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L'évolution des espèces par sélection naturelle comprend d'abord des éléments négatifs : a) la destruction directe ou indirecte (au moyen de l’accaparement des choses nécessaires à la vie) des organismes plus faibles par les plus forts; b) la destruction des organismes non adaptés au milieu par les forces du milieu; c) la mort des organismes qui naissent inaptes à exercer les fonctions essentielles à l'entretien de la vie; d) on peut ajouter, en élargissant- la conception, la nonproduction des organismes dont l’existence implique quelque impossibilité.
À la vérité, ce dernier élément ne constitue une sélection que dans un sens très impropre. Celle-ci, en effet, implique un choix parmi un certain nombre de choses existantes dont les unes sont conservées, tandis que les autres périssent. La même signification est contenue dans les mots : la survivance des plus aptes. Gependant il existe un lien logique étroit entre cet élément et les précédents : l’évolution des formes vivantes est limitée de la même manière par l'impossibilité de certaines formes qui ne se produisent pas, que par la destruction de certaines formes qui se produisent, C’est pourquoi nous avons inclus cet élément dans la compréhension de la sélection naturelle. L'évolution par sélection naturelle dépend ensuite de facteurs posilifs : a) la variation des formes vivantes ; b) la persistance des formes par voie de génération et d’hérédité; €) la multiplication des individus représentant les formes conservées. Le premier de ces facteurs rend la sélection possible en créant les diflérences; le second assure la continuation de l’évolution de la forme ; le troisième est nécessaire pour que les formes favorisées prennent la place des formes disparues et pour que la sélection trouve matière à s'exercer.
Dans un ordre de choses quelconque, l'évolution pourra s'accomplir sous l'empire de la sélection naturelle dans la mesure où les facteurs négatifs et positifs que nous avons énumérés s’y rencontrent.
La sélection naturelle dans le monde
inorganique.
Re
Dans le monde inorganique, les agrégats ne possèdent pas la propriété de se multiplier ; ils ne possèdent pas davantage le pouvoir de se perpétuer par voie de génération et d'hérédité. Il est vrai que, dans une certaine mesure, ils suppléent à l'absence de génération par le prolongement de l'existence individuelle. Mais lorsque celle-ci prend fin, l’évolution est interrompue, et elle ne se poursuit pas, comme chez les êtres vivants, dans la descendance.
Les agrégats inorganiques sont généralement fort stables ; leur variabilité est petite. Le procès d'évolution aboutit en général assez vite chez eux à l'équilibre, et souvent leur intégration s’accomplit pendant un temps trop court pour donner lieu à l’évolution composée. Les facteurs positifs qu'implique l’évolution par sélection naturelle . fant donc, en général, presque complètement défaut dans le règne inorganique.
Le premier facteur négatif n’est autre chose que la lutte pour la vie dans son acception la plus rigoureuse. La vie n'existe pas dans le monde inorganique. On dira donc, d’une façon plus générale : la lutte pour l'existence. Mais une telle lutte existe-t-elle entre les agrégats de cette catégorie? Y a-t-il des cas où il se produit entre eux une véritable compétition pour lexistence ? Dans les phénomènes chimiques, lorsqu'un corps en détruit un autre, il est, en général, lui-même détruit par ce dernier. Si les ferments font exception à cette loi, leur action ne ressemble cependant en rien à une lutte pour l'existence. On pourrait peut-être imaginer des cas où certains agrégats absorbent des forces physiques nécessaires à l'existence d'autres agrégats qui se trouvent ainsi condamnés à périr. Mais le caractère exceptionnel de ces phénomènes, s'ils existent, leur enlève tout intérêt au point de vue des théories générales.
Il reste donc, en dernière analyse, la destruction des agrégats par les forces du milieu, soit à cause de la violence de celles-ci, soit à cause de l'instabilité caractéristique de l'agrégat ; et surtout, la non-production des agrégats dont
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la structure implique quelque impossibilité, C'est de cette façon purement négative que Spencer considère la sélection naturelle dans les passages des Premiers Principes que nous avons cités.
Quels que soient les êtres qui se produisent, il faut qu'ils soient aptes à exister, et plus ils y sont aptes, plus ils ont de chances de résister aux causes de destruction qui, dans l'Univers matériel, s’attaquent à tout agrégat. Entendue dans ce sens, la sélection naturelle n'est que l’ensemble des barrières plus ou moins rigides dans lesquelles les forces de la nature renferment les structures matérielles.
