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qui le séparent de Comte dans la question du progrès des connaissances humaines.
On sait que d’après Comte, les connaissances de l’humanité ont passé par trois états différents : l’état théologique dans lequel l'homme attribue les phénomènes à l'intervention d'êtres supérieurs, de divinités, nombreuses d’abord, unique ensuite; l’état métaphysique dans lequel il explique les faits en invoquant des causes de plus en plus universelles ; entin l’état scientifique ou positif dans lequel il se contente de constater les faits et de les grouper en faits généraux, en négligeant complètement, comme « inaccessible et vide de sens pour nous »,la recherche des causes soit premières soit finales.
A cette doctrine, Spencer oppose sa propre conception qui n’admet pour l'esprit qu'une seule méthode consistant à attribuer aux phénomènes des causes en rapport avec le degré de généralisation que l'expérience a réalisé l’idée de cause n’est point exclue du terme final de l’évolution intellectuelle et la méthode scientifique, au lieu de remplacer les conceptions religieuses, les rejoint au contraire dans ce qui doit être leur forme définitive.
Il faut reconnaître que ces observations sont fondées, et qu'il ne peut pas être question de confondre complètement les deux doctrines. Il n’en est pas moins vrai que Spencer lui-même établit une opposition entre les conceptions religieuses, telles qu'elles existent de fait, et les conceptions scientitiques ; que cetle opposition consiste, d’après lui, dans la substitution des causes naturelles à des agents personnels pour l'explication. des phénomènes, ce qui n’est pas autre chose au fond que le remplacement de ‘état théologique par l’état métaphysique. Et si Spencer maintient à la fois la légitimité des conceptions religieuses et des conceptions scientifiques, c’est à condition que le Dieu unique de la Théologie et la cause universelle et dernière de la Science soient l’Inconnaissable ; ce qui, dans la rigueur des termes, signifie que l'un et l’autre
s’évanouissent au moment où l'esprit croit les saisir.
Il y a donc, semble-t-il, entre les idées de Comte et
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celles de Spencer, au sujet de lévolution historique de l'intelligence humaine, plus d'analogie que ce dernier ne veut le reconnaître. Il faut avouer néanmoins que la ressemblance n’est pas complète, et que, même dans la première. partie des Premiers Principes, Spencer ne doit pas être considéré comme un disciple de Comte.
Le philosophe français, qui fait profession de n’avoir jamais lu ni Kant ni Hégel, (1) n’enseigne nulle part la doctrine de la pure relativité de nos connaissances qui aboutit, comme nous lavons dit, à lidéalisme et réduit toutes nos idées à n'être que des phénomènes purement subjectifs. Il repousse « le panthéisme ténébreux dont se glorifient si étrangement, surtout en Allemagne, tant de profonds métaphysiciens (2) » et qui ne peut être que l'idéalisme transcendental.
Tandis que Spencer ne veut pas du réalisme grossier, qui consiste à admettre l’existence objective des choses
directement perçues par lexpérience telle qu'elle est
admise par l’homme non initié aux subtilités philosophiques, Comte professe, au contraire, que « le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine. » (3) L'Inconnaissable n’est donc pas pour Comte une réalité fondamentale, inconnaissable parce que absolue, dont nous percevons vaguement et irrésistiblement lexistence, mais que nous ne pouvons pas représenter par des connaissances précises. C’est simplement tout l’ensemble des doctrines reli-
gieuses et métaphysiques, en tant que distinctes des faits
constatables par lobservation.
