‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 177 sur 361 · Jourdain, toc. cit., p. 67, 76, 192, sq · texte numérisé non relu

Jourdain, toc. cit., p. 67, 76, 192, sq

SOURCKS DK LA DOCTRINE

de Brabaiil ou de Mœrbéka (i), et qui était écrite avant 1271, probablement, dit le dernier éditeur de la Politique, entre 1260 et 1270 (2). Quant à V Economique, elle était connue sous la forme d'une traduction i^réco-latine de I 290 due probablement à Durand d'Auvery^ne, et aussi dans une autre traduction du même temps environ, qui était jointe à celle des Po/;7zV///f.v, et qu'on attribue également à Guillaume de Mœrbéka (3).

Il est nécessaire de dire un mot de ces traductions. Elles ont été, les travaux de M. Jourdain l'ont définitivement prouvé, directement faites sur un original grec. Il nest point inutile de le répéter, puisqu'une vieille légende traine encore un peu partout, qui veut que l'œuvre d'Aristote nous ait été transmise par l'intermédiaire des Arabes. La critique a fait justice de cette légende, qui pour les œuvres qui nous occupent était

1 . Cette traduclion fut la seule en usage jusqu'en i^SS, date à laquelle Léonard Bruni, dit l'Arélin, en donna une nouvelle « pour suppléer, comme il le dit, à l'ineptie de la traduction antérieure ». (Barth. Saint-Hilaire, La Politirpie d'Aristote, Introd., p. Lxxix. Cf. Maurenbrecher. Thomas von Aquino, Leipzig, 1898, préface, p. 12, note i).

2. Suseraihl, Arktotelis Politicoruin llhri VIII, Leipzig, 1872, (Introd., p. 8).

3. Hauréau, Mémoires sur quelques traductions de C Economique d'Aristote, dans Mém. Ac. Inscr., 1881, p. 465. Cf. Hist litt. de la Fr. (1866), t. XXIV, p. 62.

(Il importe de ne pas oublier que le livre II de l'Economique où à plusieui's reprises l'auteur, Aristote ou le Pseudo-Aristote, a relevé et décrit des exemples d altérations et de mutations de monnaies, a été inconnu du moyen âge. Il n'existe ni dans la traduction de Guill. de Moerbéka, ni, comme nous avons dit, dans la version française d'Oresme. Le second livre de ces éditions est en réalité composé de quelques chapitres détachés du texte grec du premier livre).

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d'autant moins acceptable, que les Arabes eux-mêmes n'ont point connu la Politique (i).

Les traductions sont, d'autre part, extrêmement littérales ; le mot latin y répond exactement au mot grec, et, affirme M. Barthélemy-Saint-Hilaire, « la fidélité qui a présidé à ces translations est telle qu'elle a pu autoriser tous les éditeurs de la Politique à considérer cette vieille traduction comme un véritable manuscrit ».

Nous devons pourtant, à cet ég"ard. faire des réserves. Sans doute nous ne voulons pas nier le soin scrupuleux des traducteurs, qui se sont appliqués à rendre mot pour mot le texte qu'ils avaient sous les yeux ; mais il est hors de doute aussi que leur mot à mot n'est pas toujours correct (2), qu'ils n'étaient pas toujours très bien renseignés sur la valeur des termes qu'ils traduisaient ; il est incontestable, nous le montrerons par plus d'un exemple, que dans les passag^es qui nous intéressent, ils ont dépassé ou déformé l'idée d'Aristote.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, ce sont ces traductions que le moyen àg^e, qu'Oresme lui-même, ont eues uniquement entre les mains; ce sont elles qui uniquement ont pu influencer la doctrine médiévale ; c'est chez elles, pour être correct, qu'il nous faut rechercher et exposer la conception monétaire aristotélicienne.

Quelle était donc celte doctrine monétaire qu'apportaient ainsi brusquement au xiii° siècle les œuvres d'Aristote ?

