A LA SÉANCE DE RENTRÉE
DE LA rACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS
Le 15 novembre 1859
ÉLOGE DE E. SOUBEIEAN
Messieurs,
Dans la séance où la Faculté inanqure chaque année le retour de ses travaux, en même temps qu'elle distribue des couronnes aux élèves en qui elle fonde son espérance, elle tient à honorer la mémoire des maîtres qu'elle a perdus. Des pensées de deuil viennent donc se mêler à cette fête de la jeunesse, et le souvenir de ceux qui ne sont plus ajoute à la solennité de cette réunion. La mort frappe notre compagnie à coups redoublés ; dans l'espace de quelques jours, elle nous a ravi Soubeiran et Bérard. Tous deux ont
Il'i KLOGI-: DE E. SOUBEIRAN.
succombé avant le terme extrême que la nature marque à notre activité, et non sans avoir payé un long tribut aux souffrances et à l'infirmité liumaine. L'un s'est incliné lentement vers la tombe, l'autre a contemplé la mort face à face et dans la plénitude de ses facultés. Si prévues qu'elles soient, de telles pertes sont toujours prématurées, et notre Ecole ne peut que les ressentir avec douleur. Une seule pensée diminue ses regrets : elle ne perd pas entièrement ceux qui meurent; car elle conserve leurs noms, recueille le fruit de leurs travaux, et s'enveloppe de leur gloire.
M. Soubeiran, dont je vais prononcer l'éloge, a pleinement acquitté la dette que cbacun de nous doit au corps tout entier. Par ses découvertes, par sa vie, par son caractère, il a également lionoré l'École de pharmacie, la Faculté de médecine et la profession dont il était l'ornement. Une intelligence sûre et nette, au service d'une volonté ferme et d'un cœur d'élite : tel
KLOGE I)i: H. SOUBEIRAN. Mo
était l'homme dont j'ai à vous tracer le portrait. Puissé-je ne ])oint rester trop au-dessous de ma tache! Je n'ai pas recherché et je redoutais l'honneur de i>arler devant vous, je ne l'ai point décliné pourtant; c'est un devoir que tout professeur doit remplir. S'il eût vécu, ^I. Soubeiran lui-même n'y eût point failli. Au mois de septembre 1858. déjà gravement atteint pai* la maladie, mais encore plein d'espoir, il rassemblait les matériaux d'un discours qu'il devait prononcer en cette enceinte. D'une main encore assurée, il avait écrit les mots suivants : « Devant pette assemblée illustre, la mort se pose en ennemie; à son moment, cà sa guise, elle choisit une victime, et chaque année nous ouvrons un nouveau deuil. »
Hélas! il disait juste; mais c'est son propre deuil que nous portons; notre collègue devait être la première victime, et montrer, par son exemple même, la vérité de ses paroles.
Il appartenait à une famille originaire
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des Cévennes, et qui fui dispersée à la révocation de l'édit de Nantes. Son aïeul vivait à Montpellier; son père vint s'établir à Paris. Eugène Soubeiran naquit dans cette dernière ville le !24 mai 1797. Ses débuts dans la vie ne furent point beureux : revers de fortune, santé faible, études interrompues, aucune épreuve ne fut épargnée à sa jeunesse. Si l'adversité est une école, l'apprentissage de M. Soubeiran a été complet. Son père exerçait avec bonneur la profession d'agent de change. Un jour, trompé par la mauvaise foi de quelques clients, il se trouva débiteur d'une somme considérable; il dut accepter cette dette injuste, qui devint une ruine. Le jeune Soubeiran entrait alors dans sa douzième anné et faisait ses humanités au collège Louis-le-Grand ; il relevait d'une maladie grave et finissait à peine le cours de quatrième, lorsque survint la catastrophe qui renversa la fortune de son père. Le coup fut cruel et eut de sérieuses conséquences. Les ressources
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désormais trop restreintes de la famille ne permettaient plus l'entretien de trois fils au collège. On en retira le plus jeune, notre écolier, qui suivit ses parents à Houilles, petit village des environs de Paris. Dans cette modeste retraite, M"'* Soubeiran se voua à l'éducation de son fils. S'efforçant de remplacer les maîtres qui faisaient défaut, elle se mettait résolument à apprendre la veille ce que le lendemain elle devait enseigner à son élève. Mais, quelques prodiges qu'elle puisse faire, la tendresse maternelle ne peut pas suffire à tout. M. Soubeiran a .plus d'une fois avoué, depuis, que ses études de lalin avaient cruellement souffert en ce temps-là. Pourtant un si beau dévouement ne fut pas perdu ; s'il n'avança que médiocrement les connaissances de celui (pii en était l'objet, il lui inspira une tendre vénération pour sa mère. De son côté, le jeune Soubeiran avait besoin de l'amour maternel : la détresse de sa famille, l'abandon dans lequel tant d'amis
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rav.ucnt laissée, la gêne présente comparée à la prospérité du temps passé, toutes ces disgrâces avaient fait sur son cœur une profonde et douloureuse impression. Elles ne furent point sans influence sur son caractère, en développant, en exagérant même, des dispositions qui lui étaient naturelles : une certaine réserve, cette modestie qui plus tard fut le charme de son commerce, mais aussi cette défiance de lui-même et des autres, apanage et punition des âmes timides.