Ce n'est pas que la construction de Comte nous plaise davantage que celle de Spencer. A notre avis, la seule part de vérité de sa fameuse loi, c’est que depuis l’origine de notre race, les connaissances scientifiques et
(4) Cours de Philosophie Posilive. Paris 1842, 1, VI p. XXXVHI, (2) Ibid 1, V. p. 84, (8) Zbid, 1, VI, p. 650,
Éd ions di 15 4
l'esprit scientifique ont été, d’une manière générale, en progressant ; que, dès lors, les hommes ont reconnu avec une évidence et une exactitude croissantes les lois auxquelles obéissent les phénomènes matériels. Mais, comment ce progrès contredit la conception d’après laquelle l'Univers est, en dernière analyse, l'expression d’un acte libre de l'Être Infini, ce qui est l'essence de la doctrine théologique, ou pourquoi il est illégitime de se servir de la connaissance des faits pour chercher à établir certaines conclusions sur la nature des €orps qui en sont le théâtre, c’est ce que Comte ne montre nulle part. Les contradictions des métaphysiciens ne démontrent pas que leur science est vaine. Des contradictions existent entre les savants qui ne s'occupent que des faits, dès que lobservation en est difficile ou que les moyens d'information ne donnent pas une entière évidence.
Nous avouons ne pas pouvoir comprendre pourquoi notre intelligence peut légitimement formuler des lois dont la portée dépasse toujours l'observation proprement dite -— puisqu'elles sont générales —, tandis que la recherche des causes lui est absolument interdite parce qu'elle échappe au contrôle de l'observation; pourquoi l'hypothèse qui, assimile le son à un mouvement vibratoire « nous oftre l'expression exacte d’une évidente réalité », (1) tandis que hypothèse qui considère la lumière comme consistant, elle aussi, dans des mouvements ondulatoires d'un fluide est rangée parmi les chimères métaphysiques, comme visant à dévoiler la « nature intime et le mode essentiel de production des phénomènes ». (2) Comment l'affirmation que le son est une vibration de l'air, présente-t-elle un fait et se rattache-t-elle à l’état positif de notre esprit, tandis que l’aflirmation que la lumière est une vibration de la matière interastrale est-elle une chimère et se rattache-t-elle à l’état métaphysique de notre intelligence ? Pourquoi la question de savoir si les co'ps inorganiques®
(1) Zbid. 1. HW, p. 464.
(2) Zbid. 1. H, p. 50E
et organiques diffèrent de nature est-elle « un reste d’influence des habitudes théologiques et métaphysiques » (1) tandisque les chimistes en affirmant « que les substances différent aussi bien par la proportion que par la nature de leurs principes constitutifs » (2) sont parfaitement dans les bornes de la science positive ?
La loi de Comte est une conception arbitraire et incohérente et ce que Spencer en à adopté dans sa théorie sur l'opposition entre la Science et la Religion ne vaut pas mieux, comme nous l'avons vu ailleurs.
La partie vraiment originale de la philosophie spencérienne — malgré les influences étrangères dont elle porte les traces — c’est la doctrine de lévolution. On peut afirmer qu'elle est tout à fait indépendante de la philosophie positiviste. Comte ignorait l’évolution organique des espèces. Dans la discussion entre Lamarck et Cuvier il tenait pour ce dernier. « On ne saurait guère douter, dit-il, surtout d’après la lumineuse argumentation de Cuvier, que les espèces ne demeurent aussi, par leur nature, essentiellement fixes, à travers toutes les variations extérieures compatibles avec leur existence .… (3) Nous pouvons désormais..… regarder comme démontrée la discontinuité nécessaire de la grande série biologique. » (4)
Plus tard il écrit : « Pleinement appréciée, cette troisième loi biologique » (d'après laquelle tout êtré vivant engendre son semblable) « termine Ja célèbre controverse, encore essentiellement: pendante, sur la perpétuité des espèces. Car, une telle loi, assurant l’hérédité organique. à chaque génération, la prolonge aussi après une succession nouvelle. Elle consiste, au fond. à maintenir spontanément l'intégrité du type, quel que soit le nombre des transmissions. L'opinion de l'instabilité des espèces
(1) Zhid, 1, 1, p. 73.
(2) T. A, p. 117, C'est nous qui soulignons.
(3) T, HI, p. 449, Les mots que nous soulignons constituent bel et bien une aflirmation méthaphysique.
(4) Ibid. p. 452. C'est nous qui soulignons,
est une dangereuse émanation du matérialisme cosmologique, d'après une irrationnelle exagération de la réaction vitale des milieux inertes qui n’a jamais été bien conçue, » (4).
