Kn 1832 ; cité par Lottin, p
Drobisch, onconsidère isolémentles groupes d'hommes qui commettent des crimes, qui se tuent, si l'on veut chercher seulement dans ces groupes, dans la nature de leurs membres, dans les conditions où ils se trouvent, le principe de leurs actes, de leur constance, de leur régularité, si on refuse d'admettre dans la nature des autres membres delà société, dans leurs tendances ou leurs coutumes rien qui ressemble aux penchants de ceux-ci, qui les annonce ou les conditionne, comment procèdera-t-on ? On invoquera les circonstances, qui se retrouvent à peu près les mêmes tous les ans dans une société : occasions de se marier, de voler, de tuer, motifs de se tuer, etc. Mais ce ne sont là aucunement des causes, puisque tels individus, dans les mêmes circonstances, profiteront de ces occasions, obéiront à ces motifs, et d'autres non. Dire, alors, que le nombre des individus qui n'ont pas de raison de résister à leurs penchants, qui ne se laissent pas influencer par les croyances et coutumes morales, reste le même, ou c'est se borner à constater cette régularité, ou, si on l'explique, c'est admettre comme Quetelet que, sur un grand nombre d'individus, il s'en trouvera une proportion définie, toujours la même, qui représenteront telles « combinaisons de causes », qui auront tel caractère, auront subi telles influences, et que cette proportion sera en rapport avec la probabilité de ces combinaisons. Mais alors, cette probabilité n'étant que le rapport des dites combinaisons à toutes les autres, comment échapper à la nécessité de retenir l'ensemble, c'est-à-dire d'expliquer la nature morale des criminels par la nature morale de tous les membres de la société ? Quetelet n'a pas dit autre chose. Bien qu'il ne faille point prendre à la lettre les exprès-
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sions « tendance au mariage » et « penchant au crime », il n'en reste pas moins vrai que Quetelet a fortement insisté sur les causes physiques et physiologiques qui déterminent la conclusion des mariages et la production des crimes dans les groupes. Les progrès de la législation et de l'organisation sociale peuvent modifier le nombre de ces faits, mais non l'influence que le sexe ou l'âge, par exemple, exercent sur leur répartition. Il y aurait des forces naturelles constantes, que les lois et les coutumes peuvent contrarier ou fortifier, mais qui ne changent pas, et qui tendent toujours à produire les mêmes effets.
Mais cela est bien contestable. Drobisch a déjà remarqué que, si on considère les mariages, il semble naturel d'admettre que « l'homme, moins précoce, mais plus longtemps capable de reproduire que la femme... choisira une épouse jeune en régie générale». Il enestbien ainsi. Mais la différence d'âge en moyenne est bien moindre, et l'âge moyen où se marie la femme est, d'autre part, plus élevé qu'on ne pourrait s'y attendre, à ne considérer que la nature physiologique des hommes et des femmes i. Au reste, d'un pays à un pays voisin, tous deux habités par des hommes de même race, la fréquence des mariages n'est pas la même 2, sans compter bien d'autres différences en ce domaine.
1 . En 1860-65 la différence d'âge était, pourles premiers mariages, en France, de 3 ans, en Angleterre et en Belgique, de moins de 2 ans. L'âge moyen où se mariaient les flUes était, en France, de plus de 2o ans, en Angleterre, de plus de 24 ans et demi, en Belgique, de plus de 28 ans. Wappâus, Bevôlkerungsslatistik, t. II, p. 285 sqq. Cité par Drobisch, p. 20.
