Le Suicide, p
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de ce que le type moyen exprime non pas seulement le groupe le plus nombreux, mais tout l'ensemble des hommes, et leur répartition réiçuli^Te autour de lui. Mais on s'explique qu'il n'en tienne pas compte. Il lui est impossible d'admettre que le groupe des hommes qui se suicident, alors même qu'ils sont très dispersés dans l'espace, ne corresponde pas à une notion sociale définie, et ne se distingue point par là, d'une façon radicale, de tous ceux qui, quelle que soit la faiblesse de leur attachement à la vie, ne se tuent pas. Cette notion de suicide n'est pas une simple étiquette : elle existe dans la pensée collective, et impose à tous les membres du groupe l'idée qu'il y a, non pas une simple différence de degré, mais une séparation profonde entre les hommes qui se suicident et tous les autres. Tout un ensemble de jugements sociaux concernent ceux qui mettent lin à leur vie, s'attachent à leur mémoire, à leur nom, à leur famille : c'est cela qui crée un abîme entre eux et le reste de la société. C'est pourquoi M. Durkheim les considère comme des exceptions, sans nul rapport avec la règle. 11 a eu le sentiment très net qu'il ne suffisait pas, pour expliquer les suicides et leur régularité, d'invoquer la multitude des tendances individuelles telles qu'elles se présentent chez tous les hommes, ainsi que la multitude des circonstances dans lesquelles touthomme peut se trouver, et de laisser ensuite ces tendances et ces circonstances se combiner conformément aux lois du hasard. Mais le suicide est un fait social ; il s'explique par des causes sociales. Les tendances et circonstances individuelles n'en sont que des occasions.
De même qu'à l'homme moyen physique, conçu comme la combinaison physique humaine la plus pro-
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bable, on peut opposer l'espèce, l'ensemble des forces biologiques qui tendent à maintenir l'intégrité du type humain, de même, à l'homme moyen moral, il paraît scientifique de substituer, comme principe d'explication des régularités qui se relèvent dans les séries des phénomènes moraux, la notion d'espèce sociale, l'ensemble des tendances collectives qui assurent la subsistance d'une organisation sociale définie. L'espèce sociale, comme l'espèce physique, est sans doute toujours en un état d'équilibre instable : en elle se trouvent juxtaposées et associées des tendances collectives diverses et parfois opposées : elle ne subsiste qu'à condition de les limiter les unes par les autres. Ainsi s'explique que des événements ou des actes qui paraissent d'abord anormaux, tels que certaines unions entre époux trop inégaux d'âge, que les crimes et les suicides, se reproduisent avec régularité, et que leur répétition à peu près en même nombre, loin d'être anormale, soit liée au développement normal de la société, et, en quelque mesure, l'exprime. M. Durkheim a fait remarquer qu'il ne serait peut-être pas bon qu'une société tarît en ellemême la source des crimes. Elle ne le pourrait qu'à condition de fortifier extrêmement certaines croyances et habitudes collectives, mais, en même temps, de détruire les tendances antagonistes, dont la nécessité n'est peut-être pas moindre. «Pour que les sentiments collectifs que protège le droit pénal d'un peuple, à un moment déterminé de son histoire, parviennent ainsi à pénétrer dans les consciences qui leur étaient jusqu'alors fermées ou à prendre plus d'empire là où ils n'en avaient pas assez, il faut qu'ils acquièrent une intensité supérieure à celle qu'ils avaient jusqu'alors.
Il faut que la communauté, dans son ensemble, les ressente avec plus de vivacité ; car ils ne peuvent pas puiser à une autre source la force plus grande qui leur permet de s'imposer aux individus qui, naguère, leur étaient le plus réfrac taires. Pour que les meurtriers disparaissent, il faut que l'horreur du sang versé devienne plus grande dans ces couches sociales où se recrutent les meurtriers ; mais, pour cela, il faut qu'elle devienne plus grande dans toute l'étendue de la société ^ » Or, il n'est peut-être pas bon que l'amour de la force même brutale, le goût de l'énergie, l'admiration qu'excitent certaines démarches à la fois héroïques et inhumaines, disparaissent tout à fait de nos sociétés, au moins dès maintenant. Les crimes contre les personnes n'en sont que l'exagération. Pour supprimer tous les crimes dirigés contre les propriétés, les vols, les fraudes, etc., il faudrait inspirer à tous les hommes une aversion collective profonde pour les qualités mêmes qui permettent d'exécuter ces actes, pour l'ingéniosité plus ou moins cauteleuse, pour l'esprit d'intrigues et d'affaires. Mais cela non plus n'est peut-être pas désirable. En tout cas, puisque la société supporte le retour régulier, dans une proportion définie, de ces crimes, elle a sans doute le sentiment qu'elle se ferait du tort, plus de tort que de bien, en s'efîorçant d'en réduire davantage le nombre. On expliquerait de même la régularité avec laquelle se reproduisent les mariages de chaque catégorie, en particulier ceux qui paraissent anormaux, parce que l'écart des âges est excessif. Si la société les tolère, ce n'est point qu'elle ne pourrait les supprimer ; il suffirait que