C'est cà Houilles qu'il reçut les premières notions de chimie. Son père y avait fondé nn établissement de fdature de laine et de blanchissage, Soubeiran en devint le contre-mai-tre. L'atelier de blanchissage l'occupa et l'intéressa particulièrement.
On y traitait les étolïes d'après les méthodes découvertes par Berthollet; car ce grand législateur de la science avait appliqué ses étonnantes facultés, avec un égal succès, aux questions les plus ardues de la philosophie chimique et à l'avancement
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des arts utiles : raiv privilège dans un si beau génie, que d'avoir pu descendre des régions les plus élevées de la pensée dans le domaine des choses pratiques, et d'avoir pu tout ensemble poser les lois de l'affinité et régler les détails d'opérations vulgaires.
On doit à Berthollet la connaissance de procédés rapides et efficaces à l'aide desquels on prive les tissus de leur teinte naturelle, pour leur donner ce fond pur qui fait paraître les couleurs dans tout leur éclat; il a publié, sur cette matière, un livre qui devint le guide du jeune Soubeiran. Celui-ci avait ignoré jusque-là les .pratiques et encore davantage les principes du nouvel art : il s'efforça de comprendre les préceptes du grand chimiste, et apprit bientôt à préparer et les lessives alcalines et la solution de chlore, principal agent de la décoloration. C'est ainsi que Berthollet est devenu, sans le savoir, le premier maître de M. Soubeiran.
Mais de si excellents conseils et tant de bonne volonté ne purent suppléer à l'ex-
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périence qui faisait défaut; aussi bien la fortune ne fut point favorable à l'entreprise. On y renonça bientôt.
Cependant des temps plus prospères succédèrent à ces temps d'épreuves. C'était alors l'époque où la patrie, menacée par l'étranger, appelait sous les drapeaux tous ses enfants valides. Le jeune Soubeiran entrait dans un âge où il fallait se préparer à suivre cet appel. Sa résolution fut bientôt prise. Il A'oulut se mettre en état d'obtenir une commission de pharmacien de l'armée et de servir son pays aux ambulances.
C'est ainsi que la nécessité et sans doute le goût qu'il avait pris pour la chimie décidèrent sa vocation. Son entrée dans la carrière ne fut point brillante. S'étant présenté, pour faire son apprentissage, chez un pharmacien de Paris, il fut refusé net : on le trouva trop grêle pour les rudes travaux du laboratoire.
Mais cet échec fut réparé, et à quelque temps de là, nous trouvons le jeune apprenti à Montpellier, étudiant avec ardeur
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la botanique sous lo professeur Pouzin.
Collaborateur et ami de de Candolle, M. Pouziii herborisait avec passion; il s'intéressa vivement aux progrès de son élève et lui communiqua ses propres goûts. Ce fut un heureux temps. Plus avancé dans la vie, M. Soubeiran aimait à ramener ses souvenirs vers ces années paisibles et studieuses, vers les promenades qu'il faisait avec son maître, tous deux explorant les collines, les champs, la plage, et raiq)ortant le soir un riche butin. H a voué une tendre reconnaissance à la mémoire de l'homme de bien qui l'avait initié aux études de la nature, au milieu de la nature même.