2. En Prusse, de 1844 à 1853, on compte 87 mariages sur 10.000 habitants par an, et en Bavière, 66. Ibid., p. 31-32.
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En réalité, le groupe des hommes et des femmes d'un âge donné n'est pas caractérisé seulement, ni même peut-être surtout, par un même degré de développement physiologique, par un ensemble de tendances à base organique, et ce n'est pas cela qui suffit à expliquer leur « tendance au mariage » telle que la définit Quetejet. Certes, d'un sexe à l'autre, d'un âge à l'autre, cette tendance varie très régulièrement. Mais comment invoquer la nature physique exclusivement, ou même principalement, alors que tant d'habitudes et de nécessités sociales non seulement la recouvrent, mais l'ont pénétrée et transformée? La tendance au mariage en elle-même se distingue, nous l'avons vu, de l'appétit sexuel, mais elle s'en distingue plus ou moins suivant le degré de civilisation, les traditions, la profession, laclasse sociale, etc. — Dire que le mariage résulte de ce que deux individus ont obéi à une tendance propre à chacun d'eux, qu'il est comme la résultante de ces deux forces, c'est certainement inexact. Le plus souvent la tendance au mariage ne se détermine que lorsque les deux individus, et, derrière eux, en même temps qu'eux, les groupes auxquels ils se rattachent se sont rencontrés et rapprochés : c'est une tendance sociale à la fois en ce qu'elle s'impose en même temps à deux consciences individuelles, et en ce qu'elle a son origine souvent bien au delà d'eux, dans les groupes familiaux ou autres qui d'ordinaire les encadrent. Sans doute, cette tendance sociale peut se heurter à des dispositions psychologiques en rapport avec l'état physique des hommes, ou utiliser de telles dispositions. Mais croiton explique?' qu'un individu se marie par le sentiment qu'il a d'être plein de forces, et d'un surplus d'énergie
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qu'il se sent capable de dépenser pour un autre? Comment se fait-il que, cependant, d'autres individus, précisément pour la môme raison, ne se marient pas encore, et attendent, pour fonder une famille, qu'une certaine lassitude physiologique se traduise par le besoin d'un appui moral ? Comment se fait-il, inversement, que certains individus ne se marient point parce qu'ils se trouvent trop âgés, et ne se sentent pas la force de commencer une vie nouvelle? Ce sont là, en réalité, autant de motifs et de raisons, mais non des causes, puisque, suivant les cas, on s'en inspire, ou on y résiste.
Maisà chaqueâge, comme àchaque sexe, correspondent des ensembles d'habitudes sociales, et des représentations collectives assez fortes pour rendre compte de leur influence. Dans les divers groupes se forment des idées sur la signification de l'âge dans la société considérée, sur les qualités, les perspectives et les Jbesoins de ceux qui ont tel âge (et il en est de même d'ailleurs des différences de sexe). En d'autres termes, plus les groupes que l'on considère sont civilisés, c'est-à-dire sont le foyer d'une vie collective intense, plus l'âge y est un fait social d'abord et surtout, secondairement un fait physique, et le sexe (quoiqu'à •un moindre degré) lui aussi. — Par exemple, il n'est pas douteux que les hommes d'un même âge n'ont pas la même valeur relative, au regard de la société, suivant qu'ils appartiennent à deux classes sociales différentes : l'ouvrier aura d'autant plus de valeur qu'il sera jeune, parce que sa force de travail sera alors le plus intacte ; ceux qui sont engagés dans des professions qui exigent de longues études préalables ne s'évalueront pas eux-mêmes, et ne seront
pas évalués de la même façon (sous réserve de beaucoup d'exceptions, naturellement). Si, dans un groupe, on s'inspire surtout de cette idée que les mariages entre jeunes gens donnent les meilleurs produits, et si l'on se préoccupe surtout des enfants, l'appréciation des âges ne sera pas la même que si on cherche dans le mariage la sécurité, la régularité de vie, et si on s'attache surtout aux qualités de prudence et d'expérience. Ailleurs, la pensée des femmes pourra être absorbée de bonne heure par des préoccupations sociales ou intellectuelles, et l'habitude se contracter de ne se marier qu'assez tard : un mariage entre tout jeunes gens semblera alors anormal. — Ainsi, suivant les sociétés, suivant les groupes à l'intérieur d'une même société, les idées sur l'âge où il convient le mieux de se marier pour chaque sexe, et sur l'écart d'âge le plus convenable, pourront varier. Il suffit d'admettre que l'organisation sociale demeure la même dans une région, pour que ces idées agissent à la manière de forces constantes : on expliquera alors, sans invoquer l'évolution ou les différences organiques, la constance des rapports souvent relevés entre l'âge et le sexe, et la fréquence des mariages.
