L'ÉQUILIBRE ET LA DISSOLUTION
L'équilibre absolu et l'équilibre mobile. — L'équilibre et l’évolution. — L'équilibre et l'adaptation. — Formes variées d'équilibre mobile. — La loi d'équilibre a priori. — Relation entre l'évolution et la dissolution. — Etude inductive de la dissolution. — Dernier problème.
Il nous faut maintenant reprendre les Premiers Principes, et après avoir étudié l’évolution proprement dite, nous occuper du procès de dissolution.
L'évolution, d’après Spencer, aboutit nécessairement à l'équilibre, que ce soit le repos absolu ou absence de mouvement, ou bien la stabilité du mouvement, ce qu’il appelle l'équilibre mobile. Il en donne comme exemple la phase du mouvement d’une toupie où, dressée sur sa pointe, elle tourne avec rapidité sans changer de place ni balancer.
Dans l'équilibre mobile il y a toujours quelque chose d’immobile : soit le centre autour duquel s'accomplissent les mouvements, soit la situation moyenne dont ils s’écartent alternativement de part et d'autre, soit une relation quelconque qu’ils présentent à un élément -invariable, comme l'adaptation de la vie à une situation déterminée,
Le repos dont il s’agit n’est que l'absence de mouvement visible, car le mouvement invisible existe inévitablement et constitue lui-même, lorsqu'il n’augmente ni ne diminue, une situation d'équilibre mobile. En outre, ce qu’on consi- « dère comme repos n’est souvent que l’absence d’un certain mouvement visible, la perte de tout mouvement de cette
sorte n'étant — du moins actuellement — jamais réalisé dans la nature.
Il suit de là, — et ici nous nous écartons de la manière
de, voir de Spencer — que la situation d'équilibre n'exclut. paÿ la continuation de l'évolution. Equilibre, par soi, dit absence de changement, tandis que évolution, par soi, dit changement ; à cette égard ces deux situations sont incompatibles. Mais comme l’équilibre, même celui qu'on appelle absolu, n’est jamais que relatif — ainsi que nous venons de le dire — et comme un être peut ne pas subir de changements à un point de vue et en subir, au contraire, à d’autres, rien n'empêche que lévolution d’un agrégat ne se poursuive lorsqu'on y a constaté à certains égards une situation d'équilibre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que son évolution est arrêtée dans la mesure où l'équilibre existe. On verra aussi par la suite que l’on considère souvent comme étant en équilibre une situation qui ne se modifie que très lentement.
Comme preuve générale de sa thèse, Spencer signale la tendance de tout mouvement visible ou de toute cause de mouvement visible à se dissiper, c’est à dire à disparaitre pour être remplacé par du mouvement invisible uniformément répandu. Cette considération très générale montre bien que l'Univers, dans son ensemble, tend vers un-état d'équilibre, mais ne nous renseigne pas véritablement sur le terme propre des ‘évolutions particulières.
Dans l’évolution des agrégats inorganiques, comme les redistributions de matière nécessitent de l'énergie, et. comme l'énergie a une tendance à se dissiper sous forme moléculaire intransformable en mouvement visible, le procès d'évolution aboutit à l'équilibre par la suppression de ce mouvement.
Mais dans les cas dévolution naturelle où le procès d'intégration procure à l’agrégat l'énergie nécessaire pour compenser les pertes, par exemple chez l'animal qui vit grâce à la nourriture qu'il absorbe, la même conséquence ne s'impose pas. Il est vrai que l'énergie transformable disparaissant à la longue dans lunivers, l'animal luimême serait en tous cas enveloppé dans le repos universel, mais ce n’est point là, nien théorie ni en fait, l'aboutissement de la forme particulière d'évolution qu'il réalise. :
L'organisme vivant, lorsqu'il est arrivé à l’âge adulte, présente un cas d'équilibre mobile. Spencer le qualifie de dépendant, parce que son existence dépend de l'énergie qu'il reçoit du dehors ; tandis qu'il appelle indépendant celui qui existe en vertu de l’énergie propre de l’agrégat, par exemple, la situation actuelle du système solaire.
