L'INDIVIDU ET LA SOCIÉTÉ
Il n'est plus nécessaire de se demander si Quetelet a été ou non déterministe, ni si les résultats de la statistique morale telle qu'il la conçoit réservent ou non une place au libre arbitre. Tantôt il eh tend par libre arbitre la raison : mais la raison est, d'après lui, un principe de régularité, et peut-être la cause la plus constante et la plus déterminante à mesure qu'elle s'éclaire. Tantôt il fait cette réserve : de ce que le nombre des mariages, des suicides, des crimes semble déterminé d'avance pour chaque société, il ne s'ensuit pas que les individus se marient ou se suicident sans [ le vouloir, que chacun y soit prédéterminé. On peut
prévoir pour la masse, non pour un individu de cette masse. Mais, comme le dit Hankins, si on adopte le point de vue de Quetelet, l'impossibilité de prévoir les démarches individuelles ne tient qu'à notre ignorance. Dire que les causes sont constantes, mais que les raisons qui font que tels individus se laissent influencer par elles, et non tels autres, dépendent de la libre fan- - taisie des hommes, est contradictoire. Au reste, c'est
seulement le vague de quelques expressions de Quetelet qui peut suggérer cette interprétation de sa pensée.
Ne séparons point toute sa théorie de la statistique morale des principes de sa physique sociale. De même que les hommes se répartissent, d'après leur taille, de part et d'autre de la moyenne conformément à la loi des erreurs, de même, si on envisage un fait d'ordre moral tel que le crime, il faudrait admettre que les hommes se répartissent d'une façon régulière de part et d'autre d'un groupe d'entre eux qui auraient une tendance moyenne à devenir criminels. Les hommes s'échelonneraient ainsi de part et d'autre de la moyenne : aux deux extrémités de la courbe se trouveraient, en très petit nombre, ceux qui ont le plus d'aversion pour le crime, et ceux qui y sont le plus énergiquement portés^
Qu'on envisage chaque sexe à part, ou chaque groupe d'âge, il en serait de même. L'attitude morale des hommes est déterminée par une quantité de causes, constitution physique, hérédité, éducation, croyances, influence du milieu, etc. Ces causes se combinent ou se peuvent combiner de beaucoup de façons. Parmi ces combinaisons (comme nous l'avons vu, quand nous parlions du calcul des probabilités), les unes sont beaucoup plus probables, les autres bien moins. Si la proportion des criminels à l'ensemble des hommes est relativement faible, c'est que les combinaisons de causes qui déterminent leurs caractères et leurs tendances mauvaises sont peu nombreuses, donc beaucoup moins probables que les autres. Mais il serait
1. « The variations running throiigh ail degrees, from abhorrence of crime to a keen delight in it. » Hankins, p. 94.
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tout à fait inexact de séparer les criminels de l'ensemble des autres hommes, comme s'ils constituaient un groupe nettement distinct, dont il faudrait expliquer l'apparition et la subsistance par des causes tout autres en nature que les forces auxquelles se trouve soumise la société tout entière. 11 faut envisager la société comme une masse de combinaisons, qui se conditionnent les unes les autres en ce que la rareté ou la fréquence de chacune d'elles s'explique par le nombre des autres, exactement comme le nombre des séries rares dans une suite de parties est déterminé par le nombre des parties. Et de même qu'on passe des séries rares à celles qui sont ordinaires par une série de transitions, de même on passe, par une série d'intermédiaires, des attitudes morales exceptionnelles en bien ou en mal aux attitudes morales « moyennes ».
La tendance au mariage donnerait lieu à des observations du même genre. Il ne faut pas distinguer simplement, comme les statistiques nous y inviteraient, ceux qui se marient et ceux qui ne se marient pas : mais, parmi ceux qui se marient, les uns (et ils sont exceptionnels à ce titre) sont poussés irrésistiblement au mariage : un plus grand nombre se marient parce que les circonstances s'y prêtent et qu'ils n'y répugnent point, mais pourraient aussi bien ne se point marier : parmi ceux qui ne se marient pas, un très petit nombre peuvent être considérés d'avance comme des célibataires irréductibles, en lesquels la tendance au mariage se trouverait aussi peu développée que possible : le plus grand nombre sont indifférents, et seraient aussi disposés à se marier qu'à s'en abstenir.
