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Durkheim, Le Suicide, p

2. De l'influence du libre arbitre, etc., p. 141-142, cité par Lottin, p. 480. C'est nous qui soulignons.

conduit à d'autres formules que M. Durkheim pourrait presque accepter, c'est à une conception individualiste qu'il demeure attaché.

Il y avait, en effet, une contradiction certaine entre ridée de forces idéales ou sociales dont l'action se ferait sentir à travers la diversité des démarches individuelles, et les principes sur lesquels Quetelet n'a pas cessé de s'appuyer, savoir ceux du calcul des probabilités, qui, d'après lui, valent pour tous les faits physiques et moraux. Si la tendance au mariage, au crime et au suicide n'est rien d'autre que la probabilité (au sens mathématique) pour qu'un nombre donné d'hommes de tel sexe, de tel âge, de tel pays, se marient, transgressent les lois, mettent fin à leur vie, elle n'est donc qu'une simple expression mathématique de la probabilité des combinaisons diverses d'un certain nombre de causes, et ne doit pas être confondue avec une force sociale distincte des individus. Il convenait donc, pour bien comprendre la théorie de Quetelet, de s'en tenir là, et de ne point l'interpréter autrement.

Le problème se posait ainsi : étant données des régularités statistiques, comment en rendre compte, en supposant qu'elles doivent s'expliquer uniquement par la nature individuelle des hommes, et non par les influences que les uns exercent sur les autres en tant que membres et agents de la société, ou que leur groupe exerce sur eux tous^? — On comprend que Quetelet

1. Bien entendu, Quetelet n'écarte pas l'idée que les hommes s'imitent. Mais les actes individuels d'imitation, envisagés d'ensemble, ne seraient que l'expression d'un aspect de la nature humaine, et se trouveraient régis, comme les manifestations de ses autres aspects, par la loi des grands nombres. M. Tarde lui reproche, non de n'avoir pas compris le mécanisme de l'imitation (ce que nous lui reprocherions nous-même), mais d'avoir

HALiiWACHS. Il

ait été très frappé de la ressemblance qu'il avait relevée entre la courbe exprimant la répartition des tailles et celle qui représente la répartition des erreurs d'observation, qu'il ait, d'ailleurs, vu dans celle-ci une simple application de la théorie des probabilités, et, dans celle-là, le type des lois auxquelles se trouvaient soumis tous les phénomènes humains et sociaux. Mais il nous a semblé que le calcul des probabilités n'est pas le seul moyen, ni le plus clair, d'expliquer ces régularités, qu'il ne s'applique que dans des conditions bien hypothétiques, et qu'on peut montrer dès le début, et de mieux en mieux à mesure qu'on en vient à des phénomènes d'ordre plus moral, que ces conditions ne se réalisent pas en fait.

Le calcul des probabilités repose, en effet, sur cette idée, que la probabilité d'un fait qui peut résulter d'un certain nombre de combinaisons est mesurée par le rapport du nombre des combinaisons possibles d'où il résulte au nombre de toutes les combinaisons possibles d'où il résulte ou d'où il ne résulte pas, — à la condition que toutes ces combinaisons soient indépendantes l'une de l'autre, et que la réalisation de l'une n'ait aucune influence sur la réalisation ou la non réalisation des autres. Or, cette indépendance absolue des faits ou des combinaisons, qu'on admet en théorie, nous avons vu qu'on la réahse artificiellement, dans

méconnu le rôle de l'invention. « C'est ainsi que la statistique, dont la régularité n'exprime au fond que l'asservissement imitatif des masses à des fantaisies ou à des conceplions individuelles d'hommes supérieurs, a pu être invoquée comme conflr. mation du préjugé à la mode, suivant lequel les faits généraux de la vie sociale seraient régis, non par des volontés ou des intelligences humaines, mais par des mythes appelés lois naturelles. » Les lois de l'iimtation, 2» édition, 1895, p. 131.