D'après Spencer, l’évolution tend nécessairement vers
- l'équilibre mobile et celui-ci n’est « qu'un état transitoire
destiné à aboutir à l'équilibre complet, » (1) c’est à dire au repos. La première partie de cette aflirmation est démontrée de la manière suivante : « Le fait que nous devions surtout remarquer, c'est que, comme conséquence de la loi d'équilibre déjà posée, l’évolution de tout agrégat doit marcher jusqu'à ce que l'équilibre mobile soit établi, puisque, ainsi que nous l’avons vu, l'excès de force que l’agrégat possède dans une direction doit, en détinitive,. se dépenser à vaincre les résistances au changement dans cette direction, ne laissant après lui que les mouvements qui se compensent mutuellement, de manière à former un équilibre mobile. Quant à l'état de structure que l’agrégat acquiert en même temps, il faut évidemment qu'il présente un arrangement de forces qui contrebalance toutes les forces par lesquelles l’agrégat
est sollicité. Tant qu'il reste une force en excès dans une direction, qu’elle soit exercée par l’agrégat sur les parties qui l'entourent, ou par ces parties sur l’agrégat, l’équilibre n'existe pas et par conséquent la distribution de matière doit continuer. Il en résulte que la limite de l'hétérogénéité vers laquelle tout agrégat progresse, c’est la formation d’autant de spécialisations et de combinaisons de parties qu’il y a de forces spécialisées et combinées à équilibrer. » (1)
Pour que ce raisonnement tienne, il faut : 1° que l’énergie qui est dépensée à vaincre les résistances au changement dans une direction ne soit pas continuellement remplacée par l'énergie venue du dehors; 2° que les forces aveclesquelles l’état de structure est en harmonie, c’est àdire les forces intérieures et extérieures à l’agrégat, soient constantes.
Si la première de ces deux conditions n’est pas réalisée, l’évolution peut marcher indéfinitivement dans un sens déterminé, et si la seconde fait défaut, la redistribution de matière et de force dans lagrégat variera continuellement et l’on n'aura jamais la stabilité du mouvement requise pour l'équilibre mobile.
Les considérations inductives permettront de mieux comprendre la portée de ces remarques trop abstraites.
L'évolution du système solaire réunit les conditions favorables à la thèse de Spencer. Dès que Flintégation des astres est arrivée à un point tel que les redistributions de matière y sont devenues négligeables relativement aux mouve-
ments qu'ils exécutent, ceux-ci — étant donnée la constance de la loi d'attraction — ne subiront plus d’autres chan-
gements que ceux qui résultent de la résistance du milieu. Cette résistance étant très petite, le terme de l’évolution du systéme solaire, quant au mouvement des astres qui en font partie, peut être considéré comme un état d'équilibre mobile, Il offre encore ce caractère par le rayonnement de chaleur et de lumière qui S'y produit sans diminution apparente à partir de l’astre central, Cependant, à ces deux points
de vue, l’état d'équilibre est transitoire : la résistance du milieu, quelque petite qu’elle soit, est réelle et la source de la chaleur solaire n’est pas inépuisable; les mouvements visibles des astres sont destinés à se transformer en énergie . vibratoire et la chaleur solaire finira pas être dissipée. , La terre présente dans sa forme une situation d'équilibre - absolu, si l'on fait abstraction des changements superticiels — peu considérables relativement à sa masse — qui sont causés par les agents internes et externes. Ces changements eux-mêmes. constituent à bien des égards des cas d'équilibre mobile : tels, la marche de la température, la circulation | régulière des eaux et de lair,la dénudation des continents qui contrebalance les soulèvements. Or, le jour où la déperdition de la chaleur centrale et le rayonnement solaire n’exerceront plus ‘aucune action appréciable sur la surface du globe, toute la matière y sera réduite à l'état du repos. Ces états d'équilibre mobile ne sont donc, encore une fois, que des stades intermédiaires précédant l'équilibre absolu. Mais comme l’évolution proprement dite s’observe surtout dans les êtres vivants, notre attention doit se porter davantage sur ceux-ci. Spencer considère d'abord l’évolution individuelle : « Tout corps vivant, dit-il, nous présente sous une quadruple forme l'opération que nous étudions : à chaque instant dans le balancement des forces mécaniques, d'heure en heure dans le balancement des fonctions, d'année en année dans les changements d’état qui compensent les changements de condition, et finalement dans Varrèt complet du mouvement vital, dans la mort. » (1) Laissons de côté pour le moment l'équilibre qui existe entre l'exercice des forces vitales et les circonstances intérieures et extérieures, et considérons ce que Spencer appelle le balancement des fonctions, c’est à dire l'exercice des fonctions vitales dans l'organisme adulte grâce à l'intégration continuelle d'énergie par la nutrition sous toutes ses formes. Nous y trouvons un bon exemple d’é- quilibre mobile : la structure ne se modifie pas d’une façon
dus du RS
» cuil nt états lens
La V4
appréciable, les pertes de matière sont sensiblement compensées par les gains, l'usure des organes est réparée et la dépense d'énergie est contrebalancée continuellement par l'absorption de l’énergie extérieure.