On s'est fait à cet égard, croyons-nous, souvent illu-

1 . Aven-oès déclare hii-mênie n'avoir pu se la procurer (Commenta)-. i}i P/ittonis Rfmpuhlicam. éd. i56j apud Juntas, in-4, f« 536) .

2. « Neque bona, iieque vera » au jugemeul de Gabr. Naudé, Bibl. jiolitica, p. 55.

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sion. De loin, le çrand nom d'Aristote en a évidemment imposé, et les historiens des doctrines ont facilement admis que les idées monétaires qu'apportaient les oeuvres d'un tel maître ne pouvaient qu'avoir été très approfondies, et qu'avoir retourné du premier coup les conceptions médiocres du moyen àg-e ; quelques citations bien choisies pouvaient facilement confirmer dans cette opinion.

Cette idée était pourtant certainement inexacte. Certainement Aristote apportait aux écoles du moyen âge des notions théoriques sur la monnaie elle-même, et surtout un exemple d'analyse doctrinale très fine sur le rôle du numéraire ; il apportait ce qui en un sens leur avait manqué jusqu'alors le plus, la précision d un vocabulaire technique que les docteurs n'avaient point su créer. Mais ses notions sur la monnaie étaient loin de pouvoir retourner d un coup les conceptions médiévales.

Ces notions étaient en effet fort incomplètes. Arisloste en réalité n'a jamais entendu traiter à fond de la monnaie ; c'est accessoirement, en passant, qu'il a eu occasion d'exprimer quelques idées sur le rôle ou la nature du numéraire. Et par suite ces idées sont demeurées très insuffisantes. Les quelques citations que l'on donne de lui sont en réalité tout ce qu'il a écrit sur la question ; il a laissé sans les aborder les problèmes les plus considérables. Sa doctrine donc est courte

En réalité même, et malgré l'autorité du nom d'Aristote, on doit dire qu'il n'a point su construire de doctrine véritable de la monnaie. Les notions qu'il a exprimées sont demeurées éparses. Cela tient évidemment à la forme même dans laquelle il les a produites. Jetées au hasard, au cours de la discussion, moitié dans une œuvre, moitié dans l'autre, il ne s'est point préoccupé de rattacher entre elles les idées qu'il émettait suc-

cessivement : il a si peu songé à en faire un tout, que nous aurons à relever, sans pouvoir lexpliquer, une grosse contradiction entre ce qu'il dit aux EtJiiques et aux Politiques.

Enfin, ce n'est pas être irrespectueux envers Aristote, que de dire que ses idées monétaires n'apparaissentpoint toujours fort nettes. La dispersion des passages monétaires j est évidemment encore pour beaucoup ; mais les habitudes de l'auteur n'y ont pas nui non plus. Le style d'Aristote, comme on sait, est assez déconcertant; tantôt assez fuyant, restant dans les termes généraux et sans précision, tantôt ilveuttellement serrer l'idée qu'on a peine à comprendre, dans sa brièveté, ce qu'il a voulu dire. La critique moderne elle-même n'est pas bien d'accord pour savoir ce qu'il a pensé de la nature de la monnaie ; il n'est pas étonnant que les écrivains du moyen âge, mal instruits des institutions anciennes, se soient trouvés embarrassés pour en dégager une doctrine monétaire.

Par les traductions latines pourtant, les difficultés étaient beaucoup réduites. Les translateurs, plus ou moins exactement, oni Jlxé la pensée d'Aristote. Que ce soit justement ou non, le sens qu'il lui ont donné s'est trouvé établi (nous en verrons des exemples) avec une fermeté qui n'était sans doute pas dans la pensée du Maître, mais qui était certainement plus favorable à la construction doctrinale.

Le point de départ de la doctrine d'Aristote, c'est évidemment la conception très remarquable qu'il s'est faite de l'origine de la monnaie (i). A cette origine, le philo-

1 . Aristotelis Politica (éd. Didot), lib. I, c. 3, | i3-i4 = Antiqua Iranslat., I, Lectio Vil, litt. d. f. (à l'Appendice E, p. 3i). V. l'analyse du passage dans Souchon, Théories économiques delà Grève antique, \). 1 14 ; «?t Beauchel, Histoire du droit privé de la lîéjiuh/itjue allténienne, IV, 114.

sophe voit essentiellement deux choses : le but pour lequel elle fut inventée, la cause même qui Ta créée.