L'évolution organique des individus n’a pas attiré l’attention de Comte, Il n’a décrit le phénomène évolutif que dans l’ordre social. Dans celui-ci il admet comme Spencer une tendance générale au remplacement du type militaire par le type industriel. Il rattache cette évolution à la succession des trois états, théologique, métephysique et positif. (2) Cette
. interprétation est aussi peu satisfaisante que la loi des trois
états elle-même. La phase critique a été, d’après Comte, le moyen-àâge et le facteur principal, la métaphysique scolas tique. « Dès le douzième siècle, écrit-il, le triomphe de la scolastique vint réellement constituer le premier agent général de la désorganisation radicale de la puissance et de la philosophie théologique... En appréciant de ce point de vue historique l’œuvre de Saint Thomas d'Aquin et même le poëme de Dante, on reconnait aisément que ce nouvel esprit métaphysique avait alors essentiellement envahi toute l'étude intellectuelle et morale de lhomme indivi-
duel et commençait aussi à s'étendre directement aux
spéculations sociales, de manière à témoigner déjà sa tendance inévitable à affranchir définitivement la raison humaine de la tutelle purement théologique. Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, d’ailleurs légitimement due à ses éminents services politiques, les
papes montraient à la fois leur propre entrainement invo-
lontaire vers la nouvelle activité mentale, et leur admirable prudence à s’incorporer, autant que possible, tout ce
qui ne leur était pas manifestement hostile. Quoiqu'il en
soit, le caractère antithéologique d’une telle métaphysique
— ne dut longtemps se manifester que par la direction plus Subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprime d’abord
(4) Système de Politique Positive, troisième édition, Paris, t, E, p. 592.
(2) Cours de philosophie Positive t. V. Physique Sociale.
à l'esprit de schisme et d’hérésie..…. Mais les grandes luttes décisives du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance européenne des papes et contre Ja suprématie ecclésiastique du Siège Pontifical, vinrent enfin procurer spontanément une large et durable application sociale à ce nouvel esprit philosophique, qui, ayant déja atteint la pleine maturité spéculative dont il était susceptible, dut désormais tendre surtout à prendre aux débats politiques une participation croissante, qui, par sa nature, ne pouvait être que de plus en plus négative envers l’ancienne organisation spirituelle, et même, par une . conséquence involontaire, ultérieurement dissolvante pour le pouvoir temporel correspondant, dont elle avait d'abord tant secondé le système d’envahissement universel. » (1)
Quiconque connaît, pour les a ratiqués, les métaphysiciens du moyen-àge ne lira pas sans étonnement cette appréciation et se dira que la philosophie positive ne prémunit pas contre les spéculations fantaisistes. Spencer n’a nullement suivi Comte dans cette manière d'envisager l'évolution sociale.
La loi unique de l’évolution humaine est, d’après Comte, celle-ci : « L'homme devient de plus en plus religieux. » (2)
La religion, d’après lui, est « caractérisée par l’état de pleine harmonie propre à l'existence humaine, tant collective qu'individuelle, quand toutes ses parties quelconques sont dignement coordonnées... La religion constitue donc pour l'âme un consensus normal exactement comparable -à celui de la santé envers le corps. D'après l'intime solidarité entre le moral et le physique, le rapprochement des deux états généraux pourrait même s'étendre jusqu’à concevoir le second embrassé par le premier, » (3) Le progrès religieux de Comte n’a, on le voit, rien de commun avec l'accord entre la Religion et la Science vers lequel tend l'intelligence humaine d'après la théorie spencérienne,
(4) Cours de Philosophie positive, 1. V, p. p. 445-446,
(2) Système de Politique Positive 1, HI p. 10.
(9) Zbid, 1. Hp. 8.
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Pour le philosophe français, la loi d'évolution de l'humanité se réduit à une loi de progrès caractérisé par une coordination croissante. D’après Spencer, la coordination est en effet un élément du procès évolutif, mais elle ne le constitue pas à elle seule.