Mais la chimie, qui avait été le premier objet de ses travaux et qui depuis devint le plus important, fut négligée à Montpellier : toutes les lumières de la science naissante étaient encore concentrées dans son foyer. C'est à Paris, c'est dans cette enceinte môme, que l'éloquence entraînante de Fourcroy avait transporté son
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auditoire, que Yauquelin exposait ses analyses avec tant d'autorité; c'est à Paris que Gay-Lussac venait de faire la plus étonnante et la plus féconde de toutes ses découvertes, et que Thenard préludait à cet enseignement fort et classique qui a donné à la France deux générations de chimistes.
Quelques années plus tard, Soubeiran devait trouver de tels maîtres. Son retour dans sa famille fut hâté par les malheurs de la patrie. Au mois de juin 1815, à la nouvelle de la bataille de Waterloo, l'émeute grondait dans Montpellier. Soubeiran commit l'imprudence de se hasarder dans la rue, et eut le bras fracassé par une balle; sa témérité lui valut de longues souffrances, mais l'amputation lui fut épargnée par les bons soins de Delpech.
A peine remis, il fut rappelé par son père, et entra, comme élève, dans une des meilleures pharmacies de Paris.
De ce moment datent ses plus grands
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efforts el ses premiers succès. J.e laboratoire était comme sa demeure, et dans le laboratoire, les livres ne le quittaient pas : double école, mais sûrement instructive, et nécessaire, dans sa diversité, à qui veut acquérir, avec la pratique de l'art, la science qui lui sert de base. Le soir. bris(* mais non pas vaincu par les travaux de la journée, il s'appli(piait encore aux études théoriques. Ses progrès furent proportionnés à sa persévérance. S'étant présenté au concours des hôpitaux, il mérita le premier rang, mais n'obtint que le second. Une fois interne, .il eut une carrière assurée, et, chose aussi précieuse, des loisirs pour un li-avail soutenu. Pendant trois années passées dans les hôpitaux et à la Pharmacie centrale, il remporta tous les premiers prix. Au bout de ce temps, il fut nommé pharmacien en chef de l'hôpital de la Pitié, et plus tard professeur adjoint à l'Ecole de pharmacie. Toutes ces distinctions, toutes ces places, il les obtint au
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concours . liormis celle de professeur, qu'il (lut à sa réputation.
Ses premières publications remontent à l'année 182/|. et ont eu pour objet quelques tni'trales doubles, notamment Témétique. On sait que ce sel, qui a provoqué tant de travaux depuis le commencement du xvn^ siècle, est aussi extraordinaire par sa composition qu'il est précieux par ses propriétés thérapeutiques. Glauber avait enseigné sa préparation avec la crème de tartre et les jJeurs argentines (randmoine. Un siècle plus tard , Bergman reconnut sa véritable nature. M. Soubeiran étudia et compara les procédés en usage pour le préparer, et rectifia les idées qu'on s'était faites sur la théorie de l'opération.
La crème de tartre soluble est une sorte d'émétique dans laquelle l'oxyde d'antimoine est remplacé par l'acide borique.
On doit à 31. Soubeiran une bonne analyse et une bonne méthode de préparation de ce curieux composé. Ses recherches
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sur le larlratc double de |)Olasse cl d acide borique l'ont conduit àdéterminer la composition de cet acide lui-mùme, d'une manière plus exacte que Gay-Lussac et Tlienard n'avaient j)u le faire avant lui. Il soumit les l)orales à un nouvel examen, et, des proportions de base et d'acide qu'ils renferment, il déduisit les rapports suivant lesquels lel)ore se combine à l'oxygène, avec une précision que le grand maître en analyse, Berzelius, put à peine dépasser.
