LES IDÉES DERNIÈRES DE LA RELIGION
Imagination et intelligence. — L'origine de l'Univers. — La nature de l'Univers.
Lorsque nous formulons le jugement suivant : La terre est sphérique (nous choisissons à dessein un exemple dont Spencer se sert lui-même au début de ce deuxième chapitre), qu'y a-t-il dans le champ de la conscience ? J'y puis d'abord distinguer une représentation imaginative, auditive ou visuelle, de la phrase que je -viens d'écrire, J'y trouve ensuite la figuration également imaginative d’un globe terrestre semblable à ceux que jai déjà vus, ou bien de la surface sur laquelle je marche confusément prolongée en surface sphérique. Si je ne fais attention qu'aux images sensibles, ma conscience pourra n’en découvrir aucune autre.
Cependant, j'ai la conscience non seulement de percevoir la proposition susdite comme une suite de sons, mais encore d’en comprendre le sens ; et il est clair que ce sens n’est que très imparfaitement représenté par l’image de la Terre que je me forme. D'une part, en effet, elle pèche par défaut : la forme sphérique n'y est ni nette ni complète ; le globe terrestre que je me
> QT figure représente peut-être aussi bien une planète quelconque que la demeure de l’homme. D'autre part elle pèche par excès : l’imagination donne nécessairement à la sphère certaines dimensions déterminées, trop petites d’ailleurs lorsqu'on les applique à la Terre et qui ne sont, en tous cas, aucunement désignées lorsque j'affirme que la terre est sphérique. Toute représentation imaginative ou phantasme, n'étant que la reproduction affaiblie de perceptions sensibles, est concrète et individualisée, tandis que nos jugements contiennent des idées générales et abstraites. |
Je veux bien qu’on donne, avec Spencer, au phantasme de la Terre le nom de « conception symbolique ». Mais, si elle est un symbole et que je lapprécie comme telle, il faut que j'aie la connaissance de la chose dont elle est le symbole. Cette dernière connaissance n’est pas une image sensible ; cependant elle n’en existe pas moins, de même que le jugement qu’exprime la proposition : La Terre est sphérique. D’après Spencer, la représentation imaginative très imparfaite serait la seule notion que nous ayons actuellement de la Terre. Nous nous servirions de telles images comme si elles étaient réelles parce que nous savons « qu’elles peuvent être complétées » c’est-à-dire corrigées, et qu’elles « servent d'acheminement à des conclusions dont la validité a pour pierre de touche la correspondance avec l'observation ».
Sans doute, nous pouvons « compléter » l’image sensible que nous nous faisons de la Terre, mais, encore une fois, c’est grâce à l’idée non sensible que nous en possédons ; et quant aux conclusions que nous tirons de la sphéricité du globe, leur certitude ne dépend pas de lexpérience.
On ne peut pas non plus assimiler l’idée à des représentations sensibles inconscientes, comme le font certains psychologues, (1) I nous paraît d’abord très con-
(1) Par exemple RiBor L'évolution des idées générales. Paris 1897 p.p, 145, sq,
ERNzE
testable que des représentations actuelles puissent échapper à la conscience lorsque l'attention est attirée sur notre situation psychique. Quand donc nous parlons ou entendons parler de choses sensibles en comprenant Îles mots mais sans former l’image et que nous avons vaguement conscience de pouvoir la reproduire, ce n’est pas que l’image existe dans l'inconscient, mais bien qu'elle existe en puissance.
Quoi qu’il en soit de cette image inconsciente ou en puissance, elle ne peut pas être confondue avec l'idée abstraite. De celle-ci nous en avons conscience et sans elle tout jugement ou raisonnement est impossible. Nous avons conscience de cette idée par là même que nous avons conscience de comprendre le mot. C’est en effet l'idée et rien d'autre que le mot signifie. Nous ne pensons pas avec des mots, ni avec des signes, mais avec des idées. Quoique nos idées aient besoin de s'appuyer sur des phantasmes : représentations réelles ou symboliques, mots parlés ou mots écrits, cependant ces phantasmes ne constituent pas par eux-mêmes l’idée. « Pour qu'il y ait pensée générale, dit Alfred Binet, il faut quelque chose de plus : un acte intellectuel consistant à utiliser l’image. » (1)
Le fait de ne pas distinguer entre les connaissances rationnelles (idées, jugements, raisonnements ) et les représentations imaginatives qui les accompagnent n’est pas, chez Spencer, l'effet d'une distraction, mais bien une théorie qui, supposée ici, est reprise au commencement de la seconde partie de cet ouvrage, et plus largement développée dans les Principes de Psychologie. Cette confusion est inadmissible, nous venons de le voir, et nous aurons l’occasion de nous en convaincre encore dans la suite.