Il y à quelque temps, G. H, Darwin, le fils du grand naturaliste, dans des conférences données à Cape-Town et à Johannesburg, s’est eflorcé de montrer l'existence de la sélection naturelle dans le monde inorganique, notamment dans l’évolution qui à forme nos éléments chimiques et celle qui a donné lieu à notre système solaire. S'il ressort des considérations qu'il développe, «qu'à ce point de vue il existe entre les deux règnes de la nature une ressemblan-
ce qui n’est pas simplement imaginaire » (1), il faut avouer
d'autre part que ce rapprochement né contribue gurre à nous donner l'intelligence des faits auxquels on lapplique.
« Imaginez, dit-il, un soleil autour duquel se meut en cercle une grosse planète unique ; appelons celle-ci Jove, puisque nous pouvons admettre qu'elle représente notre plus grande planète, Jupiter. Supposez ensuite qu'une météorite ou une petite planète soit projetée d'une façon arbitraire dans le plan où se meut Jove, Quel mouvement va prendre ce troisième corps ? Sous l'influence
des attractions combinées du soleil et de Jove, la météo-
rite déerira une orbite d’une complexité extraordinaire ; tantôt elle ira lentement à une grande distance du soleil et de Jove, tantôt elle marchera à une grande vitesse, en passant près de celui-ci ou de celui-là, Alors il lui arrivera d'échapper à mainte catastrophe ; mais il viendra un moment où une collision sera inévitable. La carrière de la météorite
(1) Reproduit dans Ciel et Terre, 1 janv. 1905, p. 517
sera terminée par absorption, probablement de la part du soleil.
« Supposons qu’au lieu d'une météorite ou petite planète, il y en ait des centaines, se mouvant, au début, dans toutes sortes de directions. Comme elles sont toutes fort petites, leur attraction mutuelle sera insignitiante, et chacune d'ellesse mouvra commesi elle n’était en présence que du soleil et de Jove. La plupart des météorites seront absorbées par le soleil, et la minorité entrera en collision avec Jove.
« Si nous recherchons quelle sera la durée d’une météorite donnée, nous constatons qu’elle dépend de la direction et de la vitesse initiales, et que, par des dispositions convenables, la catastrophe finale peut être reculée aussi loin que nous voulons. En la reculant infiniment loin, nous arriverons à la conception d'une météorite qui se meut de façon à ne jamais entrer en collision avec aucun des autres corps.
«Il y a done des orbites perpétuelles, dans lesquelles une météorite ou une petite planète peut se mouvoir éternellement sans collision. Mais lorsque nous avons trouvé une telle orbite, il nous reste encore à vor si un écart très léger est destiné à devenir de plus en plus grand, pour amener enfin une collision avec le soleil ou avec Jove, ou bien si le petit corps se mouvra de façon à traverser et à retraverser l'orbite perpétuelle exacte, en restant toujours près delle. Si le plus léger écart augmente avec le temps, l'orbite est instable ; si, au contraire, il ne provoque qu'une légère sinuosité dans le chemin à parcourir, lorbite est stable.
« Nous devons donc établir une nouvelle distinetion : il y a des orbites perpétuelles, mais certaines d'entre elles, la plupart même, sont instables, et celles-ci ne permettent pas une carrière éternelle pour une météorite ; il est aussi des orbites perpétuelles stables. Les instables sont celles qui succombent dans la lutte pour la vie et les stables sont les espèces adaptées à ce qui les entoure.
« Etant donné donc un système composé d'un soleil et d'une grosse planète, et d'un essaim de petits corps se
mouvant dans toues sortes de directions, le soleil et la planète grandiront par accroissement, absorbant peu à peu la poussière et les décombres du système ; il ne subsistera qu'un certain nombre de petites planètes et de satellites se mouvant dans des orbites déterminées. Le résultat final sera un système planétaire bien ordonné, dans lequel les diverses orbites seront disposées suivant une loi bien définie, » (1)
D'une manière analogue, la sélection naturelle est invoquée pour rendre compte de l'existence de nos éléments chimiques, dont les atomes, pense-t-on, sont composés
d’un grand nombre de corpuscules élémentaires (électrons)
qui gravitent autour d'un centre. « On a constaté, dit G. H. Darwin, que les orbites des corpuseules doivent être arrangées de certaines façons bien déterminées pour que les mouvements soient durables. Pour une discussion d’un caractère genéral, qui sera la seule que j'entreprendrai, nous pouvons supposer que le nombre des corpuscules du système soit fixé, et nous pouvons admettre que des nombres déterminés de corpuscules sont capables de s’associer en systèmes stables de types définis.
