‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 189 sur 361 · V. iïifrà. Conclusion, L' uifliwnce dodvinale d'Ovesme · texte numérisé non relu

V. iïifrà. Conclusion, L' uifliwnce dodvinale d'Ovesme

supérieures, le sens de rapplication paraît avoir totalement manqué. Le résultat, c'est qu'au moment où Oresme va écrire, il y a, séparément, d'un côté des notions théoriques assez finement étudiées, certaines analyses même poussées assez loin, et d'autre côté, chez les canonistes et les interprètes du droit romain principalement, des vues des plus utiles sur la pratique monétaire : il n'y a point, entre les uns et les autres, de lien logiquement établi, il ne s'est point dégagé de conception d'ensemble qui réunisse les deux faces du problème, qui le traite rationnellement dans une monographie complète.

Le problème, d'ailleurs, est loin d'être fouillé sur tous les points. Même en réunissantce qu'ont dégagé de différents côtés les interprètes des diverses écoles, beaucoup de questions encore n'ont pas été aboidées. C'est là un point sur lequel il n^est pas inutile d'insister, précisément parce que les affirmations produites couramment à cet égard laisseraient croire qu'à l'époque d'Oresme la question monétaire avait déjà été entièrement traitée, et qu'il ne lui restait qu'à assembler et à coordonner seulement des notions partout dégagées.

Dans le domaine des notions théoriques, beaucoup de choses certainement étaient, dès a^ant lui, acquises. Certaines idées, d'origine aristotélicienne, comme l'historique de l'origine de la monnaie, par exemple, comme l'analyse de son rôle d'intermédiaire dans les échanges, sont, dès avant Oresme, entrées définitivement dans la science médiévale, sont même passées, si on peut dire^ dans le domaine public, puisqu'elles paraissent familières à des polygraphes comme Brunetto Latini (i), à des

I. Le livre don trésor, lib.I, pars ?),c.6.Des maisire^i d<' philosopha'el pourquoi monnoie fu elahlie : «.Mounoln fu eslablie par les phi*

poètes comme l'auteur de Vlinage du J/o/if/e (i). Mais pourtant, dans cet ordre d'idées même, combien de choses restent obscures, ou n'ont pas été véritablement abordées ! Lequel des commentateurs d'Aristote a pensé, avant Oresme, à entreprendre cette analyse des qualités du numéraire, cette esquisse des raisons qui ont fait choisir l'or etlargent, dans lesquelles l'esprit pénétrant d'Oresme sesl si nettement affirmé (2)? Lequel a su distinguer, par delà le rôle d'instrument du numéraire, son rôle d'objet déchang-e ? Et sur les notions mêmes que tous ont communément traitées, que d'incertitudes, que d'obscurités ! La monnaie est-elle, de par sa fonction, instrument, mesure, ou objet d'échange comme les autres ? Est-elle, par sa nature, une chose ou un simple signe ? Il est impossible,, après avoir lu les commentaires d'Albert ou même de saint Thomas, d'avoir une idée nette de leurs conceptions à cet égard. N'est-on pas dérouté au milieu de ces hésitations, de ces contradictions d'une pensée économique mal arrêtée ?

losopfies, pur le gent qui autrement ne povoient a droit vivre ne changer les lor elioses ; corne ceux qui furent saiges et soutis, eslurent de tous les mestaux lor au plus fin, et largent après, et en firent faire naonnoie, et li donnèrent pois et pris » (éd. Chabaille. Doc. Inéd., i863, p. 621).

1. Image du Monde, 5'' partie, c. 12, Ponjuoi monnoie fu establie (Ms Arsenal 285, fol. 181 v», col. 5).

2. Aristole n'avait relevé, parmi les qualités des métaux précieux, que la facilité du maniement et celle de se prêter au transport (Polit., I, 5, §1 i5, 14) • Pline l'Ancien paraît avoir aperçu en outre la facilité de conservation, et l'aptitude particulière à se laisser travailler et à recevoir l'empreinte (facilitas mnteriae, dans Hist. Nat., XXIJI, 19). Les commentateurs n'ont rien tiré de ces notions intéressantes. Gilles de Rome seul y lait allusion, sans rien apporter de nouveau: « ()portuit ergo aliquid invenire,quod esset portabile, et quod esset pulchrum et utile » (De regimine, 3=' pars., lil). Il, c. 9. rt/. cit., p. 070).

