CHAPITRE VII
Les origines de la Philosophie des Premiers Principes. Récapitulation,. — Appréciations.
Quelles sont les origines de la philosophie de Spencer ? Nous n'avons à répondre à cette question qu’en ce qui concerne les Premiers Principes. Le penseur anglais ne reconnaissait pas volontiers avoir emprunté ses idées aux autres ; aucune critique ne le blessait plus vivement que celle-là. 1 faut reconnaître d’ailleurs, comme nous l'avons
fait observer, que sa philosophie est largement originale.
Mais où est le penseur isolé ? Qui peut se vanter d’échapper à l'influence des théories règnantes, ou même, de ne pas être profondément influencé par elles ? Nous avons déjà eu l’occasion de dire comment la théorie de lInconnaisable témoigne de l'influence exercée par la critique kantienne sur les spéculations modernes. « C’est Kant, dit A. Férro, qui traça véritablement la voie à Comte, à Spencer, à la philosophie de tout le XIX: Siècle. » (1) La quintessence de la théorie de l’Inconnais-
(1) La critica della conoscensa in E. Kant et H. Spencer. Savone 1900 p. 39
sable se trouve dans le chapitre qui traite de la relativité de nos connaissances. Spencer s’y appuie sur Hamilton et Mansel. « De même, dit F. Aveling, que Mansel se servit des principes établis par Hamilton, ainsi Hamilton fut largement influencé par la doctrine de Kant. Il faut donc assigner au système de Kant une relation historique avec les conclusions de Spencer sur la relativité de la connaissance et de l’Inconnaissable. » (1) Si Spencer a cité de préférence Hamilton et Mansel, ce n’est pas, probablement, que ces deux philosophes aient eu sur ses idées une influence plus grande que d’autres de la même école, mais c’est, sans doute, parce que lun et l’autre, tout en enseignant lPimpossibilité pour la raison d'atteindre linfini, admettent cependant son existence comme objet de la révélation et de la foi. Spencer a prétendu également faire considérer l’Inconnaissable comme objet de Religion. IT s’écarte de Hamilton et de Mansel en ce qu'il fait dériver la connaissance de l’Infini, non point d’une origine surnaturelle, mais de la conscience imprécise. En cela — puisqu'il admet en somme l'existence d’une réalité fondamentale indépendante de nos connaissances — il se rapproche davantage de Kant que de l’école idéaliste. L'influence du philosophe de Koenigsberg sur Spencer se borne au point que nous venons de signaler. Ce n’est pas à Kant que Spencer à emprunté le. mécanicisme, ni la théorie de l’évolution.
On a signalé aussi dans les Premiers Principes l'influence de l’école romantique allemande,principalement de Schelling. « Pour ces philosophes, dit Berthelot, nature et société sont le produit d’une activité inconsciente, d’une force mystérieuse analogue à celle de la vie, ce ne sont pas des mécanismes, mais des organismes. Et par organisme les romantiques n’entendent pas un système de rapports purement statiques, comme l'avaient fait avant eux les penseurs qui avaient comparé à un organisme la société et
() The philosophy of H. Spencer. Dublin Review, Février 1904 p, 255
la nature, un Platou, par exemple, dans l'antiquité, un Hobbes dans les temps modernes; ils entendent par là un ensemble de rapports dynamiques qui se développe du dedans au dehors, qui évolue par l’action d’un principe de vie intérieur et inconscient; ce développement (Entwichelung), cette évolution qui est la vie de l'Univers et de la société, tend à la fois vers une différenciation (Hifferenxierung), toujours plus grande et vers une coordination parfaite des parties de l’ensemble vivant.
« Spencer doit à Coleridge, et par son intermédiaire au romantisme allemand, avec les expressions mêmes de vie, d'organisme, d'évolution, la conception de l'Univers et de la société comme un développement inconscient qui se fait dans le sens d’une individualisation et d'une harmonie de plus en plus complète, c’est à dire dans le sens qu'il appellera plus tard différenciation et intégration. » (1)
Berthelot ajoute que Spencer a combiné avec la conception romantique d’une évolution universelle, les théories mécaniques, notamment l'influence du milieu d’après les idées de Lamarck.
L. Roth, dans une monographie sur les relations entre la philosophie de Schelling et celle,Spencer, leur attribue également un lien de parenté. « Ce que nous “voulons faire voir, dit-il, c’est une analogie d'idées entre la philosophie allemande de la nature et Spencer. Nous voulons rechercher jusqu'à quel point Schelling est évolutionniste et si la position de Spencer n'oflre pas d’analogie avec celle de Schelling.
« La continuité logique des conceptions fait comprendre comment la puissance des idées latentes entraine au même but, malgré tout la différence du point de départ, du caractère et de l’évolution intellectuelle. Ce n'est
qu'en seconde ligne qu'il faut placer l'influence exercée
par l’école de Schelling sur Spencer par l'intermédiaire de C. E. von Baer et de Coleridge.