Le but de la monnaie c'est l'échange. Mais la notion même dune monnaie pour l'échange n'est point primitive, elle ne s'est dégagée que progressivement, et Aristole retrace les phases successives de cette évolution Dans le passage des Politiques, qui est demeuré à cet égard comme un modèle de fine analyse^ il nous montre comment la diversité des produits et la division du travail imposèrent d'abord la nécessité de l'échange en nature, comment ensuite de cet échange primitif, du troc grossier, on s'éleva peu à peu à l'idée d'une monnaie d'abord essayée et pesée, puis enfin contrôlée d'avance et marquée d'une empreinte, et dès lors simplement comptée.

La cause de la monnaie, c'est une convention (i). Convention qui bien naturellement ne fut pas toujours expresse, mais convention essentiellement volontaire, convention populaire, en ce sens qu'ont dû y figurer tous ceux même qui devaient user de la monnaie; convention primitive et originaire, mais aussi convention révisable et toujours révocable, en sorte que d'elle à la fois la monnaie a tenu sa première existence et que c'est à la seule persistance des volontés contractantes qu'elle doit de subsister dans son rôle social (2).

I . Tô •jo-j.i.'jtj.u yiyovc y.y.rà (tuvOvîx/îv.. . 'Sou.iu'jm o-j œvTît, «).).« voum c'jzi... 70'jro â'sç ■J7:o0i'7t'f>; • ^io 'joai.'T'j.v. y-u/ùrciii. (Etllicci, 1. V, c. 5, I 10, II, i5. V. VA)iti(/Hfi translafio, lih. V, Lectio XI, litt. c. h. (à l'Appendice D, infrn, p. 20).

2. Ethic. V. 5, I 11 (Avtiqua trmisl. V. lect. 9. litt. e.) « Propter commutatinnem necessitatis nurnisma factum est secnndum rompositiovem . ]']t propter hoc nonien habel nurnisma, quia non natura sed nonien est, et in ni)l)is est Iransmutare et facere inutile » — Polit., I, 5, I i^\{Aniiqna transi. l,lect. 7, litt. f.) « Prop-

A ces deux notions primordiales se rallache en réalité toute la conception doctrinale d'Aristote. Car c'est uniquement maintenant par la déduction, par une déduction qu'il croit logiquement nécessaire, qu'il établit toutes les autres notions théoriques, aussi bien la fonction économique du numéraire que sa nature même, et que les conditions essentielles que devra remplir la substance monnayable.

La fonction économique d'abord. La monnaie, par son but même, est exclusivement destinée à l'échang-e. Mais dans l'échang'e elle peut jouer un double rôle : elle mesure les objets à échanger, et elle leur est un commun intermédiaire. Ce sont là en somme deux fonctions distinctes ; mais Aristote ne paraît point les dégag^er expressément. Ou plutôt il ne v^oit qu'une chose: le rôle de la monnaie dans l'échange, en y faisant prédominer tantôt l'une tantôt l'autre des fonctions connexes. Dans les Ethiques c'est plus particulièrement à la fonction d'intermédiaire de l'échange qu'il s'attache, au rôle de tierce marchandise, comme dit Oresme (i;. Dans les Politiques, il insiste davantag-e sur la propriété qu'offre le numéraire de rendre comparables entre eux les objets à échanger, sur le rôle de mesure (2).