« Une inlinité de systèmes, plus ou moins stables, sont possibles. Les corpuscules, dans un système, peuvent accom-
plir des milliers de révolutions dans leurs orbites avant qu'ap-
paraisse l'instabilité; un atome peut durer longtemps sous une certaine forme, si l'on évalue le temps en millionnièmes de
. Seconde ; mais il doit finalement se rompre, et les corpuscules
doivent se disperser ou se ranger dans un nouvel ordre, après l'expulsion d'une partie d’entre eux. Nous sommes done amenés à supposer que les divers éléments chimiques sont formés de systèmes de corpuseules qui ont, par leur stabilité, réussi dans la lutte pour la vie. » (2)
L'existence de la multitude des météorites ou des petites
planètes à orbites instables, de même que celle d'atomes
à structure fragile est une hypothèse à peu près gratuite. Si
(1) Zbid. 16 mars 1906 pp. 45 (2) Zbid. 16 janv. 1906 pp. 541—542.
même nous ladmettoas on n'a encore aucun élément pour expliquer : 1° lexistence des structures quelles qu’elles soient; 2 l'existence de structures stables; rien n'empêche, en effet, que la série des phénomènes ne consiste dans une série indéfinie de structures instables; % l’existencé de certaines structures stables de préférence à d'autres.
Si nous supposons que les forces de la nature ont déterminé d'emblée les structures stables que nous connaissons — hypothèse aussi vraisemblable que la précédente — il n’y en a aucun choix et, par conséquent, aucune sélection naturelle dans le sens propre du mot.
Aristote attribue quelque part aux anciens matérialistes cette conception : que d'innombrables combinaisons d'atomes s’élant formées par hasard, seules les combinaisons stables se sont maintenues. On a vu que la conception des ultradarwinistes modernes ne va guère plus loin. À considé:’er les faits exclusivement par leur côté négatif, par ce qu’ils né sont pas, on ne peut obtenir aucune explication de la forme qu'ils revêtent. Toute structure déterminée a une cause positive qu'il est possible de reconnaitre. L'impossibilité d’un certain nombre d'autres structures ne nous fait pas comprendre celles qui existent, autant moins que ces dernières n'épuisent pas le nombre des structures possibles. Le hasard n'est pas une cause, mais simplementla négation d'une cause intentionnelle ou nécessaire ; ce n’est donc pas le hasard qui fournit l’explication désirée.
Pour aflirmer l'action de la sélection naturelle dans l'évolution du monue vivant, Darwin avait le fait de la disparition d'un grand nombre de formes dont les restes sont enfouis dans le sol et la condition des organismes qui est de lutter sans cesse contre l'extermination ; il avait la loi de la multiplication des individus qui produit infailliblement la lutte pour la vie, à moins qu'ils ne soient décimés par le milieu ; il avait le fait souvent constaté de l'évolution graduelle telle que la sélection la fait prévoir ; il avait sous les yeux les effets de la sélection artificielle dont l'action, d'après lui-même, est identique à celle de Ja sélection naturelle. Rien de
tout cela n'existe dans l'Univers inorganique. La théorie de la sélection naturelle ne semble donc guère lui être applicable, et en tout cas elle se réduit, pour ce qui le concerne, aux éléments négatifs que nous avons indiqués.
Le rôle de la sélection naturelle dans l'évolution des espèces a été délimité dans le paragraphe précédent. Nous n’y reviendrons pas. W. Roux s’'est-donné pour tâche de faire ressortir l’action de ce facteur dans l’évolution ontogénique. (1) Quoiqu'il en aît exagéré l'importance il à cependant fait voir que son influence est incontestable. Roux considère successivement la lutte des molécules dans les cellules, des cellules entre elles dans un même tissu, des tissus et des organes dans l'individu. On se convainc facilement que les conditions négatives de la sélection naturelle s’y trouvent vérifiées. Les substances nutritives que la circulation fournit aux organes, tissus, cellules, molécules, pour se constituer ou se reformer lorsqu'ils ont été détruits, sont nécessairement en quantité limitée ; de telle sorte qu’un élément organique qui épuise les ressources alimentaires de son milieu, détruit indirectement ou du moins empêche de se développer les : éléments organiques qu'il prive de lapport nécessaire.