Comte n'a jamais conçu l’évolution comme un procès universel. Il tenait pour chimérique l’entreprise de soumettre tous les phénomènes à une loi générale. (1) Harrison confirme qu’elle est inconciliable avec l'esprit de la philosophie Comtiste. (2)
En somme, la synthèse spencérienne, qui est principale-
ment caractérisée par la 16i d'évolution, ne se trouve à
aucun degré, ni même en germe, dans les ouvrages du fondateur de la Religion de l'Humanité. Spencer avait donc raison de ne pas vouloir passer pour un disciple de Comte. Nous croyons avoir signalé les principales influences dont les Premiers Principes portent lempreinte. Quand aux autres parties de la philosophie de Spencer, nous nous contenterons de rapporter, en y souscrivant, ce jugement sommaire de René Worms : « Spencer à suivi avant tout les traditions anglaises. Il à hérité de presque tous les grands penseurs de son pays : philosophes de l’école expérimentale, comme Bacon, Locke, Hume ; moralistes utilitaires, comme Bentham ; juristes, comme Sir Henry Summer Maire ; de même qu'il à connu et utilisé les éminents ethnographes ses comtemporains, Sir John Lubbock et le professeur Edw. Tylor. Plus qu'à eux tous, croyons-nous, il à dû aux: économistes de sa patrie : Adam Smith, Ricardo, Malthus, John Stuart Mill. » (3)
4 Te Arrivés à la fin de notre tâche, jetons un coup d'œil sur le résultat obtenu. Résumons d'abord les conclusions de cette seconde partie, dans laquelle nous avons admis
(4) cf. MACPHERSON. Herbert Spencer. The Man and his Work p. 48. (2) The Herbert Spencer Lecture p. 24.
(3) Journal des Économistes. Janvier-Mars 1904 p. 103.
la plupart des idées de Spencer, tout en tàchant de les amender ; les passages qui y sont soulignés sont ceux qui contredisent sa doctrine ou la complètent.
L'évolution, dans sa signification la plus large, est un procès auquel sont soumis aussi bien le sujet pensant, le moi, que les objets extérieurs, le non-moi. Comme phénomène général, elle consiste dans une redistribution de matière et de mouvement sous l’action de forces. La matière présente comme caractères essentiels l'étendue et la masse qui, avec la force et mouvement, constüuent quatre éléments irréductibles de l'Univers matériel.
L'évolution se déploie dans l’espace et dans le temps.
Les forces sont purement mécaniques dans la nature inorganique ; la vie organique est caractérisée par des forces plastiques ; la vie sensible et la vie intellectuelle par des forces psychiques. Ces trois catégories de forces sont irréductibles. La considération des forces permet de distinguer plusieurs catégories d’'évolutions. Les forces, à l'exception de la volonté libre, agissent suivant des lois fatales et constantes.
L'évolution est soumise a) aux lois générales du monde matériel : conservation de la masse des corps, — transformabilité et conversation de la somme de l'énergie avec restriction possible (et en tous cas peu importante) due à la multiplication des forces plastiques et psychiques, — direction du mouvement suivant la résultante des forces, souvent suivant la moindre résistance ou la plus forte traction, — caractère rytlunique du mouvement ; b) aux lois spéciales de Pévolution
I. Loi de l'intégration. L'évolution proprement dite (progressive) comporte une intégration de matière, soit par adjonction de nouvelles parties, soit par consolidâtion des liens qui les unissent, et une intégration du mouvement intérieur de l'agrégat.
I, Loi de la diflérenciation. Lorsque les circonstances sont favorables, l'intégration de lagrégat est accompagné d'une diflérenciation croissante de ses parties et de leurs mouvements,
HIT, Loi de la définition, Les parties de l’agrégat et leurs
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mouvements tendent à se délimiter de plus en plus exactement.
IV. Loi de la coordination. A mesure que les parties se diflérencient et se limitent, elles tendent à nouer entre elles des relations de plus en plus étroites. Il en résulte une coordination croissante de leurs mouvements.
