HUITIÈME LETTRE
Sommaire. — Le transformisme. — JV|. £. Fournie et le darwinisme. — - M» Virchow et le vieil Ocken. — Un jugement d'Agassiz. — Développements.
Les naturalistes que j'avais en vue à la fm de la précédente lettre sont les adeptes du système appelé ie transformtsmey système devenu populaire sous le nom de darwinisme.
Voilà bientôt deux ans, vous avez porté sur la théorie de Darwin le jugement à la fois philosophique et biologique le plus vrai et le plus juste qui ait été porté (1), M. de Quatrefages avait dit de Darwin qu'il était « un naturaliste observateur, expérimentateur au besoin et un penseur théoricien. » Sous votre plume le penseur théoricien est devenu un systématique dont les doctrines procèdent de celles de Lamarck et de Benoît de Maillet, le Telliamed des « Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français (2). » Le système suppo8e que les espèces dérivent les unes des autres par une série de trans-^ formations déterminées par les changements de milieu et de conditions vitales; mais vous avez fait voir, (3e qui est un fait considérable, « l'incapacité de Darwin à nous donner un seul exemple de transformation fondamentale x> d'une espèce en une autre. Le jugement d'Agaissiz, ce naturaliste philosophe d'un si grand mérite, concorde absolument avec le vôtre, et est encore plus sévère ; le voici : « Ce que Darwin a présenté comme la théorie de l'origine des espèces, ce n'est pas le résultat graduellement conquis de recherches pénibles, s'appliquant à la solution de quelques points de détail pour s'élever ensuite à Une synthèse générale et compréhensive ; non, c'est
(1) Hewie médicaie 1882, t* I, p. 649, 685 et 721.
(2) Un jour, c'était après la guêtre de 1870, au Congrès des naturalistes allemands, à Rostock, M. Virchow parla des « Sciences dans la nouvelle vie nationale- de l' Allemagne» » Après avoir beaucoup loué le « vieil Oken, » ses oeuvres et ses tendances, il s'écria : <c La pensée que l'Univers entier est en état de développement, est une idée tonte allemande c'est une conception .qui, d*abord hésitante^ a osé paraître au gf and jour avec la théorie de Darwin. » S'il y a quelque mérite à être le père du transformisme, M; Virchow aurait dû en laisser la paternité à qui en est l'auteur;
une doctrine qui, de la coneeplion descend atiœ faits, et cherche des faits pour soutemr une idée. Il n'est pas surprenant qu'un tel ensemble de vues ait été décoré du nom d'UNISHE. Est-ce un éloge ? Est-«e un blâme? Je ne sais, mais le Èit reste (1)! >
Une doctrine qui cbercbe des faits pour se soutenir n'est pas édiliéeconformémentaux principes de la raétb ode expérimentale: c'est un système a priort dont les explications ne reposent que sur des liypothèses et des suppositions. Malheureusement ces sortes de systèmes paraissent souvent aussi simples qu'ingénieux ; étant conçus par des savants distingués, très instruits, de beaucoup d'iniagi Dation, quelquefois observateurs très sagaces, ils deviennent rapidement populaires et sont acceptés m verba magistri par la foule de ceux dont l'esprit facile ne va pas au fond des choses. C'est ce qui est arrivé pour la doctrine des gei'mes aimospbériques préexistants, morbifiques ou non. Lavoisier s'est tt'ouvé aux prises avec des systèmes ainsi bâtis ; il a éprouvé combien ils sont tenaces ; pendant plus de dix ans il a accumulé expériences sur démonstrations avant que l'on consentit à l'écouter-, c'est que, dit-il quelque part: a Dans les scic'iK-os physiques en général, on a souvent supposé au lieu de conclure; les suppositions transmises d'âge en âge sont devenues de plus en plus imposantes par le poids des autorités qu'L'Ilfs ont acquises ; elles ont enfin été adoptées et regardées comme des vérités fondamentales; même par de très bons esprits, »
^ous en sommes là, à l'égard du système transformiste ; les suppositions sur lesquelles il a été fondé, par le poids des autorités qui le soutiennent, sont acceptées comme des vérités ['ondamehtales et il est arrivé que l'on s'est disputé la priorité dv, la conception, si bien que M. Virchow, qui avait nié la ^l'nération .spontanée, a soutenu un jour que Vidée évolultottnUiù ou le transformisme « est une conception vraiment allemande.... qui est devenue le fondement sur lequel se sont développées la plupart des sciences naturelles, b C'est vraiment très singulier 1
Je n'ai pas qualité pour apprécier le darwinisme en naturaliste (le profession ou en médecin. Je m'en rapporte sur le premier point â Agassiz et sur le second à vous, tous les deux excellents juges et absolument compétents. Mais je veux l'esaneiiMologie. Traduit de l'an-
miner dans son principe et prouver qu'il n'est autre chose que Vhétérogénie érigée en système et appuyée sur la théorie du protoplasma. En effet, de même qu'aux hétérogénistes une matière organique ambiante suffit pour expliquer la naissance des êtres organisés ; aux transformistes, un protoplasma primordial, qui par des transformations successives, s'élèverait à la dignité d'être organisé le' plus élevé dans la série des êtres vivants, suffit également.