Les . phantasmes qui accompagnent nos idées et nos raisonnements sont souvent — rien n'est plus vrai — la cause d'erreurs, parce que nous leur attribuons une con-
{1) L'étude expérimentale de l'intelligence. Paris 1903 p. 139 cf. VAN GINNIKEN. Grondbeginsels der Psychologische Taalwetenschop. Leuvensche Bydragen 1904 p. 51 sq.
origine de Univers.
Er:
formité avec la réalité qu'ils ne possèdent pas. En ce sens on peut dire qu'ils ont besoin d'être « complétés » ; et lorsque la similitude entre eux et les objets ne peut pas être vérifiée directement, les conclusions qu'on tireait de cette similitude présumée ont, sans aucun doute, besoin d’être contrôlées par l’expérience. Mais, de ce que ces phantasmes sont imparfaits ou irréels, on ne peut
‘rien conclure au sujet des idées dont ils sont les symboles.
Les remarques précédentes étaient nécessaires tant pour corriger les réflexions que Spencer place en tête de son second chapitre que pour permettre de porter’ un jugement sur les raisonnements que ce chapitre contient.
Toutes les religions consistant essentiellement dans la croyance à un Être Souverain, cause première de l’'Univers, voici les deux propositions que Spencer se propose de démontrer :
4° Il faut admettre « une puissance dont l'Univers est la manifestation. » (1)
2 D'autre part cette puissance est tellement impénetrable qu'aucune hypothèse particulière sur sa nature ne résiste à l'examen.
Dans le développement de ces thèses que Spencer lui-même appelle «la plus importante de toutes les études» (2) on doit s'attendre à trouver la plus grande précision et une extrême rigueur logique.
Nous disons sans hésiter que ces qualités ne S'y rencontrent pas. Spencer est souvent diffus. Sa pensée ne trouve pas d'emblée l'expression adéquate ; elle tâtonne et s’embarasse dans des répétitions qui ne l’éclaireissent pas toujours. Ce défaut habituel est aggravé ici par des fautes de raisonnement que nous devons mettre en lumière.
Pour démontrer que la Puissance dont l'Univers est la manifestation est inconnaissable, il faut et il suflit de
(2) P, P, p. 24 $ #8 — EF. P, p. 17.
ee” La
: HR, Qu
faire voir qu'aucune affirmation concernant sa nature ne peut étre prouvée. On conclura alors légitimement que nous ne pouvons avoir au sujet de sa nature aucune connaissance.
Spencer va plus loin et prétend montrer qu'aucune hypothèse sur sa nature n’est concevable, que « les éléments de ces hypothèses ne peuvent point être réunis dans la conscience et que nous ne pouvons nous les figurer qu'à la manière de ces pseudo-idées d'un carré fluide ou d’une substance morale, c’est-à-dire, en ne cherchant jamais à en faire des idées réelles » (1); que toute hypothèse semblable « contient des conceptions symboliques illégitimes et illusoires » (2), «contient une impossibilité » (3). Cela équivaut à dire qu'aucune de ces hypothèses n'est vraie.
Spencer, au surplus, dans ses Principes de Psychologie donne l'inconcevabilité comme le criterium suprême pour distinguer le vrai du faux : vraie est la proposition dont la contradictoire est inconcevable. «Je ne puis concevoir : dit-il, la négation de cette proposition : que ce qui résiste est étendu ; et mon impuissance à concevoir la négation me montre que toujours avec le sujet ( quelque chose de résistant) coexiste invariablement le prédicat (l'étendue)... Si la négation d'une connaissance est concevable, cela équivaut à dire que nous pouvons l'accepter ou ne pas l’'accepter comme vraie. Si la négation est inconcevable,
nous sommes obligés de l’accepter. » (4)
Or, il peut se faire, et c'est précisément ce qui arrive ici, qu'entre les hypothèses proposées sur la nature d'une chose il n’y ait pas de milieu. Dans ce cas il faudra conclure en bonne logique que leur objet, est non seulement inconnaissable mais inexistant, Examinons la chose en détail.
(1) PO Pip. 37 S 11 — EF. P. p. #.
(2! /bid
14) Principes de Psychologie. Traduet. RiBOT ET ESPINAS. Paris 1875 1. H p. 425 $ 179.