(4) Thèse : Sur Les origines de la philosophie de Spencer. Bulletin de la Société française de Philosophie, 1904 p. 98
«La pensée de Spencer a ressenti cette influence à une époque où il était préoccupé de ce qu'il y a d’essentiel dans le concept de développement. Elle fut en même temps un pas en avant pour l'idée d'évolution. Spencer dans son second ouvrage répond à la question de « la nature du développement » ou du progrès avec Corelidge- Schelling : Le développement consiste dans la tendance à Pindividualisation. Plus tard aussi, dans une seconde phase distinctive de sa pensée, Pétude des écrits de von Baer hâta le progrès de la conception. » (1)
L. Roth signale également des analogies entre la théorie de la connaissance chez les deux philosophes. Nous avons déjà dit que la doctrine de l’Inconnaissable se rattache au Kantisme. Il est vrai que Spencer, comme Schelling, (2) combat le réalisme en cherchant à faire voir des contradictions dans lhypothèse de l’existence en soi des objets de notre expérience ; mais cette méthode de raisonnement se retrouve également chez Kant. D'autre part, l’idéalisme transcendental qui affirme l'identité absolue du moi et du non-moi et supprime la distinction entre Ja réalité et connaissance (3) est inconnu à Spencer. Nous avons vu que la manière dont il établit la distinction fondamentäle du moi et du non-moi est purement empirique. A cet égard donc, la différence entre sa philosophie et celle de Schelling ou de Hégel est radicale.
Spencer se rattache plus réellement à Schelling par la conceptiou d’une évolution générale. Celui-ci conçoit en effet la nature entière comme un organisme vivant dont la vie universelle se manifeste dans les formes les plus variées en développements gradués, — dans lequel l'Absolu se différencie en objets particuliers, pour les reprendre et les unilier dans son infinité. (4) Il est vraisemblable que
(1) Schelling und Spencer. Berne 1904 p. p. 7-8
(2) cf, Zdeen zu einer Philosophie der Natur, Landshut 1803 p.p. 146 sq.
(3) cf, SCHELLING System des transcendentalen Idealismus p. p. 63-65 el passtin
(4) Ideen zu einer Philosophie der Natur. pp. 52, 77, 261,
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Spencer dans la généralisation de la théorie évolutive a été influencé indirectement par ces conceptions monistiques. Nous devons remarquer cependant que l’idée d’une évolution universelle se présente tout autrement chez lui que chez Schelling. Pour celui-ci, l’évolution générale est la conséquence ou mieux la simple expression de lidéalisme transcendental. L’absolu idéal et l'absolu réel sont une seule et même chose. « L'absolu est un acte de connaissance éternel, dit Schelling. Les choses en soi sont les idées contenues dans l'acte de connaissance éternel, et comme les idées sont une seule idée dans l’Absolu, toutes les choses ont vraiment au fond un seul être, c'est à dire l’être du pur Absolu... L'absolu se développe par l'acte de connaissance éternel dans le particulier, de manière à réunir en lui-même
le tini par la formation (Einbildung) de son intinité dans
le fini... Le côté réel de l’activité éternelle (de l’Absolu) se manifeste daus la Nature : la Nature en soi ou la Nature
. éternelle est l'esprit buriné dans l’objet, l'Etre divin intro-
duit dans la forme... tandis que la Nature qui apparaît est la formation de l'Etre dans la forme se manifestant comme telle, c'est à dire dans le particulier. » (1)
Chez Spencer, au contraire, l’évolution universelle apparait comme la synthèse des évolutions particulières qui ont été étudiées auparavant et ont-été reconnues comme obéis- Sant à la même loi. La thèse de l’évolution universelle est donc pour lui une conclusion et une généralisation des connaissances obtenues par voie expérimentale, S'il est vrai, comme le dit Berthelot, que la loi de différenciation et d'intégration évoque le souvenir des thèses, antithèses (différenciation) et synthèses harmoniques (intégration) dont nous parle Schelling, (2) il faut avouer cepen-
dant que l’analogie est assez lointaine et que les fonde-
ments sur lesquels repose la loi d'évolution de Spencer sont tout différents des spéculations transcendentales
(1) Zbid. pp. 67 — 76.
(2) Zbid. p. 97.
d’où Schelling a tiré sa formule. Dans sa réponse à Martineau, Spencer a lui-même combattu lévolution conçue à la façon de Schelling ou de Hégel. (1)
Avant l’apparition de l’Origine des Espèces de Darwin (1858), Spencer avait à plusieurs reprises exposé l’idée de l’évolution des espèces organiques, notamment en 1857 dans Progress, its laws and causes et dans des articles publiés la même année dans National Review et dans Westminster Review. Il y insiste surtout sur l'importance de Paction du milieu. Ce n’est donc pas à Darwin que Spencer a emprunté la thèse de l’évolution des espèces, et son rôle n’a pas consisté, comme on le dit parfois, à étendre à d’autres domaines la découverte faite par Darwin dans le monde organique. (2)
Spencer lui-même note exactement quel a été le grand mérite de Darwin. Après avoir observé que la «sélection naturelle » n’est pas au fond autre chose que ce qu’il avait appelé lui-même «la survivance des plus aptes », il remarque que Darwin le premier à fait voir l'importance de ce facteur. «C'est lui, dit-il, qui à découvert que la
sélection naturelle est capable de produire l'adaptation
entre des organismes et leurs circonstances ; à lui revient encore le mérite d’avoir apprécié l'importance immense des conséquences qui en découlent. Il à mis en œuvre une masse énorme de faits pour en faire sortir la démonstration exacte que «la conservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » est une cause sans cesse agissante de divergence parmi les formes organiques. Il a suivi les résultats compliqués de l'opération de la sélection avec une sagacité merveilleuse ; il a montré que des multitudes de faits inexplicables par d’autres causes s'expliquent complètement par cette cause. En un mot, il à prouvé que la cause qu'il met en avant
(1) ef, DALLAMR, Zl pensiero jilosojico di H. Spencer. Turin 1904, p. 19.
) ef, R, WeEINvegG Æerbert Spencer ein Vorgünger von Darwin. Naturwissenschaftlich Wochenschrift, 3 Fuin 1906 — Th,GOLLIER Herbert Spencer, Revue générale. Novembre 1905, pp. 817 sq.