L'influence de l'âge et du sexe sur la tendance au crime est, de môme, incontestable : faut-il y voir encore la preuve que cette tendance résulte surtout de conditions physiologiques ? Mais lâge et le sexe, ici, peuvent être envisagés d'un nouveau point de vue. En somme, expliquer des faits moraux comme les crimes par des faits organiques ou physiques, c'est fort obscur : en aucune science on ne cherche la cause de phénomènes d'un ordre donné dans des phénomènes de tout autre ordre, et qu'étudient
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d'autres sciences. Il importe de reconnaître d'abord quelles conditions morales correspondentà chaque âge, à chaque sexe, etde s'en tenirlà, sans remonter ou passer brusquement à un ordre de faits physiques qui peuvent être concomitants de ces conditions morales, aussi bien qu'ils peuvent ne pas l'être. Pour rendre compte du petit nombre des crimes contre les personnes, en particulier du petit nombre des meurtres, etc., commis parles femmes, est-il bien nécessaire d'invoquer leur faiblesse physique ? Leurs habitudes plus sédentaires, un souci plus grand, peut-être, de l'opinion, une réserve particulière qui leur est imposée par la société, et moins d'occasions, en sont des raisons suffisantes. Quetelet, sans doute, n'a point passé sous silence ces facteurs. Mais il les fait intervenir en même temps et au même titre que les dispositions physiologiques, et il n'en a pas, d'ailleurs, dégagé le caractère purement social^. En réalité les dispositions physiologiques qui se rattachent au sexe ou à l'âge sont des conditions : seuls, les faits sociaux dont il s'agit sont des causes.
D'autre part, les remarques psychologiques à l'aide desquelles Quetelet cherche à expliquer que les maxima des différentes catégories de crimes se placent à des âges différents paraissent bien vagues. Si les crimes contre les personnes sont surtout fréquents vers vingtquatre ans, est-ce parce que c'est l'âge où les passions se déchaînent avec le plus de violence ? C'est aussi celui où l'on n'est plus sous la dépendance des maîtres et des
1. C'est un des points où le flottement de sa pensée (tel que nous le définissons p. 159) est le plus notable, si bien qu'on peut la « tirer » en deux sens opposés et inconciliables. Il nous parait légitime de l'entendre en celui qui s'accorde seul avec toute sa théorie.
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parents, et où l'on n'est pas encore assez chargé de responsabilités comme chef de famille, assez engagé dans la profession, pour reconnaître toute l'importance des traditions et des règles morales. On dit que la tendance au crime diminue, en môme temps que la force vitale décroît : traduisons cela en terme moraux : à mesure qu'on avance en âge, on est davantage sous l'influence des habitudes, des idées que l'on a admises, on est moins préoccupé de se créer de nouveaux besoins et de les satisfaire ; la vie est à la fois plus réglée, et plus simple ; le nombre des démarches qui peuvent nous mettre en conflit avec les autres, ou avec les lois, diminue. Cela est concomitant du fait d'avancer en âge, mais pourrait résulter aussi bien d'une organisation sociale différente. On conçoit qu'en des périodes de crise, en des pays d'exception, la vie des hommes âgés soit aussi intense que la vie des jeunes gens ailleurs, ou en d'autres temps : l'influence de 1 âge sur la criminalité serait alors bien différente, et ne pourrait en tous cas pas s'expliquer par le degré du développement organique.
S'il en étaitainsi, si, pour expliquer la répartition des crimes par sexe ou par âge, il fallait porter son attention beaucoup moins sur la nature physiologique des hommes que sur l'organisation de la société, quelle valeur devrait-on reconnaître à la théorie d'un homme moyen, chez lequel la tendance au crime serait mesurée par le rapport, dans la société, du nombre des criminels au nombre de tous les hommes en âge de le devenir ? — Chez un tel homme, qui représenterait la moyenne, les quahtés morales, comme les autres, se développeraient « dans un juste équilibre, dans une parfaite harmonie également éloignée des excès et des défectuosités de
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toute espèce^ ». De môme que les maladies sont des écarts de l'état normal, et que l'état de santé se trouve compris entre ces écarts, de même les crimes ne seraient que l'exagération de tendances qui existent chez tous les hommes, mais qui, chez la moyenne d'entre eux, se trouventcomprisesdansdejustes limites 2. Comment rendre compte autrement de l'étonnante régularité avec laquelle se reproduisent ces faits, qui sont sporadiques , qui se produisent isolément et dans les groupes les plus divers ?