Résumons d'abord en peu de mots les faits qui, d'après les précédentes lettres, ont été expérimentalement démontrés.
Avant Lavoisier, V organisation pouvait n'être considérée que comme la modification la plus excellente de la matière, mais, du moins, Ch. Bonnet reconnaissait^ grâce aux démonstrations de Spallanzani, qu'une telle modification ne pouvait pas se manifester spontanément et qu'elle résultait de l'intervention de ce qui est déjà doué d'organisation et de vie.
Après Lavoisier, la matière étant mieux connue, on démontre que la matière organique se forme par synthèse dans les végétaux et que, pour leur nourriture, c'est là que les animaux vont la puiser ; les ei^périences des antihétérogénistes prouvent d'autre part, que cette matière, je veux dire celle qui, chimiquement définie, est de même composition que les blastèmes ou les protoplasmas, est incapable de produire d'elle-même quoi que ce soit de vivant, puisqu'elle ne peut pas même devenir un vibrionien.
Il résulte ainsi des faits expérimentaux les plus certains que, naturellement, la synthèse de la matière organique, au sen^i chimique, ne se fait que dans un laboratoire vivant, et que ni les propriétés ni les énergies physiques et chimiques de la matière ne peuvent pas se transformer spontanément en ' cette autre énergie qu'on appelle la vie^ même dans les organismes les plus inférieurs.
Il résulte enfin^des conclusions mêmes deM. Ch. Robin, que les aptitudes les plus élevées de l'animalité ne se manifestent que dans ce qui est structuié. Bichat avait d'ailleurs déjà reconnu que les propriétés vitales ont pour support, non pas la matière en général, mais les éléments anatomlques, c'est-à-dire ce qui est structuré.
Voilà des résultats expéringientalement indubitables. Mais encore qu'ils soient très indubitables, ils ne sont pourtant pas reçus avec leurs conséquences même par plusieurs de ceux qui ont contribué à les établir. Voyez Cl. Bernard; le célèbre phy-
biologiste a reconnu lui-même qu'une matière composée comme il suppose que Test un protopiasma ne peut pas spontanément Be transformer en mucédinées ou en bactéries ; il n'en admet pas moins qu'une matière non morphologiquement définie, douée seulement de constitution physico-chimique, c'est-àdire d'énergies physiques et chimiques^ devait être regardée comme vivante et capable de se transformer dans le tout structuré de l'homme même. Voyez aussi M. Pasteur : il nie la génération spontanée et il nie en même temps qu'il y ait rien d' au tonomiquement vivant, ayant la vie en soi, vivant per scy dans l'être organisé supérieur; de telle soi'te qu'avec Cl. Bernard et les transformistes il *est obligé d'admettre ce mode de génération pour les cellules, les tissus et tout le devenir de cette machine admirable, réceptacle de l'intelligence et de la raison, que nous sommes.
Il y a là un mystère : il faut le percer.
Lavoisier et les chimistes après lui ont réduit toute matière, l'inorganique et l'organique, en corps simples, et ils ont reconstitué par la synthèse une foule des corps analysés ; on a donc supposé que le monde vivant comme le minéral procède de ces corps simples. Oui, on s'est dit : la physique, Tastronomie, la géologie, la minéralogie, la chimie aidées des mathématiques se sont individuellement constituées comme sciences et ont suffi à l'explication des phénomèmes du règne minéral; on a donc supposé que la physique et la chimie aidées des mathématiques devaient suffire à l'explication non seulement de la vie, mais de l'origine du monde vivant lui-même à partir des corps simples.