Quelques années plus tard, IM. Soubeiran entreprit des recherches sur l'hydrogène arsénié, et employa le premier l'arséniure de zinc fondu pour la préparation de ce gaz. 11 fallait un certain courage pour aborder un tel sujet, à une époque où était encore présent à tous les esprits le souvenir de la mort de Gehlen, empoisonné par quelques bulles d'hydrogène arsénié. La prudence de M. Soubeiran et le soin qu'il apportait dans toutes ses expériences lui firent éviter en cette occa-
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sion, comme dans le reste de sa carrière, les dangers auxquels les chimistes sont si souvent exposés.
On connaît dr curieuses combinaisons formées par le chlore et le soufre, liquides jaunes ou rouges, suivant les proportions des éléments qu'ils renferment. Le chlorure de soufre rouge, en absorbant de 1 ammoniaque, donne naissance au chJo- ^ rure de soufre ammoniacal. M. Soubeiran a publié une analyse de cette combinaison; en la traitant par l'eau, il a obtenu le sulfure d'azote. Parmi les découvertes qui ont signalé ses débuts dans la science, celle-ci est une des plus intéressantes : elle a été remarquée, et, mieux que les autres, elle a mis en relief le talent d'observation et Ihabileté consciencieuse du jeune auteur. Les travaux qu'il a fait paraître dans cette première période de son activité scientifique sont nombreux, et, ce qui vaut mieux, ils sont exacts. Peut-être s'est-il mépris quelquefois dans l'interprétation des faits, dans les formules et
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dans les déductions théoriques. Il n'importe; des erreui's de ce genre ne sont point des fautes. D'ailleurs n'est-il pas vrai que les écarts niènie de la tli«''orie ont quelipiefois leur utilité : control(!'s ou redress(''s par les expériences qu'ils [)i"ovoquenl. ils peuvent ramener, par un détour, à la connaissance de la vérité. Ce qui est nuisible dans la science, ce sont les faits mal observés. Les travaux de ^1. Soubeiran en sont exempts. Dans toutes ses publications, môme dans les premières, on rencontre les qualités qui distinguaient son es[)rit : cette netteté de vues, cette clarté d'exposition, et, j)ar-dessus tout, ce sens pratique qui le portait à se livrer de préférence à des études sur la composition des médicaments les i)lus utiles. Les recherches qu'il a entreprises sur les mercuriaux témoignent de sa constante a[)plication et de son succès dans cette voie. Ce qu'il a découvert sur le calomel mérite particulièrement d'être mentionné j( i. Ou sait quel fréquent usage les médecins an-
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glais font de cette substance dans toutes sortes de maladies ; ils l'emploient en poudre d'une ténuité uniforme et également éloignée de la finesse extrême du protochlorure de mercure précipité, et de l'apparence compacte et un peu grossière du mercure doux porphyrisé. Pour ce produit connu sous le nom de calomel à la vapeur y nous étions tributaires de nos voisins. Le secret de sa préparation n'a pas échappé à la sagacité de notre collègue. 31. Soubeiran a fait voir qu'il suffisait de distiller le calomel et de recevoir sa vapeur dans un grand espace pour que. passant à l'état solide, au milieu d'une masse d'air interposée, cette vapeur se condensât en une poudre dune ténuité extrême.
D'autres préparations de mercure ont également été l'objet de ses travaux. On lui doit l'analyse des nitrates ammonia- ( aux de mercure, ainsi que des remarques sur ce curieux sel double, formé de chlorhydrate d'ammoniaque et de sublimé corrosif, et connu des anciens sous le nom
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de 5e/ Alembroth, sel de vie, sel de science, sel de sagesse, loiUes dénominations qui rappellent les pro[)riétés préeieuses qu'ils attribuaient à ce médicament aujourd'hui oublié. Par tous ses travaux. M. Soubeirau a éclairci jdusieurs points de Thistoire chimique du mercure, sujet dilTuile et toujours nouveau. quoi(ju"il ait souvent occupé les savants modernes, après avoir exercé pendant si longtemps la stérile curiosité des alchimistes du temps passé.
Vers la fin du x^ siècle, on allait en pèlerinage à l'école établie a Salerne par les bénédictins du Mont-Cassin. Henri, duc de Bavière, s y rendit pour se faire opérer de la pierre. Le fondateur du couvent, saint Benoît de Nursie. voulut se charger luimême de guérir un hôte de cette importance; il apparut au prince, lui fit lopération pendant quil le tenait endormi, et , à son réveil lui mil la i>ierre dans la main.
