Le Suicide, p. 337 (Paris, F. Alcan
4 LK THéoRIR DB l'hOHUB MOYEN
même qu'il sortait de la science sociale proprement dite, lorsqu'il essayait de définir l'idéal de la beauté, ouïe gouvernement idéal. Elle est, chez lui, essentielle. Toutefois, bien que, derrière toutes les études et théories de détail de Quetelet, se retrouve une telle conception, on aurait, croyons-nous, une idée très inexacte de la signification et de la valeur de son œuvre, si on la présentait comme un système dont toutes les parties soient à la fois bien liées, et exactement déduites des mêmes principes. Sans doute, la formation première de Quetelet a été celle d'un mathématicien. Il a toujours eu le goûtdes théories abstraites, des explications générales de l'univers. Mais Quetelet a été aussi, surtout peut-être, un statisticien, un observateur scrupuleux des faits : il a fait usage des mathématiques moins pour reconstruire hypothétiquement le réel que pour le mesurer avec précision, et en exprimer les formes à l'aide de formules ou de courbes adéquates. On sait comment ont été composés ses ouvrages les plus populaires, le livre « de l'Homme », en particulier : il y reprend, y rassemble, et essaye d'y fondre des recherches et études de détail, d'un objet extrêmement limité presque toujours. De là, en ces ouvrages synthétiques, bien des lacunes, des parties faibles, inégales, parce que, sur toutes les questions que pose le théoricien, les données ne sont ni aussi nombreuses, ni aussi valables, de là surtout l'absence d'un plan bien méthodique, d'un lien bien ferme, parce que les faits ne rentrent point facilement dans des cadres a priori trop rigides, les élargissent ou les débordent ^
i. Cela est surtout frappant dans des ouvrages tels que son Anthropologie, écrite à la fin de sa vie (1871), où il essaie de tenir
Plus on le lit, plus on s'aperçoit qu'il a bien le sentiment de l'état embryonnaire où se trouve encore la science sociale : il se préoccupe de poser des questions plus que de les trancher ; sa théorie est, à ses yeux, surtout une source incomparable d'idées directrices pour la recherche. Ce serait se méprendre sur le véritable caractère de son œuvre, que d'y voir une de ces reconstructions idéologiques de la société où se complaisent tant d'auteurs, en particulier de philosophes et d'économistes, de notre temps. En réalité, ce sont surtout des recueils de faits, classés et interprétés sans doute au nom d'idées théoriques, mais qui en demeurent quand même indépendants.
11 en résulte que Quetelet ne présente pas sa théorie avec la même sûreté, ni dans les même termes, suivant l'ordre de faits dont il s'occupe. Lorsqu'il parle des caractères physiques de l'homme, il considère l'existence d'un type moyen comme le seul principe d'explication possible de leur répartition régulière en deçà et au delà des cas les plus fréquents. Mais les faits sociaux, malgré les régularités qu'on y découvre, n'auraient point suggéré à eux tout seuls une telle hypothèse. Tantôt Quetelet parle d'égalité, de constance, de l'équilibre des sexes, du chiffre constant des morts, dans de mêmes groupes : tout en invoquant les lois du hasard ou de la probabilité, il se représente aussi volontiers le peuple ou la nation comme un corps organique, qui a son tempérament, ses habitudes : et c'est à un tout autre ordre d'idées qu'il fait
compte de toutes les données recueillies depuis ses premiers ouvrages, et de môme dans la seconde édition de son livre Sur l'homme (!'• édition, 1835), intitulée Physique sociale, ou Essai sur le dévelovpement des facultés de l'homme (1869).
appel. Tantôt, lorsqu'il envisage les mariages, les suicides, les crimes, il mêle, à l'hypothèse de forces constantes de nature surtout physiologique, qui rendraient compte du retour régulier de ces faits, des considérations d'ordre philosophique : il s'inspire des théories de Victor Cousin, et, à travers elles, d'Aristote ; entre l'idée mathématique de moyenne et l'idée morale de juste milieu, il essaie un rapprochement et une synthèse. Ainsi, sa théorie se présente sous d'autres formes, ou, sous la même forme, de façon plus ou moins hésitante, suivant les compartiments de la réalité où il l'applique.