L'étude de la pralique elle-même est-elle plus avancée ? Evidemment, si les Aristoléliens sont ici de la plus insigne pauvreté, les romanistes et les canonistes ont au contraire apporté à l'étude des procédés de la pratique une attention particulière. Mais leurs solutions de détail sont restées fragmentaires et sans base. Ils n'ont point de principe auquel ils se soient rattachés, et sur les conséquences capitales ils sont d'ailleurs perpétuellement en désaccord. Doit-on frapper du métal pur seulement, ou peut-on frapper dubillon ? Doit -on déduire les frais de fabrication ? Doit-on réserver au prince un droit de seig-neuriage, un aUquantulum liicri ? Autant de questions sur lesquelles, quand les canonistes disent oui, les romanistes disent non, immanquablement (i . Et combien de questions des plus importantes, celle du rapport des métaux précieux entre eux, celle du billon, sur lesquelles ni les uns ni les autres ne se sont expliqués ! Comment M. Endemann a-t-il pu dire, dans ces conditions, qu'avant Oresme la pratique monétaire est définitivement assise?

i" Pour la même raison, tout Ceffort doctrinal contre la conception féodale était demeuré en déjinitive complètement vain. Au milieu du xiv*^ siècle, après la floraison de l'abondante littérature que nous venons de voir, la conception de la monnaie féodale régit encore, plus que jamais,nous l'avons noté au commencement de cette étude, les opérations de la pratique monétaire. Non seulement les princes affirment plus que jamais leur droit de muer, leur droit de tirer un profit, et mettent à exécution plus que jamais leurs affirmations (2), mais, en doctrine même, au fond, aucun des écrivains monétaires, Bartole peut-

I. Voir su'prà, pp. 5'26-55o et 54Ô-347. a. Voir xuprà, ch. I, p. 171, 176.

être excepté, n'a su nettement s'opposer à la conception ancienne. La théorie féodale a même repris parfois une nouvelle vig-ueur, sous une forme nouvelle, avec les arguments que certains interprètes du droit romain ont tiré à cette date du Livre des liefs, en faveur de l'empereur et des princes tenant leur droit de l'empereur (i).

Les auteurs monétaires sont restés fidèles au droit domanial. M. Endemann s'est vraiment ici sing-ulièrement mépris, sur la foi de citations incomplètes ou inexactes, quand il a cru que la doctrine au xiv® siècle avait renoncé aux procédés féodaux. La vérité est que, dans toutes les écoles, plus ou moins franchement, plus ou moins complètement, les docteurs se sont ralliés à la vieille conception. Desquels en effet pourrait-on dire qu'ils ont rompu franchement avec le droit féodal?

Serait-ce des canonistes? Mais ils reconnaissent toujours, nous l'avons vu, le droit du prince de tirer un profit de la monnaie, le droit de muer (2). Ils voient dans les textes sacrés mêmes l'affirmation de droit de propriété du prince, héritier de César. Tout ce qu'ils ont pu faire, c'est de lui conseiller d'user modérément de son droit, c'est de condamner la mutation des espèces comme un péché, pour le mal causé à autrui. Ils stigmatisent l'abus, sans définir d'ailleurs où il commence, ils n'ont pas en somme osé toucher au principe ; et par là tout leur effort est d'avance condamné à demeurer stérile.

Serait-ce des romanistes? Mais eux aussi, malg^ré la hardiesse première de leurs principes, ils ont dû renoncer à réformer la pratique monétaire. Bartole lui-même re-

1. Andr. Yserniae, in Usus feudornm. sub tit. Quae sint reguliae, v" Monetae, n. 20 (éd. cit., p. 74^)- Clf- le texte cité siiprà, p. 340 nû 2.

2. Hostiensis, inc. Quanto, (éd. cit., f" lôo b.). Joh. Andr., m c. Quanto, | 5 {éd. cit., p. 190 v").

connaissait, nous le savons, (jue sa construction demeurait en l'air. Et en fait lorsqu'ils commentent les Libri feiidoram, les mêmes interprètes qui proclamaient avec lui l'identité du denier et du Hui^ot, rang-ent toujours la monnaie parmi les rerjalia, font du profit de monnaie un bénéfice du domaine, avec cette atténuation seulement, qu'ilsle réservent aux seuls princes souverains, quelquesuns à l'empereur lui même (t). De multiples abus locaux peuvent, dans celte nouvelle interprétation, disparaître ; le principe lui-même n'est pas atteint.

La pierre de touche, pour jug'er de l'efficacité de l'effort de 1 une et l'autre école contre le principe féodal, est dans la question des mutations. C'est là en etTetla conséquence la plus caractéristique de la conception féodale, en même temps que c'en est l'abus le plus criant. Les romanistes comme les canonistes l'ont parfaitement senti ; ils ont les uns comme les autres voulu corrig-er les abus. Mais ni les uns ni les antres n'y sont en réalité parvenus, parce qu'ils n'ont pas osé aborder franchement le problème dans son principe, dans le droit monétaire du prince.

L'allure des canonistes esta cet ég-ard particulièrement sig-nificative. Leur doctrine monétaire était née, on se rappelle, précisément d'un cas de mutation, la lettre d'Innocent III au roi d'Arag-on visant une opération de ce genre. Mais de cette lettre, quoi qu'on ait dit, ils ne pouvaient g-uère faire sortir une doctrine ferme, car le principe demeurait on ne peut plus embarrassé. Le pape défend il dans cette lettre les mutations, comme on l'a souvent répété ? — Pas le moins du monde (2). De

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