Mais si l’on se demande dans quel sens cette situation est le résultat de l’évolution, la réponse qui s'impose est qu’elle dépend presque entièrement de l’hérédité et dans une faible mesure des circonstances particulières dans lesquelles s'est développé lindividu. Or, comme dépendant de l’hérédité, c’est à dire comme stade d’évolution de la forme à travers les générations successives, la forme adulte n’est pas plus un stade terminal que toutes celles qui l’ont précédée : elle est le stade actuel de l’évolution dans une certaine direction, mais on n’a aucune raison de la considérer comme un aboutissement. La forme adulte n’a ce caractère que pour l'individu et comme elle n’a pas sa raison d'être dans lévolution individuelle, il n’y a point de raison de la considérer comme un terme vers lequel marche le procès évolutif.
Il semble plus juste de considérer l’état d'équilibre de l'adulte comme la coïncidence de l’évolution individuelle avee l'évolution de la forme. En d’autres termes, l'équilibre existe dès que l'individu a atteint le. stade de développement actuellement réalisé par l’espèce. Dès lors, l'état adulte comme tel, c’est à dire comme situation d'équilibre, n'est pas déterminé par l’évolution individuelle. Nous dirons donc que cette évolution présente dans l’état adulte un cas d'équilibre stable, mais nous ne considèrerons pas cet élat comme le terme vers lequel marche, de sa nature, cette évolution.
Un examen attentif ne nous permet pas non plus de considérer l'équilibre qui caractérise l’état adulte comme un stade provisoire destiné — par sa nature — à se résoudre dans « l'équilibration complète que nous appelons la mort, » (1) C'est d'abord la conséquence de ce qui précède, L'évolution de la forme est un procès spécitique
LE Le
le du à es, nt de ét de SD de dé
RS À de à) cd
qui se poursuit à travers les générations successives, tandis que la mort est essentiellement un phénomène individuel. Il est vrai qu'on parle parfois de la mort d’une espèce, mais ce n’est là qu'une expression figurée qui signifie la disparition de l'espèce par la mort de tous les individus.
Il ne semble même pas qu'il faille considérer la mort comme l'aboutissement naturel de lévolution individuelle. À priori, rien n'empêche que l'équilibre mobile de l’âge adulte n'ait — sauf accident — une durée infinie. En d'autres termes, si d'une part tout organisme est exposé à subir une mort violente ou accidentelle, d'autre part, la mort naturelle par décrépitude ne parait pas être a priori un aboutissement fatal. Rien n'empêche — absolument parlant — que les fonctions nutritives, qui, dans une large mesure, contrebalancent l'usure des organes, ne s’acquittent parfaitement de cette che et ne maintiennent par conséquent l'organisme dans une situation toujours également apte à l'exercice de l’activité vitale.
Weismann fait remarquer avec raison qu'en réalité les organismes monocellulaires sont immortels. Ils peuvent évidemment périr de mort accidentelle, mais en dehors de cette hypothèse, ils se multiplient et se propagent indéfiniment par scissiparité ou par bourgeonnement. L'individu, si lon veut, cesse d'exister lorsqu'il se divise, mais il continue à vivre dans chacun des deux organismes nouveaux, et, surtout, cette multiplication n’entraine la destruction d'aucune partie de matière vivante. « En réalité, dit
. Weismann, on ne peut parler ici de mort! Où est donc
le cadavre ? qu'est-ce qui est mort ? Rien ne meurt, mais le corps de l'animal se sépare en deux fragments à peu près égaux, de nature à peu près similaire, dont chacun ressemble absolument à lanimal parent et dont chacun, comme celui-ci, continue à vivre pour se diviser plus tard de nouveau en deux moitiés. » (1)
(1) Essais sur l'héridité et La sélection naturelle. Trad. de VARIGNY Paris, 1892 p. 93.
Spencer a attaqué cette manière de voir de Weismann dans The Contemporary Review (Mai 1893) (1). On n’a pas, prétendl, le droit daffirmer linexistence de la mort naturelle chez les protozoaires, Il poursait se faire qu'après un certain nombre de géné’ations par scissiparité, le procès de conjugaison fût nécessaire pour la conservation de la vie et de la multiplication. (2) Cela semble résulter en effet de certaines expériences de Maupas. D’autres expériences montrent cependant que cette nécessité du procès de conjugaison n'existe pas et qu'on peut, sans elle, obtenir la continuation indéfinie de la scissipafité, pourvu qu'on varie de temps en temps le milieu dans lequel les organismes vivent. (3)
D'ailleurs, comme Weismann observe dans sa réponse à Spencer, (4) la conjugaison n’est pas la mort. Tous les individus sont également propres à l’opérer ; il reste donc toujours vrai de dire qu'aucun d'eux n'est voué à la mort, comme c'est le cas pour les organismes supérieurs.