CONCLDSION 103

les jeux de hasard, par la mise en relation d'un mécanisme et d'un organisme, d'où résulte le maximum de désordre. En efifet, si on s'en tenait à un dispositif mécanique, il y aurait, en vertu des lois de la matière inerte, un principe de régularité, un enchaînement des faits tel que, le même état des causes se retrouvant (et il se retrouverait forcément, au bout d'une période quelconque), exactement la même série d'effets se déroulerait à nouveau.. Si on s'en tenait à la mise en rapports d'organismes d'une même espèce, il y aurait, en vertu de leurs habitudes et de leurs ressemblances naturelles, un principe de régularité d'une autre sorte, fondé sur le souvenir, ou l'intention, une relation des actes les uns aux autres et comme une liaison des diverses démarches. On s'arrange de façon à ce que le mécanisme, qu'un organisme mettra en branle, soit assez complexe pour qu'un très petit changement ait de très grandes conséquences, et de façon à ce que l'acte accompli par l'organisme soit à ce point, comme tel, indifférent, qu'il en devienne presque inconscient, et que ni la mémoire, ni la réflexion n'aient prise sur lui. Ainsi, tout principe de régularité se trouve écarté. Peut-on maintenant assimiler des faits organiques constants, tels que la répartition régulière des tailles autour d'une moyenne correspondant aux tailles les plus fréquentes, à des faits de hasard qui seraient régis par la loi des probabilités ? Ce serait admettre que les combinaisons physiques ou physiologiques d'où résultent les êtres sont indépendantes les unes des autres et de toutes celles qui les ont précédées. Mais rien n'est plus contestable. On a reproché avec raison à Que, 'telet de n'avoir tenu compte ni de l'évolution des 'espèces vivantes, ni de leurs migrations : nous pourrions

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ajouter dès maintenant, môme à propos de ce phénomène qui semble purement physiologique : ni des coutumes sociales qui se sont établies parmi les hommes. Qu'à l'intérieur d'une même espèce les tailles tendent à s'égaHser, cela peut s'expliquer par l'élimination, au cours de l'évolution antérieure, des êtres qui, par leur taille (et, sans doute, par d'autres caractères en rapport avec celui-ci), s'écartaient trop du type qui réalisait le mieux les conditions nécessaires pour s'adapter et subsister : et rien ne prouve que ce processus ne se poursuive pas. D'autres éliminations ont pu résulter de ce qu'une espèce a changé de lieu, ce qui a resserré encore les limites des conditions d'adaptation les meilleures. Enfin, si certains cas extrêmes deviennent encore plus rares grâce au mélange des hommes de races différentes, et aux unions matrimoniales entre êtres de toute conformation physique, si, en ce cas, il y a en effet du désordre, ce qui entraîne un balancement des cas extrêmes et une prédominance des cas moyens, ce désordre résulte de l'organisation matrimoniale (moins exclusive sans doute aujourd'hui qu'autrefois), et de la facilité plus grande des rapports entre hommes de divers lieux. Mais de telles coutumes sociales sont un principe d'uniformité, de régularité, et expriment en tout cas la dépendance des individus les uns par rapport aux autres, ou d'eux tous par rapport au groupe. Ainsi, dans ce domaine purement biologique, les conditions dans lesquelles la théorie des probabilités pourrait s'appliquer ne se trouvent pas réalisées. Les individus dépendent de l'espèce, qui les a précédés de même qu'elle les enveloppe : leurs caractères les plus importants sont ce qu'ils sont parce qu'ils ont été déterminés et fortifiés, au cours de

l'évolution antérieure, chez tous les membres de l'espèce. La nature extérieure, en sa configuration actuelle, le lieu où ils se trouvent, les bêtes d'autres espèces avec qui ils sont en rapport, s'expliquent de même par tout le passé de l'espèce, par son histoire, ses migrations, ses accroissements et diminutions. Tout un ensemble de forces générales, antérieures, extérieures, et, en tout cas, qui n'ont point leur origine dans sa nature individuelle, s'imposent ainsi à chaque être vivant. La continuité de la vie des organismes et des espèces, leur adaptation à la nature et à la société, sont autant de principes de dépendance et de liaison. Or, le calcul des probabilités ne s'applique qu'à un ordre d'éléments et de faits discontinus soit dans l'espace, soit dans le temps.

