‹ La théorie de l'évolutionChapitre 72 sur 85 · II EXAMEN DE LA SYNTHÈSE FINALE · texte numérisé non relu

II EXAMEN DE LA SYNTHÈSE FINALE

Evolution universelle. — Alternatives indéfinies d'évolution et de dissolution. — La force comme réalité fondamentale.

Spencer termine par une récapitulation. Tout en résumant ses théories, il en dégage quelques aperçus généraux qui doivent être examinés.

C'est d’abord l’idée d’après laquelle toutes les évolutions particulières ne sont que des parties d’une évolution générale. « Nous avons jusqu'ici, dit-il, considéré la loi d'évolution comme complètement vraie de tous les ordres d’existences pris à part comme ordres distincts. Mais sous cette forme, l'induction manque de l’universalité qu’elle acquiert quand nous considérons les divers ordres d’existences comme formant par leur ensemble un tout naturel...

« Nous avons itérativement remarqué qu'en même temps qu'un tout se développe, il se fait toujours une évolution des parties qui le composent ; mais nous n'avons pas observé que cette loi est également vraie de la totalité des choses, en tant que composée de parties depuis la plus grande jusqu'à la plus petite. Nous savons que tandis qu'un agrégat physique cohérent comme le corps humain s'accroît en volume et prend sa forme générale, chacun des organes qui le composent fait de mème ; que tandis que chaque organe grandit et devient diflérent des autres, il se fait une différenciation et une intégration des tissus et des vaisseaux qui le composent ; et que même les élements de ces tissus composants s’accroissent séparément et prennent des structures plus distinctement hétérogènes,

« Mais nous n'avons pas assez remarqué que, en partant du corps humain considéré comme une particule et en s'élevant aux parties plus grandes, on voit se manifester également la simultanéité de transformation : que tandis que chaque individu se développe, la société dont il est une unité insignifiante se développe aussi ; que tandis que l’agrégat-masse qui forme une société devient plus distinc- . tement hétérogène, la Terre dont cette société est uae partie inappréciable, le devient aussi ; que tandis que la Terre dont le volume n'est que la millionnième partie du système solaire, progresse vers une structure concentrée et complexe, le système solaire progresse de la même manière, et que même ses transformations ne sont pas autres que celles d’une partie à peine appréciable de notre système Sidéral, lequel a traversé en même temps des changements analogues.

« Ainsi comprise, l’évolution n’est pas seulement une en principe, elle est ue en fait. Il n’y à pas plusieurs métamorphoses qui s’opèrent de 1a même manière, il y a une seule métamorphose qui s'avance universellement, partout où la métamorphose contraire n’a pas commencé. »

Rien n’empêche de considérer l'Univers comme un tout ; nous ne voyons même aucune raison « priori de nier qu'il accomplit une évolution d'ensemble. Celle que Spencer imagine pour notre système stellaire et que nous avons rapportée est anologue à l’évolution du système solaire, S'il s’agit de tout l’ensemble des êtres corporels, on peut concevoir qu'il soit soumis à un procès d'intégration de cette sorte,pourvu toutefois qu’on ne suppose pas Univers indéfini.

Mais ce n'est pas ce que Spencer à en vue, du moins principalement, dans le passage cité. Son but est de nous faire considérer toutes lés évolutions particulières comme étant des parties d’un procès d'évolution universelle.

Il ne s’agit pas ici d’une question de mots. Si par évolution universelle on ne voulait signifier autre chose que l’ensemble de toutes les évolutions, il est clair que chacune serait une partie de ce tout. Mais une telle aflirmation ne serait qu’une tautologie et nous ne pouvons pas supposer que Spencer n'ait voulu dire que cela. En réalité, il s'agit de savoir si l’ensemble de toutes les évolutions est réellement une évolution. De même qu’un ensemble d'hommes ne constitue pas nécessairement une societé, ainsi un ensemble d’évolutions ne constitue pas nécessairement une évolution totale.

Pour qu'il y ait unité, il faut qu'il y ait coordination de parlies, c'est à dire que chaque partie contribue à constituer le . tout en tant qu'il est un. De sorte que, ici, la question se réduit à savoir si chaque évolution partielle est un facteur de l'évolution générale. La chose, cette fois encore, ne répugne pas «a priori, mais elle n'est pas non plus nécessaire, 11 faut en juger d'après le fait.