Dans la plupart des cas aussi, là place dont disposent les éléments organiques . pour leur développement est limitée ; dès lors, un tissu ou un groupe de cellules qui croissent activement empêchent les autres moins actives de se développer à leur tour. Si l’on tient compte des fonctions qu’accomplissent les êtres vivants, des mouvements, par exemple, qu'exécutent les animaux, ou bien encore de l'action qu'exercent sur les téguments les influences extérieures, on comprendra facilement que toute partie de l'organisme n’est pas indifféremment pro-
(4) Der Kampf der Theilen im Organismus. Leipsig 1881,
pice à l'existence d’un genre de cellules ou de tissus déterminé et que les éléments organiques, tout comme les êtres vivants eux-mêmes, sont exposés à subir l’action destructive du milieu.
Les facteurs positifs de lévolution’ ne font pas non plus défaut. Les variations des éléments organiques (molécules, cellules, tissus ou organes) sont continuellement produites par laction des forces incidentes qui diffèrent d’une partie à l’autre. Non pas que l’action de ces forces suffise pour expliquer la structure qui s’engendre sous leur influence ; mais les difiérences de ‘développement ont comme cause excitante la différence des stimulants. C'est ce qu'on a appelé l'action morphogène des excitations fonctionnelles. Elle peut être considérée soit comme déterminant les variations des éléments organiques, soit comme favorisant la multiplication de certains éléments au dépens des autres.
Les éléments organiques jouissent aussi du pouvoir de s’accroitre ou de se multiplier. Si l’on se contente d’envisager les effets de la lutte entre les parties dans l'organisme individuel, cette multiplication des cellules de même structure représentera la transmission héréditaire dans la phylogénie. Mais si l’on admet que les caractères acquis dans cette autoformation de l'organisme grâce à la lutte des parties peuvent eux-mêmes se transmettre par voie d'héridité, les eftets de cette lutte se continueront à travers les générations successives, contrôlés sans cesse par la sélection naturelle qui supprime les variations nuisibles, (1)
Nous avons déjà fait observer que la lutte entre les parties ne peut pas renplacer l’hérédité dans le développement onlogénique, La chose est évidente, si l'on songe à l'achèvement de la structre spécifique qui s'accomplit pendant la, vie utérine où l’action des agents excitateurs
(1) Cf. JVES DELAGE, La Structure du Protoplasme et les Théories sur l'Héridité et les grands problèmes de Biologie générale, Paris 1895 p. 74,
lection
est réduite au minimum et où, pour les cellules, les causes de variabilité indépendantes de l'héridité sont peu importantes. Le facteur mis en lumière par W. Roux est au contraire indispensable pour l'intelligence de l’évolution strictement individuelle, c’est à dire non héréditiaire.
Examinons le rôle de la sélection naturelle dans l’évolution sociale. Losqu’elles sont prospères, les sociétés humaines, de même que les ruches d’abeilles, essaiment, c'est à dire qu’elles possèdent une propriété analogue à ce qu'est la multiplication des individus dans le règne organique. Mais une différence importante à notre point de vue entre la génération qui produit une nouvelle plante ou un nouvel animal et la colonisation qui produit une nouvelle société, c’est que la loi d’hérédité qui produit la ressemblance des descendants avec leurs parents est bien plus rigoureuse dans le monde organique que dans l’ordre social. Sans doute, il y a des chances pour que les colonies copient plus ou moins fidèlement les institutions de la imnère-patrie ; mais l’histoire des colonies espagnoles, anglaises, et dans l'antiquité celle des colonies grecques nous apprend que, de fait, il existe souvent de grandes diflérences dans la forme du gouvernement et dans tous les autres éléments de l'évolution sociale entre les cités-filles et la métropole. La colonisation n’assure done pas la continuation de l'évolution graduelle par sélection naturelle comme le fait la génération des êtres vivants.
D'autre part, la durée «les sociétés et leur variabilité
- sont suffisantes pour que, à cet égard, la sélection trouve
matière à s’excercer pendant leur évolution.