V. Loi de la dissolution.Les êtres matériels en même temps qu'ils se développent, subissent un procès simultané et opposé de destruction qui finit par les faire disparaitre. Ce procès de dissolution comporte la désintégration de la matière et du mouvement.
V. Loi de la relation entre l'évolution et la dissolution. L’evolution des agrègats organiques est de sa nature indéfinie; ni l'équilibre, ni surtout la dissolution ne doivent être considérés comme l'aboutissement vers lequel tendrait, par luimême, le procès d'évolution.
VI. Loi de la dégradation de l'énergie. Le mouvement subit une désintégration constante par la transformation graduelle du mouvement visible en mouvement moléculaire, Cette loi qui est une loi générale de phénomènes matériels intéresse cependant spécialement l’évolution, en ce qu'elle indique que l'ensemble des évolutions de l'Univers a eu un commencement et aura — naturellement — une fin.
La formule générale de l’évolution qui résulte de ces lois se vérifie dans les différents ordres de choses, dans les unes parce qu'elles sont matérielles, dans les autres parce que tout en étant immatérielles, elles dépendent d’une facon ou d'une autre des redistributions de matière et de mouvement.
Le procès évolutif a des causes générales et des causes particulières à chaque genre d'évolution. Parmi les premières il faut signaler l'instabilité de l’homogène et la multiplication des eflets qui déterminent la différenciation, la ségrégation
qui sert à interpréter la définition des parties, les forres
par les quelles se manifeste l'unité de l'agrégat et qui produisent l'intégration. et la coordination des parties, la sélection naturelle, facteur complexe, qui d'une facon ou d’une autre joue un rôle dans toute évolution, de manière, en général, à favoriser le progrès. Recherchant les causes particulières de l’évolution
organique,nous avons relevé l’hérédité et l’atavisme, la transmission probable des caractères acquis, l'adaptation aux circonstances, les mutations et d'autres phénomènes dépendant de facteurs internes imparfaitement connus, mais probablement prépondérants.
Dans les points que nous venons d’énumérer, nous àvons adopté en grande partie les idées de Spencer. Parfois nous avons cherché à les préciser, à les confirmer ou à les corriger. Le lecteur aura jugé si nous avons été heureux dans ces retouches que nous avons apportées à l’œuvre du maître. Nous espérons qu’il partagera notre adhésion à sa vérité substantielle et qu’il jugera avec nous qu’elle fournit de l'Univers matériel une conception juste, intéressante et féconde.
Au contraire nous avons repoussé d’un bout à lautre la théorie de l’Inconnaissable et nous espérons également que le lecteur jugera suffisante la réfutation que nous en avons faite,
L'homme placé en face de l'Univers doit résoudre le problème de son origine, non seulement à cause de l’intérêt spéculatif qu'il présente, mais encore parce qu'il a besoin de cette solution pour ordonner sa vie. Il n’est pas permis dy échapper par le prétexte que toutes les réponses proposées soulèvent des objections, où que notre intelligence ne suflit pas à cette tâche. Les difficullés que présente la solution spiritualiste ne sont pas insurmontables, et les théories en vertu desquelles on prétend interdire à notre esprit la recherche de la Cause Première ne sont qu'une forme à peine déguisée de scepticisme,
Nous avons refusé également d'identifier tous les phénomènes qui se produisent dans les êtres corporels. Tout. en reconnaissant que tous par quelque côté sont des phénomènes de mouvement et qu'à cet égard ils sont enveloppés dans l'étude du monde matériel, nous n'avons pas admis que ces mouvements soient partout déterminés par le même genre de forces, ni qu'ils constituent toujours à eux seuls tout le phénomène, ni même qu'ils en soient toujours un élément intrinsèque.