Laissant de côté lévolution de notre système sidéral, considérons l'évolution du globe terrestre qui est moins problématique, Si les évolutions particulières que nous

ARS OT TE PO PE PT PT ON IT PE SO TT CC DPI, CHA 3 d . 1 u .

observons autour de nous font partie d’un procès général, ce sera en lant qu'elles font partie de l’évolution de la Terre. C’est bien ce que Spencer enseigne dans le passage que nous venons de citer. Or, il est facile de voir que l’évolution de la Terre et celle, par exemple, des êtres vivants sont deux procès absolument distincts et qu'on ne peut pas raisonnablement considérer la seconde comme une partie de la première. L'évolution du globe terrestre est en somme une condensation par refroidissement, les différenciations qui s’y manifestent n'appartiennent à l’évolution du globe qu'en tant que procès secondaires de l'intégration. Or, on ne voit pas en quoi celle-ci se trouve favorisée par l'évolution des animaux et des plantes. Si les organismes condensent certains gaz atmosphériques, c’est, du moins normalement, pour les abandonner de nouveau sous la même forme. La matière ne fait que passer dans le cycle vital sans s'y fixer. En outre, si même les êtres vivants contribuaient à la condensation des matériaux du globe, ce point de vue tout à fait accessoire de leur évolution ne suflirait pas pour la faire considérer comme une partie de l’évolution terrestre, telle que les

ridements de l'écorce ou l'érosion des continents.

Toute évolution tire son unité du principe qui la détermine, La condensation des astres, ainsi que tous les phénomènes accessoires, sont dus à la force de gravitation et à l'attraction moléculaire qui n’en est probablement pas distincte ; tandis que la vie n'a que des relations assez vagues avec ces forces naturelles. Que la Terre devienne plus

hétérogène parce qu'une société qui vit à sa surface se

différencie (1), cela n'empêche pas que cette différenciation n'a rien de commun avec l’évolution propre du globe. Nous sommes disposés à admettre que l’évolution de la vie terrestre possède une unité véritable, ayant eu vraisemblablement des débuts assez homogènes, et s'étant poursuivie sous l'empire des lois générales, de sorte qu’ainsi lévolution de chaque individu est réellement une partie de l'évo-

lution d'ensemble à laquelle il contribue pour sa part. Mais, si sur quelque autre planète des êtres vivants se sont également développés, le procès d'évolution eût-il été analogue a celui qui a été réalisé sur la Terre, nous n’en serions pas moins en présence d’une évolution absolument distincte et indépendante, et il serait illégitime de considérer ces deux évolutions comme des parties d’une même évolution totale, alors qu’elles sont séparées l’une de l’autre par l’espace et le temps et qu’elles ne concourent pas par leur nature à un effet d'ensemble.

Nous repoussons donc cette idée de l'Univers accomplissant une évolution unique dont toutes les existences particulières ne seraient que des épisodes.

D'ailleurs, Spencer restreint lui-même le caractère absolu de sa conception, lorsqu'il excepte de «la métamorphose qui s’avance universellement » les parties de l'Univers où la métamorphose contraire a commencé. Il n’y a donc pas un procès d'évolution générale, puisqu'il y a des parties de l'Univers où a lieu la dissolution. Ce n’est pas que ces deux procès ne puissent pas avoir entre eux des relations étroites, La mort des individus est intimement liée à l’évolution des sociétés, de même que la dissolutions des cellules épithéliales se rattache à la vie de l'animal. Néanmoins les deux procés sont distincts et leur existence constitue une dualité qui ne s'accorde pas avec l'unité rêvée par Spencer.

« Quel fondement at-on, dit J.Ward, pour affirmer que l’univers (comme tel) a subi une évolution ? Un homme, une nation, un continent, un système sidéral, comme objets particuliers,ont chacun leur histoire déterminée de naissance et de mort, de progrès et de décadence, de brouillard bràlant et de consolidation froide et morte, Mais croissance et décroissance, ascension et déclin, élévation et dégradation évolution et dissolution sont partout contemporains. Nous n'avons qu'à étendre notre vue pour trouver un ensemble permanent d'êtres individuels qui passentet qui se trouvent à toutes les phases du changement, » (1)

(1) Naturalism and Aguosticism,vol, 1 p. 191

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