La question est précisément celle-ci : passe-t-on, par transitions insensibles, des crimes à des actes qui dérivent de passions de même nature, mais qui sont licites ? La ligne de démarcation que trace la société pour séparer ceux-ci de ceux-là est-elle un simple moyen d'enregistrement, et reste-t-elle sans influence sur la nature même de ces actes, comme une ligne d'étiage sur les crues d'un cours d'eau? — Cela paraît invraisemblable au plus haut degré. Ceux qui commettent un crime savent d'ordinaire qu'ils transgressentla loi. Entre un acte punissable et un autre qui ne l'est point, alors même que les sentiments qui accompagnent et dictent l'un et l'autre, désir de vengeance, violence, cruauté, appétits égoïstes, joie de faire du mal, sont presque aussi forts, et à peine discernables, la différence leur
\. Sur l'homme, t. II, p. 274.
2. Cela ne préjuge pas d'ailleurs la question de savoir si l'existence de criminels est un phénomène normal, en tant que fait social. Gomme le dit M. Durkheim, « de ce que le crime est un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que le criminel soit un individu normalement constitué au point de vue biologique et psychologique. Les deux questions sont indépendantes l'une de l'autre. » Les règles de la méthode sociologique, 2» édition, 1901, p. 83, en note. (Paris, F. Alcan).
doit apparaître radicale, et non de degré, mais de nature. Bien des actes où tendent à sexprimer des sentiments violents ne seront pas exécutés parce qu'ils sont défendus. Il ne faut pas s'imaginer d'ailleurs qu'on s'en abstiendra lorsque le sentiment qui y pousse est à peine plus fort que ceux qui poussent à des actes non délictueux, en sorte que la courbe qui exprime les degrés inégaux de ces sentiments (pour un même âge, pour un même groupe, ou pour tous les hommes) s'abaisserait au point où commence le crime, pour se relever ensuite, sans que cette irrégularité en modifie le sens L'idée qu'il ne faut pas commettre un crime, la crainte de la répression ou deTopinion, imposera aux hommes un effort d'autant plus grand qu'ils seront sous le coup de passions mauvaises plus fortes, et son influence s'exercera sur les plus dépravés et les plus violents. Alors, à supposer que les hommes se répartissent régulièrement autour de la moyenne d'après la force inégale de leurs sentiments ou de leurs passions, cet ordre sera tout àfait bouleversé par le fait que certains actes, qui correspondent aux formes les plus intenses de ces sentiments ou de ces passions, sont interdits. Leur limitation s'expliquera par de tout autres causes que la force inégale de ces sentiments, mais par linfluence inégale de la société sur ces hommes, suivant les groupes auxquels ils ont appartenu ou appartiennent.
Entre les criminels et tous ceux qui ne le sont pas, la société a établi une séparation profonde, et il ne se peut pas que tous les criminels, pour cette raison même, ne forment dans la société un groupe, ou ne représentent une catégorie, nettement distincte de toutes les autres au point de vue moral. Ils peuvent être
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devenus criminels pour des raisons très variables : les uns par suite d'une dégénérescence physiologique quelconque, d'autres parce qu'ils ont été exposés à des tentations trop fortes, ou impliqués dans des circonstances exceptionnelles, d'autres, encore, sous l'influence d'un milieu social perverti où ils ont vécu. Mais ce ne sont pas là des causes suflisantes du crime, puisque d'autres hommes, aussi dégénérés, placés dans les mêmes situations, soumis aux mêmes influences, s'en abstiennent. L'essentiel, pour la société, est que ces hommes, entre deux catégories d'actes parlésquels ils pouvaient satisfaire leurs tendances, les uns licites, les autres défendus, ont choisi la seconde. Peu importe qu'on invoque ensuite des circonstances atténuantes, qu'on essaie de tenir compte de la nature individuelle de l'accusé, etc. C'est bien, sinon « la matérialité de l'acte », du moins sa conformité ou sa non conformité à la règle pure et simple, qui passe au premier plan dans la conscience sociale, et, par suite, dans celle des criminels eux-mêmes, puisqu'ils dépendent de la société alors même qu'ils n'obéissent pas à ses lois. En d'autres termes, le penchant au crime ne peut consister qu'en représentations sociales, qu'en tendances définies par rapport à la société. Loin qu'il résulte de sentiments individuels, c'est lui qui, une fois développé, réagit sur ceux-ci, les résorbe, et, en imposant aux criminels l'idée qu'ils rentrent dans une catégorie sociale déterminée, en même temps qu'il les sépare du reste de la société, diminue les différences qui les distinguent les uns des autres, et tend à les « égaliser ». Comment pourrait-on attribuer alors aux autres membres de la société un degré même très faible d'un penchant au crime ainsi défini ?