Ecoutez M. Tyndall; le célèbre physicien aperçoit un jour à ses pieds « trois petits chênes luttant avec succès pour la vie ! » Les petits chênes étaient, selon lui, le résultat de l'action mutuelle de trois glands, de la terre et du soleil. « .Y a-t-il dans l'arbre autre chose que de la matière, dit-il? Si oui, quelle est cette chose et où est-elle?... Mais alors si la puissance de former un arbre est accordée à la simple matière, quelle surprenante extension de nos idées sur la puissance de la matière? Pensez au chêne, à la terre, à la chaleur et à la lumière du soleil. A-t-on jamais imaginé un prodige semblable à la production de ce tronc massif, d^ ces branches, de ces feuilles par l'action mutuelle de ces trois facteurs ? De plus : c*est dans cette action mutuelle que consiste ce que nous nommons la vie il» is, d'accord avec l'expérience, je refuse à la matière ce
— Tique vous me demandez de lui accorder, ô savant rempli d'imagination !
M. Tyndall est Texemple 1^ plus frappant d'un savant qui s'étant proclamé antihétérogéniste et disciple de M. Pasteur en microbiologie morbifique, n'en reste pas moins transformiste, c'est-à-dire sectateur d'une doctrine qui fait procéder l'organisation et la vie des énergies physiques et chimiques et la matièi^e.
Il est d'un très grand intérêt de bien connaître un système qui a pu conquérir Fassentiment d'un homme comme M. Tyndall, qui ne croit qu'à ce qui est démontré. •
Je remarque d'abord qu'il y a un transformisme mitigé et un transformisme radical.
Le transformisme mitigé suppose l'existence d' « un protoplasma primordial^ uniforme, instable, éminemment plastique, où le pouvoir créateur a tracé d'abord les grandes lignes de l'organisation, puis les lignes secondaires, et, descendant graduellement du général au particulier, toutes les formes actuellement existantes, qui sont nos espèces, nos races et nos variétés (1) ^.
Ce transformisme est mitigé parce que l'auteur, en reconnaissant le pouvoir créateurj admet par cela même qu'il y a dans son protoplasma primordial quelque chose de plus que la constitution physico-chimique, dont Claude Bernard se contentait; savoir : les grandes lignes de l'organisation, etc.
Mais ce protoplasma primordial ne me paraît pas être autre chose que la matière organique par essence et par destination de l'époque antélavoisiérienne, la matière organique ambiante des hétérogénistes modernes. Les grandes lignes de l'organisation* et les lignes secondaires sont évidemment les facultés génésiq'iies de Neudham et de Pouchet; elles remplacent Y emboîtement et les germes préexistants universellement disséminés de Ch. Bonnet, les molécules organiques et le moule intérieur de Buifon.
Ce n'est pas de ce transformisme- là qu'il s'agit, pour M. Tyndall. Quoi qu'il en soit, celui qui accorderait que le pouvoir créateur a tracé dans les corps simples les grandes lignes de l'organisation, etc., etc., accorderait ce que M. Tyndall voudrait qu'on accordât à la matière. Le transformisme radical accorde bien plus que M. Tyndal,
(1) Naudin. La question de l'espèce et les évolutionnistes, par M. Boulay Bulletin de la Société botanique de France^ t. XXII, p. 104.
ne demande. Selon le célèbre physicien, ia vie d'un chéae consiste, à l'origine et plus lard, dans l'action mutuelle de trois facteurs : la matière du gland ou du chêne, la terre, le solr^il ; c'est beaucoup trop! Le transformisme radical appelle vie les énergies physiques et chimiques de la matière quelle qu'elle soit, puisqu'il assure qu'un bloc de marbre est vivant et qu'il peut mourir!! Sa vie résulte de l'affinité et de la cohésion entre le carbone, le calcium et l'oiyt^ène; sa iport n'est que la cohésion et l'afElnité vaincues et la mise en liberté de SCS corps simples (1).
