Traidle, c. 6, éd. Wol., p. 20 — lat. p
2. Le principe du droit du prince est posé avec la plus g-rande netteté, avant d'être réfuté, par Oresme au chap. VL Cujiis sit numisma, éd. Wol., p. 100 = fr. p. 20.
3. Constitution de Frédéric I""", insérée aux Libri Feudonim, 1. II, t. LVl. Qko' sint vcfialiœ . Cf. la disserlation de Muratori, De moneta sive jure cudendi monetas (dans « Anticpiitates iialica; medii aevi », dissertatio 27, t. II, col. 547).
tinct, échang-eable, cessible, productif de « prouffits et émoluments » que les ordonnances royales, chez nous, parlent constamment de la monnaie (r). Et saint Thomas lui-même, quant il vient à en parler, ne s'exprime pas autrement : « Il n'est aucune chose, dit-il expressément, qui fasse plus d'honneur à son maître que la monnaie, parce qu'il n"est aucune chose qui soit si répandue entre les mains des autres hommes, ijiiio niliil est qiiod in manibus hoininmn frequentatur ijiKintiim /lumisma » (2). D'où provient cette conception évidemment très spéciale d'une monnaie chose du prince? — Les partisans du droit domanial en donnaient au xiv^ siècle, si nous en croyons Oresme, une explication assez singulière. La monnaie est la chose du prince, parce qu'elle porte r image du prince. Le Christ lui-même, disait-on, l'a proclamé. Aux Pharisiens qui le questionnaient, s'il convenait de payer le tribut à César, il a demandé de lui présenter la monnaie du tribut. Et leur faisant voir sur les pièces l'image de César : Rendez, a-t-il dit, à César ce qui est à César (3). — « Comme sil voulust dire, explique Oresme, dans l'argumentation des féodaux, comme sil voulust dire : A César est le denier ou la monnaie, veu
1. « Notre domaine des monnaies », telle est l'expression courante des textes^ Ordonn. 2S déc. 1355, A. 11 lOrd. III, 84) ; Ordotu). 30 oct. 1358 (Ord. III, 2661 ; Ordonn 25 mai 1359 (Ord. III, 544), etc.
2. D. Thomas Aquinat., De re(jimine 'principum adregem Cypri, lib. II, c. i5 (dans Opéra, éd. Rome, iDyo, f", t. XVII, p. 170). Saint Thomas revient à plusieurs reprises, dans ce passage, sur cette idée, qui paraît l'avoir particulièrement frappé : « Ex numismate majestas domini relucet. Xumisma est ornaraentum régis et regni. et cujuslibet regiminis, quia in eo representatur imago domini régis » etc. [ibidem).
5. Matth., XXH, c. i5, v. 22. Cf. Paul. Epist. Ad Romanos, XIII, r.
q ue son ymaige est imprimée en icelle, Cœsaris est numisma, quia imago Cœsaris est in eo impressa (t).
Ne sourions pas trop de celte argumentation. Au XIV« texte, un texte, et surtout un texte sacré, était une preuve d'un bien grand poids. Saint Thomas, qui rapporte ce même passage de l'Evangile, en est visiblement impressionné, sinon convaincu (2) ; au temps même d'Oresme, l'argument paraît décisif encore à l'auteur du Songe du Vergier (3). En allant au fond des choses d'ailleurs, on s'aperçoit vite que, sous l'argument de texte, qui n'en est que le revêtement scolastique obligé, se dissimule un principe de droit extrêmement fort, qui a dû emporter la conviction des contemporains. Dans les conceptions simplistes du droit, comme celles du haut moyen âge, la marque apposée à un objet mobilier est à la fois la forme visible et la preuve par excellence du droit de propriété : l'empreinte apposée sur le numéraire, le nom avec l'image du prince (4), ont dû paraître évi-
1. Traictie, c. 6, éd. Wol., p. 101 = fr. 21. Cf. le Sermon pour le 21^ dimanche après la Pentecôte, sur le texte : Cujus ytnago est et superscrifjfio hœc. (Ms. lat. 16.895, f» 122 vo).
2. D. Thomas Aquinat, De regimine principum, II, i5 (éd. cit. XVH, 170 v").
5. Le Songe du Vergier, 1. 1, c. 36, Le Chevalier. « Et si vous me arguez de ce qui est escript en Math, au XXII chapitre : Rendez à César ce qui est' ù César, et ce qui est de Dieu rendez à Dieu. . ., entendez bien les paroles de nostre seigneur, car il ne commande pas que l'on rende à César toutes choses, ne qu'il soit seigneur de toutes choses, mais que on luy rende ce qui est a /ujj... Rendez ce qui est de César à César, c'est assavoir limage qui estait de César, il voulut et commanda quelle lui fut rendue, comme celuy chapitre le dit assez clerement » (dans Libériez de l'Eglise gallicane, éd. 1751, I. II, p. 3i).
^ Saint Thomas fait venir le nom de nomisma, de nomen, pai'ce qu'elle porte le nom du prince [Ue regimine principum, 11, i5). C'est d'ailleurs l'étymologie anciennement donnée par Isidore de
demmeiit dans ces conditions une preuve indéniable de son droit de propriété (i).
En réalité, ce n'est pas là encore l'explication décisive ; il faut savoir pourquoi précisément la monnaie porte la marque du prince ; et la raison que le moyenâge en donne est capitale, elle nous explique vraiment toute sa doctrine monétaire, en même temps qu'elle nous révèle la profonde différence de la conception qu'il se faisait de la nature et du rôle de la monnaie, avec notre conception moderne.