De tous les phénomènes sociaux, les faits de natalité et de mortalité semblent le plus en rapport avec des causes biologiques, c'est-à-dire, au sens où l'entend Quetelet, naturelles*. On peut considérer comme

1. « En général, dit-il, les phénomènes prennent naissance par deux espèces de forces, exercées d'un côté par la nature, et de l'autre par l'homme ou par des causes accidentelles. Celles produites par la nature sont ou continues ou périodiques, et laissent mesurer leurs effets d'une manière plus ou moins facile ; les autres, produites par l'homme ou par d'autres causes accidentelles, n'ont guère de périodicité, suffisamment marquée surtout, pour développer des effets continus : elles échappent au calcul, et l'on ne peut guère considérer que comme accidentels les phénomènes qu'elles font naître : le calcul ici donne lieu à des possibilités plutôt qu'à Aes probabilités mathématiques. Plus généralement, les forces de la nature opèrent en même temps que les forces accidentelles ; or, le grand art de l'observateur est de savoir faire leur part d'action respective : l'une éternelle... l'autre accidentelle, parce qu'elle entrave accidentellement et de toutes les manières l'action de la nature. » Physique sociale, t. I, p. 358-359. Par « forces exercées par l'homme », il entend tout cet ensemble d'activités d'où résultent la science, les institutions

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une propriété de l'organisme humain d'avoir une chance sur deux en moyenne d'être d'un sexe plutôt que de l'autre, et de durer en moyenne tant d'années. A s'en tenir au témoignage de la conscience individuelle, il apparaît que naître et mourir sont des faits qui ne dépendent point de notre volonté, ni de la volonté de chacun de nos semblables isolément considérés. Où en trouver les causes, sinon dans les faits organiques élémentaires qui se combinent de bien des façons ? Il semble légitime d'admettre que les combinaisons d'où résultent la naissance et la mort des ôlres sont entièrement indépendantes les unes des autres. Dès lors, pour expliquer les régularités relevées en ce domaine, l'équilibre des sexes à la naissance, la proportion constante des morts aux âges différents, proportion différente de sexe à sexe, mais constante pour chacun d'eux, est-il possible, et est-il d'ailleurs besoin d'invoquer d'autres principes que les lois du hasard ? En dépit des influences que les institutions et les mœurs peuvent exercer, et qui n'entraînent que des variations accidentelles, des lois naturelles constantes transparaissent, où s'expriment seulement des degrés de probabilité."— Nous avons examiné de près comment on pouvait expliquer l'équilibre des sexes, et il nous a paru qu'il était bien impossible de ne pas rattacher les naissances actuelles aux naissances antérieures, puisque ce sont les hommes et les femmes nés autrefois qui procréent actuellement. Sans doute, puisque le père et la mère coopèrent à la production de l'enfant, il semble difficile d'invoquer ici l'hérédité. Mais, d'abord, le sexe semblant résulter du

politiques et sociales, qui ont, plus ou moins confusément, pour iuii un caractère artificiel.

moment où l'œuf est fécondé, et la fréquence des fécondations variant suivant le rapport du nombre des mâles au nombre des femelles, une hypothèse est concevable dans laquelle l'équihbre des sexes se rétablirait par le fait même qu'il est rompu. Si l'équilibre des sexes est un avantage pour l'espèce, on conçoit que ces espèces seules aient subsisté dans lesquelles cette autorégulation se réalisait. Ainsi, ce n'est pas le hasard, c'est, ici encore, un caractère général de l'espèce qui expliquerait cette régularité. D'autre part, le sexe semble dépendre en quelque mesure (et cette explication n'est pas sans rapport avec la précédente) de l'écart d'âge plus ou moins grand entre les parents. Or, à l'intérieur de la société, les lois et l'opinion déterminent la limite d'âge inférieure et l'écart d'âge acceptable pour le mariage. Le rapport d'âge des hommes et des femmes capables de procréer s'explique ainsi par des causes sociales. On ne peut dire que les unions matrimoniales en général, les unions matrimoniales de telle espèce (à tel âge, avec tel écart d'âge) soient indépendantes les unes des autres ; on conçoit que, de ce qu'il s'en est conclu un grand nombre de telle espèce, la tendance à en conclure d'autres de même espèce ou de quelque autre se trouve altérée dans le groupe. Ici encore, qu'on tienne compte des caractères généraux de l'espèce animale ou du groupe social humain, il faut bien que les « cas individuels » se placent dans des cadres constitués d avance, et qui s'imposent à eux, bien loin qu'ils en résultent.

