variété de formes pendant l'ère secondaire qu'aujourd'hui. Mais ce résultat n'est point dû à ce que des groupes primitivement diflérents par l'organisation se soient rapprochés ou confondus, mais bien à la disparition de la plupart des ordres de cette classe, Si l'arbre en vieillissant perd ses branches

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une à une et ne conserve plus que quelques rameaux sur son tronc mutilé, cela n'empêche pas que la loi de sa croissance ne soit une ramification divergente qui tend à multiplier les branches indéfiniment.

Il peut se faire aussi qu’un type organique en s’adaptant à un genre de vie spécial, notamment au parasitisme, perde par atrophie des organes devenus inutiles et présente ainsi une diflérenciation moindre que ses ancêtres. Tels les cirripèdes, crustacés parasites, qui ont presque complètement perdu les appendices céphaliques. Ceux-ci ne sont réprésentés que par des restes de l’antennule et par de faibles rudiments de mandibules et de maxilles.

On comprend par ce qui précède que la loi d’intégration et la loi de différenciation produisent des résultats jusqu'à un certain point opposés. La première, en effet, uuifie tandis que la seconde multiplie. Cependant il n'y a pas entre elles d'opposition diamétrale.

Si l'intégration fait parfois disparaitre des différences en fusionnant des éléments distincts, elle ne produit jamais lhomogénéité des choses multiples. De même, si la différenciation divise des choses primitivement unies, e'le ne produit pas la multiplication de choses semblables. L'intégration tend à diminuer le nombre des vertèbres, mais non pas à en faire disparaître les différences ; la différen- - ciation divise le cœur en cavités multiples, mais à condition d’assigner à chacune une fonction différente et une structure appropriée. Ainsi les effets de ces deux lois se combinent sans se détruire.

Spencer signale le progrès de la diflérenciation dans la race humaine. D'abord dans les peuples civilisés par rapport au sauvages et dans l'adulte par rapport à l'enfant, la diflérence entre le volume des membres inférieurs et supérieurs et le developpement du cerveau comparé aux autres parties de la colonne vertébrale sont plus accentués. En outre, les races humaines divergent à partir de la souche dont elles sont issues.

C'est surtout pour les sociétés humaines que Spencer s'applique à mettre en évidence le procès de différencia-

tion progressive. Point de société sans chef : tel est le principe de la hiérarchie sociale qui va se compliquant. Dans la suite des temps l’autorité politique et l'autorité religieuse tendent à se séparer, en même temps que s'établit l’autorité de l'étiquette ou usages sociaux, lesquels dérivent des marques de respect réservées primitivement au chef. En même temps que le gouvernement politique, le gouvernement religieux et les usages évoluent en organisations de plus en plus complexes, la division du travail produit une diversité croissante dans la vie économique. Non seulement les individus, mais même les localités, les régions, les pays se spécialisent au point de vue de la production. * 5

Les manifestations de l'intelligence humaine présentent le même spectacle. Dans le langage ce sont les formes multiples à signification précise dérivées d’une racine commune à signification plus générale, c’est la formation des langues différentes issues d’une même souche, la multiplication des dialectes, la séparation de l'écriture d'avec la sculpture et la peinture, la diversification des écritures et des alphabets.

C'est encore la séparation progressive des arts primitivement unis: de la peinture, de la sculpture et de larchitecture, de la poésie, de la musique et de la danse ; c'est la variété et la distinction croissante des genres, la complexité grandissante des manifestations artistiques. C'est enfin la distinction réalisée entre la littérature et la science, entre la science religieuse et la science profane, la division de chacune en un grand nombre de branches qui vont se ramifiant de plus en plus. Spencer entre pour tous ces points dans beaucoup de détails, de manière à mettre la chose en pleine lumière.

L'évolution est donc à la fois un procès d'intégration et de différenciation, « un changement d'une homogénéité incohérente à une hétérogénéité cohérente » (1).

Si l’évolution composée est caractérisée par une hétérogenéité croissante, peut-on dire que tout progrès d'hétérogénéité appartient à l’évolution ? Non, répond Spencer. La dissolution, surtout dans ses débuts, est souvent marquée par un progrès dans l’hétérogénéité. La maladie qui s'attaque à certaines parties du corps, les troubles sociaux qui se traduisent en manifestations variées en sont des exemples.

Pour que la différenciation soit évolutive, il faut qu'elle soit subordonnée au procès d'intégration. À mesure que les parties se multiplient et se diversifient, il faut qu'ellesmêmes et le tout qu’elles constituent continuent à s'intégrer.

Le résultat sera une délimitation de plus en plus détinie des parties et une coordination progressive entre elles, en tant qu'elles constituent le tout. La diflérenciation sera donc caractérisée par un progrès de l'indéterminé au déterminé et de la confusion à l'ordre.