En cherchant un peu on trouverait l'équivalent de celte manièrt! de penser dans les écrits de H. Tyndall. Pour l'auteur qui professe cette manière de voir, les corps simples, sans aucun doute, sont du type minéral absolu, la perfection de l'inorganique; mais, bien que, grâce à la cohésion et à l'aflînilé vaincues, 'leur mise en liberté soit la mort du corps vivant qu'ils composaient, ils sont vivants néanmoins, car ils peuvent reproduire a des corps binaires, des corps ternaires, des corps quaternaires, s et il assure que : n à mesure que nous descendons » de la perfection élémentaire vers les composés quaternaires a nous sentons que nous abandonnons peu à peu le type minéral » pour atteindre l'organique "(2) ; de façon que le premier se dégrade en devenant le second .
C'est donc grSce à l'affinité et à la cohésion que les corps simples produisent l'organique et, nous Talions voir, sans autre înlluence, l'organisé vivant. En effet, pour faire comprendre le merveilleux du système, on imagine un confluent des trots règnes où se trouve ce que l'on suppose être la matière de vie ou le composé vital, commun aux trois règnes, a Cette matière, dans laquelle tous les ôtres se confondent, H. Huxley la nomme base physique de la vie, parce que, sous l'influence daconditions particulières pressenties,, mais non encore déterminées, elle devient végétale ou animale, ou bien se résout dans ses éléments mini'raus constitutifs, n Et cette base physique de la vie on la
(1( «Le bloc de marbre vit par l'action de deui forces sur la mstière qui le uomjiise : ces deux forces sont lï cohésioa et l'affiDitë.* Et qu'on ne dise pas <|u'il ne vit pas, puisqu'on reconnaît qu'il meurt; il viendra un instant où, la cohésion vaincue, tomes les molécules se désagrégeront.,. Les quartiers de rocbe, considérables quand on les compare aux cryptogames microscopiques, délités à leur tour, finiront par rendre aux milieux cosmiques leur calcium, leur carbone et leur oxygène. Ils auront vécu, ils seront morta. B In Bolattiqae cryplogtaniquepharmaeo-médicak, par N. Léon Marciiand, p. 56 (1880).
i) Ibid., p. 59.
représente par une formule aiissi vague, contenant autant d'inconnues et de variables que le système lui-même, savoir :
^"H^O^Aî + P ou S.
Que peut bien être Un composé quaternaire ainsi formulé, additionné de phosphore ou de soufre. Sans doute, c'est le proto-^ plasma des uns, le sarcode des autres, selon que c'est un botaniste ou un zoologiste qui parle. M. Huxley s*est chargé de nous renseigner avec plus de précision sur sa nature. J'ai déjà dit que selon le célèbre biologiste « l'organisme humain, à son origine dans Tœuf, est un assemblage de corpuscules de protoplasma »; or, il assure que « nous pouvons dire avec vérité que tout protoplasma est semblable à la protéine, ou, comme le blanc d'œuf, ou albumine, est un des composés les plus communs de la protéine à peu près pure, nous pouvons dire que toute matière vivante est plus ou moins semblable à ralbumine,(l) ».
Le prptoplasma primordial serait donc ce que les chimistes 'appellent matière albuminoïde. Certainement on n'a pas, par de patientes recherches, démontré la formation spontanée d'une telle matière, ni même sa formation dans le laboratoire par les méthodes de la synthèse totale. Mais, Oken, dans son système, avait conçu la nécessité première de ce qu'il avait nommé urschleim ou mucus pinmordiaL On a donc cherché des faits pour soutenir la conception . Or, le hasard a fait découvrir au fond des mers, à de grandes profondeurs, un limon mou, glaireux, gélatineux. Ce limon on le déclara vivant ; on soutint qu'il se comportait comme s'il contenait de l'albumine, qu'il était comme du sarcode animé t Qui ne connaît les aventures et les mésaventures du Bathybius et du Protobathybius? malgré les contestations dont il a été l'objet, on le proclçime comme étant vraiment Vurschleim imaginé par Oken, le gêné' rateur de toute matière vivante, né spontanément au fond des mers par simple réaction chimique (2). Après quoi on assure que, sous l'influence de conditions particulières, inconnues, pressenties, non déterminées, mais que l'on appelle l'influencé des agents extérieurs ou cosmiques, la matière de, vie devient protiste^ monèrey des êtres qai ne sont ni plantes ni animaux, mais qui, pâte molle, deviennent protoplasma, sarcode et enfin
(1) Huxley, la Base physique de la vie,
(2) Botanique cryptagamique, pharmaco^médicale^ p. 64.
plantes ou animaux! Les sarcodaires primordiaux, dit M. Cauvet, ont été l'origine des êtres actuellement existants (1).