C'était une raison suffisante pour ne pas l'exposer comme un système, d'ensemble, pour en présenter séparément les diverses parties, en autant de chapitres distincts. Nous avons donc été conduits à adopter le plan que voici. Dans une première partie, sous le titre : la théorie de l'homme moyen physique, nous étudions l'application qu'a tentée Quetelet du calcul des probabilités à certains caractères physiques de l'homme tels que la taille. Dans une seconde partie, sous le titre : développement de la théorie de l'homme moyen physique, nous examinons les explications données par Quetelet de la régularité des faits de natalité et de mortalité, c'est-à-dire de faits qui ne sont pas encore moraux, d'après lui, et qui, parmi tous les faits sociaux, semblent le plus dépendre des lois de la nature physique et organique. Enfin, dans une troisième partie, sous le titre : l'homme moyen moral, nous nous attachons à ce qu'il a appelé les tendances au mariage, au crime et au suicide, et à ce qu'il dit de leur constance, en dépit de la diversité des circonstances et des individus. Ainsi nous avons
essayé de marquer, en même temps que la continuité de sa conception, les atténuations au moins de forme qu'elle subit, chaque fois qu'il passe à un ordre de faits plus complexes.
Mais, du moment que nous nous placions à ce point de vue, que nous attachions plus d'importance aux problèmes étudiés par Quetelet qu'à l'unité de son système, que nous nous intéressions surtout à sa théorie comme à une source d'hypothèses suggérées à la fois par elle et par les faits, il n'y avait aucun inconvénient, et il y avait des avantages certains, à ne point présenter d'abord, sous forme d'un exposé ininterrompu, les parties successives de l'œuvre de Quetelet, mais, après avoir analysé chacune d'elles, à la soumettre tout de suite à un examen critique approfondi. Il est entendu, en effet, que les diverses parties que nous distinguerons dans l'œuvre de Quetelet ne sont pas solidaires, et que chacune d'entre elles doit être l'objet d'une discussionindépendante. Mais il se trouve, en même temps, que cette division a un fondement objectif, que chacune de ces parties se rapporte au domaine d'une science distincte, et que, à propos de l'une, puis d'une autre, nous serons amenés à poser des problèmes tout à fait différents, et qu'il valait mieux envisager chacun à part.
L'idée de présenter dans une même œuvre, intitulée De l'homme^ des observations sur les caractères physiques extérieurs aussi bien que sur les démarches morales des hommes, correspond à une conception de l'homme et de la société qu'on peut bien dire définitivement dépassée. Si le seul « objet » à étudier était ici l'individu, si les lois de son action se devaient chercher dans sa seule nature, abstraction faite du
corps social, on comprendrait qu'on mît ainsi sur le même plan, et qu'on envisageât dans leurs rapports, ses caractères physiques, mentaux et moraux. En raison de la complexité de la nature humaine, il faudrait même s'attendre à ce que ces éléments se combinent et réagissent sans cesse l'un sur l'autre, et il n'y aurait pas d'autre méthode à suivre que de mesurer la force de chacun d'eux et la part à lui faire. Quetelet a peut-être eu cette idée. Mais, comme il a, d'autre part, classé ces faits et ces caractères en catégories, et a soumis chaque espèce d'entre eux à un examen séparé, il a reconnu, ou, du moins, on a limpression nette qu'il admet que l'homme physique et l'homme moral sont deux réalités bien distinctes. Il a étudié l'homme en société, il a parlé de l'influence profonde que l'organisation sociale exerce sur ses idées et ses sentiments. En revanche, il a pu parler de l'homme physique sans faire intervenir la notion de société. Lorsqu'il compare, sous le rapport de la taille, plusieurs milliers de conscrits, il n'entend pas que ceux-ci forment comme tels un groupe social, et il ne cherche pas dans la société les causes de leur répartition régulière autour d'une moyenne, de ce point de vue. Les facteurs dont les combinaisons diverses produisent les tailles inégales, comme tous les autres caractères physiques de l'homme, sont pour lui de nature physique ou biologique. Lathéorie de l'homme moyen physique était donc à exposer et à critiquer à part.
Mais une autre distinction doit intervenir. Hankins dit, très justement, que la statistique morale est cette partie de la statistique générale qui s'occupe des actes individuels classés communément dans la catégorie des actes moraux et des actes immoraux ; tels sont
les crimes, les suicides et, en un certain sens, les mariages. Ces faits sont bien envisagés déjà chez Queteiet d'ensemble : il parle de la tendance au crime, de la tendance au suicide, de la tendance au mariage, comme d'autant de forces de nature morale, et qu'il convient de rapprocher. Mais il s'est fait une idée encore trop peu nette d'un groupe d'autres faits, dont l'étude est désignée d'ordinaire sous le nom de statistique de la population, c'est-àdire des naissances et des morts. H les a séparés des faits physiques et des faits moraux pour des raisons en somme assez superficielles, ou contestables : des premiers, parce qu'ils sont étudiés dans les sociétés, parce qu'ils portent sur le corps social tout entier; et des seconds, parce qu'ils ne résultent pas d'une activité apparemment consciente de l'homme. Mais, de deux choses l'une : ou ces faits ne dépendent point, dans leurconstanceouleurs variations, d'influencesen réalité sociales, mais s'expliquent par un simple jeu de forces physiques : alors, pourquoi les séparer des faits biologiques, et n'en pas rattacher l'étude à celle de l'homme physique ? Ou bien ces faits dépendent de la société, expriment des tendances sociales, et celles-ci peuvent être obscures pour la conscience individuelle, mais elles ne le sont pas plus que la tendance au crime, au mariage, et au suicide, puisque l'individu obéit à cellesci, comme à celle-là, sans s'en rendre compte.
