‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 188 sur 361 · Albert., in libr. Polit., I, 7, litt. f · texte numérisé non relu

Albert., in libr. Polit., I, 7, litt. f

SOLKCi:S DE LA DOCTRINE 381

cas de retrait de la convention monétaire originaire, en expliquant que ce retrait n'affectait que sa fonction sociale de monnaie (i). Mais ni l'un ni l'autre ne s'étaient élevés franchement à cette notion d'une valeur réelle et préexistante des espèces en tant que choses. L'innovalion de saint Thomas était dans la doctrine quelque chose d'assurément considérable; et malgré la forme un peu embarrassée dans laquelle elle se présentait, un germe fécond était disposé, qui allait par la suite fructifier.

La preuve en est, que dès le de regimine, où l'auteur quel qu'il soit — , ou Thomas lui-même, ou l'un de ses disciples — , prend ses coudées plus franches, l'idée est immédiatement amplifiée. La monnaie, dit expressément l'auteur du de regimine^ n'est pas seulement un instrument, une mesure pour les échanges ; elle est quelque chose par soi, une chose ayant de la valeur (2). Elle a une utilité propre de métal, indépendante en fait rie la fonction monétaire, une utilité qui préexistait à la convention qui a créé la monnaie, qui subsiste encore alors qu'elle

1 . «. Inutilis evadel, id est ex nobis erit eam inulUem reddere : nam si vohierimus ea qua^ habemus dare et quœ non habemus recipere, inutilis prorsus usus numiiii evadet » (Eustrat., //) Ethic, V, 5, litt. g.).

2. a Arapliiis auteni pondus et mensura, in quantum talia, seraper ordinantur admensurata et ponderata, aliter per se nihil sunt ; sed numisma, quamvis sit mensura et instrumentum in perrautacionibus, tamen per se aliquid esse potest, puta si confletur erit aliquid, videlicet aurum vel argentum » (De regimine. II, 14, dans Opéra, XVII, p. 471).

C'est évidemment pour cette même raison que saint Thomas admet qu'il peut être utile de faire provision d'argent en cas de besoin ; c est admettre que l'argent est une richesse par soi (Stimma contra gentiles, III, c. i5i). II convient toutefois de ne pas trop insister, car dès qu'on le presse à cet égard, saint Thomas revient visiblement à la notion de mesure (Stnnma Iheo/of/ica, '2^, 11'' , q. 1 17, art. 8, add. i).

est détruite en tant que monnaie. Car, ajoute expressément lauteur, si on la ramène au ling^ot, on aura de lor, de l'argent, une chose ayant de la valeur.

Telle est aussi la conclusion de Gilles de Rome, auteur aussi d'un de regimine, qui insiste davantage encore sur l'utilité propre des métaux, et qui trouve, ce semble, l'argument décisif. La preuve, dit-il, qu'il y a une valeur préexistante et survivante du métal, c'est qu'il arrive que l'on fonde justement les espèces, pour en tirer un bénéfice, c'est que tout un genre de spéculations, toute une série d\trtes peciiniativae, s'est fondée sur cette propriété: le cachas, ou ars /iirnaria, qui consiste à fondre les çspèces pour vendre la matière, Vobolostatica, « quae consistit circa ponderis excessum in permulacionibus, quibus inventis supra pondus in metalla resolvitur, ut sunt ponderatores iii trabuchetis, et aliis ponderibus » (i). Puisque ces opérations^ plus ou moins licites (cela c'est une tout autre considération), donnent en fait un bénéfice, c'est qu'il y a dans la monnaie une valeur propre de chose ; c'est que. avant d'être monnaie, elle est une chose comme une autre, que la convention n'a ajouté qu'une utilité nouvelle à sa valeur naturelle préexistante (2).

