S I. LES CAUSES GÉNÉRALES
Le point de départ. — L'instabilité de l’homogène. — Forces qui différencient l'homogène. -- L'instabilité de l'homogène et la persistance de la force. — La multiplication des effets. — Confirmation inductive et justification a priori de ce principe. — Convergence. — La ségrégation. — Récapitulation.
Les éléments primitifs et essentiels de l'évolution sont la matière et la force. En outre, l’évolution suppose la matière et la force en certaine quantité et dans une certaine situation déterminées.
Que, du moins dans l'Univers à nous connu, la matière et la force se trouvent en quantité limitée, cela est évident, non seulement en ce sens que notre investigation est nécessairement limitée dans l’espace, mais encore parce que, dans ces limites mêmes, la masse de la matière et l'intensité de la force pourraient être plus grandes qu'elles ne le sont en réalité.
Lorsque nous avons esquissé l’évolution du système solaire, nous sommes partis d’une situation où la matière des planètes et du soleil se trouvait tout entière à l’état de nébuleuse, et nous avons admis implicitement que la formation des autres systèmes stellaires a été analogue,
Fin —
Mais rien ne nous dit que cet état nébuleux est primitif. Spencer hasarde plus loin quelques considérations destinées à nous faire concevoir quelle pourrait avoir été son origine. Nous les examinerons à leur place. Mais il semble qu’en faisant l’interprétation de l’évolution, il fallût rechercher tout d’abord: la raison d’être de la situation qu’on prend comme point de départ et des éléments essen- tiels qui y interviennent.
Il ne serait pas légitime de se retrancher derrière la théorie de l’Inconnaissable pour échapper à cette obligation. Il s’agit ici de phénomènes qui ont leur raison d'être comme tous les phénomènes naturels. Connaissant la structure de notre globe, nous en rendons compte au moyen d’une situation antérieure dans laquelle il aurait été complètement fluide et nous remontons à une autre situation où sa substance était confondue dans la nébuleuse primitive. Nous considérons comme indubitable que la masse et la situation des astres de notre système sont la conséquence rigoureuse de la masse, de la forme et des forces de cette nébuleuse. Il n’y a aucune raison de ne pas poursuivre cette recherche des causes ; ou, si l’on croit avoir des raisons de s'arrêter, il faut les dire. Spencer ne fait ni l’un ni l’autre et c’est une lacune de sa métaphysique.
L'étude de l’évolution que nous poursuivons ici n’est qu’une partie de la philosophie réelle. La matière et la force en certaine quantité et dans une situation déterminée ne peuvent exister que par le fait d’une Cause Première, nécessaire dans son existence et libre dans son activité extérieure, I appartient à la métaphysique d'établir cette vérité et de rechercher les caractères qu'il faut attribuer à la Cause Première. Dans la première partie de ce travail nous avons répondu aux objections que Spencer soulève contre celte conception. Nous ne nous proposons pas de la démontrer positivement pas plus que les autres thèses de la philosophie spiritualiste.
Supposant donc les éléments de l'évolution et son point de départ, Spencer recherche la raison de la loi
d'évolution à laquelle a abouti l'étude des phénomènes matériels. Dans le but de réaliser à la lettre le but de la philosophie qui est de réduire à l'unité les connaissances acquises, il prétend faire sortir la loi d'évolution du principe unique de persistance de la force.
Si nous avons eu raison en contestant que les lois les plus générales qui régissent les phénomènes matériels puissent être ramenées à cet unique principe, la tentative de Spencer est, par là même, condamnée à l'insuccès. Il est néanmoins nécessaire de l'examiner en détail, d’abord pour avoir une connaissance complète de sa synthèse, ensuite et surtout, parce que nous avons ainsi l'occasion d'examiner jusqu'à quel point il nous est possible de fournir l'explication de l’évolution, après en
avoir constaté l'existence.
Par manière de prénotion, Spencer distingue différentes parties que lon peut considérer dans une force : une partie effective ; c'est celle qui actuellement produit un effet ; celle qui n’y contribue pas s'appelle non effective. Suivant que l’eflet est une modification permanente de structure ou un simple ébranlement rythmique, la force est dite effective d'une façon permanente ou effective temporairement. Enfin la modification de structure qui ne comporte qu’un réarrangement chimique des atomes est dite insensible, tandis qu'on appellera sensible celle qui entraine un déplacement relatif appréciable comme tel des parties matérielles.