Kii somme, qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre transformisme, 1(1 système est condamné par l'expérience, et n'est pas autre chose que l'hétérogënie érif^ée en doctrine scientilîque, uoe exagération de ta théorie du protoplasma et du blastème.
Lorsque H. Ch. Kobin a formulé sa théorie il a admis ou siij'posé que le blastème capable de s'organiser procède de l'tMiv' vivant, est produit par ce qui est figuré, structuré dans l'oïKanisme : a Les principes immédiats qui constituent les blasitriii's, a-tr-ii dit, ont subi une élaboration, celle qu'ils éprouv'iil de la part des éléments préexistants qui les fournissent; m t'on.-'idératioD importante dont j'aurai à signaler la haute portée el ^'l'âce à laquelle, l'illustre savant échappe au reproche, que lui ^ adressé M. Virchow, d'ôtre sponlépariste.
Contrairement aux naturalistes de l'école eipérimenlale, dont ét^iit Agaasiz avec H. Cb. Robin, les transformistes admettent d(^[ii' que l'organisation et la vie ne sont pas la conséquence (l'ine activité propre aux êtres organisés, mais simplement une pi-<i|iriété générale de la matière organisable, découlant des l'nriT^ies propres  la n^atière minérale. Or, au point de vue rliiiiiii]ue cela est absolument inexact; c'est là une conception ri /'l 'ort qui violente les faits pour se démontrer, ainsi que cel; icssori évidemment de la hâle que l'on a mise à donner le nom Ab Bathybius, ou vie des profondeurs, à un limon quelconi^uo dont on ne s'est pas môme donné la peine de faire r^uiulyse exacte. Oui, on violente les faits et l'on lient pour iinii avenus ceux qui contrarient : c'est ce que je m'étais pro- |io~i'' de prouver.
ni:iis oiî est le mystère dont je parlais? Il est d'une part d;iiis ledésir de créer une doctrine scientifique qui embrassât l(.-s trois règnes dans l'unité, en réduisant la vie à n'être qu'un iiiuilo des énergies physiques et chimiques des corps simple- D'autre part, il est dans une ignorance et dans un préjugé qui sont iioiiimuns au transformisme et à la théorie du protoplasma.
I.c désir a fait supposer qne la matière organique vivante. Cl si -à-dire l'albumine selon M, Huxley, se forme toute seule, tialiirellement, par les seules influences cosmiques; c'est ce qui a si facilement fait accueillir comme être vivant un limon iiil'ninie. Or, les influences cosmiques: chaleur, lumière, ma-
(ll Qu prolopUama, in Thèse de la laculté de médecine de Montpellier
gnétisme, électricité, n'ont jamais pu, dans le laboratoire, réaliser une telle synthèse. Les chimistes ont admis, à cause de la presque identité de la composition élémentaire, que toutes les matières albuminoïdes contiennent la même substance légèrement modifiée par l'addition de phosphore, de soufre et d'autres substances minérales ou organiques. On a donc supposé que» la matière vivante est cette même substance unique, appelée albumine par les chimistes, laquelle nous apparaîtrait tantôt à l'état soluble, tantôt à l'état insoluble. De plus, on. a admis ou supposé que cette matière est essentielle* ment instable, comme on dit que le protoplasma Test, et les transformistes ont attribué à Tazote la causé de cette instabilité. Or, rien n'est plus faux que ces opinions que l'on nous donne comme l'expression du progrès scientifique, tandis qu'elles nous ramènent à la conception antélavoisiérienne de la matière vivante.