Quetelet a bien eu le sentiment que la régularité des crimes ne s'expliquait pas seulement par la nature des hommes, par la nécessité qu'il y ait dans tout groupe humain des êtres plus éloignés que les autres de la moyenne, sous quelque rapport que ce soit. Il a insisté souvent sur l'action que la société peut exercer, qu'elle exerce en fait, en vertu de son organisation, sur ce qu'il appelle le penchant au crime. Mais il n'a expliqué nulle part précisément en quoi consiste cette action. II est toutefois conforme à sa théorie d'admettre que les hommes, par le fait qu'ils vivent en société, entrent les uns avec les autres en une série de rapports, contractent les uns vis-à-vis des autres des sentiments, qui sont régis, parce qu'ils sont très nombreux et très différents, par la loi des grands nombres. Ainsi s'expHquerait que les hommes se répartissent autour d'un type moyen, et très régulièrement de part et d'autre, alors même que leur caractère résulte d'une combinaison de causes naturelles et d'influences sociales. On pourra, dans cette hypothèse, distinguer le crime des autres actes précisément parce qu'il représente une combinaison de causes surtout naturelles, combinaison d'autant plus exceptionnelle que les causes ou influences sociales sont plus nombreuses. Le criminel serait sous l'influence prépondérante de sa nature et de ses instincts physiques, et échapperait dans une mesure excessive à l'action de la société. Comme il dépend de l'organisation sociale que de tels cas deviennent de plus en plus exceptionnels, Quetelet serait fondé à dire que, l'organisation restant la même, les crimes se reproduiront en même nombre, que la société produit les crimes qui sont accomplis dans son sein, et qu'elle en est responsable.
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Mais c'est se représenter d'une manière très inexacte, et très peu claire, l'action de la société. Nous avons vu que déjà lorsqu'il s'agit de faits purement organiques, OU surtout organiques, de caractéristiques telles que la taille, des naissances et des morts, l'application de la loi des grands nombres soulevait bien des objections. 11 nous a paru que, môme alors, on pouvait expliquer les régularités relevées dans les statistiques par l'action constante de forces générales, et qui « organisent » les autres forces, les utilisent comme des moyens, loin de résulter elles-mêmes de leurs combinaisons accidentelles et de leurs conflits. La loi des grands nombres ne s'applique, disions-nous, qu'à condition que les causes ou les forces qui se combinent de façons variées, ou plutôt que leurs combinaisons elles-mêmes, soient rigoureusement « indépendantes », qu'aucune action ne s'exerce des unes sur les autres. Dans l'ordre des faits organiques étudiés par Quetelet, nous avons remarqué que le plus souvent il n'en était pas ainsi. Mais c'est surtout dans le domaine social qu'une telle hypothèse estinadmissible.Gonsidérons les crimes. Nous voulons bien admettre un moment que les combinaisons de causes qui produisent les divers individus physiques sont entièrement indépendantes l'une de l'autre, et qu'elles se réalisent donc suivant leur degré de probabilité. Mais, Quetelet le reconnaît lui-même, le crime ne résulte pas uniquement, ni peut-être surtout, de causes physiologiques. Peut-on alors soutenir que les influences sociales qui s'exercent sur les divers individus, soit qu'elles les poussent « dans la carrière du crime », soit qu'elles les en écartent, envisagées dans une société donnée, soient aussi indépendantes les unes des autres que les natures physiques de ces individus ?