Un chapitre est ensuite consacré par Spencer à établir ce qu'il nomme l'instabilité de l'homogène.
On rend raison de l’évolution en affirmant d’abord que l’évolution est inévitable et on précise en disant qu’elle entraine nécessairement une augmentation d’'hétérogénéité.
Telle est la portée de ce principe, ou du moins, c’est ce que tendent à prouver les considérations qui l’appuient.
L'énoncé de Spencer: « L’homogénéité est une condition d'équilibre instable » ne nous paraît pas très heureusement choisi.
Quoiqu’un tout plus ou moins homogène soit destiné à perdre son homogénéité sous l'influence des forces qui agissent difléremment sur ses différentes parties, l’homogénéité n’est cependant ni la cause, ni la condition des modications qu’il subit. Car s’il était hétérogène, il serait aussi bien atteint par ces actions modificatrices et son équilibre n’én$erait done pas plus stable.
Ce qui est vrai, c’est que tout changement d’un agrégat n’accentue pas nécessairement son hétérogénéité, et qu'il y a d'autant plus de chances qu'un changement produise cet effet que l'homogénéité y existe à un plus haut degré. De sorte que plus un agrégat est homogène, plus il est exposé à perdre son homogénéité. k
Si c'est cela que Spencer à voulu dire, il leût exprimé plus clairement et plus exactement en disant, non pas que l’homogénéité rend l’équilibre instable, ce qui est faux, mais que l’homogénéité est d'autant plus instable qu’elle est plus grande.
Dans l’appendice A qui figure à la fin de l’édition de 1900, Spencer déclare que son principe signifie seulement la tendance qu'ont tous les agrégats à devenir moins homogènes. C’est en effet ce que signifie à première vue : instabilité de l'homogène. Nous croyons ne pas nous écarter de l’idée de Spencer en ajoutant, comme nous venons de le faire, que plus l’agrégat est homogène plus il y a de chances que cette homogénéité diminue.
Dans la nature telle qu’elle est constituée, l'homogénéité parfaite n’est pas possible pour un agrégat limité — le seul dont nous admettions la possibilité. Une sphère parfaite de matière chimiquement homogène présenterait nécessairement, de la surface au centre, un accroissement de densité dû à l'attraction,
Si l'homogénéité parfaite était possible, toute modification
fi der
qui ne s’étendait pas de la même manière à toute la masse détruirait cette homogénéité, tandis qu'un agrégat très hétérogène peut subir des changements, sans que son hétérogénéité s’en trouve augmentée. De sorte qu'un ensemble sera d'autant plus exposé à perdre son homogénéité que celle-ci se rapproche davantage de l’homogénéité parfaite.
En outre, dans tout agrégat hétérogène, il y a une tendance à ce que l’hétérogénéité s’accentue, en ce sens que les parties considérées isolément étant relativement homogènes, elles tendent à perdre leur homogénéité. Elles y sont cependant d'autant moins exposées qu'elles
sont plus petites, parce qu’elles offrent ainsi moins de
différences de situation par rapport aux forces qui agissent sur elles.
Enfin, en l’absence d’homogénéité parfaite, il y a toujours une certaine différence dans l’action que chaque partie subit de la part des autres, de sorte que ce ne sont pas seulement les forces extérieures qui contribuent à produire l’hétérogénéité, mais aussi les forces intérieures de l’agrégat.
Le principe de l'instabilité de l’homogène, interprété comme nous venons de le faire, ne soulève pas d’objections notables et le lecteur a compris, sans aucun dout>, comment il contribue à l'interprétation de la loi d’évolution.
Il y a cependant encore une remarque à faire. On peut imaginer facilement qu'un agrégat matériel soit soustrait à l’action de toute force extérieure, soit que ces forces n'existent pas, soit qu’elles se fassent équilibre ; et en outre que toutes les forces intérieures se neutralisent. Dans cette situation qui est compatible avec un haut degré d’homogénéité, aucune modification ni par conséquent aucune évolution ne se produira.
Il peut aussi se faire qu’un agrégat se trouve à un tel degré d'intégration que les forces intérieures et extérieures n’exercent sur lui aucune influence appréciable. Telle est probablement la situation actuelle de la Lune.
Forces qui différencient l'homogéne.