Môme dans ces derniers, si l'on admet les théories de Weismann, la mort naturelle n'existe que pour les cellules somatiques, tandis que les cellules reproductrices continuent à vivre en se divisant indéfiniment comme les êtres monocellulaires. La mort de l'animal ou de la plante entraine avec elle, il est vrai, la mort des cellules reproductrices qui se trouvent à ce moment dans le corps de l'individu, mais c’est pour elle un cas de mort accidentelle.
Enfin Weismann prétend que la mortest, dans les organismes multicellulaires, une conséquence de Putilité que constitue ce procès pour l'espèce. « Supposons, dit-il, qu'une espèce supérieure d'animaux vint à posséder la faculté de vivre éternellement ; ce ne serait évidemment d’au-
(4) Article reproduit dans Problèmes de Morale et de Sociologie sous le titre : Znsuflisance de la sélection naturelle. Trad, de VARIGNY Paris 1894
2) Contemp. Rev. Mai 1893 p. 747.
(3) cf THOMAS HUNT MORGAN, Evoluhion and Adaptation p. 443 sq.
(4) The Contemporary Review, Oct. 1893 p. 601,
# # «di r A
eune utilité à l'espèce. Car, en admettant même qu'un individu immortel pût se soustraire, pendant un temps Awini, à tous les hasards qui pourraient détruire directement son existence, — hypothèse à peine admissible, — il est certain qu'il aurait à recevoir quelques blessures, aujourd'hui à | telle, dans dix ans à telle autre partie de son corps et = ces lésions ne pourraient se réparer complètement ; il deviendrait par conséquent d'autant plus imparfait et estropié qu'il vivrait plus longtemps, et d'autant moins apte … à remplir la destinée de l'espèce. Les individus s’usent … extérieurement par le contact avec le monde extérieur; et rien que pour cette raison, il est déjà indispensable qu'ils soient continuellement remplacés par de nouveaux individus plus parfaits, même s'ils possédaient intérieurement la faculté de vivre éternellement.
« Il en ressort, d’une part, la nécessité de la reproduction, > étd'autre part l'opportunité de la mort; car des individus …. usés n'ont aucune valeur pour l'espèce, ils lui sont même - nuisibles, en prenant la place de ceux qui sont sains. D'après le prineipe de la sélection, la vie des individus a — «donc dû se raccourcir — en admettant qu'ils aient été ‘æ immortels à l’origine — de la durée qui était sans utilité 2 -pour l'espèce ; elle a dû se réduire à la durée qui présentait les chances les plus favorables pour lexistence simultanée d'un nombre aussi considérable que possible d'individus sains. » (1)
…. Weismann ne nie pas que la mort ne soit une conséquence = de laconstitution actuelle des cellules somatiques, mais il prétend que cette constitution n'est pas essentielle à la vie — etqu'elle à été acquise à cause de l'utilité qu’elle présente. … Nous n'avons pas à l'aire ici la critique de cette théorie de Weismann qui, évidemment, soulève bien des objec- + tions. On peut voir comment il la développe, lappuie et la défend, dans les deux premiers Essais du volume que nous . citons. Ce qui nous intéresse, c'est la conclusion qui —. est en grande partie indépendante des difficultés inhérentes
: Ie
(1} op. cit. (Essais etc) p. 21.
L'équilibre et l'adaptation.
à l'ensemble de la doctrine et qui s'appuie sur une base expérimentale solide : « Comme la mort elle-même, la durée plus ou moins longue de la vie est une aflaire d'adaptation ; la mort n'est pas un atlribut essentiel de la substance vivante, elle n’est pas non plus liée nécessairement à la reproduction, elle n’en est pas une conséquence nécessaire. » (1)
Lorsqu'on songe à l’âge énorme de certains arbres, on peut se demander si la vie de beaucoup de plantes n’est pas, de sa nature, indéfinie, les individus étant d’ailleurs sujets à périr plus ou moins tôt par mort accidentelle. Il est certain, d'autre part, que chez les animaux supérieurs, une durée approximative de la vie est un caractère spécifique, de telle sorte que pour chaque espèce ou même pour chaque race, il y a une durée de vie qui n’est guère dépassée et qui est normalement atteinte. Mais celx ne suflit pas pour que nous considérions la mort. comme le terme nécessaire de l’évolution vitale, ni comme exigée par la « loi d'équilibre. »
Nous savons que Spencer trouve une application de cette. loi dans ladaption de lorganisme aux conditions dans lesquelles il vit. Il v a, sous ce rapport, équilibre pour autant que ces conditions sont stables ; car si elles changent, il n'y a plus équilibre, mais au contraire de nouvelles redistributions en vue d’une adaptation nouvelle.