La régularité des morts n'est pas davantage un fait de hasard, et que le calcul des probabiUtés suffise à. expliquer. La cause essentielle des variations, de la

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mortalité nous a paru ôtre surtout l'inégale importance attribuée à la vie humaine suivant les groupes. Or, ce jugement de valeur varie naturellement suivant les mouvements mêmes de la mortalité. Entre les morts successives, à s'en tenir aux phénomènes physiologiques, il semble qu'il n'y ait pas de rapports. Pourtant, puisque la mort résulte des conditions de la vie, et que celles-ci sont déterminées dans une large mesure par la société, la continuité de la vie et de l'action sociale se communique aux faits de mortalité. Tout se passe comme si la société réglait elle-même à chaque moment sa mortalité, en s'inspirant de ce qu'elle a été précédemment. Mais, à une même époque, les morts qui se produisent dans les différentes parties d'une même société ne sont point non plus à considérer isolément. La mortalité des basses classes est liée à la mortalité des hautes classes, par exemple, soit que la diminution de celle-ci aitpour contre-partie un accroissement de celle-là, soit qu'elle devienne au contraire une raison pour que tout l'effort de la société se porte à diminuer celle-là de même, et à la ramener au même taux que la précédente. Ainsi la mortalité peut être comparée à un courant où des influences se transmettent à la fois d'amont en aval, et transversalement, où toutes les particules liquides, ou plutôt tous les courants secondaires forment un tout bien lié. L'indépendance des cas individuels, postulée par le calcul des probabiHtés, ne se réalise pas non plus en ce domaine.

Les mariages, les crimes et les suicides sont rangés par Quetelet dans le groupe des faits moraux proprement dits. Si on admet qu'entre ceux-ci et les précédents il y a une différence profonde, en ce que, cette

fois, la volonté intervient librement, et en ce que ces actes ne dépendent que d'elle, comment ne pas s'étonner des régularités qu'ici encore on retrouve ? L'étude des mariages en général, des mariages par catégories d'âge, révèle qu'ils sont soumis à des lois plus rigoureuses même que celles qui régissent les morts. Les crimes et délits de chaque espèce, et les suicides, se reproduisent avec une constance qui permet de les comparer à un budget annuellement payé par la société. Or, si tous ces faits ont leur cause dans la nature individuelle des hommes, pourquoi hésiter à les expliquer de la même façon que les faits jusqu'ici étudiés ? La seule difficulté, c'est l'existence supposée du libre arbitre. « Ce qui distingue surtout les phénomènes moraux des phénomènes purement physiques, c'est l'intervention du libre arbitre de l'homme. Cet élément capricieux et désordonné, en mêlant son action à celle des causes qui dominent le système social, semble devoir déranger à jamais toutes nos prévisions *. » Mais, d'une part, l'influence du libre arbitre est d'autant plus grande qu'elle s'exerce dans le sens de la raison. Alors « cette force en apparence si capricieuse serait loin de troubler la marche du corps social ; c'est, au contraire, à son intervention que serait due la reproduction si régulière des mêmes faits » ^, puisque c'est par la raison que l'homme se représente l'état moyen qui lui convient le mieux et dont il tend à se rapprocher. D'autre part, la neutralisation des volontés particulières dans la volonté générale n'empêche pas que « l'homme possède une force morale capable de modifier les lois qui le concernent; mais cette force

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