‹ La théorie de l'évolutionChapitre 56 sur 85 · ER · texte numérisé non relu

ER

justifier ici cette manière d'envisager les choses ; nous constatons seulement que, si lon excepte quelques philosophes, elle est universelle. Il suit de là que Spencer emploie tous les mots qui ont rapport à la moralité, bien, mal, devoir, droit, etc. dans un sens qui est, au fond, tout à fait différent de la signification qu'on y attache d'ordinaire. Celle-ci à pour base la liberté, tandis que pour Spencer

la liberté n'existe’ pas.

Spencer étudie en détail l’évolution de ce qu’il appelle la conduite dans la première partie des Principes de Morale qui à paru d’abord sous le titre de The data of ethics.

La loi d'évolution ne se manifeste pas seulement dans la Structure et dans les fonctions qui lui sont corrélatives, mais encore dans la manière dont l'être exerce ses fonctions et se sert de ses organes. Chez les animaux inférieurs la plupart des mouvements sont exécutés comme au hasard, tantôt utiles, tantôt indifférents, tantôt nuisibles : les déplacements d’un infusoire ou d’une ascidie les amènent indifféremment en contact avec une substance qui les nourrit ou avec un animal qui les dévore. A mesure qu'on monte dans l'échelle animale, les actions qui ont un but déterminé se multiplient et se précisent : elles tendent au bien de l'individu, ou de l’espèce, ou encore de la communauté à laquelle l'individu appartient. Chez les êtres supérieurs on voit de plus en plus un grand nombre d’actes coordonnés en vue de la réalisation d’une fin précise et

atteignant cette fin d’une façon sûre. La conduite devient

plus cohérente en même temps que plus hétérogène et et plus définie.

A cet égard, la conduite de l’homme s'élève infiniment au-dessus de celle des animaux, parce qu’elle est dirigée non seulement par les impressions, la mémoire sentive et l'instinct, mais encore par l'intelligence, qui, grâce au raisonnement, permet de poursuivre des fins éloignées au moyen d'actions très nombreuses et parfaitement coordonnées. (1)

(1) cf. Les bases de la morale évolutionniste (Traduction française de The daia of Ethics) Paris 1880 pp. à sq.$3 et pp. 54 sq. $ 24

La conduite morale de l’homme est caractérisée encore, nous lavons dit, par la liberté.

On comprend que la liberté est dans la conduite une condition qui favorise la différenciation, soit qu’on compare les individus entre eux, soit qu’on considère le même individu aux différents moments de son existence.

Lorsqu'on constate que Spencer approuve le titre de Morale évolutionniste pour la Première Partie de ses Principes de Morale (1) et déclare : « Cette dernière partie de la tâche (Les Principes de Morale) est celle pour laquelle toutes les parties précédentes ne sont, à mon avis, qu'une préparation. » (2) — on est fort surpris de voir le peu de place que la théorie de l’évolution tient dans la dernière partie de la Philosophie Synthétique.

Spencer s'applique d’abord à établir lessence de la moralité. Elle consiste d’après lui dans l’inflence favorable qu'ont les actes sur la vie individuelle, sur celle de Ja progéniture ou sur la société. Une telle conception, quelle que soit sa valeur, (3) est complètement indépendante de la loi d'évolution. Il sera possible de montrer l’application de cette loi dans la conduite, en tant que celle-ci réalise plus ou moins parfaitement le but que la Morale lui assigne. Mais les principes de l’évolution ne donnent aucune lumière pour découvrir les règles de conduite qui résultent de cette conception de la Morale, pas plus qu'ils ne peuvent conduire à la découverte des lois de la Physique, de la Chimie ou de l’hérédité. Il est impossible d'en déduire quelles sont les actions favorables ou défavorables à l'individu, à la famille ou à la société.