Le pouvoir d'adaptation des organismes aux cCirconstances est limité ; les conditions compatibles avec la vie sont même comprises dans des limites assez étroites. Mais, dans ces limites, l'adaptation est évidente et elle se manifeste anssi bien dans l'espèce que dans les individus ; — quel que soit d’ailleurs le moyen par lequel elle est réalisée.
“pendant certaines observations s'imposent ici. D'abord la dénomination mécanique d'équilibre par laquelle Spencer
(1) Ibid p. 116,
gs hi
CA
, $ ere |
— AT
désigne l’adaptation peut s’admettre pourvu qu'elle n'implique aucune affirmation concernant la nature des forces que l'organisme met en jeu. Une suspension à la Cardan qui supporte la boussole d'un navire modifie la disposition de ses pièces d’après les mouvements qui lui sont imprimés, de manière à maintenir toujours la boussole horizontale. De même, l'organisme des vertébrés règle les oxydations internes dans les conditions changeantes, de manière à maintenir constante la température du corps. Mais cette analogie d’activité — un peu vague d’ailleurs — n'entraine pas l'identité des forces mises en jeu.
Ensuite, l’adaptation au milieu ne doit pas se concevoir comme une situation rigoureusement déterminée, tellement que sa réalisation soit incompatible avec tout changement ultérieur de structure. C’est en partant de cette idée fausse que Spencer en arrive à envisager l'adaptation parfaite au milieu comme un stade terminal de l’évolution de la forme.
« Nous avons vu, dit-il, que la limite de l’hétérogénéité est atteinte quand l'équilibre d'un agrégat devient complet, que la redistribution de matière ne peut continuer que tant qu'il persiste un mouvement non équilibré. Nous avons vu que, par suite, les arrangements terminaux de structure doivent être tels qu'ils puissent opposer des forces antagonistes équivalentes à toutes les forces qui agissent sur l'agrégat. Or, que suppose un agrégat organique dont l'équilibre est de ceux que nous appelons mobile? Nous avons vu que le maintien d'un équilibre mobile exige la production habituelle de forces internes correspondant en nombre, direction et intensité aux forces externes incidentes, c’est à dire autant de fonctions internes, isolées ou combinées qu'il y a d'actions extérieures à contrebalancer.
« Mais les fonctions sont les corrélatifs des organes; l’intensité des fonctions est, toutes choses égales, corrélative au volume des organes ; et les combinaisons de fonctions sont corrélatives anx connexions des organes. Il ‘en résulte que la complexité de structure qui accompagne l'équilibre fonctionnel, peut se définir : un état dans lequel il y à autant de parties spécialisées qu'il en faut pour qu'elles puissent,
séparément ou conjointement, contrebalancer les forces séparées ou conjointes au milieu desquelles existe l’organisme. Telle est la limite de l’hétérogénéité organique dont l'homme s’est plus approché que toute autre créature. » (1)
Ce raisonnement repose sur la conception de la vie que nous avons déjà critiquée, et d’après laquelle « toutes les actions vitales considérées non pas séparément, mais ensemble, ont pour but final le balancement de certaines opérations extérieures par certaines opérations intérieures. » (2)
Laissant de côté ce que cette définition a d’imparfait, constatons que les opérations extérieures peuvent être « balancées » de mille façons différentes, puisque nous voyons les organismes les plus divers vivre dans le même milieu et s’y adapter chacun de sa façon. De ce que la vie est un mode d'activité et s'exerce, comme toute activité, sur des objets, — de ce que, dès lors, elle présente nécessai- . rement des relations avec ces objets et notamment avec les objets extérieurs, il ne faut pas conclure que sa nature est entièrement déterminée par ces objets, comme une force est déterminée en intensité eten direction par la condition qu’elle doit faire équilibre à une force donnée.
Même si l’on admettait que la sélection est le seul facteur d'évolution organique et que les organismes varient toujours dans le sens d'une meilleure adaptation au milieu, il ne s’ensuivrait pas du tout qu'il y a une forme d'adaptation limite qui est déterminée par le milieu. Qu'un organisme soit plus ou moins apte à pourvoir à ses besoins, à saisir sa nourriture, à se défendre contre ses ennemis, que ses organes soient mieux disposés pour les fonctions qui lui sont dévolues, que la nutrition y soit meilleure, la croissance et la multiplication plus rapide, la sensibilité (s'il s'agit d'animaux) plus fine, la mobilité plus grande : ce sont des conditions qui, considérées isolément ou dans leur ensemble, sont relatives au milieu, mais à la réalisation desquelles il n’est pas possible d’assigner une borne.