Il faut conclure de là qu’un état dela matière qui soit favorable à une évolution longue et complexe, tel que eelui de la nébuleuse primitive, est contingent et que l’explication de l'Univers ne sera jamais achevée, tant qu'il n'en sera pas rendu compte.
Le point de départ logique de l’évolution de l'Univers dans la théorie’ mécaniste ne peut être qu’un état d’homogénéité absolue. Cet état est aussi bien contingent qu’un autre quelconque. Mais en outre, comme le dit avec raison J. Ward, «une telle homogénéité est essentiellement stable; ainsi le premier pas dans le schema d’évélution (de l'Univers) conçu par Spencer devient impossible parce que dans son zèle pour être radical, l’auteur a éliminé toute source de différence. Ou s'il ne l’a point fait, il n’a pas réalisé son entreprise ; il ne commence pas au commencement, mais bien avec des atomes possédant d’une façon indétinie un grand nombre de potentialités et distribués suivant une configuration spécifique... De fait Spencer commence avec l'hypothèse nébulaire, tout ce qui précède cette situation étant couvert adroitement par la formule qui n’a rien de scientifique ni de philosophique : homogénéité indéfinie, incohérente. » (1)
Quoi qu'il en soit de cette dernière appréciation, la remarque est juste et les réflexions que nous venons de faire comfirment et complètent celles que nous avons exprimées au début de ce chapitre. L’homogène, ainsi que le fait ressortir Renouvier, est, dans le système de Spencer, un point de départ arbitraire et imprécis et qui s'accorde mal avec ses conceptions mécaniques et avec sa croyance à l'éternité de l'Univers. (2).
Suivant son habitude, Spencer montre l'application de la loi qu'il vient d’énoncer, dans les difiérents ordres de choses.
(1) Naturalism and Agnosticisin. vol. 1 p. 225. (2) Examen des Premiers Principes de H. Spencer. La Critique Philosophique 1886 1, 11 pp. 321 sq.
Eu 2 >
Il n’y a cette fois pas beaucoup d'utilité ni d'intérêt à le suivre dans ses développements. Le progrès de l’homogène vers l’hétérogène a déjà été étudié inductivement à propos de l’évolution composée qui consiste, comme on le sait, dans une différenciation progressive. Or, Spencer ne confirme pas ici sa loi autrement qu’en montrant une homogénéité relative faisant place à une hétérogénéité relative. C’est donc, au fond, le développement de la même pensée, sauf qu'il insiste davantage sur les forces extérieures ou intérieures sous l’action desquelles l’homogénéité disparait. Cela nous donne l’occasion de faire observer que le rôle des unes et des autres n’est pas toujours facile à délimiter.
. De ce que certaines circonstances extérieures provoquent dans un agrégat des modifications corrélatives, il ne faut pas conclure d'emblée que ces modifications sont exclusivement ou même principalement le résultat des forces extérieures. Les différences de température des différentes régions de la Terre sont presque exclusivement imputables à l'action qu’exerce sur elles le Soleil, d’après leur exposition au rayonnement de cet astre; mais il n’en est plus de même des différences qu'on observe dans la faune ou la flore des régions chaudes, froides ou tempérées.
Cette remarque s'applique même aux différences des tissus qui correspondent manifestement, dans l'être vivant, à des différences de situation. La modification, par exemple, de la couche extérieure de cellules qui s'observe dès les premiers. stades du développemeut d’un embryon et qui dépend done certainement de l’action des forces ambiantes, ne doit pas pour cela être considérée comme leur effet exclusif.
Dans bien des circonstances, les forces auxquelles, à première vue, on est tenté d'attribuer un eftet, ne servent en réalité qu’à mettre en mouvement d’autres forces auxquelles le résultat doit être principalement attribué. Nous avons déjà attiré l’attention sur ce point quand, distinguant différentes catégories d'évolutions d'après les forces qui les déterminent, nous signalions les cas où les forces intérieures et extérieures interviennent simultanément.
On peut exprimer la même chose en disant que la différence
mecdeutes wud/eout A2 des forces OR Pactendde Goobte: de l'existence d’une
différence entre les tissus, mais n’explique souvent que dans une faible mesure la nature de cette différence.