La loi d'évolution indique, il est vrai, les conditions générales que doivent réaliser les transformations pour être progressives, C’est ainsi que Spencer justitie le

(A) Préface de la 4° Partie : Justice. Trad. CGASTELOT, Paris 1898, (2) Préface de la {e Partie : Les Bases de la Morale Evolutionniste. (3) On trouvera la critique de cette définition de la moralité dans HALLEUX op. cit. p. 157 sq. — cf, BEAUSSIRE. La morale évolutionniste de M, Herbert Spencer. Revue des Deux mondes. 15 Juillet 1884,

le principe d’après lequel: l'Etat doit être décentralisateur en faisant observer que « le progrès d'un état inférieur vers un état supérieur se caractérise par l’hétérogénéité croissante des structures et la subdivision croissante des fonctions. » (1) Telle encore la remarque que la substitution des gratifications arbitaires (pourboires) aux récompenses fixées par contrat constitue une « moditication rétrograde » parce que « l'effet de l’évolution est d’imprimer aux choses un caractère, plus défini. » (2) Mais de telles conclusions sont nécessairement peu nombreuses à cause de la grande généralité de la loi, de la variabilité et de la complexité des circonstances qui accompagnent son application. Spencer s’en est rendu compte lui-même, Voiei comment il s'exprime dans la Préface de l’ouvrage que nous venons de citer : « La doctrine de l’évolution n’a pas été pour moi un guide aussi sûr que je le pensais, et la plupart de mes conclusions, obtenues par voie empirique, sont de celles qu’auraient pu élaborer des hommes doués de sentiments droits et d’une intelligence cultivée. En dehors de quelques sanctions générales auxquelles je me réfère indirectement, le lecteur rencontrera tout au plus quelques conclusions d’origine évolutionnaire éparses et particulièrement rassemblées dans les derniers chapitres ; elles viennent s'ajouter aux conclusions ordinaires, mais elles en diffèrent parfois. J'aurais dû prévoir ce résultat... » Cette remarque s'applique à la morale spencérienne tout entière. En réalité l'utilité de la théorie de l’évolution pour l'étude de la Morale dans son ensemble est très restreinte. C'est la conclusion qui ressort de la lecture des volumes que Spencer y consacre.

A proprement parler, il n'y à pas de morale évolutionniste. Il peut se faire que la doctrine générale de l’évolution ou certaines doctrines particulières, comme celle de

(1) Justice. p. 269 $ 124.

(2) d* Partie : Le rôle moral de la bienfaisance. Trad. CASTELOT et MARTIN S. LION Paris 1895 p. 65 $ 410.

la sélection naturelle ou de la transmission hériditaire des caractères acquis, fournissent des conclusions se rapportant à la conduite. Mais la doctrine de l’évolution ne peut pas servir de base à la science morale. Celle-ci comprend essentiellement et avant tout une conception de la moralité. Nous venons de remarquer que la conception spencérienne est indépendante de toute doctrine évolutionniste. Nous ne pensons pas qu’on puisse démontrer, Comme Spencer le prétend, que laction plus favorable à l'individu et à lespèce finira par apporter la plus grande quantité de jouissance, grâce à l’évolution. Mais quand cela serait, la question de l'essence de la moralité ne serait pas pour cela résolue.

La science morale comporte ensuite l'application du concept de moralité aux différentes manières d'agir. Quelles sont les actions qui favorisent la vie de l'individu et du groupe ? La doctrine de l’évolution pourra dans certains cas donner des lumières pour résoudre cette question, mais la plupart du temps la solution en sera indépendante. Il suflit de lire les volumes que Spencer consacre à établir les règles de conduite pour s'en convaincre.

On à dit que la loi morale, telle que Spencer la formule, n’est que la loi d'adaptation transportée sur le terrain social. (1) Ce rapprochement de la morale spencérienne avec la théorie de lévolution ne nous paraît pas heureux. On ne peut pas confondre une loi biologique qui énonce ce qui est, avec une loi morale qui énonce ce qui doit ou devrait être et qui souvent n'est pas. Ensuite, agir en vue du bien de la société n’est pas la même chose que s'adapter à la vie sociale dans le sens que le mot adaptation a en biologie. Un être vivant s'adapte au milieu par le fait que lui-même y prospère, qu'il parvient à y déployer son activité de manière à favoriser son propre bien-être. Or, il est possible à un homme de vivre dans la société d'une manière qui lui soit très utile à lui-mème et qui soit cependant profondément immorale.

(1) SALVADOR, Rivista italiana di Sociologia Janv-Févr, 1904 p, 67

PTT FU.

Page 1