J'ai consacré un grand nombre d'années à l'étude des matières albuminoïdes et je vous assure que la manière de yoir de^ chimistes est aussi erronée que celle des transformistes et des protoplasmistes. Les uns et les autres ont été déroutés par des études aussi insuffisantes qu'incomplètes. Il n'y a pas une matière albumino'idey il y a l* infinité des matières albumifio'ides. Je peux affirmer qu'il n'y a pas dans l'organisme animal une seule substance albuminoïde qui puisse être identifiée avecaiicune de celles de l'organisme végétal. Loin de pouvoir devenir vivantes par une modification qui laisse leur molécule intacte, les albuminoïdes, d'origine végétale et même animale, ne sont pas même nutritives par elles-mêmes ; pour le devenir, il faut qu'elles soient digérées, c'est-à-dire qu*il faut que l'animal y mette du sien ; il faut qu'il concoure par sa propre substance à les rendre assimilables en les transformant et, une fois absor* bées, l'animal les fait siennes en leur faisant subir de nouvelles transformations dans l'intimité de ses organes et de ses tissus.
Loin d'être instables, les matières albuminoïdes sont d'une inaltérabilité remarquable ; pour les transformer au point que l'on suppose, il faut l'influence des agents transformateurs les plus énergiques : des acides, des alcalis, des zymases ou des organismes vivants. Par elles-mêmes, elles sont incapables d'aucune transformation et celles qu'elles peuvent subir de la part des agents cosmiques naturels : l'air^ l'eau, la chaleur, la lumière, l'électricité, le. magnétisme, sont insignifiantes et n'aboutissent pas à l'organisation même d'une bactérie.
Mais la suppcaiticm que la matière de vie, telle qu'on nous la représente dans une formule où l'on fait entrer dsux constantes et deux variables, suffit à l'organisation et à la vie, est tout à fait gratuite. Les choses sont à la fois plus compliquées ot plus simples. Plus compliquées en ce que le transformisme radical néglige une foule de substances dans lesquelles eotrenl quelqu'un des seize corps simples nécessaires et suffisants qui concourent h la composition de la substaiice organisée; plus simple en ce que chaque organisme, et chaque partie dans cet oi'ganisme, est quelque chose de parfaitement défini par sa composition, par sa forme' et par sa structure. L'identité ou les différences, dans ce qui est vivant, tiennent à quelque chose de plus profond que la composition chimique. Non, la Vie n'est pas la manifestation d'un mode particulier des énergies pliysiques et chimiques de la matière.
Le désir n'a donc pas été réalisé et les faits cherchés pour soutenir i'idée sont eux-mêmes caducs; et ce qu'il y a de rtHitlemeot vivant dans un protoplasma et probablement dans un Balkybiug va droit contre le système des transformistes.
Pour ce qui est du mystère d'ignorance, c'est un préjugé :i('oepté comme le serait une vérité. Voyons cela :
M. Tyndall, comme étonné de ce qu'il a soutenu concernant la vie dans le chêne, s'est écrié : a On voit que je sens parliiitement tout ce qu'un arbre a de merveilleux! « H. Tyndall voit la merveille, il aperçoit le myst^ et il assnre qu'il est tout entier dans la matière, dans la terre, et dans le soleil. [hm le gland il ne voit que la matière grossière qui tombe sous les sens, négligeaut tout le reste. Le merveilleux, A physicien très savant ! c'est que vous ne voyiez- que de la matière et dans le gland et dans l'arbre qui en provient ! M. Tyndall .sait bien pourquoi le gland, la terre, le soleil, donneront un cîiëue et non pas un palmier; mais le système l'oblige à ne \oir là que de la matière! Il sait bien que le gland germera dans l'obscurité, dans un sol incapable de lui fournir autre cliose que de l'humidité et dans une atmosphère capable de hii céder seulement de l'oiygène, mais il ne veut pas se demander pourquoi? Il sait bien aussi que ce gland étant pesé, puis soumis à un degré de chaleur convenable, moyennant certaines précautions, ne perdra rien de son poids. Le poids n'ayant pas changé, la quimtité de sa. matière étant restée la même ainsi que sa substance chimique, je mets ce gland dans le même terrain favorable, la même humidité, le même air et
je le réchauffe par la chaleur du même soleil ; toutes les con- < ditions matérielles sont les mêmes, et pourtant le chêne ne naîtra pas parce que le gland ne germera pas ! La matière du gland ne suffit donc pas ; il y a donc autre chose que la matière à considérer dans le gland. Je sais bien tout ce que Ton peut dire à ce sujet; mais au point de vue transformiste et chimique, l'argument est sans réplique.