En outre, une différence entre les parties du corps sur lesquelles agissent des forces différentes ne peut pas toujours . être considérée comme due à l’action de ces forces. Pour que cette interprétation soit acceptable, il faut qu’on puisse, d’après les connaissances que nous avons, considérer les caractères dans lesquels la différence se manifeste comme l'effet des forces où l’on constate une variation. Ainsiil semble raisonnable d'attribuer à l’action plus intense dé la lumière les couleurs plus vives qui distinguent les parties supérieures du corps des animaux, comparées aux parties inférieures. Nous savons, en effet, que l’éclairement favorise la coloration des organismes. Gette explication est donc plausible quoiqu'elle ne s'impose pas.
Mais il serait absurde d'attribuer à la même cause, ou en général à des influences différentes du milieu,d’autres différences entre la face inférieure et supérieure du corps, comme, par exemple, chez les mammifères, la présence des mammelles.
Surtout, il estillégitime d'attribuer à une différence de forces une différenciation de l'organisme, quand celle-ci est une condition préalable de celle-là. Spencer dit dans les Principes de Biologie : « Tant que la surface entière d’une plante demeure dans lesmêmes rapportsavec le milieu,comme dans un protococeus où un volvox, elle demeure uniforme ; mais quand il y a une surface fixe et une surface libre, ces surfaces étant soumises à des actions dissemblables, deviennent dissemblables. Ce résultat est visible même dans unealgue cellulaire,dès qu'elle se fixe; on le voit dans la distinction des deux surfaces inférieure et supérieure des champignons ordinaires ; et nous le retrouvons dans la différence qui distingue partout chez les plantes les extrémités plongées dans le sol et les extrémités exposées à l'air... Chez un ver de terre qui creuse son chemin dans le sol humide, où il rencontre de tous côtés les mêmes conditions, où chez un ténia baigné également partout par les liquides de l'intestin, son habitat, les téguments ne
diffèrent pas les uns des autres d’une façon appréciable; mais chez les animaux qui n’ont pas autour d'eux les mêmes influences, par exemple ceux. qui rampent et ceux dont le corps est en partie enfermé, on trouve des dissemblances de téguments qui correspondent à des dissemblances de conditions. Le disque du limaçon à une surface inférieure qui n’est pas uniforme avec la surface de son corps tournée en haut,et celleci n’est pas non plus uniforme partout dans sa partie découverte et dans celle qui est protégée par la coquille. Chez les animaux articulés, 1l y à ordinairement une distinction entre les faces ventrale et dorsale ;.... » (1)
La différence des actions qui s’excercent sur la face ventrale et dorsale d’un animal supposent que ces faces soient déterminées et qu’il se soit fait déjà auparavant dans le corps une différenciation qui fixe le dessus et le dessous. On peut concevoir que cette différenciation étant réalisée dans ce qu’elle a d’essentiel, d’autres dissemblances secondaires résultent de l'exposition inégale des parties aux forces extérieures, mais il est impossible de trouver dans cette exposition inégale la raison d’être de la différenciation première. Un volvox ou une algue monocellulaire, ne peuvent se fixer par une partie déterminée du corps que s’il existe déjà une
différenciation superficielle; car s’il n’en existe aucune,ces or-
ganismes se trouvant en contact avec des surfaces solides tantôt par un côté tantôt par un autre, il ne s'y produira aucune différence de parties.
Pour que la reptation rende compte d’une différence tégumentaire, il faut que la face sur laquelle elle se fait soit préalablement déterminée, sinon l'animal rampant indifféremment sur toutes ses faces, rien ne détrujra l’homogénéité
des téguments.
On pourrait dire que la situation du corps par rapport au milieu est déterminée par l’organisation intérieure en l’absence de diflérenciation externe, et que celle-ci peut donc s'expliquer par la différenee des actions que l'organisme subit
sur ses différentes faces. Mais outre que bien des organi-
(1) Princ. de Biologie. vol II p. 447 - H8 $ 811.
‘'instabilité
el'homogène
t la persistance
de la force.
A multiplication des effets.
sations sont indiflérentes à la situation du corps, il y aurait encore lieu d'examiner jusqu'à quel point l’organisation interne ne suppose pas elle-même que la situation normale du corps par rapport au milieu est déjà déterminée, ce qui ne pourrait être, dans ce cas, que par la différenciation des téguments.
Le principe de l'instabilité de lhomogène étant établi, Spencer le rattache au principe de la persistance de la force, en faisant remarquer encore une fois que cette instabilité est due à l’action des forces tant intérieures qu’extérieures.