Messieurs, c'est une légende (juc je vous raconte, mais le miracle qu'elle doit con-
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sacrer s'accomplit tous les jours sous nos yeux. Quelle découverte a plus étonné le monde et mieux servi les hommes que cette merveilleuse découverte de l'anesthésie! Aux noms glorieux qu'elle rappellera un jour à la postérité reconnaissante, nous devons associer le nom de M. Soubeiran.
C'est lui qui a découvert le chloroforme, mais je dois ajouter qu'il partage cet honneur avec M. Liebiiç. Permettezmoi de vous indiquer l'ordre et la date des recherches qui 'ont valu un lel présent à la science et à l'humanité.
Au mois d'octobre 1831, parut dans les Annales de chimie et de physique un mémoire de M. Soubeiran ayant pour titre : Recherches sur (juelques combinaisons du chlore. Après avoir combattu les asserdons de Davy relatives à l'euchlorine ou protoxyde de chlore, l'auteur aborde la question des chlorures d'oxydes que l'on obtient en traitant un oxyde tel que la chaux par le chlore. 11 s'arrête à l'opinion,
ÉLOGK DE H. SOUBEIUAN. 131
déjà exprimée par M. Liebig, que les chlorures d'oxydes conslilueiit des mélanges de chlorures et de chlorites. On sait que cette théorie a été rectifiée depuis par ^I. Baiard, qui a démontré que le prétendu ( hlorure de chaux est un mélange de chlorure et d'hypochlorite. Sur un grand nombre de substances, le chlorure de chaux exerce une action énergique.
M. Soubeiran eut l'idée de le mettre en contact avec l'alcool et de distiller le mélange : il recueillit du chloroforme. Ce procédé, légèrement modifié, est encore en usage aujourd'hui : il n'est pas le seul qui puisse donner du cliloroforme. Le grand chimiste allemand a obtenu ce corps, de son côté, non- seulement par cette réaction, mais par d'autres encore, notamment en traitant par les alcalis le chloral, produit de l'action du chlore sur l'alcool. Chose curieuse, M. Liebig a consigné ses observations à cet égard dans une lettre adressée à Gay-Lussac, et publiée exactement à la même époque, au
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mois d'octobre 1831, dans les Annales de chimie et de physique. Ainsi, s'occupant simultanément et à l'insu l'un de l'autre des mômes objets, les deux observateurs sont arrivés aux mêmes résultats. Heureuse coïncidence, qui n'ôte rien à l'originalilé de la découverte, et qui lui donne d'abord une consécration que d'autres attendent pendant des années. Cependant MM. Sowbeiran et Liebig se sont mépris tous deux sur la nature du nouveau produit. L'un le considérait comme un composé de chlore et d'hydrogène bicarboné ; l'autre, comme un chlorure de carbone ; et il était réservé à JM. Dumas de découvrir, quelques années plus tard, sa vraie constitution, ses réactions fondamentales et son nom ; car son nom est une découverte : il rappelle le dédoublement caractéristique en chlorure et formiate, que le chloroforme éprouve sous l'influence des alcalis. Aujourd'hui on le rattache, avec beaucoup d'autres corps, ses congénères, à ce gaz hydrogène carboné qui se dégage
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en bulles nombreuses lorsqu'on remue la vase des marais. En remplaçant le clilore \)AV (le riiydroL»ène, on a réussi, en effet, à transformer le cliloroforme en hydrogène proto-carboné. On peut donc envisager le corps découvert par MM. Soubeiran et Liebig comme du gaz des marais tricbloré, conformément à cette admirable théorie des substitutions qui a changé la face de la science et qui a rendu à jamais célèbre le nom de mon maître et de votre maître, M. Dumas.
Voyez, messieurs, par l'exemple du chloroforme, comment la chimie procède ,en ses découvertes. Elle s'enrichit d'un nouveau composé : aussitôt elle étudie les circonstances de sa formation, elle détermine sa- composition et ses propriétés, enfin elle lui trouve un nom systémati<|ue et une famille. Voilà le nouveau corps classé, et la science a dit son dernier mot.