Halbwachs. ^^
Mais un trait qui caractérise les représentations sociales, c'est qu'étant communes à tout un groupe, elles tendent à exercer sur tous les membres de ce groupe une même action. D'autre part, elles sont d'autant plus fortes que le groupe où elles se dégagent est nombreux, et a conscience de l'être, et d'être un. Si l'on admettait que les hommes, en vertu de leur nature individuelle, sont tous différents les uns des autres, dès qu'ils se réunissent en groupes, les influences sociales auxquelles ils sont maintenant soumis, loin d'être un principe nouveau de diversité, loin d'augmenter chez eux la différenciation individuelle, introduisent des différences sociales, plus tranchées sans doute que les différences individuelles, entre les groupes, mais, à l'intérieur de chaque groupe, tendent à uniformiser les consciences. Elles sont un principe de répétition, d'imitation ; elles s'exercent avec d'autant plus de force qu'elles se sont exercées plus souvent, et, de s'être étendues à un grand nombre d'hommes, c'est une raison pour qu'elles élargissent encore leur champ d'action. — Toutes ces conditions empêchent qu'on puisse supposer qu'ici jouent les lois du hasard. Si les combinaisons de causes (qui représenteraient chaque cas individuel) sont ainsi rattachées les unes aux autres et dépendantes les unes des autres, puisque, de ce que les unes se sont produites, celles qui leur sont le plus semblables se trouvent renforcées, et tendent davantage à se réaliser, nous ne sommes pas dans le cas des jeux de hasard, où les joueurs, pas plus que les dés ou les billes, ne sont supposés contracter d'habitudes, s'imiter les uns les autres, ou se répéter eux-mêmes.
Il est incontestable, par exemple, que le plus grand
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nombre des criminels « se recrutent » dans certains groupes, où ne se sont pas rassemblés volontairement et où n'ont pu se trouver réunis par hasard des hommes physiquement constitués de même, caractérisés par des appétits ou des vices pareils. Mais ces groupes sont eux-mêmes socialement caractérisés : ils représentent, au milieu des autres groupes, une organisation sociale et comme un niveau moral défini : et tous leurs membres sont rattachés par la communauté des représentations collectives qui s'imposent à eux. Supposons que, dans une société, les groupes où se développent ainsi des tendances collectives immorales, contraires aux tendances qui prédominent dans les autres groupes, demeurent aussi importants, et que dans leur sein ne se produise aucun changement d'où résulterait un abaissement ou une élévation de leur niveau moral, en sorte que ces tendances collectives immorales demeurent aussi fortes : il faut s'attendre à ce que ces groupes fournissent régulièrement le môme contingent de criminels, et ce sera une raison définie de la régularité des crimes. — Sans doute, un grand nombre de crimes se produisent à l'intérieur de groupes moralement « normaux », où les tendances morales prédominent: des crimes peuvent èti'e commis par des prêtres, des magistrats, des individus qui appartiennent aux classes les plus cultivées, et qui ont le plus d'intérêt à ce que les lois soient observées. C'est qu'à côté des tendances morales, et, peut-être, comme conséquences indirectes de celles-ci, se développent parfois des courants d'immoralité, courants collectifs d'ordinaire endigués, mais qui reprennent toute leur force à certains moments. Il est d'ailleurs très concevable que la loi des tendances collectives
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(comme peut-être de beaucoup de tendances individuelles) soit, non point de passer par tous les degrés d'intensité possibles, mars par des périodes (d'ailleurs inégales) d'intensité et de relâchement. S'il y avait un rapport fixe entre ces périodes de « tension » et de « détente » collective, c'est la stabilité même des tendances et habitudes morales dans les groupes qui expliquerait la régularité des manquements à ces règles.
Les mômes remarques vaudraient pour l'explication que donne Quetelet de la régularité des suicides. On a reproché à M. Durkheim d'avoir dit : a La théorie de Quetelet repose, en définitive, sur une remarque inexacte. Il considérait comme établi que la constance ne s'observe que dans les manifestations les plus générales de l'activité humaine ; or, elle se retrouve, et au même degré, dans les manifestations sporadiques qui n'ont lieu que sur des points isolés et rares du champ social... [Une suffit pas]... de rendre intelligible linvariabilité de ce qui n'est pas exceptionnel ; mais l'exception elle-même a son invariabilité, et qui nest inférieure à aucune autre. Tout le monde meurt; tout organisme vivant est constitué de telle sorte qu'il ne peut pas ne pas se dissoudre. Au contraire, il y a très peu de gens qui se tuent; dans l'immense majorité des hommes, il n'y a rien qui les inchne au suicide. Et cependant le taux des suicides est encore plus constant que celui de la mortalité générale ^ » Sans doute, M. Durkheim ne tient pas compte de ce que, pour Quetelet, on passe par transitions insensibles de l'attachement extrême à la vie à un penchant marqué à se tuer,