Spencer consacre un chapitre à établir inductivement cette proposition. Il insiste surtout, et à notre avis trop exclusivement, sur la distinetion de plus en plus marquée des parties et ne fait pas suffisamment ressortir le caractère cohérent et ordonné de la complication progressive qui résulte de leur différenciation.

Il est presque inutile que nous nous arrêtions à la véritication du premier point. En parcourant les différents ordres de choses que nous avons déja énumérés plusieurs fois — la formation du sytème solaire, du globe

terrestre, le développement de l'organisme individuel,

l’évolution des espèces, les transformations sociales, la formation progressive du langage, l'histoire des sciences, des industries et des arts — on se convaincra facilement que les parties qui s'y différencient tendent à se délimiter avec une netteté croissante.

Quant au progrès de coordination et de subordination des parties qui est requis pour que la différenciation soit évolutive, ce caractère sera réalisé plus où moins suivant le degré d'unité que présente l'être qui évolue. Nous en trouvons des exemples dans l'organisme vivant et dans l'organisme social.

Dans les formes inférieures de la vie, la différenciation des parties est peu considérable et leur dépendance mutuelle est faible. Aussi voyons-nous les différentes fonctions exercées presque indifféremment par toutes, de telle sorte que si on les coupe en morceaux, chaque morceau continue à vivre isolément.

Cette divisibilité des formes inférieures, qui existe à un certain degré dans tous les végétaux et que l’on observe également chez les zoophytes, est un indice d’une intégration relativement faible.

ans les organismes supérieurs au contraire, dans lesquels la différenciation des parties est très avancée, toutes les parties principales ont des relations essentielles les unes avec les autres. Chacune à sa fonction propre et toutes sont parfaitement coordonnées à la vie de l’ensemble. Aucune partie ne peut vivre isolément et lablation d’un organe important entraîne souvent à bref délai la destruction de lêtre tout entier. Ainsi la diflérenciation à progressé de manière à accroître l'unité.

Cette vérité est affirmée par Spencer dans les Principes de Biologie. « Les divisions et les subdivisions de fonetions, dit-il, devenant définies à mesure qu'elles se multiplient, ne conduisent pas à une indépendance de fonctions de plus en plus complète, comme cela arriverait s’il ne se passait rien de plus que ce que nous avons décrit » (c’est-à-dire la différenciation). « En mème temps que d'un côté elles se séparent les unes des autres, d'un autre côté elles se combinent les unes avec les autres. En mème temps qu'elles se diflérencient, elles s'intègrent aussi, » (1)

Nous nous convaincrons facilement qu'il doit en être ainsi, Dans un organisme relativement homogène, dans lequel chaque partie est capable d'accomplir les différentes fonctions nécessaires à la vie, il n'existe par à méme aucune dépendance essentielle entre les parties, de sorte que l’ensemble réalise un faible degré d'unité,

(1) Prince, de Biol, vol, 1 p. 194 $ 59.

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Mais à mesure que les parties se différencient, elles se spécialisent et vice-versa, c’est à dire que chacune s'adapte de plus en plus exclusivement à une fonction spéciale et devient par conséquent incapable d'exercer les autres. (1) Dès lors, pour que. l'organisme continue à exister, il faut que chaque organe remplisse sa fonction spéciale non seulement pour lui-même, mais également pour les autres parties. Il faut donc nécessairement que la différenciation évolutive soit accompagnée d’une intégration qui rende les differentes parties solidaires, et établisse entre elles les rapports organiques nécessaires pour l'influence qu'elles doivent exercer les unes sur les autres.

Chez les animaux inférieurs, toutes les parties exercent à la fois la fonction digestive, respiratoire, reproductrice, sensitive et motrice. Dans les mammifères au contraire, nous voyons une partie différente du corps affectée à chacune de ces fonctions. Aussi est-il indispensable pour la vie de l’animal que les poumons fournissent non seulement l'oxygène qui leur est nécessaire à eux-mêmes, mais encore celui qui est indispensable au reste de l'organisme, et qu'ils dégagent l'acide carbonique qui se forme dans le corps tout entier. Le cœur et les vaisseaux ne fournissent pas seulement à eux-mêmes les liquides nourriciers et ne charrient pas seulement leurs propres déchets, mais ils envoient leurs ramifications dans tous les organes

afin de remplir partout cette double fonction. Les organes

reproducteurs transmettent les caractères de tout l’organisme. Les nerfs qui deviennent inactifs dès que la respiration ou la circulation s'arrête pendant quelques instants, confèrent à toutes les parties par leurs fibres disséminées le pouvoir de régler leur activité d’après les impressions extérieures ou intérieures. Les muscles de la poitrine qui reçoivent l'oxygène des poumons communiquent à ceux-ci les mouvements indispensables pour leur fonctionnement.