Celles-ci, en effet, auront en général une action résultante différente pour les différentes parties de homogène. En conséquence, l’action de ces forces tendra à transformer diversement les parties, puis les subdivisions des parties transformées, et produira ainsi une hétérogénéité plus ou moins grande dans l’agrégat.
Ce raisonnement ne contient aucune idée nouvelle, et s'il paraît en lui même concluant, on ne voit pas d'autre part en quoi la persistance de la force est nécessaire pour obtenir le résultat signalé. Evidemment, aucune modification ne serait obtenue si la force se trouvait annullée, mais les variations qu’elle subirait et qui seraient contraires au principe de la persistance, n’empêcheraient pas que son action ne fût destructive de l’homogénéité. Si donc l'instabilité de l’homogène est une conséquence de la persistance de la force, elle n’a cependant pas avec ce principe une connexion très étroite.
Dans ce qui précède, nous avons considéré une première cause générale de différenciation des parties auparavant semblables d'un agrégat : c’est celle qui consiste dans la situation différente de ces parties par rapport à une force incomplexe et dans l’action différente qu'elles subissent
SU
conséquemment. Il y a une autre cause dont l’eflicacité est même plus considérable : c’est la multiformité qu'acquiert la force elle-même dans les phénomènes qu’elle détermine. Cette multiformité résulte de la différence des milieux dans lesquels la force produit ses effets, — en prenant cette formule dans son sens le plus général.
Un rayon de lumière tombant sur une surface métallique polie est réfléchi en partie et en partie absorbé sous forme de chaleur ; la partie réfléchie passant au travers d'un prisme en verre est déviée et décomposée en rayons
- de lumière colorée ; ceux-ci, reçus sur une plaque photo-
graphique, décomposent plus ou moins les sels d'argent. Cet exemple suffit pour l'intelligence du principe que Spencer appelle la multiplication des effets.
Il décèle évidemment une cause d'évolution divergente. Un agrégat composé de milieux différents étant exposé à l'action d’une force, subira des modifications diverses dans ses différentes parties. Spencer fait remarquer que cette différenciation augmente, de sa nature, suivant une progression géométrique. La force qui a été transmise sous des formes différentes aux parties de l’agrégat, constitue sous chacune de ces formes une nouvelle source d'activité, et par conséquent de différenciation analogue.
On développe inductivement cette théorie en montrant que dans l’évolution de la nébuleuse la gravilation modifie le mouvement rotatoire, puis détermine, grâce à la condensation de la matière, la chaleur, la lumiere, des mouvements de convection, des phénoménes chimiques, et cela à différents degrés et sous différentes formes dans les diverses parties du système.
Ainsi encore, le refroidissement du globe produit des effets variés et une structure de plus en plus complexe.
Dans les organismes, nous voyons une impression, surtout
» le est forte, affecter simultanément et différemmen
les différents organes : les nerfs, les muscles, la circulation, les fonctions sensitives. ;
Une modification géographique importante modifiera l'allure des phénomènes météorologiques et aura sur la faune et la flore des effets divers, non seulement d’après les espèces, mais encore suivant l'endroit qu'elles habitent et la perturbation plus ou moins considérable qu'ont subie les conditions de leur existence. Le résultat sera non seulement une modification,mais encore une différenciation des espèces préexistentes.
Il est manifeste que les évènements exercent une action très différente sur l'âme des individus suivant leur degré d'intelligence, les connaissances qu'ils possèdent et les autres conditions subjectives qui les caractérisent.
Les réactions infiniment multiples qui se produisent dans la société, à la suite, par exemple, d’une mesure légitative ou d’un changement politique, sont une démonstration de l'influence complexe produite sur l’évolution ‘sociale par une cause simple.
Le principe que nous exposons est susceptible dune justification a priori. Lorsqu'une force agit sur des milieux différents, l'effet qu'elle y détermine — et qui n’est autre qu'une forme quelconque d'énergie — s’y combine nécessairement avec les forces préexistantes et caractéristiques : d’où les résultats différents. Cette conclusion est déduite, non pas précisément de la persistance de la force, mais plutôt de l'existence de forces caractéristiques des milieux.Gen’estque grâce à ces forces, comme lobserve avec raison Spencer, que les différences des milieux affectent notre conscience et peuvent nous être connues.
Il n'est pas, ce nous semble, inutile de distinguer ici deux manières dont peut se produire la multiplication des ellets,.