Mesure, la monnaie ne Test pourtant pas absolument par nature. Des choses aussi dissemblables que celles qui sont l'objet des échanges humains ne peuvent pas, Aris-

ter quod ad conimutationes taie aliquod coinposuerunt ad semetipsos dare et accipere, quod utilium perse ens, haberet utilitatem valde expeditam ad vivere. »

1. Ethic, I, 5, I 10, « 'i'vji-v.1 T.w^ •j.i'jvj ,) \,Wnliq. innisl. rend : « fit aliqualiter médium » (lib. V, lect. 9, lilt. a.),

2. « Omnia enim mensurat... mensurantur enim omnia numismate... Ha^c enim facit coinmensurata omnia, etc.. » ( Polit.,. lifief/. trausl., I, lect. 11, litt. a. i.).

tote Fa parfailement saisi, avoir de commune mesure objective. Ils sont comparables pourtant, mais selon une donnée toute subjective, par le besoin '{ue nous en pouvons avoir (t, yps'la). C'est parce que les hommes ont également besoin de leurs produits respectifs qu'ils ont consenti à les échang^er ; c'est parce qu'ils en ont inégalement besoin, qu'ils considèrent celui-ci ou celui-là comme ayant une plus grande valeur (i).

Or justement, la propriété singulière de la monnaie, c'est d'être devenue, par l'effet de la convention déjà signalée, comme la représentation et le signe du besoin Elle peut ainsi véritablement mesurer les choses ; elle peut ramener à l'égalité les objets naturellement dissemblables, elle peut aussi, suivant dans leurs différences les rapports inégaux des choses au besoin, en mesurer le plus et le moins, et, comme disent les vieux traducteurs « la superhabundance et ladeffaulte » (2).

Ce rôle de mesure, il est pour Aristote absolument capital, il est comme la raison d'être de la monnaie. II semble même qu'Aristote n'ait point voulu en apercevoir d'autre, que la fonction de mesure ait absorbé pour lui toute l'utilité possible du numéraire. Elle seule lui paraît véritablement légitime, et conforme à sa nature. « La monnaie, il le dit expressément, ne devrait servirqu'à l'échange ». Si on lui fait, dans la pratique, jouer d'au-

1. Ethic, V, 5, § 1 1 : « Oportet igitur uno aliquo omnia mensurari, quemadmodum dictum eslprius. Hoc enim secundurn verilatem quidem opus, quod omnia continet. Si enim nihil indigerent, vel non sirailiter non erit comrautatio, vel non eadem indigentia » {Antiq. tr., V, lect. 9, litt. e.).

2. Elhic, V, 5, I 10. « Propter quod orania comparata oportet aliqualiter esse, quorum est coramutatio. Ad quod numisma venit, et fît aliqualiter médium. Omnia enim raensurat. Quare et superhabundantiara et detfectum » (^Antùj. tr., Y, lect. 9, litt. a.).

très rôles, danslecharig-e. par exemple, et dans le prêt, ce ne sont là que des déformations inutiles et dang-ereuses, dans le chang-e, d'abord, parce que la monnaie y est détournée de sa fonction d'instrument, pour devenir a la fois chose achetée et chose vendue, dans le prêt à intérêt surtout, parce qu'elle agit là à la façon d'une richesse véritable, d'une chose productive, elle qui n'est richesse que fictivement, qui n'existe même que par convention (i).

Cette conception si exclusive est bien remarquable, d'autant plus qu'Aristote paraît s'être rendu compte pourtant que la puissance d'acquisition du numéraire n'est pas limitée à rechange immédiat, qu'elle peut se conserver et s'emmag-asiner, comme on dit dans l'école, pour un usag"e futur (2). Il semble dès lors qu'il eût dû relever expressément sa fonction possible de capital. Mais justement il ne l'entend pas ainsi : il n'y a pas pour lui une troisième fonction du numéraire distincte des précédentes. Dans ce cas même, c'est une fonction d'échange encore que la monnaie remplit, d'un échang-e simplement différé. Si le possesseur du numéraire ne peut ou ne veut, actuellement et immédiatement, se procurer la contre-partie de sa prestation, il lui est loisible en effet de garder la monnaie, intermédiaire nécessaire de l'opération, jusqu'au moment de l'échange futur. Le second terme de l'opération sera ainsi différé ; mais l'opération ne chang-e pas pour cela de caractère, car ce second terme, il est impossible qu'il n'ait pas lieu. En réalité, l'acte n'est complet, n'est parfait que lorsque le

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