De même enfin l'affaiblissement, chez un certain nombre d'hommes, de l'attachement à la vie, ne s'ex-
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prime point tout entier sous la forme du suicide. Il faut distinguer d'abord ici, comme à propos des mariages ou des crimes, la tendance apparente et la tendance réelle : bien des hommes se tuent, bien qu'ils tiennent à la vie plus que d'autres qui ne se tuent pas ; mais des hasards extérieurs ont contrarié, chez ceux-ci comme chez ceux-là, le jeu normal des tendances. Au reste, ce sont peut-être là des variations accidentelles qui se compensent dans la masse des observations. Mais, d'autre part, ceux qui tiennent à la vie y tiennent très inégalement Ceux qui y tiennent trop, jusqu'à se rendre coupables de crimes, jusqu'à un degré extrême de lâcheté, sont aussi exceptionnels et peu nombreux que ceux qui se suicident. Entre ces deux groupes opposés, l'attachement à la vie passe par tous les degrés, et la masse des hommes réprouvent à un degré moyen.
Bien que Quetelet n'ait pas pu construire la courbe de la tendance au mariage, ou de la tendance au crime, comme il avait tracé celle des tailles, il n'est pas douteux que, pour lui, ces courbes-là, si les données avaient permis de les établir, auraient reproduit à peu près celle-ci. Il ne parlait pas de l'homme moyen moral en un autre sens.
C'est ce que ne paraît pas avoir bien compris le moraliste allemand Drobiscli*. Après avoir reconnu que, dans la plupart des pays, le nombre total des mariages par années est soumis à de moindres fluctuations que le nombre des morts, il note, après Quetelet, qu'à peine le dixième des jeunes gens de vingt-cinq à trente-
1. Drobisch (Moritz Wiihelm). Die moralische Slatistik und die menschliche Willensfreiheit. Eine Untersuchung. Leipzig,
cinq ans se marie chaque année*. Mais il refuse d'admettre que la tendance au mariage soit si faible h cet âge 11 distingue cette tendance des appétits sexuels, et il pense que le désir de s'associer avec « une fidèle compagne, qui sera en même temps une amie et un appui », est assez fort pour qu'on puisse l'attribuer à la moitié des jeunes gens de cet âge, et l'égaler alors au moins à 0,5. Ce que Quetelet aurait donc mesuré, ce sont les circonstances qui, suivant les cas, favorisent ou contrarient cette tendance, non la tendance elle-même. — Quant au penchant au crime, ce qui le frappe, c'est la petitesse des nombres par lesquels on en exprime la force chez l'homme moyen. En France, de 1826 à 1844, la probabilité pour un homme d'être accusé d'un crime serait de 0,0003621, et, pour une femme, de 0,0000767. Ces probabilités équivalent à de très fortes invraisemblances. « La vraisemblance pour qu'un homme de soixante ans meure l'année suivante est de 0,0357 : elle est donc très petite, puisqu'inférieure à 0,5 qui exprime le cas où la vie et la mort sont également probables. Cependant, cette faible probabilité est plus de 98 fois aussi grande que la probabilité pour qu'un Français en général soit accusé d'un crime, et presque 156 fois aussi grande que celle pour qu'il soit condamné 2». Dès lors, il lui paraît fort exagéré d'imputer à la société tout entière, et à chacun de ses membres pour sa part, la responsabilité des crimes qui y sont commis par un si petit nombre d'hommes. Une
1. En Belgique, entre 1840 et 1845, la probabilité pour qu'un homme de 25 à 30 ans se marie est, d'après Quetelet, de 0,0884, et, pour un homme de 30 à 33 ans, de 0,0930. Sur la statistique morale, etc., p. 8.