Il n’y a donc pas de terme d'évolution assignable, ni rien qui détermine « la limite de lhétérogénéité organique. » Et sous ce rapport, encore une fois, il n'apparait pas que l’évolution tende vers un état d'équilibre.
S'il fallait admettre la conception de Spencer, d’après laquelle les organismes présentent une situation d'équilibre rigoureux entre les forces plastiques et le milieu ambiant, il faudrait en conclure que l'évolution est entièrement déterminée par les changements de ce milieu. Elle consisterait uniquement en ceci : l'équilibre n’existant plus, les forces plastiques entrent en jeu et modifient l’organisme jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli. C’est, en effet, ce que Spencer enseigne : « Nous trouvons, dit-il, que la progression (évolution) résulte non d'une tendance spéciale aux corps vivants, mais d'un effet moyen général de leur relation avec les causes ambiantes. Au contraire, nous ne sommes pas mis en demeure de supposer qu'il existe dans les organismes un penchant primitif qui les porte à se développer continuellement sous des formes plus hétérogènes ; nous voyons qu'une aptitude au développement nait des actions et des réactions entre les organismes et leurs milieux variables. Enfin nous reconnaissons que l'existence d’une cause de développement suppose la non-production du développement aux endroits
. où cette variation d'actions et de réactions n'entre pas
en jeu » (1).
Nous n'avons garde de nier l'importance des changements du milieu au point de vue de l’évolution, ni de contester que l’évolution de l'espèce tout comme celle de l'individu exige des conditions favorables, mais de là à considérer les variations du milieu et l'activité qu’elles déterminent dans les organismes comme les seuls facteurs de l’évolution, il y à loin. Nous venons de voir que la théorie sur laquelle s'appuie Spencer pour laffirmer manque d’une base solide.
Enfin il n’est pas inutile de le répéter encore : rien
(4) Prince. de Biol. vol. I, p. 522 $ 155.
Formes variées
d'équilibre.
ne nous autorise à aflirmer que toute évolution est adaptative, même dans le sens restreint que nous venons d'exposer. A côté de l’évolution physiologique qu’on peut considérer comme telle et des modifications de structure qui s'y rattachent directement ou indirectement. il y a la genèse des particularités purement morphologiques pour lesquelles il est impossible d'imaginer un rôle adaptatif. Romanes rapporte qu'ayant examiné un à un les caractères spécifiques se rapportant à la coloration dans toutes les espèces de certains genres d'oiseaux et de mammifères, il a trouvé que le nombre des caractères auxquels il est. impossible d'attribuer une utilité ou une relation quelconque au milieu dépasse de beaucoup le nombre de ceux qui apparaissent comme des adaptations. (1) L'’argument n’est pas péremptoire, parce qu’on peut toujours objecter notre ignorance, mais il n’est pas sans valeur et il montre qu'il faut être sévère à l'égard des considérations théoriques sur lesquelles repose la thèse de Spencer.
Un élément strictement limité par les conditions extérieures, c’est le nombre d'individus appartenant à un groupe d'organismes. L'espace qu’ils occupent est restreint et, par conséquent, les ressources qui sont à leur disposition.
En outre, le même espace est occupé simultanément par d’autres groupes qui leur font la guerre d’une façon directe ou indirecte, Lorsqu'une espèce se. multiplie, elle comprend après peu de temps le nombre d'individus que les circontances comportent et il s'établit un équilibre entre sa force de propagation et les obstacles positifs (ennemis) et négatifs (manque de ressources) qu'elle rencontre.
L'adaptation au milieu se fait chez les animaux principalement par le moyen des facultés psychiques. Gette adaptation présente un état d'équilibre, pour autant que le
(4) Darwin and after Darwin, vol. H, p. 175,
milieu est stable, comme nous l’avons dit auparavant. On peut aussi considérer l'équilibre subjectif que les différentes facultés psychiques réalisent par létablissement d’une certaine situation moyenne autour de laquelle oscille l’activité, nerveuse à l'instar de ce qui à lieu dans la vie organique.
Lorsque nous avons exposé la loi d’après laquelle le . mouvement est rythmique, nous avons fait remarquer que cette propriété à sa source dans une situation d'équilibre dont le mouvement s’écarte alternativement de part et d'autre, de sorte que ces mouvements oscillatoires sont la preuve qu'une telle situation d'équilibre existe. A la … vérité, elle n’est jamais réalisée parfaitement, mais elle est là moyenne des situations qui se succèdent dans le mn Lait.