Nous sommes loin, avec cette large vue, de la conception étroite d'Arisote. Entre les mains des Aristotéliciens, en réalité, Aristote n'est plus Aristote. Sa doctrine, sur

1. yEgid. Rom., de Regimme, lib. II, pars 5*, c. 10 (éd. cit., p. 375). Cf. D. Thomas, de Reriimine, 1. II, c. 14, p- 171-

2. « Oporluit invenire aliquid, quod esset portabile, et quod esset pulcliriim et utile, pro qiio inveniri possent victualia. Hujiismodi autem maxime est argentum et auriim, qiue inter caetera metalla sunt pulclira, et sunt utilia, et honorabilia ; ex eis enim possunl fieri vasa, quœ sunt hominibus utilia, quibus factis videtur utens illis esse in honore et gloria » (/Egid. Rom.,Z)é' regimine privcipis, 3^ pars, libr. II, c. 9, éd. cit., p. 370).

ce point capital qu'est la nature du numéraire, a subi une déformation telle, qu'elle s'en trouve changée du tout au tout. La déformation est inconsciente certainement ; les commentateurs veulent être des disciples respectueux, ils croient de bonne foi penser « selon les raisons d'Arislote ». Mais la nécessité, plus forte que la discipline d'école, les a entraînés sans qu'ils s'en aperçussent, dans une direction tout opposée à celle qu'il avait donnée, comme elle a^ ail amené déjà les romanistes à faire jaillir des textes des jurisconsultes une doctrine qui les eût bien étonnés. Les uns et les autres, sans s'en rendre compte, marchaient à la conception nouvelle, dictée par l'évolution économique, dune monnaie-marchandise. Mais, chose remarquable, ce bulles Aristotéliciens se sont arrêtés au moment de l'atteindre, ou tout au moins ils n'ont pas su en tirer les conséquences pratiques, qui importaient plus que tout. Seul saint Thomas effleure, et avec quelle timidité, les problèmes du monnayai>e. Et, sa pratique, nous le savons, malgré ses hardiesses théoriques, reste indubitablement féodale. Gilles de Rome lui-même, si remarquable dans la construction doctrinale, reste timide dans l'application : il déconseille aux princes le cachas et Vobolostatiqiie, bons pour les marchands, mais entachés toujours, comme le change lui-même, de quelque soupçon de malhonnêteté; sur le droit du prince, sur les pratiques des mutations, il n'a pas visiblement osé s'expliquer (i).

Il reste pourtant un problème. Pourquoi les Aristotéliens ont-ils systématiquement écarté — car à la même

1 . « Carnpsoria autem et oboloslatica, etsi inercatoribus vel aliquibiis aliis )»eriiiiuuntur, regibu? tamen et principibus quos decetesse quasi semidenieos. exercere non contingit » (.Kgid. Boni., De regimine }>rincipis, II, pars 5", c. lo, éd. cit., p. S^ô).

date autour d'eux les canonistes et les romanistes s'en préoccupaient couramment — les applications de pratique monétaire? Evidemment, Aristote ne les y invitait pas. Aristote, comme a remarqué Oresme, ne parlait point des mutations. Non peut-être que de « son temps ne fut telle malice trouvée », mais plus probablement parce que cette question ne s'était point trouvée amenée dans ses explications assez brèves. Mais les commentateurs eussent pu, s'ils l'avaient voulu — car nous savons qu'ils ne se sont pas gênés d'autres fois pour ajouter à Aristote, — appliquer aux problèmes de la pratique, à la question même des mutations, les principes théoriques du Maître. Ils ne l'ont pas fait, et sont vraiment restés féodaux dans la pratique. Seul Buridan a pu être signalé comme ayant posé la question des mutations ; mais Buridan, comme nous savons maijitenant, n'est point pour Oresme une source. C'est du Traité au contraire que procède l'analyse des mutations contenue aux Questions sur les Politiques. Son maître est Oresme lui-même, et il ne lui a., comme nous verrons plus tard, essentiellement rien ajouté.

Nous pouvons maintenant, après avoir classé la littérature monétaire, prendre une vue g-énérale de la doctrine, telle qu'elle se présentait au moment où Oresme allait écrire le Traité.

