Tract., éd. Wol., c. XXII nouveau, p
LES TEXTES MONÉTAIRES d'oRESME o3
droit primordial de la communauté, il admet que, dans les cas d'urg'ence, le prince puisse suppléer, (( par provision », à ses décisions ; que, en maintenant le droit pour la communauté de fixer elle-même la quotité du seig^neu- Tiage sur les espèces, il reconnaît qu'il convient de déterminer cette quotité de façon à laisser au monarque une certaine pensio pour la splendeur de son rang-, il est impossible de ne pas reconnaître que l'auteur maintenant n'est plus dans lopposilion militante, qu'il s'est au moins rapproché du parti delphinal (ij. Il serait exag-éré certainement, et au moins malséant, de traiter pour cela, comme a cru devoir le faire M. Blancard, Nicole Oresme de « courtisan habile » et d'évêque de cour » (2). Oresme a dû suivre, sans s'en apercevoir peut-être très bien lui-même, le mouvement général qui, à la fin de l'année iSSy, amenait tous les hommes sages, tous les esprits prudents, d'opinion pondérée, à repousser les exagérations inopportunes de la faction parisienne et ses louches alliances avec le parti navarrais. Les réu-
1. Sur la situation politique d'Oresme à cette époque, cf. infrà, 2' partie.
2. Voici le trop sévère jugement de cet auteur : « Ces théories furent émises à l'époque où Nicole Oresme professait la théologie au collège de Navarre, c'est-à-dire entre i556 et i56i. Elles furent émises, à mon avis, successivement, au fur et au besoin des circonstances, et eurent pour objet de justifier, d'abord la haine populaire contre les mutations du roi Jean, puis la mauvaise monnaie votée par les Etats de i358, enfin celle qu'à plusieurs reprises fit fabriquer le régent du royaume en i358, après son rappel dans Paris, et sa restauration par le peuple. . . La souplesse desprit de l'auteur du Traité des monnaies a aidé à sa fortune autant et plus que son érudition, et. parvenu à l'épiscopat, le casuiste n'eut pas de peine à se transformer, suivant la juste expression de Victor le Clerc, en évèque de cour » (Blanca''d, Notice sur la traduction française du Traité des monnaies, 1892, 8", p. 2).
o4 LES TKXTKS MO.NÉTAIKES d'oRESME
nions tumultueuses du Pré-aux-Clercs avaient sans doute édifié Oresme, comme bien d'autres, sur la vanité et le dang-er de cette agitation sans but avoué ; comme l'Université, qui avait refusé de prendre le chaperon mi-parti, il se rendait compte, tout en maintenant vis-à-vis du Dauphin l'attitude mi-fière, mi-respectueuse du début, des nécessités inéluctables de la situation, et, comme les représentants de la nation assemblés eux-mêmes, il préférait, dans l'extrémité désolante à laquelle la guerre étrangère et la désorganisation intérieure avaient acculé la nation, faire fléchir les principes de la théorie, et malgré la doctrine professée, accepter une mutation « par le consentement de la communauté » puisqu'avant tout il fallait sauver l'Etat.
Pour conclure sur ce premier point, nous croyons donc devoir disting-uer, pour la forme latine du Traité, au moins deux rédactions successives :
— Une première rédaction, que nous datons de fin i355, contemporaine des Etats et de l'Ordonnance de décembre de cette année : c'est, dans sa forme la mieux tranchée, le texte en iZ chapitres de Vœgelin.
— Une seconde rédaction, qui est le texte communément répandu, celui des manuscrits et celui édité par M. Wolowski ; elle est postérieure à la bataille de Poitiers, et nous croyons pouvoir la dater plus précisément de la fin de l'année iSSy ou des premiers jours de ivS58, avant l'Ordonnance des Etats prescrivant la frappe d'une faible monnaie.