’arfois elle sera simplement une transformation équivalente de l'énergie, Nous savons qu’une forme d'énergie peut se transformer en une autre forme quelconque. Dispersée dans des milieux différents, elle y revêtira différentes formes.
Mais une force peut encore produire des effets variés en
ergence.
mettant en liberté de l'énergie potentielle, ou plus généralement, en excitant l’activité d’autres forces.
Tant que la températnre reste basse, le contenu d’un œuf de poule ne se distingue guère de celui d'un œuf de canard ou d’un autre oiseau quelconque. Mais dès qu'on les soumet à la température d’incubation, les forces latentes dans le germe entrent en jeu et produisent les oiseaux différents que nous connaissons.
Il va sans dire que si dans le premier cas les eflets multiformes peuvent être attribués sans restriction à leur cause déterminante, puisqu'ils n’en sont qu'une transformation équivalente, il n’en est plus de même dans le second.
Les deux principes très simples que nous venons de faire connaître, si l’on réfléchit à la multiplicité des forces dont les eflets se superposent et se combinent, font prévoir une énorme variété d'effets. On conçoit dès lors l'extrême complexité de l’évolution dans tous les ordres
.de choses et comment, en particulier, la faune et la
flore en sont arrivées à présenter une variété de formes qui déconcerte l'intelligence.
Il est cependant inévitable qu’il se produise parfois des phénomènes de convergenee, c’est-à-dire des modifications reproduisant plus ou moins une situation précédente, ou encore, des procès d'évolution indépendants amenant des résultats analogues.
Dans les phénomènes physiques la chose est évidente : les formes d’énergie sont en nombre restreint, de sorte qu’elles se reproduisent mutuellement. Les naturalistes signalent également l’infléchissement de certaines formes vers le type ancestral par une similitude d'adaptation : tels les mammifères marins qui se rapprochent des poissons par la forme de leur corps, par leurs membres et leur queue transformée en nageoires ; ou bien encore des séries de formes plus ou moins parrallèles, comme celles
des chevaux de l'Ancien et du Nouveau Monde.
grégation
Cette restriction à la loi de différenciation est explicitement admise par Spencer dans sa réponse à T. E. Cliffe Leslie. « Si, dit-il, pour des organismes d’ailleurs différents se produisent des conditions semblables auxquelles certains de leurs organes se trouvent soumis, ces parties auront une tendance à la similitude. » (1) Il en donne plusieurs exemples. Ainsi dans l’embranchement des mollusques nous voyons un développement du système nerveux qui aboutit chez les grands céphalopodes à une organisation comportant de grands centres nerveux, analogue à celle qu’on rencontre chez les vertébrés. L'évolution parallèle du système vasculaire chez les mollusques et chez les articulés aboutit de part et d’autre à la constitution d’un organe central de propulsion. La configuration semblable des yeux chez les mollusques supérieurs et chez les vertébrés est encore le résultat d’un phénomène de convergence.
Ces phénomènes ne contredisent pas en réalité la loi de différenciation : ce ne sont pas des cas d'homogénéité qui persistent ou d’hétérogénéité qui tendent à disparaître ; ce sont des coïncidences ou mieux des parallélismes plus ou moins parfaits dans des procès d'évolution d'ailleurs indépendants.
Lorsqu'une force agit sur un agrégat elle modifie d’une façon plus ou moins analogue les parties de même nature et produit en général des effets différents sur les parties de nature différente. En particulier, lorsqu'il s’agit d’une force qui produit du mouvement visible, celui-ci sera communiqué sous différentes formes à différents mobiles. La manière dont les objets se comportent sous l’action du vent suivant leur masse, leur densité ou leur configuration est un exemple simple de cette proposition. Elle permet de se rendre compte d’un caractère de l’évolution que nous avons reconnu : la définition progressive des parties différenciées.
(1) Appendice B à l'édition de 1900 p. 465
En effet, les forces qui agissent sur l’agrégat tendent à accentuer la différence entre les parties, et s'il s’agit de forces qui déterminent des déplacements visibles, elles tendent à séparer les éléments de nature difiérente.
Parmi les exemples apportés en confirmation de ce ‘principe de la ségrégation, nous notons la séparation des sels dissous au moyen de la cristalisations. Il faut done, dans la pensée de Spencer, étendre la signification du principe non seulement aux forces intérieures de l’agrégat, mais encore aux forces caractéristiques de ses éléments.