La lutte pour lexistence entre les sociétés humaines existe incontestablement, soit sous forme de guerre, soit sous forme de concurrence industrielle et commerciale. Outre les entreprises auxque:les elles sont en butte de la part de leurs voisines, les sociétés humaines ont à lutter, surtout
dans leurs phases primitives, contre le milieu: le climat, le manque de nourriture et même les animaux sauvages. Toutes renferment en elles-mêmes des causes d’instabilité plus ou moins redoutables. Enfin, certains types dorganisation sociale, telle la république de Platon, sont irréalisables. Il faut donc admettre que la sélection naturelle exerce une influence réelle sur lévolution sociale en conservant les sociétés les plus aptes à vivre au dépens des autres. Nous venons de parler de l’évolution de la société comme telle ; on peut se demander aussi quelle sera l'influence de la sélection naturelle sur le développement dé l’homme au sein de la société. Que la lutte pour l'existence entre les individus exerce par sélection une influence sur l’évolution du type humain, c’est-ce que probablement tout le monde admettra. Mais la question est de savoir si la sélection obtenue de cette manière est la grande loi de progrès. Spencer (1) prétend limiter la bienfaisance par la préoccu-
pation de ne pas contredire la loi naturelle, en vertu de
laquelle le progrès de la race doit s'accomplir par la survivance des plus aptes. Ce résultat sera atteint, d'après lui, si on laisse la lutte pour l'existence se poursuivre, tandis qu'il sera compromis si l’on aide les incapables et les dégénérés à survivre et à se multiplier.
Remarquons en passant que s'il n’y à pas de liberté, la tendance en vertu de laquelle l’homme à pitié des misérables et les aide, est aussi bien une loi naturelle que la loi de la sélection et qu’on ne voit pas du tout pourquoi la première doit céder le pas à la seconde. Laissant cela, il n’est pas difficile de se convaincre que la loi de la survivance, dans la société humaine, ne vise pas toujours — tant s'en faut — les plus aptes. Les individus d'une espèce animale, vivant dans des conditions égales pour tous, dépendent pour leur succès dans la lutte pour la vie de leurs aptitudes intrinsèques : accordons cela. Mais ces circonstances égales ne sont pas réalisées pour les individus humains dans nos sociétés ; le succès dans la
| (1) Bienfaisance posilive, ch, VII $ 458,
nt
lutte y dépend surtout des circontances heureuses ou malheureuses ou l'homme se trouve, La situation de fortune, le rang social, le milieu familial que l'enfant rencontre en naissant ne déterminent-ils pas, en règle très générale, ce que sera sa carrière ? Il y a évidemment des différences provenant des aptitudes individuelles, et l’on voit parfois des hommes parvenir à s'élever au-dessus de leur classe ou tomber dans une classe inférieure. Mais ne sont-ce pas des exceptions ?
Dans la lutte pour lexistence entre Routes. les avantages sont tout d'abord du côté de ceux qui possèdent au dépens de ceux qui ne possèdent pas. Même dans chaque classe considérée à part, qui oserait prétendre que la victoire appartient toujours aux plus intelligents et aux plus honnêtes et pas plutôt aux plus grossiers et aux plus fourbes ? « Le conflit humain, dit À, Loria, bien loin d’étre, comme la lutte animale, une cause de progrès, est un élément de rétrogradation et de dégénérescence. » Et il conclut : « Bien loin d'assister en spectateurs à la lutte pour l'existence, d'encourager les gladiateurs à l'instar de la foule romaine au cirque ou des darwinistes dans leur sociologie, nous devons tâcher d’adoucir cette lutte et de restreindre le champ de laction, nous qui savons qu’elle assure le triomphe des pires et conduit au mal...
. Il faut substituer l'alliance à la lutte entre humains, l’altruis- me à l’égoisme, l’amour à la concurrence. .…. Nous savons
que la défaite des malheureux dans la lutte sociale est le résultat du milieu économique et non d’une infériorité naturelle, Nous demanderons que l'Etat intervienne en leur faveur et atténue au moins les cruautés dont ils sont les innocentes victimes.» (1)
Il y à une grande part de vérité dans cette apprécia-
(1) Revue Internationale de Sociologie, Juin 1896 p. 446 — 450, cf, également ALFRED FOUILLÉE Les fausses conséquences morales et sociales du Darwinisme. Revue des Deux mondes 1er oct, 1904 — SALVADORI Rivista ilaliana di sociologia 1904 p. 67 DALLARI, Z{ pensiero filosofico di H. Spencer. Turin 1904 p. 56.