Si nous ne voulons pas mettre fin à toute recherche scientifique ou même à tout travail de l'esprit, nous devons admettre que toute chose, et par conséquent aussi lexistence de FUnivers, a sa raison sufjisante, son explication. « Nous pouvons, dit Spencer, faire trois suppositions intelligibles verbalement sur l'origine de l'Univers. Nous pouvons dire qu'il existe par lui-même, ou qu'il se crée lui-même, ou qu’il est créé par une puissance extérieure. Il n’est pas nécessaire de rechercher ici laquelle de ces trois suppositions est la plus croyable. Cette question se résoud en définitive en une question plus haute, à savoir si l’une d'elles est concevable au vrai sens du mot. Examinons-les l’une après l’autre. » (1)
La question est évidemment mal posée. Il n’y a pas trois hypothèses, mais seulement deux: l'Univers a sa raison d'être en lui-même ou en dehors de lui. Spencer va reconnaître qu'il en est ainsi. El dit en effet: « D'abord il est clair que pour nous les mots d'existence par soi veulent dire une existence indépendante d'une autre, qui n’est pas produite par une autre.» (2) S'il en est ainsi « lhypothèse de la création par soi» se trouve éliminée.
Spencer continue : « En excluant ainsi l’idée d’une cause antérieure, nous excluons nécessairement celle d’un commencement ; car admettre l'idée d’un commencement, admettre qu'il fut un temps où lexistence n'avait pas commencé, c'est admettre que son commencement a été déterminé par quelque chose, où causé, ce qui est une contradiction. Donc Pexistence par soi signifie l'existence sans commencement, et une conception de lexistence par soi est une conception d’une existence sans commencement, Or il n'y à pas d'effort de l’esprit qui puisse y arriver, Concevoir l'existence à travers linfini du temps passé, c'est concevoir un temps infini écoulé, ce qui est une impossibilité. » (3)
AP Pop. 81 FAT = RE DIE (2) P; P, p 32 $ 11 — F, P. np, 2 (8) P: P,:p, 82 8 11 — KE P, p.28,
RAT: y
Si concevoir signifie se représenter par l'imagination, il n'y à point de doute qu'une telle représentation ne soit impossible. Mais il s'agit ici d’une conception par lintelligence.
Au lieu du mot temps mettons durée qui est plus général et peut s'appliquer aux choses immuables. Il n'y a pas lieu, dans ces dernières, à cause même de leur immutabilité de distinguer le passé du futur, ni différentes parties du passé ou du futur. Cela étant, peut-on concevoir par l'intelligence une durée infinie, c’est-à-dire sans bornes, sans commencement ni fin ? Je réponds oui sans hésiter : cette conception ne contient aucune contradiction, elle n’est pas « un symbole illégitime et illusoire » mais une notion parfaitement cohérente et dont tous les éléments sont intelligibles.
Autre chose est de savoir s’il en est de même pour la durée infinie de l'Univers, c’est-à-dire d’un système en mouvement. On peut, à notre avis, démontrer que la durée infinie d’un tel système est une notion contradictoire parce qu’elle entraine l'existence du nombre à la fois déterminé et infini et pour d’autres raisons encore.
La seule notion de durée, qui fait abstraction du changement, m’entraine pas cette conséquence. Le raisonnement de Spencer est donc ineflicace.
Spencer poursuit : « Ajoutons à cela que l'existence par soi fût-elle concevable, elle ne pourrait en aucun sens expliquer l'Univers. On ne peut pas dire que lexistence d’un objet, à un moment donné, devienne plus concevable parce qu'on a découvert qu'il existait une heure, un jour, un an auparavant ; et si son existence à ce moment ne devient pas le moins du monde plus intelli-
gible par le fait de son existence durant une période
antérieure finie, il n’y a pas d’accumulation de périodes, même poussée à l'infini, qui puisse la rendre plus intelligible. Aussi, non seulement la théorie athéiste est inconcevable, mais ne le fût-elle pas, elle ne serait pas pour cela une solution. L’aflirmation que l'univers existe par soi ne fait pas faire un pas au delà de la connaissance
DEA. Vide
de son existence présente, et par conséquent nous laisse en présence d’une affirmation nouvelle du même mystère.» (1)
La théorie athéiste, Spencer l'oublie, aflirme non seulement que l'Univers n’a pas eu de commencement, mais en outré qu’il existe par lui-même ce qui est «une explication. » On peut évidemment ne pas l’adopter, mais elle n’est pas une simple constatation de l'existence de l'Univers.
La critique que fait Spencer de la seconde hypothèse, «la création par soi», ne donne lieu à aucune observation importante. Il est facile de montrer qu’elle est « inconcevable ». «Les termes de cette hypothèse, dit Spencer, ne représentent pas des choses réelles, mais suggèrent seulement les symboles les plus vagues et les moins susceptibles d'interprétation » (2). Inconcevable (notons-le encore une fois) signifie donc bien pour Spencer : non conforme à la réalité, c’est-à-dire : faux.
