‹ La théorie des atomes dans la conception générale du mondeChapitre 5 sur 9 · ET DE GERHARDT · texte numérisé non relu

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Mais ce n'était pas tout que de corriger les formules de la chimie organique ; il fallait les mettre en harmonie avec la notation employée en chimie minérale.

C'est ce que Gerhardt entreprit plus tard. Il traita principalement ce sujet dans son Introduction à r étude de la chimie, qui parut en 1818. Comparant les protoxydes des métaux à l'eau, il supposa qu'ils devaient renfermer deux atomes de métal correspondant aux deux atomes d'hydrogène de l'eau. Du développement de cette pensée el de l'application rigoureuse de la loi des volumes cà la détermination des équivalents est né un système particulier de poids atomiques et de formules.

Laurent adopta immédiatement la nouvelle notation, et aujourd'hui, au moins en ce qui concerne les formules organiques, cette notation est employée par la majorité des chimistes. Comme moyen d'exprimer la composition d'un grand nombre de combinaisons métalliques, elle exige quelques modifications; car il

n'est plus permis aujourd'hui d'assimiler à l'eau tous les protoxydes de la chimie minérale, comme le faisait Gerhard t. Ces modifications mettront le nouveau système de poids atomiques en harmonie, non-seulement avec les faits chimiques les mieux établis, mais encore avec les données physiques qui servent de contrôle à la détermination des équivalents. Entre les mains de Gerhard t, la nouvelle notation devient un puissant instrument de travail et de progrès. La loi des nombres pairs d'atomes prend une nouvelle extension et un tour plus précis ; les formules qui semblent la contredire sont corrigées, le plus souvent avec bonheur; de nombreuses analyses sont faites ou répétées ; des discussions s'élèvent et sont conduites avec ce ton passionné qui blesse quelquefois la délicatesse des sentiments et du langage, mais qui trahit une conviction profonde. Pour suffire à tant de travaux, Gerhardt déploie une activité sans pareille : il n'avait plus les

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loisirs d'autrefois, et aux préoccupations du savant s'ajoutaient maintenant les devoirs du professeur. En iShli, il avait été nommé à la chaire de chimie de la Faculté des sciences de Montpellier, chaire qu'il occupait à titre provisoire depuis

Il apportait dans ses leçons plus de science que de talent oratoire et la chaleur de ses convictions lui tenait lieu d'éloquence. Son enseignement était sérieux et élevé, mais il n'a point jeté de profondes racines. Gerhard t a produit une impression plus grande par ses écrits que par sa parole. Pendant son séjour à Montpellier, indépendamment de quelques traductions, il lit paraître deux ouvrages : un Précis de Chimie organique ^ qu'il rédigea seul, et des Comptes rendus annuels des travaux de chimie^ qu'il publia en collaboration avec Laurent. Dans son Précis^ Gerhardt disposa les combinaisons organiques d'après un ordre nouveau, en les rangeant, en progression ascendante, sui-

vant le nombre des atomes de carbone.

Ce principe est excellent, et, bien qu'il ait été appliqué d'une manière trop absolue dans ce premier essai, il a puissamment contribué à introduire dans la science une idée nouvelle et féconde, celle de série. Un cbimiste allemand, M. Schiel, avait fait observer le premier les relations de composition qui existent entre les alcools. Après lui, M. Dumas, dont le nom est mêlé à toutes les grandes questions agitées en cbimie, avait construit la série . des acides gras. Gerbardt développa cette idée et la fortifia par de nouveaux exemples. Il fit voir que les corps disposés en séries, qu'il nomma homologues ^ sont caractérisés non-seulement par l'accroissement régulier des atomes de carbone et d' hydrogène, mais encore par la similitude des réactions. Par ses efforts ridée devint une théorie qui constitue aujourd'hui une des bases les plus solides de la classification des substances organiques.

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Toujours préoccupé de telles spéculations, Gerhard L ne se sentit pas à l'aise dans sa chaire de Montpellier. Le cercle d'un enseignement élémentaire était trop étroit pour lui. Ayant obtenu un congé en avril 18û8, il vint rejoindre Laurent à Paris et renonça deux ans plus tard à ses fonctions de professeur. 11 vint s'établir avec sa famille dans une habitation modeste de la rue Monsieur-le-Princc, où il fonda, en 1851, une école pratique de chimie. C'est là qu'avec les ressources les plus restreintes, il mit au jour ses plus beaux travaux. Su volonté fut plus forte que les difficultés de sa position, et son talent grandit au milieu des fatigues d'un travail sans relâche et des soucis d'une vie précaire.