P<*ndant de longues années, le chloroforme, dont l'emploi est compté aujour-
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d'hui par centaines de kilogrammes, figurait dans les collections comme un objet de curiosité et d'intérêt purement scientifique. Mais ne vous y trompez pas : la curiosité des savants fraye la route aux inventeurs, et la théorie doit précéder l'application. Où seraient les merveilles de notre siècle et sa gloire si l'esprit humain était livré encore, comme au moyen âge, aux hasards d'un empirisme grossier et à la tutelle de traditions incomprises? De nos jours, c'est la science qui réveille, guide et féconde le génie de l'mvention, et la recherche du vrai conduit tôt ou tard à la découverte de l'utile. Oui, j'ose l'affirmer, rien n'est inutile dans la science. Trop souvent on entend dire et répéter : A quoi bon cette multitude de faits théoriques dont elle s'enrichit incessamment?
C'est l'ignorance qui tient ce langage.
(( On traite volontiers d'inutile ce qu'on ne sait pas, » a dit Fontenelle avec finesse. Amassons toujours des vérités et donnons notre temps et nos soins h des objets en
ÉLOGE I)K K. SOUBEIKAN. \r.j
apparence stériles : I utilité cacliée se découvrira un jour. Kl |)uis n'est-il pas vrai que tout ce (|ui honore Tintelligence est digne do nos respects? Si vous vouliez juger la beauté d'une œuvre par sa valeur vénale, la grandeur d'une conception par son application immédiate, la noblesse d'une carrière par ses profits matériels, ah! dites-le-moi, à quel rang placeriezvous Dante et Corneille, Leibnitz et Newton, et que deviendraient les })lus beaux dons de l'esprit, la pénétration philosophique, l'éloquence et la poésie?
On lit dans Horace : Difficile est proprie communia dicere, et je suis fi*appé, en ce moment, de la justesse de cette remarque. Comment vous parler avec mesure et convenance des nombreux tableaux que M. Soubeiran a entrepris sur la i)harmacie, et ne dois-je point craindre, en un sujet si ingrat, ou d'être injuste envers sa mémoire ou de fatiguer votre attention? Permettez-moi donc de m'attacher surtQut à ce que ces travaux offrent de
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saillant, de les caractériser plutôt que d'en présenter l'énumération, et de faire ressortir l'influence qu'ils ont exercée sur les progrès de l'art.
Qui de vous, en ouvrantun ancien traité de pharmacie, n'a pas été étonné de ce chaos de recettes impossibles, de formules bizarres et de procédés tellement fastidieux, qu'ils ne semblent avoir été inventés que pour lasser la patience ou éprouver l'habileté des arlistes apothicaires?... Enfin Lemery vint, qui combattit le premier les extravagances de la pharmacie galénique, en s'aidant du secours d'une chimie encore peu éclairée, mais sérieuse au moins et sincère. Le mouvement qu'il commença devint une réforme à la fin du siècle dernier. A cette époque, la chimie triomphante rajeunit la pharmacie, et, en cela, elle n'a fait que s'acquitter envers cette dernière d'une dette contractée depuis des siècles ; car elle en avait reçu de grands bienfaits, et c'est un beau privilège et un éternel honneurj^our
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la profession des pharmaciens que d'avoir réveillé le génie de tant de chimistes éminents !
La réforme de Tart fut longue et difficile : on ne peut attaquer que par degrés les choses fortement établies; aussi restait-il beaucoup à faire, au commencement de ce siècle, pour terminer l'œuvre inaugurée par les Lemery et les Baume.
M. Soubeiran fut le continuateur de cette grande école; c'est à lui surtout que la pharmacie chimique doit sa forme actuelle. 11 fut merveilleusement secondé par l'essor que prit la chimie organique et par tant de découvertes qui se succédèrent rapidement, à partir de 1820, et parmi lesquelles je dois citer en première ligne l'immortelle découverte de Pelletier et Cavenlou.
Ses travaux à la Pharmacie centrale, ses publications, son enseignement, ont porté notre collègue à la tête du progrès pharmaceutique.
11 fut appelé, en 1832, à la direction