Nous ne pouvons pas approuver que Spencer rattache à la loi de ségrégation les mouyements différents conçus par des parties de même nature sous l’action de différentes forces.
Dans ces cas, en eflet, la situation des parties peut seule expliquer l'influence diflérente qu’elles subissent. Ce phénomène rentre donc dans la catégorie de ceux qui sont la raison de l'instabilité de lhomogène. Nous en concluons que la division de la nébuleuse primitive ne semble pas convenablement choisie comme exemple de ségrégration. Celle-ci suppose une différence de nature dans les parties de l'agrégat.
Au contraire les formations géologiques nous fournissent des applications nombreuses de ce principe. Dans toutes les formations sédimentaires, peul-on dire, la force mécanique de l’eau a séparé les éléments suivant leur masse et lenr densité. Les accidents de terrain causés par l'érosion qui n’entame que lentement les roches dures, tandis qu'elle emporte facilement les roches molles, l’action dissolvante sélective qu'exerce l'eau dans les terrains, le creusement du lit des cours d’eau et de leurs versants sont encore des ségrégations qui s’opèrent sur toute la surface des continents,
Spencer signale dans le règne organique la réduction des extrémités des membres qui caractérise l'évolution des ongulés perissodactyles et artiodactyles. On pourrait à la rigueur voir un exemple de ségrégation dans le développement d’un ou deux doigts qu'accompagne la disparition progressive des autres, quoique cette manière
d'envisager le phénomène soulève des objections. Mais on ne voit pas comment la soudure des métacarpiens dans l’os canon, ou la soudure des vertèbres dans certaines parties de la colonne vertébrale peuvent être apportées comme exemples d’une telle loi.
L'interprétation de la stabilité de lespèce par la sélection naturelle, grâce à laquelle disparaissent les individus qui s’écartent d’une manière défavorable du type normal, contient sans doute une part de vérité, mais qui semble peu importante. La stabilité de l'espèce est très relative et la suppression des individus inaptes par la sélection naturelle n’en est certainement pas le facteur principal. Spencer eût pu, avec plus de raison, signaler la sélection naturelle comme un procès de ségrégation, en tant que facteur d'évolution organique. Des différences individuelles étant produites dans les êtres d’une espèce (instabilité de l’homogène) la sélection naturelle favorise la multiplication des individus les plus aptes à l’existence et extermine les autres.
Dans l’évolution mentale se produit d’abord une ségrégation «inverse » des forces réunies dans les objets, grâce à l’organisation du système nerveux sur lequel ils agissent. C’est l'opération du classement des connaissances expérimentales.
Elle suppose que les impressions reçues déterminent des modifications différentes dans les différentes parties du système nerveux.
Les conditions extérieures aussi bien que les sympathies naturelles maintiennent séparées les races humaines, de même que les aptitudes naturelles et surtout l'éducation maintiennent séparées les classes sociales.
Le principe de la ségrégation en tant que distinct des deux précédents semble avoir une portée beaucoup moins étendue, Spencer le rattache au principe de la persistance de la force, en tant que celui-ci proclame qu'une diflérence entre les effets ne peut provenir que d'une diflérence dans les forces ou dans les objets sur lesquels elles agissent. A notre point vue cette remarque n’a pas d'importance.
apitula-
Nous avons dans ce premier paragraphe, étudié les théories de Spencer sans insister sur les développements considérables qu’il donne à leur vérification inductive dans les différents ordres de choses. Ces applications sont presque toujours intéressantes. On peut leur reprocher d’être parfois chargées de détails inutiles et à quelques unes d'être un peu forcées ; mais dans l'ensemble elles constituent une confirmation solide et très étendue des considérations théoriques. Le lecteur retirera la plus grande utilité de la lecture des pages que Spencer y consacre. Nous n’en avons rapporté que ce qui nous semblait nécessaire pour l'intelligence des principes et surtout nous avons tâché de les compléter par quelques remarques ou applications nouvelles, Nous pouvons maintenant jeter un coup d'œil d'ensemble sur cet essai d'interprétation de l'évolution. Nous avons reconnu à celle-ci ces caractères : c'est d’abord d’être un procès d'intégration tant des parties que de l’ensemble ; c’est ensuite d'être dans tous les cas d'évolution proprement dite un procès de différenciation croissante ; c’est encore d’être une définition et enfin une coordination progressive des parties.