Un grand mouvement régnait alors dans la science; des découvertes importantes venaient d'être faites et de nouvelles idées fermentaient dans les esprits. La plupart des savants qui cultivaient la chimie organique, non contents de fixer la

nature et le nombre des atomes que renferme une combinaison donnée, chercbaient à exprimer par la construction même des formules l'arrangement moléculaire ou au moins les réactions qui semblent en dépendre. Gerhardt s'élevait contre une telle prétention et condamnait l'usage de ces formules, savamment disposées, qu'on nomme rationnelles. Jusqu'à cette époque il s'était appliqué, avec Laurent, à définir les relations numériques qui ressortent de la composition même et de la comparaison des formules brutes, et de ces efforts combinés étaient sorties la loi des nombres pairs, la théorie des homologues, la loi de saturation des corps conjugués. C'était donc une direction utile, mais elle n'excluait point l'autre. Nier la possibilité de découvrir le groupement réel des atomes, c'était bien ; contester l'utilité des formules rationnelles, c'était aller trop loin : Gerhardt lui-môme va nous le montrer.

Se fondant sur cette idée que les acides

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prétendus liydratés ne renferment pas les éléments nécessaires pour former de l'eau, lorsqu'ils ne saturent qu'un seul équivalent de base, il avait prédit autrefois qu'on n'obtiendrait jamais des acides anbydres correspondants, et il eut la singulière fortune de les découvrir lui-même. Ce succès inespéré ne devint un sujet d'embarras ni pour son amour-propre ni pour sa théorie; car il en fit sortir une éclatante confirmation et un développement magnifique de ses idées. Ces acides anhydres renferment, il le fait voir, deux radicaux ori^aniques, et ce n'est pas une molécule, ce sont deux molécules de l'acide hydraté qui leur donnent naissance, en perdant les éléments de l'eau. Ce point important est établi par des preuves surabondantes, tirées du mode de formation même de ces composés, de leur densité de vapeu» , de l'existence d'acides anhydres à deux radicaux différents. Le mémoire où cette grande découverte est consignée est le chef-d'œuvre de Gerhardt, et si quelque

chose dépasse eu importance la découverte elle-même, ce sout les considérations quil y rattache. Abandonnant la route qu'il a suivie jusque-là, il propose un nouveau système de formules rationnelles fondé sur la théorie des types. Le voici arrivé à l'apogée de son talent et, pour ainsi dire, à une autre étape de sa carrière scientifique, étape courte mais glorieuse, point de départ d'une nouvelle voie ouverte à la science.

L'idée des types avait déjà été énoncée. M. Dumas avait rattaché au même type une combinaison organique donnée et les corps qui en dérivent par substitution directe d'un élément par un autre. Ainsi, l'acide acétique et l'acide chloiacétique appartenaient au même type, et' M. Dumas avait fait remarquer que non-seulement ces corps renferment le même nombre d'atomes élémentaires , mais encore qu'ils sont doués des mêmes propriétés fondamentales. Tels étaient pour lui les attributs essentiels de ce qu'il

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a nommé le premier les types chimiques.

Laurent, de son côté, avait comparé certains oxvdes à l'eau, et son idée a été développée avec talent par un cliimiste américain, M. Sterry Ilunt. 3Iais dans une science d'observation comme la nôtre, les théories, quelque ingénieuses qu'elles soient, n'ont de portée et ne frappent juste qu'à la condition de se présenter avec l'appui et, en quelque sorte, sous le patronage de l'expérience. Aussi l'idée d'assimiler un grand nombre de corps à l'eau ne prit-elle une importance véritable que le jour où elle se produisit comme une conséquence de la belle découverte des éthers mixtes. ^1. Williamson, à qui l'on doit cette découverte, compara à l'eau non-seulement l'alcool et les éthers, mais encore les acides, les oxydes et les sels de la chimie minérale. Le type eau était donc tout fait à l'époque où Gerhard t découvrit les acides anhydres, et l'on peut en dire autant du tVpe ammo-

niaqiie. ^Fais à ce savant revient le mérite d'avoir généralisé ces idées et d'y avoir ajouté des développements tellement importants qu'on peut le considérer à bon droit comme le principal auteur de la théorie des types moléculaires.