Le transformisme croit si bien que la matière suffit à tout, qu'un adepte du système a osé écrire cette pensée étonnante : « A travers les courbes de Tunivers et les méandres de la nature, dit-il, on voit bien la ligne droite qui mène de la matière à Tintelligence! x> C'est ^vident, si la matière peut se constituer d'elle-même à l'état d'organisme vivant, l'intelligence elle-même peut en procéder!
' Eh I bien, toutes ces opinions sont la conséquence immédiate de la théorie du protoplasma telle que Cl. Bernard Ta énoncée. Cependant ce physiologiste avait écrit que « partout où il existe de la matière, cotte matière est soumise sans doute aux lois générales de la physique et de la chimie; mais que chez les êtres vivants, l'action de ces lois est étroitement liée à une foule d'autres influences qu'on ne saurait nier (1). Quelles sont ces influences; de quel ordre sont-elles? Certainement, elles ne sont pas de celles que Cl. Bernard rattachait à l'organisation, à la manière de Bichat.
Certainement de tels savants connaissent la constitution histologique de l'organisme animal ; mais ils négligent l'analyse anatomique, admettant implicitement que les éléments anatomiques ne possèdent aucune propriété, aucune activité qu'il importe au chimiste et au physiologiste de ne pas négliger. Pour touS; ces éléments que l'on décrit avec tant de soin, n'ont d'autre importance que leur forme et leur composition : il ne sont que des agrégats de protoplasma, c'est-à-dire des principes immédiats.
UenlC) le célèbre histologiste, connaissait certainement la constitution cellulaire de l'organisme. Parlant des cellules, il dit : a Chacune sert au tout, chacune est dominée par le tout; clîacune n'a le pouvoir d'agir que parce qu'elle tient au tout. La somme des cellules est Yorganisme^ et l'organisme possède la vie aussi longtemps que les parties agissent au service et dans l'intérêt du tout... L'organisme est lui-même
(1) Leçons sut les effets des siibstances toociques et médicamenteuses; p. 84.
son propre déterminant (1). » C'est l'énoncé même de Cuvier dont j'ai parlé. Voilà pourquoi dans le cadavre que la vie vient d'abandonner on ne voit plus rien de vivant! Voilà comment on ne voit dans le protoplasma que des principes immédiats et dans un organisme qu'un assemblage de corpuscules du protoplasma.
Le système transformisme est un système fataliste qui prétend expliquer la vie et qui ne sait pas expliquer la mort. Comment expliquerait-il la maladie sans les microbes^ lui qui ne voit rien d'autonomiquement vivant dans l'être orga* nisé, comprenant d'ailleurs qu'un composé purement chimique ne peut pas être réputé malade par lui-même. Tout le monde, y compris H. Pasteur, est plus ou moins transfor* miste et dans tous les cas protoplasmiste. Voilà pourquoi M. Pasteur et ses adeptesr, en y comprenant H. Tyndall, sont excusables de nier la spontanéité morbide.
Le préjugé et l'ignorance favorable au transformisme et à la microbiologie morbifique c^est donc qu'il n'y a rien de vivant par soi, c'es^àHlire autonomiquemeni, dans un être organisé vivant supérieur; le préjugé et l'ignorance, c'est que la vie n'est qu'un mode des énergies physiques et chimiques de la matière.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le transformisme ait conquis toutes les intelligences; même en Angleterre, Darwin étant encore vivant, un mathématicien éminent, M. G. G. Stokes s'est exprimé en ces termes : « Si l'on admet pleinement comme grandement probable , sinon comme complètement démontrée; Tapplicabilité aux êtres vivants des lois qui ont été vérifiées par rapport à la matière morte, je me sens contraint, en même temps, d'admettre l'existence de quelque chose de mystérieux, situé au delà, de quelque chose sut generis, que je regarde, non comme dominant et suspendant les lois physiques ordinaires, mais comme travaillant ave < elles et par aies à l'accomplissement d'une fin déterminée. Quel que puisse être ce quelque chose que nous appelons vie, c'est un profond mystère (2). »
Peut-être arriverons-nous à mieux savoir en quoi consiste ce quelque chose et à déterminer, au moins, le lieu de sa résidence.
(1) Traité d'anatomie générale, t. t. p. 223-224.
(2) Science ongloise; son bilan en 1879, par M. l'abbé Moigno. — Discoure de M, Georgoif Gabriel Stokei, p. 37*