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f F | 4 L'évolution, dans laquelle chaque phase a sa raison
d'être dans la phase précédente, ne peut pas expliquer l'origine des choses radicalement nouvelles. Si, comme nous lavons admis, la vie organique est irréductible aux ‘forces physico-chimiques, l’évolution des corps inorganiques est incapable de produire la vie. De même, puisque manifestement la sensibilité ne peut pas se: réduire à des déplacements d’atomes, une évolution qui ne
comprend rien de plus ne peut pas expliquer l’origine
de la vie sensitive. Et puisque celle-ci est confinée dans des connaissances concrètes de choses matérielles et dans les mouvements qu'elles déterminent, l'évolution de la sensibilité ne peut pas être la raison suflisante de l'apparition des idées générales, de la conscience, de la liberté. Enfin toute évolution suppose des données de l'existence desquelles il faut rendre compte.
- La synthèse de Spencer n’est pas une philosophie générale, mais plutôt uné métaphysique spéciale des phénomènes matériels, dans l’acception la plus large de ce mot, et même comme telle, elle n’est pas sans lacunes. Cependant elle constitue un corps de doctrines de grande envergure et largement appuyé sur les faits.
Ce que nous avons admis dans l'œuvre de Spencer en
constitue la partie originale, Sa théorie de l’Inconnaissa-
ble est un suecédané de la philosophie kantienne, La thèse qui considère tout les phénomènes comme substantiellement identiques et refuse de voir dans l'activité psychique autre chose que les mouvements de la matière nerveuse n'est pas non plus nouvelle, Ce que Spencer a tenté le premier, c’est une étude de l’évolution considérée comme un procès commun à toute existence corpo-
relle. En cela il à réussi dans une large mesure et il à
ainsi ajouté à la philosophie un chapitre intéressant et d'une importance incontestable.
La théorie de l’Inconnaissable et le mécanisme outré ont empêché souvent de reconnaitre la part de vérité que contient la synthèse spencérienne et ont fait qu’elle a été
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jugée parfois avec une sévérité trop absolue par les philosophes spiritualistes. Il en a été ainsi en Angleterre, au témoignage de Henri Michel. (1) Il faut reconnaître d’ail-
leurs que les critiques de l'œuvre de Spencer contiennent
en général une grande part de vérité. Citons en quelques-unes.
Fr. Aveling, dans Dublin Review, tout en rendant hommage à la grandeur de l’œuvre, la trouve essentiellement fausse dans la théorie de l’Inconnaissable, lévolution, la doctrine morale. (2) 4
Renouvier dont nous avons signalé les principales critiques croit que la postérité refusera de ranger la doctrine de Spencer parmi les grandes constructions philosophiques. (3)
Le P. Roure, dans les Etudes Religieuses, signale linsuffisance de la doctrine évolutionniste. « On nous promet, dit-il, la connaissance des réalités objectives et on nous fait l'histoire de leurs changements. Nous avons lieu de déclarer que noùûs ne sommes pas satisfaits. Répondre que tout change, se n’est pas prouver qu'il n’existe, même en apparence, que des changements, ou qu’on ne peut connaitre que le changement. » (4)
C'est la critique que fait également Harrison. « Si le mouvement d'évolution et de dissolution à travers des phases alternantes de différenciation et d'intrégation, dit-il, est la clef maîtresse de toute science, alors la science est simplement la loi des procès de changement. Mais les lois de stabilité, de permanence, sont également essentielles et dominantes ; de fait elles précèdent les lois de changement. Donnant aux termes leur véritable portée philosophique, l’ordre précède le progrès, le détermine et le règle. Le progrès procède de l’ordre par évolution. C’est à dire: le cours de tout développement est déterminé irrévocablement lorsque le type primordial est déterminé. » (5)
A) Herbert Spencer et Ch, Renouvier, Année psychologique 1904 p.144, (2) The Philosophy of H, Spencer, Febr, 1904,
(3) Op. cil. 1886, vol, IH, p. 556.
(4) Herbert Spencer etl'Evotutionnisme mécaniste, Mars 1895, p. 450. (%) The Hebert Spencer Lecture, p. 19.