Cette théorie peut s'énoncer en peu de mots : Tous les corps minéraux et organiques peuvent être ramenés à un petit nombre de types généraux qui sont l'hydrogène, l'acide chlorhydrique, l'eau, l'ammoniaque.

Ainsi, pour prendre un exemple, on rapporte au type eau l'acide acétique, la potasse caustique et le produit de leur combinaison, l'acétate de potasse. La comparaison qu'on établit entre ces corps, loin détre arbitraire, est justifiée jusqu'à un certain point par l'expérience ellemême. Supposons, en effet, qu'on jette un morceau de potassium sur l'eau; celle-ci va être décomposée, et la moitié de l'hydrogène qu'elle renferme sera remplacée par du po'tassium; en d'autres termes,

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l'eau devient de la potasse caustique par J'elTet de cette substitution.

L'expérience apprend de même que l'eau est décomposée par le chlorure du radical acétique, et que la moitié de l'hydrogène qu'elle renferme lui est enlevée par le chlore et est remplacée par le radical acétique : par le fait de ce remplacement, l'eau devient acide acétique.

Qu'on mette maintenant l'acide et la base en contact, il va se former de l'eau et de l'acétate de potasse, celui-ci représentant à son tour une molécule d'eau dont un atome d'hydrogène a été remplacé par un radical d'acide et l'autre par le radical métallique potassium. L'union de l'acide avec la base a lieu ici par double décomposition, et ainsi s'accomplissent, selon Gerhardt, toutes les réactions chimiques. Voilà pourquoi ces types, auxquels on rapporte tous les corps simples ou composés, ont été nommés types de double décomposilion.

Les propriétés des combinaisons dépen-

dent du groupement des éléments et surtout de leur nature. Si la potasse qui dérive de l'eau est une base puissante, elle le doit au potassium qu'elle renferme, et si l'acide acétique rapporté au même type que la potasse possède néanmoins des propriétés si diiïérentes, cette circonstance est due à la nature oxygénée de son radical. L'ammoniaque est un alcali. Mais que dans ce groupe moléculaire, formé d'hydrogène et d'azote, l'hydrogène soit remplacé en totalité ou en partie par des radicaux oxygénés, il résulte de cette substitution des corps qu'on nomme amides, qui sont le plus souvent neutres, mais qui peuvent être acides. Dans un de ses plus beaux mémoires, Gerhardt a décrit des ammoniaques acides.

Mais, a-t-on dit, à quoi bon rapprocher les uns des autres des corps aussi dissemblablespar leurs fonctions, etne doit-on pas craindre, en faisant disparaître ainsi ou en mettant au second ranc> les. distinctions fondées sur les propriétés des corps, de

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créer la ifionfusion ])liitôt que l'ordre et de falii^'iier la mémoire au lieu de la soulager?

L'objection est jdus spécieuse que solide. On ne Hiit point dis[)araître les distinctions dont il s'agit : on leur attribue leur vraie signification en les expliquant. Ainsi, on peut disposer, comme l'a fait Gerbardt, tous les corps appartenant au type ammoniaque dans une même série qui commence par ceux qui sont fortement alcalins et se termine par ceux qui offrent un caractère acide. On Aoit alors les pi'opriétés se modifier par degrés et passer d'un extrême à l'autre, non par un saut brusque, mais par une transition insensible et régulière. C'est là en toutes choses l'ordre admirable de la nature, et ce qui semblait un défaut dans le système est un mérite réel. Tous les corps bien étudiés y trouveront leur place; leur constitution moléculaire détermine le type plus ou moins compliqué auquel ils appartiennent, leurs fonctions chimiques

fixent le rang qu'ils occupent dans la série. Telle est, en termes généraux, cette belle idée des types moléculaires, idée forte et empreinte de ce double cachet des grandes conceptions, la simplicité et la fécondité.