(1) Cf. TAINE. Les origines de la France contemporaine, T. IX. pp. 173, sq.

Ces exemples suffisent pour montrer dans quelle étroite dépendance sont les différentes parties de l'organisme et quelle est l’unité admirable qui en résulte.

Nous trouvons ici un critère facile pour distinguer la différenciation évolutive de celle qui ne l’est pas. Si la différenciation des parties s'établit en l'absence des re'ations de dépendance mutuelle et de solidarité, au lieu de contribuer à l’évolution de l'être, elle prépare sa séparation en plusieurs agrégats indépendants, c’est à dire sa dissolution. Les tumeurs qui se développent dans le corps non seulement n’apportent aucun aide aux organes, mais même entravent leurs fonctions, de sorte qu’elles tendent a détruire l'unité de l'organisme. Aussi la différenciation qui résulte de l’apparition des tumeurs n’est pas évolutive. De même, si dans une société naissent des factions qui loin de se prêter un mutuel appui ne font que se combattre avec violence, s’il s’y forme des associations qui ont pour but de violer les lois ou d’entraver l'exercice du pouvoir, loin de considérer cette différenciation comme un indice de progrès, nous y verrons une menace de ruine,

Si, au contraire, la différenciation accentue la dépendance entre les parties, comme celle qui se produit dans les tissus de l’embryon, elle les unit par là même plus étroitement et produit une intégration plus parfaite, c’est à dire un progrès d'évolution.

Si les formes vivantes divergent à partir de souches communes, augmentant la variété du monde organique, nous voyons en même temps que celles qui occupent le même territoire ont entre elles des relations souvent êtroites qui sont postérieures à la différenciation et qui constituent l’unité de la Création. Darwin insiste longuement dans son Origine des espèces sur ces dépendances souvent insoupconnées parce que très indirectes qui existent entre les diflérents groupes d'animaux et de végètaux.

De même, dans les sociétés, à mesure que les différentes fonctions sont exercées par des individus différents, nous voyons aussi s'accroitre la dépendance entre les parties dé l'organisme social, tandis que dans les peuplades

distribuion du ivement.

primitives on peut impunément retrancher une partie quelconque sans que la vie sociale en soit troublée ; même les chefs sont remplacés aisément et sur l'heure dans les fonctions peu compliquées qui leur sont dévolues.

Une marche semblable s’observe dans les manifestations de l'intelligence humaine. La transformation du langage qui tend à diversitier de plus en plus les fonctions et les formes correspondantes des mots, a en même temps pour conséquence de rendre les relations entre les mots de plus en plus nombreuses et déterminées.

La division du travail qui multiplie les industries ne les rend pas indépendantes, bien au contraire ; elles sont de plus en plus solidaires, soit par les matières qu'elles emploient, soit par les forces qu'elles mettent en jeu, soit par les objets à la fabrication desquels elles concourent. Il n’est pas difficile de s'apercevoir qu'il en est de même des sciences et des arts. Une science qui progresse tend à se spécialiser en même temps qu'elle à de plus en plus besoin des lumières venues des autres branches du savoir humain.

Ce caractère qui consiste dans l’accroissement de l'ordre, quoique implicitement contenu dans la « cohésion » progressive, est assez important pour qu'il soit expressément signalé dans la définition de l’évolution. Aussi, ajoutant un mot à la formule de Spencer, nous dirons que l'évolution est une marche vers l'hétérogénéité cohérente définie et

ordonnée.

Jusqu'à présent nous n'avons considéré dans l’évolution que la redistribution de matière. Il est évident qu’elle comporte également une redistribution de mouvement. Spencer rappelle qu’il a fait consister l’évolution dans une intégration de matière avec perte de mouvement. C’est le mouvement dissipé. Il ne représente pas la totalité du mouvement de l’agrégat ; celui-ci en conserve une partie dont la redistribution appartient à l’évolution. C’est le mouvement retenu.

Nous avons deux raisons de ne pas adopter cette distinction sans réserves. D'abord nous n'avons pas admis que l'intégration soit nécessairement accompagnée de perte de mouvement. Ensuite la redistribution du mouvement dans l'être qui évolue ne s'étend pas seulement au mouvement retenu, mais aussi et souvent principalement au mouvement reçu du dehors.

C’est ainsi, comme Spencer le fait remarquer lui-même, que la plupart des changements qui s’accomplissent à la surface de la Terre ont leur cause dans le rayonnement solaire et notamment l’activité déployée par /les êtres vivants n’a guère d'autre source que celle-là.