Nous en avons assez dit sur la diverg-ence de ces deux textes, sur les circonstances respectives de leur rédaction, sur les tendances politiques divergentes qui les ont inspirés, pour que l'on comprenne combien il sera toujours, par la suite, nécessaire de les distinguer quand nous voudrons reconstruire et apprécier la doctrine
LES TEXTKS MONÉTAIRES D 0RES31E ÔO
monétaire d'Oresme. Faute de cette précaution, on lui ferait tenir, comme on l'a fait quelquefois, en théorie des propositions contradictoires, et on ne comprendrait point l'aspect quelquefois hésitant de sa pratique monétaire;, que seule explique, et justifie en un certain sens, la connaissance des circonstances politiques et financières au milieu desquelles il avait dû succesivement l'élaborer.
§ S. — Le texte français
Personne, jusqu'en ces dernières années, depuis la « renaissance » d'Oresme toutefois, car les anciens bibliographes s'étaient montrés à cet égard fort prudents (i), personne ne s'était avisé de contester expressément à Oresme la paternité du texte français du Traité. M. Meunier lui-même, dans la critique sévère à laquelle il a soumis toute la production littéraire attribuée à Oresme, n'avait posé la question un instant, que pour ranger tout aussitôt le Tr^/^e français parmi les ouvrages « dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute » (2), et sur la foi de ces affirmations, depuis que l'édition de
1. Le P. Lelong, lUhliothèque française, n" 55.924, t. III, p. 296, parlait d'une traduction anonijme du Traité. La Croix du Maine, qui l'avait en manuscrit (Bibliothèque française, éd. Rigoley de Juvisy, V, 144) ; et Van Praët [Notice sur Colard Mansion, p. 48), Brunet Manuel, n''4i28), Graesse (Trésor, VII, 188), qui décrivent l'unique édition de Colard Mansion, ont également évité de se prononcer expressément sur l'attribution.
2. Meunier, Essai, p. 64- Cet auteur s'appuie surtout sur la citation qu'Oresme lui-même aurait faite du Traité des monnaies dans les passages déjà cités des Politiques. Mais, comme nous verrons tout à l'heure, rien n'indique dans ces passages, qu'il soit question de la version française, plutôt que de l'original latin. L'affirmation de M. Meunier a en tout cas été adoptée par M. Wolowski [Traiclie, Introd., p, xlviii, et p. lxviii, n. 4.)
o6 LES TESTES MONÉTAIRES d'oRESME
M. Wolowski a mis à la portée de tous le texte devenu introuvable du Traictie, c'est dans la forme française, si séduisante vraiment par l'allure franche et dég-ag-ée de son jeune style, que l'on avait pris l'habitude, chez les économistes, d'étudier et de citer le Traité des monnaies.
Cette tradition s'est trouvée en ces derniers temps singulièrement ébranlée. Un numismate bien connu, M. Blancard, a lu au Congrès de Sorbonne, le 8 juin 1892, une courte notice, insérée depuis, sous le titre : Sur la traduction française du Traité des monnaies dOresme, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Marseille (i), dans laquelle il a entrepris de prouver que la version française du Traité n'est point d'Oresme, qu'elle lui est manifestement très postérieure, et qu'on ne peut la dater sérieusement d'une époque antérieure à la fin du règne de Charles VII, c'est-à-dire au milieu du xv» siècle.
L'argumentation très serrée de M. Blancard repose sur deux ordres de preuves, de valeur certainement fort différente.
M. Blancard a remarqué, en premier lieu, que la version française rend très imparfaitement et parfois très inexactement le texte latin. Il y a dans la traduction, observe-t-il, des termes impropres et des contresens même manifestes ; il y a, avec des passages quelquefois incompréhensibles, des erreurs de rédaction indéniables, qui défigurent l'idée primitive, et qui ne peuvent — M. Blancard l'assure — avoir été commises par l'auteur traduisant lui-nième son œuvre fa).
1. Nous citons J'après le tirage à part, Marseille, s. d. (1892), Barlatier et Berthelot, in-8°, 8 pages (Exemplaire de la Bibl Nat., coté 8» E, pièce 120).