Nous avons vu comment Spencer au moyen des principes de l'instabilité de l'homogène et de la multiplication des effets rend compte du second de ces caractères et nous avons reconnu que ces principes ont une portée très générale. D'autre part on ne voit pas quel autre principe général on pourrait invoquer en: cette matière.
Nous avons vu aussi que le principe de la ségrégation explique, au moins dans certains cas, la délimitation de plus en plus nette des parties.
A cet égard donc, l'interprétation de l’évolution comme phénomène général paraîtra- satisfaisante.
Mais il est étonnant que Spencer ne se soit pas occupé dans cette partie de son ouvrage du procès d'intégration qu’il déclare être principal, quoique, comme il le dit lui-même,
il n’en eût pas d’abord reconnu la véritable nature. (1) La redistribution primaire, comme il l’appelle, affecte aussi bien les parties que le tout. C'est elle qui est la cause générale de la détinition progressive des parties.
Quoique tout progrès d'intégration d’une partie ne soit pas nécessairement un progrès de délimitation, cependant tout progrès dans la netteté des limites est un progrès d'intégration, de sorte que l'intégration complète comprend une délimitation précise.
C’est aussi au procès d'intégration qu’il faut rattacher la coordination croissante des parties, laquelle ‘contribue à augmenter l'unité de l’agregat.
Spencer lui-même, dans l'étude inductive de la ségrégation, cite plusieurs fois, comme exemple de délimitation progressive, des phénomènes où il semble impossible de voir autre chose qu’un progrès . d'intégration. Il n’apparait nullement, par exemple, que la soudure des vertèbres ou des métacarpiens délimite plus nettement ces os, ni que dans la société les associations professionnelles délimitent plus nettement les classes de citoyens où elles sont établies.
Il suffira done, pour interpréter la délimitation progressive des parties, de concevoir le phénomène de l'intégration dans toute sa généralité, ce qui permet d'y rattacher la coordination croissante des parties dans le tout, et l’on pourra considérer la ségrégation comme se rattachant à l'intégration des parties.
L'intégration étant une marche vers l'unité est toujours dominée par un principe d'unité. Ce principe est différent dans les différentes existences matérielles. Il est important de le rechercher et, si possible, d'en expliquer l’origine.
Dans l'évolution du système solaire, c’est la gravitation qui détermine le mouvement d'intégration de l'ensemble ; c'est elle encore qui est la cause de l’intégration des parties el en particulier du globe terrestre. L'opinion qui exige un principe vital pour l'explication
(1) P. P, p. 360 & 120 — EÆ, P. p, 270,
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de la vie organique a précisément pour fondement La nécessité d'un principe d'unité pour l’évolution organique individuelle. L'évolution des êtres vivants en tant qu’elle consiste dans une multiplication d'êtres semblables à pour principe d'unité l'hérédité. L’intinet social des hommes est la cause fondamentale de l'intégration progressive des sociétés, quoique d’autres causes secondaires, comme la crainte des ennemis du dehors ou du dedans, ou l’action de l'autorité contribuent au même résultat, Le procès d'intégration d’une œuvre industrielle ou artistique doit son unité au but que poursuit son auteur.
Tous ces principes d'unité représentent de véritables forces en tant qu'ils déterminent des redistributions de matière. Nous avons distingué plus haut des catégories générales de procès évolutifs d’après les forces qui déterminent l'intégration de lagrégat, c’est-à-dire la redistribution primaire. Cette considération est des plus importantes et il n’y à point de doute que la nature des forces qui sont la cause du procès fondamental ne doive être considérée comme caractérisant chaque espèce d'évolution. Il y a là un point de vue qui à été négligé par Spencer. Il ne s'occupe en effet de rendre compte que de la différenciation et de la définition qui sont des procès secondaires, Nous avons tâché de combler cette lacune dans la mesure où lexige la théorie générale. L'étude de l’évolution organique à laquelle nous allons consacrer les pages suivantes nous donnera l’occasion d'étudier l'hérédité et de reconnaître l’existence d'autres facteurs internes d'évolution dont il n’est pas toujours possible de préciser le rôle parce qu’ils sont imparfaitement connus. Mais on conçoit qu’agissant dans une direction déterminée, ils constituent des principes d'unité pour les séries des formes organiques qui descendent les unes des autres, et qu’elles contribuent ainsi non seulement à l'intégration des individus, mais encore à l’unité du procès évolutif dés séries.
88 causes ‘évolution rticulières.