L'on se convaine facilement que la redistribution du mouvement suit les mêmes lois que la redistribution de La matière. La première est la loi d'intégration. Tandis que la matière s'intègre, le mouvement subit une modification analogue. L'évolution du système solaire comporte la naissance de mouvements de masse remplaçant le mouvement moléculaire. Une transformation semblable s'observe dans l’évolution de la Terre, et particulièrement dans l’évolution des êtres organisés, surtout des animaux l'énergie mécanique qu'ils déploient existe auparavant sous forme invisible, Dans tous ces cas, ce sont des mouvements d'ensemble qui succèdent à des mouvements isolés des particules.

De même « dans les sociétés humaines, le progrès se fait toujours dans le sens de l'absorption des actions individuelles dans les actions des corps d'états. » (1)

Nous devons faire remarquer qu'il est indispensable dans ces transformations du mouvement de tenir compte du mouvement (énergie) potentiel et que Spencer eût fait chose opportune en le mentionnant ici expressément. Lorsque le système solaire s'est intégré grâce à la perte de mouvement moléculaire, ce n’est pas celui-ci qui s’est transformé en mouvement visible, Ge mouvement moléculaire s'est dissipé par rayonnement et le mouvement

(1) P, P, p. MO $ 140.

visible est né de l'énergie potentielle résultant des forces attractives de la matière et de la situation des molécules. Encore faut-il observer que Laplace postulait le mouvement rotatoire parce qu'il est impossible d’en expliquer l’origine au moyen de la gravitation.

Le raisonnement que fait Spencer n'est pas concluant. « Si l’évolution, dit-il, est un passage de la matière d’un état diffus à un état agrégé ; si, tandis que les unités diffuses perdent une partie du mouvement insensible qui les retenait à l’état diffus, les masses cohérentes de ces unités acquièrent des mouvements sensibles les. unes par rapport aux autres, il faut que ces mouvements sensibles aient existé précédemment sous forme de mouvement insensible dans l'unité. » (1)

Les mouvements sensibles que conçoit la nébuleuse sont en partie le résultat du mouvement de condensation. Or, la condensation est la transformation de l'énergie potentielle et suppose la dissipation de l'énergie vibratoire. Si l'énergie vibratoire de la nébuleuse ne se dissipe pas, il n’y aura pas de condensation, ni, par conséquent, de mouvement visible. C'est uniquement grâce à une dissipation d'énergie hors du système que celui-ci peut accomplir son évolution. Il importe peu que l'on considère la chaleur interne de la nébuleuse comme une situation primitive ou comme le résultat de la condensation elle-même: celle-ci ne peut se poursuivre que si la chaleur se dissipe. Nous sommes donc en présence d'un exemple d'intégration accompagnée de perte de mouvement et non pas d’une transformation du « mouvement retenu », a moins d'y comprendre, comme nous l’avons dit, l’énergie potentielle.

Le raisonnement que nous critiquons à été modifié par Spencer dans l'édition de 1900 de la manière suivante : « Si l'évolution est un passage d’un état diffus à un état agrégé, les mouvements des corps célestes doivent être causés par les mouvements conservés

(uncancelled) de leurs éléments qui étaient auparavant épars. En même temps que les mouvements moléculaires existant partout, il y avait des mouvements en masse de ces vastes courants de matière nébuleuse qui furent engendrés pendant le procès de condensation — mouvements en masse dont de grandes parties se: dissipèrent graduellement sous forme de chaleur en laissant d’autres parties non dissipées. Les mouvements en masse de ces courants nébuleux étaient constitués par les mouvements isolés d'innombrables parties gazeuses incohérentes, se mouvant plus ou moins indépendamment ; dès lors, lorsque la condensation en une masse céleste liquide puis solide fut réalisée, les mouvements partiellement indépendants de parties incohérentes furent absorbés par le mouvement de l’ensemble, ou en d’autres termes, des mouvements non intégrés devinrent un mouvement intégré. » (1)

L'erreur qui faisait dériver les mouvements visibles des mouvements invisibles a disparu dans la nouvelle rédaction, mais la transformation de l'énergie potentielle en mouvement actuel n’est pas signalée plus qu'auparavant et c’est une lacune évidente.

Lorsque la mobilité relative des éléments dun être matériel . diminue, les mouvements que ces éléments eflectuent sont nécessairement de plus en plus des mouvements d'ensemble. La perte de mouvement relatif, au contraire, n’entraine pas nécessairement cette conséquence. C'est encore une raison admettre la modification que nous avons apportée à la formule de l'intégration.

L'évolution composée qui a produit une différenciation croissante des parties, déterminera de même une différenciation croissante de leurs mouvements. Que le mouvement soit communiqué du dehors ou qu'il ait son origine dans l'être lui-même, il revêtira une forme difiérente suivant la nature des parties auxquelles il est transmis. De même que les pendules de différentes longueurs oscillent différemment sous l’action de la gravité, ainsi,

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