Pour lorganisme social, cet équilibre mobile s'observe tant au point de vue de la population, qu’au point de vue industriel, c’est à dire le rapport entre la production ; nu la consommation, Spencer fait remarquer que l’évolution “ sociale tend à amoindrir l'importance des oscillations autour
pe la situation d'équilibre et à la réaliser par conséquent
Ne s imposée ‘par la RATE de SRses aux moyens de oroduetion, régulateurs par excellence de la population, grèce aussi …. aux moyens de communication qui facilitent l'écoulement des produits et la manifestation des besoins.
| Au point vue politique, Pévolution sociale tend à moditier les institutions de manière à les maintenir en harmonie avec la situation du prone: Tant que Re ne change
ion one. si le peuple progresse: Dans ce der: mier cas, les institutions évoluent elles-mêmes, et il ne ….. semble pas qu'elles tendent vers une situation d’équi- : libre définitive, pas plus que les formes vivantes.
Enfin, il est évident que les différents équilibres dont nous venons de parler sont des équilibres mobiles, qui > consistent, non pas dans l'absence du mouvement, mais … dans sa stabilité à certains points de vue. D’après le
La loi d'équilibre
a priori.
DAT ee
principe Spencer, cet équilibre mobile ne serait qu’une étape vers l'équilibre absolu, Nous ne voyons aucun moyen d'interpréter cette loi en lappliquant soit aux sociétés, soit à l’évolution de la vie psychique. Il faudrait commencer par définir en quoi consiste pour celleci ou pour celle-là léquilibre absolu, et nous avouons ne pas concevoir une telle définition.
La démonstration a priori de la loi d'équilibre est tiree par Spencer de la déperdition fatale du mouvement visible : « des soustractions perpétuelles, causées par la communication du mouvement au milieu résistant, doivent nécessairement mettre fin au mouvement des corps dans un temps plus ou moin long. » (1) Lorsque l’agrégat à perdu tout mouvement visible, c’est léquilibre absolu ; l'équilibre mobile s'établit lorsque des divers mouvements possédés par l’agrégat quelques-uns disparaissent, tandis que les autres continuent. « Dans tout agrégat animé de divers mouvements, ceux qui sont les plus faibles et qui rencontrent la plus grande résistance se dissipent relativement de très bonne heure ; et ceux qui sont les plus forts et qui rencontrent le moins de résistance se conservent longtemps ; c’est ainsi que se forment les équilibres mobiles dépendants et les équilibres mobiles indépendants. »
Ce raisonnement démontre que tout mouvement visible doit finalement disparaître et que toute évolution sera, en fin de compte, enveloppée dans cette destruction du mouvement, [| montre aussi que, dans certaines circonslances, des équilibres mobiles doivent s'établir. Mais, par contre, il est sans aucune portée pour les agrégats qui tirent leur énergie d’ailleurs et qui possèdent le moyen de la renouveler à mesure qu'ils la dépensent, Or, tels sont avant tout les êtres vivants et les sociétés humaines, c'est à dire les existences matérielles dont l’évolution est
(1) P, P. p. 54 8 176 — FE, P. p. 41 à
de beaucoup la plus intéressante. II est vrai que ces existences elles-mêmes réalisent souvent de l’une ou de Vautre façon des situations d'équilibre, mais l'explication mécanique que Spencer propose ici est évidemment insuffisante pour en rendre compte.
On peut se demander s'il ne serait pas plus juste de considerer l’équilibre absolu comme un phénomène caractéristique des agrégats inorganiques, et l'équilibre mobile comme une chose propre aux êtres vivants individuels ou collectifs.
Les premiers, en eflet, n'ayant régulièrement pas le moyen de puiser dans le milieu l'énergie qu'ils dépensent, aboutissent nécessairement à la perte de tout mouvement visible. Si, de fait, l'énergie leur est constamment fournie de l'extérieur, comme le soleil entretient le mouvement à la surface du globle, ils sont néanmoins à cet égard purement passifs et ce résultat ne peut pas être considéré comme caractéristique de leur nature. Et si dans d’autres cas, comme pour les systèmes astronomiques, la déperdition du mouvement est très lente à cause de la faible résistance qu'il rencontre, de sorte que la situation reste sensiblement invariable, cette circonstance est encore peu importante au point de vue théorique.