En réalité, la distinction faite par Queteiet entre les faits étudiés parla statistique morale, et les naissances et les morts, est quand même fondée. Mais le principe s'en doit chercher ailleurs. Sans doute, dans l'un et l'autre cas, la société paraît faire effort pour résister à des forces « naturelles » et surtout physiolo-
giques, à des tendances individuelles, qui produiraient le désordre, et la décomposeraient. Mais cet effort est dirigé en deux sens différents, et donne naissance à deux espèces de faits sociaux bien distinctes. D'une part la société s'efforce d'obtenir des individus qu'ils se soumettent à ses intentions et à ses coutumes, et c'est pourquoi elle définit comme moraux ou immoraux un certain nombre d'actes, dont le nombre et le retour régulier exprime et mesure la force et la constance de son action. D'autre part la société s'efforce de réaliser et de conserver les conditions d'équilibre matériel, de grandeur, de structure, de situation dans l'espace, qui lui conviennent le mieux, et d'empêcher que les individus, livrés à leurs instincts ou à leurs passions, ne dérangent ces conditions et ne compromettent cet équilibre : de là la signification sociale propre des faits de natalité et de mortalité (parmi beaucoup d'autres de même espèce) ; de là l'utilité de les étudier à part, après les caractères physiques de l'homme, avant ses démarches morales*.
Il pourra paraître, après lecture de notre livre, et si on en accepte les conclusions, que la théorie de Quetelet, en aucune de ses parties, qu'on l'applique aux faits biologiques, aux faits de population, aux faits moraux, n'est actuellement soutenable, et que la sociologie scientifique s'inspire de principes opposés aux siens.
1. Comme les données et les vues théoriques présentées par Quetelet sur ce point sont, en somme, assez limitées, nous avons compris dans un même chapitre (chap. m), tout en les distinguant nettement, l'exposé et la critique de Quetelet. Nous avons présenté l'exposé de la théorie de l'homme moyen physique dans le chapitre i, sa critique dans le chapitre ii, l'exposé de la théorie de l'homme moyen moral dans le chapitre iv, sa critique dans le chapitre v.
INTRODUOriON 11
Nous ne voudrions point, cependant, laisser l'impression que son œuvre a été vaine. — Avec lui, sans doute pour la première fois, tout un groupe de savants, préoccupés d'observer les faits sociaux, ont eu le sentiment profond que ces faits, comme les autres, sont soumis à des lois rigoureuses. Dans un milieu intellectuel tout pénétré d'habitudes d'esprit individualistes, avantqu'un contact assez long avec les faits l'eût préparé à comprendre qu'il y a des forces sociales et des faits sociaux sut geneiHs, Quetelet devait interpréter les régularités qu'il découvrait en ce domaine comme l'imitation, et la conséquence, des régularités relevées dans le monde physique. Un grand nombre de ses expressions, l'incertitude qui règne dans ses classifications, le relâchement fréquent du lien systématique qui court à travers son œuvre, laissent d'ailleurs supposer qu'il s'est élevé, par intervalles, à une conception plus juste et plus profonde des faits sociaux. — Mais peu importe la forme sous laquelle la science sociale s'est d'abord définie ; l'essentiel était qu'elle se définît, que la conviction s'ancrât, dans les esprits, qu'il existe en ce domaine, comme dans les domaines des autres sciences, un grand nombre de relations nécessaires. Cette conviction a été d'autant plus forte qu'on a pu croire que ces relations étaient, au fond, d'essence mathématique. Il nous semble que les résultats de la recherche sociologique positive conduisent à d'autres conclusions. Mais il ne faut pas oublier que cette recherche elle-même n'a pu être poursuivie comme elle l'a été qu'à la faveur d'un état de l'opinion dont la sociologie est redevable en une large mesure à Quelelet et à ses théories.