Une première constatation qui s'impose, c'est que — su r ce point M. Endemann avait incontestablement raison — il y avait déjà, au milieu du xiv^ siècle, une littérature et un effort doctrinal considérables. La liste est longue déjà, on a pu s'en apercevoir — et cependant nous n'avons volontairement choisi que les grands noms et en quelque sorte les chefs de file, — de ceux qui à un titre

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quelconque s'étaient préoccupés de la question monétaire, la niasse est intéressante aussi des idées émises, et des notions déjà acquises. Toutefois à quoi avaient abouti cet effort et ce travail déjà séculaires? Les auteurs étaient-ils parvenus à fonder vraiment unedoctrine monétaire, avaient-ils réussi surtout à se libérer complètement delà conception féodale? C'est là évidemment, pour l'appréciation de la doctrine d'Oresme, le point de vue capital. EtM.Endemann a beaucoup trop légèrement tranché par l'affirmative (i) une question dont la solution nous semble au contraire extrêmement délicate.

Car si quelque chose ressort de l'étude assez longue à laquelle nous venons de nous livrer, c'est bien au contraire, nous semble-t-il, cette conclusion, que le résultat doctrinal n'avait point répondu au grand effort tenté depuis deux siècles : c'est que les auteurs, ni dans l'une ni dans l'autre des écoles rivales, n'étaient parvenus à faire sensiblement avancer la science monétaire, et qu'en somme à l'époque d'Oresme, le problème était toujours pendant.

L'objet de leur effort, comme il apparaît nettement, était double. Ils avaient voulu, plus ou moinsdirectement suivant les écoles, à la fois rompre avec la vieille théorie et avec les procédés domaniaux, et leur substituer, dans la théorie comme dans la pratique, une nouvelle conception monétaire. Or ni l'un ni l'autre de ces objets n'avaient certainement été atteints.

i" Les auteurs n^ avaient pas su créer une doctrine monétaire. — Cette conclusion s'impose avec la dernière évidence, à la suite de l'étude que nous venons de faire. Au milieu du xiv" siècle, alors que l'évolution dans les

I. Endemann, Studien, II, p. 189, n. ■} Cf. Espinas, Hisl. dodr. écon.,\^. ^-a ; Brantz, Coup d'œil, p. 72.

Bridrey 2o

diverses écoles est visiblemeiil achevée, nous avons en présence trois courants d'idées divergents, nous avons trois conceptions dilïérentes, si l'on veut, du problème monétaire, mais pas de doctrine arrêtée et unanimement reçue. Nous avons, comme dit Oresnie, des « opinions » (i) nous n'avons pas de « vérité » reconnue. M. Endemann a tenté de nous donner une apparence de systématisation, en comblant les lacunes de lune des écoles par les déveiuppemenls de l'autre ; maiscette fusion des doctrines est historiquement inexacte. Au milieu du XIV' siècle, nous avons toujours et plus que jamais en présence des courants doctrinaux, qui systématiquement s'ignorent et qui veulent s'ii^norer. Des canonistes aux romanistes, des uns et des autres aux Arislotéliens, il n'y a eu aucune pénétration.

La pénétration se fera entre les deux [)remiers groupes, mais plus tard, avec Balde et Panomitanus (2), elle ne se fera jamais avec les Aristotéliens ; et les théories des diverses écoles vivront ainsi parallèlement jusqu à la fin, sans se connaître.

La remarque est d'autant plus importante à faire, que chacune de ces théories est, par elle-même, manifestement incomplète. Par une rencontre curieuse (qui n'est au surplus que la conséquence assez naturelle de la diversité originaire de leur direction , chacune des écoles n'a envisagea peu près exclusivement qu'un côté du problème monétaire. Les romanistes et les canonistes ont été préoccupés presque exclusivement de la pratique, et pour cela les notions théoriques leur font défaut presque complètement. Aux Aristotéliens, au contraire, qui ont hérité de leur Maître des notions théoriques bien

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