Gerhardt y a attaché son nom , car il en est le principal auteur. Par opposition avec les idées dualistiques de Berzelius, qui admettait que toutes les combinaisonsrenferment deux éléments doués de propriétés électriques contraires, l'ensemble de ces nouvelles doctrines est désigné quelquefois sous le nom de système unitaire. Le mot nous paraît impropre; car il s'applique moins à la théorie des types moléculaires qu'aux premières tendances scientifiques de Laurent et de Gerhardt : il a été créé à une époque où ces chimistes condamnaient non-seulement les formules dualistiques, mais les formules rationnelles en général, et représentaient la composition des corps par une expression unique et homogène. Au reste, le dirons-

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nous, le système n'est plus debout dans toutes ses parties; car cette proposition fondamentale que toutes les réactions sont des doubles décompositions, n'est pas admissible et ne trouve plus de partisans aujourd'hui. Les idées théoriques qui tendent à prévaloir de plus en plus sont bien celles de Laurent et de Gerhardt, mais corrigées dans quelques points importants et comme tempérées par l'influence des opinions anciennes dont ces savants ont fait trop peu de cas. L'impulsion qu'ils ont donnée a été puissante, mais la direction s'est déjà modifiée.

Ainsi marche notre science, et dans sa course ra[)ide souvent elle change d'allure et de route, se permet un écart de loin en loin, se recueille et se retourne quelquefois, mais ne s'arrête jamais. Qui pourrait aujourd'hui nier ou méconnaître ce mouvement immense qui a commencé par la loi des substitutions et qui a abouti à la théorie des types moléculaires?

C'est plus qu'un mouvement, messieurs, c'est une réforme, et, pour ce qui concerne les doctrines chimiques, notre siècle n'en a pas yu de plus grande. J'ai essayé de définir l'influence des travaux de Gerhard t sur cette science régénérée dont le Traité de chimie organique est le principal monument. La rédaction de ce livre, commencée à Paris, fut terminée à Strasbourg, où Gerhardt avait été appelé en 1855. 11 y occupait les deux chaires de chimie de la Faculté des sciences et de l'École de pharmacie, et se trouvait enfin dans une situation qui semblait promettre à sa famille une aisance modeste, et à lui-même, après tant de luttes, des jours plus tranquilles. L'Académie des sciences l'avait reçu au nombre de ses correspondants, et la Société royale de Londres lui avait envoyé le diplôme de membre étranger.

Ayant mérité de tels suffrages, il pouvait oublier les peines de sa vie passée, et, après avoir goûté toutes les satisfactions que procure le travail, il allait connaître

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celles que donne le succès. C'est à ce moment qu'il fut fra[>[)é.

Gerhanlt mourut le 19 août 1856, et le jour de ses funérailles fut le quarantième anniversaire de sa naissance. Ce fut un jour de deuil pour Strasbourg. Il re[)Ose ià, dans la terre natale, et nul monument ne marque la place de son tombeau. Sa femme, née en Ecosse, avait fait venir de ce pays une pierre funéraire, mais le vaisseau qui la portait s'abîma dans une tempête, llnimporte; Gerhardtpeutse passer d'un tel liommage : il vivra par son génie, par ses œuvres, et le marbre ou 1 airain serait moins durable que sa renommée.

Ut vultus hominum, ila simiilacra vulliis imhecilla ac mortalia suntj, forma mentis œterna.

Dans l'histoire de la science, la grande figure de Gerhardt ne sera point séparée de celle de Laurent : leur œuvre fut collective, leur talent complémentaire, leur inQuence réciproque. Également puissants par la hardiesse et la profondeur de leurs conceptions, l'un déployait une habileté

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sans pareille dtins l'art des expériences, quand l'autre brillait surtout par la méthode, par la netteté plus grande des idées et surtout par la clarté plus saisissante de l'exposition.

Tous deux sont morts ignorés du grand nombre, et n'ont ni brigué ni trouvé la faveur populaire : les routes élevées n'y mènent pas toujours. Laurent et Gerhardt ne les ont jamais quittées, peu enclins à poursuivre ces succès faciles qui, pour les âmes fortement trempées, ne sont ni un appât ni un gain. La recherche de la vérité, telle était leur passion; et, préférant leur indépendance a leur avancement, leurs convictions à leurs intérêts, ils ont mis l'amour do la science au-dessus des biens du monde, que dis-je? au-dessus de la vie elle-même, car ils sont morts à la peine. Rare exemple d'abnégation, sublime pauvreté qui vaut un titre de noblesse, mort glorieuse que la France ne doit pas oublier! Pour nous, témoins émus de leurs travaux et de leurs luttes, puissions-

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nous fortifier nos cœurs par le souvenir d'un si grand courage, et confondre dans un môme sentiment de respect et de reconnaissance les noms inséparables de Laurent et de Gerliardt!

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