Les êtres vivants, au contraire, quoique sujets à mourir, présentent néanmoins un renouvellement continuel d'énergie qu'ils recueillent dans le milieu grâce à leur activité propre. Les résistances qui déterminent le repos absolu dans les agrégats inorganiques se trouvent dans l’agrégat lui-
__ même on dans le milieu. Quand la chaudière cesse de
fournir de la vapeur à la machine, celle-ci continue à marcher pendant quelque temps, puis elle s'arrête à cause des frottements de ses organes. Les mouvements des planètes, au contraire, subissent une diminution très petite à cause de la résistance du milieu dans lequel elles se meuvent.
De même, les êtres vivants réalisent l'équilibre mobile en s’adaptant soit aux circonstances extérieures soit aux circonstances intérieures. Les animaux et les plantes règlent
leurs fonctions d’après le milieu où elles vivent. Les sociétés s'organisent suivant les besoins de leurs membres. De telles adaptations peuvent être spontanées, comme dans les exemples que nous venons de citer, ou simplement imposées par les circonstances, comme la multiplication limitée d’une espèce. Dans ce dernier cas, notamment, l'équilibre ne peut pas être considéré comme le résultat naturel de évolution.
En résumé, il résulte de lexposé que nous venons de faire et des critiques que nous avons formulées, que Spencer, à notre avis, conçoit d’une façon ‘défectueuse les relations de l’équilibre avec l’évolution.
Nous venons’ de rappeler que tout agrégat, par là même qu'il a une nature déterminée, réalise nécessairement d’une facon ou d'une autre une situation d'équilibre stable. Donc lévolution tend vers l'équilibre parce qu’elle tend à produire et à développer des êtres matériels déterminés. Cet équilibre sera absolu dans le cas d'évolution simple où l'intégration finale ne comporte pas de mouvements intérieurs visibles ; il sera au contraire mobile dans le cas d'évolution composée. Dans les agrégats inorganiques cet équilibre mobile est destiné par sa nature à faire place à l'équilibre absolu. Quant aux agrégats organiques, l'équilibre mobile qu'ils réalisent en vertu de leur évolution propre, détermine simplement leur individualité, mais n'implique nullement lexistence d’une situation terminale qui serait l'aboutissement du procès évolutif. Même l'état adulte des organismes individuels n’a pas ce caractère.
L'équilibre absolu auquel les formes supérieures aboulissent par la mort, n’est d'aucune manière le terme vers lequel tend le procès d'évolution, mais bien le terme du procès concomitant de dissolution, comme nous le verrons. C'est aussi au procès de dissolution que nous rattacherons la dégradation de l'énergie. 11 en résulte que dans les cas d'évolution composée où l'agrégat ne renouvelle pas son énergie intérieure, l'état d'équilibre absolu vers lequel il tend, quoique fatal, n'est pas à proprement parler le terme de son procès d'évolution, mais également le terme
du procès de dissolution par désintégration du mouvement. Notons, enfin, que l’on peut observer dans l'évolution, notamment des êtres organisés, de nombreuses formes secondaires d'équilibre mobile.
tic Comme lexistence d'un être matériel commence avec évou- Son évolution, ainsi elle cesse par sa dissolution ; et comme le procès d'évolution consiste principalement dans l’intégration de ses éléments, ainsi la dissolution à lieu par leur désintégration. Il se peut d’ailleurs que de nouveaux liens remplacent les anciens, lorsque, par exemple, un agrégat est absorbé par un autre.
La désintégration, par elle-même, rend aux éléments leur - 14 indépendance, ou, si l’on veut, la mobilité qu'ils possédaient LR avant l'intégration; elle peut avoir comme cause une absorption de mouvement : les éléments sont disjoints grâce aux mouvements individuels qu'ils conçoivent. Mais cette cause de dissolution n’est pas la seule. Une société commerciale prend fin par ce que ses membres
conviennent de considérer comme inexistant l'accord qu'ils avaient conclu. Après cet acte chacun reprend sa liberté d'action; ces mouvements individuels sont la conséquence …. et non la cause de la dissolution de la société. Nous n’ad- mettons donc pas, ce que veut Spencer, que la dissolution consiste toujours dans une absorption de mouvement, pas
caractérise essentiellement l’évolution.
Ausurplus, nous ferons remarquer que le procès de disso- FE lution s'applique au mouvement de même qu’à la matière. à s. IL ne rompt pas seulement les liens qui existent entre —. les parties de l’agrégat, mais encore et comme conséquence, …. ile détermine une désintégration du mouvement. Si nous avons pu rattacher à l’évolution la transformation du … du mouvement invisible des particules en mouvement - d'ensemble ou visible, nous devrons donc de même ratfacher au procès de dissolution la transformation inverse,