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Cette observation est juste jusqu'à un certain point. S'il y à des choses qui changent, cela même suppose qu'il y à quelque chose en elles qui demeure, pendant qu’elles changent, entre le moment où elles commencent à exister et le moment où elles finissent, Mais encore est-il vrai de dire que les choses matérielles telles qu’elles se présentent à nous ont une durée limitée et que leur origine et leur fin consistent dans des changements; de sorte que ce qu'il y a de permanent en elles, dans les limites de leur durée, est le terme d’un changement, La connaissance des changements implique donc la connaissance de la réalité des choses. Ainsi, la connaissance des changements qui donnent naissance à l’eau implique la connaissance de ce qui constitue d’une manière permanente l’eau, depuis sa synthèse jusqu’au moment de sa décomposition. Cependant quand, dans la nature, une chose matérielle cesse d'exister, elle ne périt pas tout entière, et quand elle commence d'exister elle n’est pas créée de toutes pièces ; nous ne connaissons par l'expérience aucun changement où la matière commence d'exister, ni aucun cas non plus où la vie débute. La connaissance des changements n’entraine donc pas nécessairement la connaissance de toute réalité permanente — même abstraction faite de l’imperfection de notre connaissance des changements — mais elle peut y contribuer. Il faut en conclure que, comme nous l'avons fait observer à plusieurs reprises, la philosophie ne peut pas consister dans la seule théorie de l’évolution et que notamment il faut, pour l'intelligence de lUnivers, un ou plusieurs points de départ — situations initiales ou types primordiaux — à partir desquels l’évolution s’accomplit conformément à ses lois générales.
Le P. Roure critique également la loi d'évolution formulée par Spencer : « Dans l’évolution des sciences et des arts, dit-il, comme dans celle des sociétés, nous voyons un progrès dans la coordination et la subordination des parties; mais c’est un abus de mots d'appeler cela concentration de matière », (1)
(1) Zbid. p. 458.
Il n’admet pas davantage la « dissipation du mouvement ». Nous avons longuement examiné nous-mêmes ces points dé la doctrine spencérienne ; nous n’y reviendrons donc pas.
C'est également le mécanicisme radical que Proost reproche principalement à Spencer dans les excellents articles qu’il consacra à sa philosophie dès 1878. (1) Il fait remarquer aussi. et juge sévèrement le manque fréquent de précision de cette mécanique. « En matière de mécanique et de thermo-dynamique, dit-il, la terminologie vague et parfois inexacte du savant anglais permet de croire qu'il en est absolument au point où se trouvent beaucoup de savants modernes qui ne sont pas mathématiciens. Ils s’imaginent comprendre clairement ce qu'ils ne font en réalité qu’entrevoir très imparfaitement. » (2) Proost rend d’ailleurs justice au mérite de Spencer, tant en ce qui concerne l’idée d’évolution que pour le caractère encyclopédique de son génie, « Il est une chose, dit-il, qu'on ne peut dénier au philosophe anglais. c'est une immense érudition qui ne se borne pas à des connaissances approfondies de l’économie politique et des sciences psychologiques, mais qui embrasse le vaste domaine des sciences de la nature, depuis la physique, la chimie, la géologie et l'astronomie, jusqu'aux différentes branches de la biologie, la zoologie, la botanique, l’embryologie et l'anatomie comparée, la physiologie, la pathologie, ete, » (3)
Certains philosophes, considérant la théorie de l’évolution organique comme le point de départ de la philosophie spencérienne, l'ont jugée ruineuse à cause de l'incertitude de cette théorie, « Quant à la doctrine de lPévolution, dit le cardinal Mercier, elle n’est qu'une analogie audacieusement greffée sur une hypothèse. L'hypothèse, c'est que les espèces végétales et animales pourraient dériver par voie de transformation d’un ou de plusieurs types primor-
(1) Revue générale, juin et juillet 1879, — Revue des questions selentitiques, Janvier, Avril 1878.
(2) Revue des questions scientifiques, Janvier 1878, p, 83.
(3) Revue générale, Juin 1879, p. 836.