Insuffisance
ssentielle de la sélection naturelle,
tion, assez pour affirmer que l’évolution progressive de l’homme au sein de la société n’a pas ou du moins n’a guère pour facteur la sélection naturelle. |
On ne réfute pas cette critique en faisant remarquer avec Saleeby (1) que la formule spencérienne de la sélection naturelle affirme la survivance du plus apte et non pas du meilleur. Il n’en est pas moins vrai que la marche générale de l'évolution organique a été progressive et que ce progrès est considéré par Darwin et. par Spencer comme dû en grande partie, par d’autres comme dû uniquement à la sélection naturélle. Il est certain aussi que, d’après eux, la marche générale de l'humanité sous l’action de la sélection naturelle doit-être progressive et aboutir à la multiplication non seulement des plus aptes à vivre, mais aussi, en général, des plus intelligents et des plus moraux. Or, c’est précisément l'insuffisance de cette conception que nous avons montrée, lorsqu'on l’applique à la société dans laquelle nous vivons.
Atin d'apprécier exactement l'influence de la sélection naturelle sur les différentes formes d'évolution, il faut se rappeler que, par sa nature même, elle favorise exclusivement le développement des caractères qui ont une importance décisive dans la lutte pour l'existence ou dans la survivance des plus aptes. Elle est donc incapable — comme nous l'avons déjà fait remarquer à propos de l'évolution organique— d'expliquer le développement des caractères qui n'ont pas d'utilité sélectionnelle, c’est à dire qui ne confèrent pas à l’agrégat une probabilité effective plus grande de survie.
En outre, dès qu'on admet l'existence de facteurs d’évolution autres que la sélection naturelle, il est possible que certains caractères utiles soient fixés et développés indépen-
(4) op. cit, p. 282,
De DE, LL 4h. ds és nd. cn 4
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damment de cette dernière. Par exemple, on admettra sans difficulté que le progrès scientifique confère à une nation des avantages dans la lutte pour l'existence sur celles qui en sont privées, soit dans la guerre, soit dans la concurrence industrielle. Cependant personne n’attribuera raisonnablement à cette circonstance le progrès scientifique qui a été réalisé dans les nations européennes pendant les dernières siècles. Ce n’est pas par la survivance des nations les plus savantes que cette évolution s’est produite. Ce n'est pas davantage par une sélection qui se serait exercée au sein de chaque peuple en faveur des hommes de science. La science ne se transmet pas par voie d'hérédité, ni même, en général, l'aptitude à l’acquérir. Voilà donc une évolution qui aurait pu — absolument parlant — se réaliser grâce à la sélection naturelle; mais qui, de fait, en a été indépendante. Il faut done protester contre le raisonnement simpliste qui consiste à conclure de l'utilité d’un caractère à son développement par sélection naturelle.
Il suit de ce qui précède que non seulement toute évolution n'est pas attribuable à ce facteur, mais encore que rien n'empêche l'existence d'une évolution se réalisant dans un sens opposé à celui que la sélection naturelle aurait fait prévoir. Non seulement tous les caractères qui se développent ne doivent pas nécessairemeñt posséder une valeur sélectionnelle, mais rien n'empêche que Fun ou l’autre ne soit nuisible au point de vue de la lutte pour l'existence. Il suffit que les agrégats dans lesquels il se développe, parviennent à se maintenir, malgré le désavantage qu'il présente. Ce serait une erreur de s'imaginer que l’appariton d’une infériorité dans la lutte pour l'existence entraine nécessairement et sans retard l’extermination des êtres chez lesquels cette infériorité existe. En attendant qu’ils succombent, le caractère désavantageux peut avoir tout le loisir d'évoluer. Un tel caractère ne constitue d'ailleurs pas nécessairement une dégénérescence, pas plus qu'un caractère avantageux dans la lutte pour la vie ne constitue nécessairement un progrès au
point de vue de la perfection intrinsèque de lPêtre qui l'acquiert.
Les réflexions que nous avons faites sur le rôle de la sélection naturelle dans les formes principales d'évolution, seront facilement appliquées par le lecteur aux autres formes sans qu'il soit nécessaire dy insister. Nous pouvons conclure que la sélection naturelle, étant un facteur complexe, exerce d’une façon ou d’une autre son influence dans toute évolution ; jamais cependant elle n'est le facteur unique et souvent: son influence est très secondaire.
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