Dans les temps modernes, les économistes ont été partagés sur la nature de la monnaie entre deux écoles nettement opposées : l'une qui veut que la monnaie soit une chose ayant une valeur propre, une Jiiarchandise comme les autres, réglée comme les autres par la loi de l'offre et de la demande ; l'autre qui n'y veut voir qu'un simple signe, une représentation des valeurs, qui n'a pas par elle-même de valeur réelle.
Chez les hommes du moyen âgi'e, ce n'est en réalité, quoi qu'on ait pu croire quelquefois, ni l'une ni l'autre de ces conceptions que l'on retrouve, mais une idée toute particulière et intermédiaire eu un sens, celle d'une monnaie-instrument, plus exactement d'une monnaie-mesure. Le numéraire est la mesure des valeurs, l'instrument des échanges ; il est la mesure des valeurs,
Séville, et que tout le moyen âge a reproduite (Isidori Hispalensis Etymolof/., 1. XVI, c. i8, § 9, dans Mig-ne, Prt//o/. /a^.,t. LXXXII, coi. 584).
I. C'est à cette conception simpliste qu'en sont restés longtemps certains peuples de l'Orient ; et c'est à elle que se rapportent certaines légendes naïvement significatives des monnaies russes du x^ siècle (Wladimir, et ceci est son or, Argent de Si'iaio slaw), que nous trouvons signalées par M. de Barthélémy, Numismatique moderne, 1866, in-12, II, p. 33g.
comme la toise Test des lon§-ueurs et la livre des poids ; l'instrument des actes d'échange, comme celles-là le sont des pesées et des mesurâmes linéaires. Mais il n'est pas autre chose ; la fonction de mesure est tout son rôle, et il paraît oiseux de rechercher s'il a ou non une valeur réelle, puisqu'il n'est jamais destiné à emmagasiner en lui-même de la valeur, mais seulement à comparer entre elles des valeurs.
L'assimilation de la monnaie à une mesure est courante dans les textes de la pratique : monnaie et mesure se suivent communément dans les coutumiers (i), et sont régies parles mêmes principes g-énéraux. Mais elle est aussi — et c'est là ce qu'il importe bien de remarquer — elle est la notion théorique unique des penseurs. Les textes purement théoriques, les définitions de la monnaie dans le haut moyen âge sont rares, mais dans le petit nombre que nous en avons, c'est invariablement, uniquement par sa fonction de mesure, que la monnaie est définie. Aussi bien les philosophes comme Isidore,
1. Surama de legibus Normaniae, c. i4, De monetagio ; et c. i5, De mensuris et ponderibns (éd. Tardif, p. l^o). Cf. la glose de Le Rouillé sur le chapitre XV du Grand Coutumier, éd. iDJp, fo XXVI v". C'est par une conséquence toute naturelle que Philippe le Long, lorsqu'il songe à réformer ses mesures, et à proclamer par tout le royaume l'unité des mesures de blé et de vin, et de toutes choses qui se vendent et achètent, englobe aussi dans sa réforme l'unité des monnaies par tout le royaume. Les Lettres du dimanche avant la St-Michel 1321 font le rapprochement de la façon la plus significative :
« Formula liftera rum missarum praelatis et baronibus super facto monetarum. — Premièrement, que pour oter les gi'ieffes, domages qui soûlent venir des monnoies, lesquelles plusieurs soûlent battre en diverses parties de noslre royaume, mais, non pas sans fraude de deue loi et pris, une seule monnoie de bon et loyal pris fusl faicte par nous. Laultre que en nostre royaume, ou il y a
Jean de Salisbury, Vincent de Beauvais^, Duns Scot(i-3j, que les textes plus littéraires, le Livre don Trésor ou VlnuKje du Monde (4-5) ne connaissent la monnaie que comme mesure des choses. L'analyse n'a pas pénétré plus
diverses mesures et divers poix, en decepcion et lésion de plusieurs, fussent faictes de nouvel un seul pois et une seule mesure convenable, desquelles le peuple usast doresnavant. ... et ainsinc sous une monnaie, un pois et une mesure convenable, les peuples marchandassent plus seurement a la value et au pris des choses » (Dachery, Spicileg, III, col. 4'^). Cf. d'une manière générale sur cette assimilation : Clamageran, Histoire de l'impôt en France, p. 2i6 ; Cibrario, Histoire de l'Economie politique au M. A., II, p. 178 ; Glasson, Histoire du droit et des institutions de la France, t. VI, p. i5i et iSa.
I. Isidori Hispalensis, Etymologic, lib. XVI, c. 18 De auro et c, 25 De ]ionderib us (dans Migne, Pair, lat., t. LXXXII, col. 584).
1. Jo. Saresberiensis, Polj/craticus, site de nugis curialium, I. IV, c. 5. « Sine se esse non potest, qua? rerum precium est » (éd. Migne, Pair, lat., t. XCIX, col. 52i).
3. Vincent. Bellovac, Spéculum morale, pars VII, de usura, dist. Il (éd. Strasbourg. 1476, in-f, n. pag.).
4. Brunetlo Latini, Li livres dou Trésor, 1. II, 1''' part., ch. LXI. « Entre ceux qui s'entreservent, est une chose commune amée, par cui ils apparuillent et conferraentle marchandise, ce est or et argent.» (éd. Chabaille, i865, dans CoUect. Doc. lned.,p. 317). Le rôle de mesure est mieux mis en relief peut-être encore dans cet autre passage : « Et deniers sont autresi comme justice, sans ame, parce que il est I rai par quoi les choses desigaux tournent a égalité » (1. II, pars i, c. 27, ibid., p. 297).