« Il reste à examiner l'hypothèse généralement admise du théisme, la création par un pouvoir extérieur. Dans les plus grossières croyances comme dans là cosmogonie qui a depuis longtemps cours parmi nous, on suppose que le ciel et la terre ont été faits en quelque sorte comme un meuble façonné de main d’ouvrier..……. En supposant que le soleil, les planètes, les satellites et toutes les choses que ces corps contiennent, ont été formés d’'unc manière semblable par le Grand Artiste, nous supposons seulement qu'il a disposé dans l'ordre que nous voyons présentement certains éléments préexistants. Mais d'où viennent ces éléments préexistants ? La similitude ne nous le fait pas comprendre, et tant qu'elle ne le fait pas, elle est sans valeur. La production de la matière tirée de rien, voilà le vrai mystère, Cette similitude pas plus qu'une autre ne nous rend capables de la concevoir, et nous n'avons que faire d’un symbole qui ne nous donne pas ce pouvoir, » (3)
Evidemment, l'hypothèse théiste enseigne que les matériaux de l'Univers, aussi bien que l'Univers lui-même, ont été produits par Dieu. Personne ne prétend expliquer la création par l’activité de l'artisan. Qu'elle soit un mystère, cela peut avoir un sens vrai. Mais la question est de savoir si elle est inconcevable, c'est-à-dire, si elle est une notion incohérente ou contradictoire. Spencer n'essaie pas de l’établir, mais passant à une autre considération, il poursuit ainsi : « L'insuflisance de la théorie théiste de là création devient encore plus manifeste quand on passe des objets matériels à ce qui les contient, quand au lieu de la matière on examine l’espace. N’existàt-il rien qu’un vide incommensurable, il faudrait encore l'expliquer. Une question s’élèverait : D'où vient ce vide ? Pour qu’une théorie de la création fût complète, elle devrait répondre que l’espace a été fait de la même manière que la matière. Mais l'impossibilité de concevoir cette façon de créer l’espace est si manifeste que personne n'ose laftirmer. En effet, si l’espace a été créé, il n'existait pas auparavant ; Or, il n'y a pas d'effort d'esprit qui puisse faire imaginer la non-existence de l’espace. Une des vérités qui nous sont le plus familières, c’est que l’idée d’un espace nous enveloppant de toutes parts ne peut pas un seul instant être bannie de la pensée. Non seulement nous sommes forcés de penser l’espace comme présent partout, mais nous sommes incapables d'en concevoir l'absence, soit dans le passé, soit dans l'avenir. Si la non-existence de l'espace est absolument inconcevable, il en résulte que la création de l’espace est inconcevable. » (1)
Ce raisonnement dépend entièrement de la supposition que tout être créé a eu un commencement, ce qui n’est pas évident et aurait donc besoin d’être démontré. Les opinions des philosophes sont partagées sur ce point. Si l’espace, tout en étant créé, a existé toujours, l’argument ne tient plus.
En outre, et ceci est plus important, Spencer ne s'est-il
(1) P. P. p.p. 35-36 $ 4114 — EF. P. p. 95.
pas aperçu que son argumentation suppose une notion fausse de l'espace et n'a de force que contre ceux qui ladmettent ? Nous n'ignorons pas les idées très différentes qui ont été émises en cette matière. Pour ce qui nous concerne, il nous est impossible d’adméttre que l’espace absolu est autre chose que l’étendue des corps conçue d’une manière abstraite, c’est-à-dire, indépendamment de leurs dimensions individuelles et de leurs autres propriétés. Il n’y a donc, d’après cela, d'espace réel que dans . les corps existants. L'espace réel n’est pas quelque chose de distinct des corps et qui les contient, il est constitué par l'étendue des corps eux-mêmes.
Si des corps sont distants sans qu'il y ait entre eux un corps intermédiaire, on dit qu'il y a entre eux un espace vide, ce qui revient à dire qu'il n’y a rien. On donne, il est vrai, à cet espace vide des limites et des dimensions, ce qui semble indiquer qu'il est réel ; mais il est facile de se convaincre que ces limites et ces dimensions ne sont réelles que dans les corps qui bornent l’espace vide et que toute l’objectivité de l’espace vide consiste dans les distances mutuelles de ces corps.
En dehors de tout corps, l’espace vide est le pur néant et il n’y a donc pas à se demander d’où il vient, ni par qui il a été créé. Quant à la représentation imaginative par laquelle nous nous figurons au delà des corps comme une étendue indéfinie, elle n’est qu’une reproduction confuse d’'impressions visuelles et elle n’est vraiment d'aucun usage dans la question actuelle.
On est d'autant plus étonné de rencontrer ici une argumentation dans laquelle on considère l’espace comme une réalité indépendante des corps que Spencer lui-même définit l’espace et le temps comme des abstractions : « La conception abstraite de toutes les séquences, dit-il, est le temps, La conception abstraite de toutes les coexistences est l’espace, De ce que dans la pensée, le temps est inséparable de la séquence et l'espace de la coexistence, nous ne concluons pas que le temps et l'espace sont des conditions primitives de la conscience dans laquelle les