‹ La théorie du microzyma et la système microbienChapitre 18 sur 55 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

Sommaire. — Considérations concerpant les microzymfts 6n général, —tue discussion «T«c M. Pastenr. — Mlcrozyma et microbe. -* Confirmations des faite concernant l'érolution baclérienne des microzymaa à môms iM tissus en Suisse, en àllemagne et en Angleterre.

Loi^que l'explorateur d'une contrée encore mal connue, dont la tdpographie confuse a été mal figurée sur les cartes, Tayant parcourue dans tous les sens^ atteint enfin quelque sommet élevéf il s'y arrête volontiers pour contempler l'horizon qui l'environne» pour considérer les lieux qu*il a visités, les cbe-> nains et les sentiers qu'il a suivis pour y arriver; là, dans le silence et le recueillement, il compare ses observations de toutes sortes avec celles de ses devanciers ; s'il a fait quelque découverte qui ait ' échappé aux voyageurs qui l'ont précéder s'il est obligé do redresser quelque erreur commise par eux, il s'efforce, par de nouvelles vérifications, à se convaincre qu'il n'a pas pu se tromper, que sa méthode était bonne et, ayant ainsi acquis la confiance que procure la certitude^ il essaye de comprendre pourquoi on avait mal vu ou on n'avait pas môme remarqua les faits qui Pavaient si vivement frappé. S'il accuse la méthode qu'on a suivie, il est obligé de reconnaître aussi qu'au lieu de bien établir les faits pour les lier ensuite, on a observé d'après une hypothèse d'avance formée, C^est ainsi que Hooke, Huygheus et d'autres contradicteurs de Newton, n'ad^ mettaient pas les découvertes de l'immortel astronome, notamment certains faits concernant la lumière^ parce qu'ils les comparaient à d'anciennes hypothèses ou à des hypothèses nouvelles de leur invention.

(1} Jn mtUimp i ïbèaes de ia ûtcoité de Mon^MlUor, (t87&).

Je suis, cher et éminent ami, dans U situation de cet explorateur; moi aussi, après bien des efforts, j'ai atteint le wniinet d'une région que plusieurs très illustres voyageurs avaient depuis longtemps visitée. S'ils ne l'ont pas aperçu, c'est (]il'un épais nuage le dissimulait à leur vue; mais, ce qui me parait plus extraordinaire, c'est que depuis vingt ans l'art de dissiper le nuage est découvert, et pourtant leur regard ne parvient pas à le percer. Evidemment II y a de ma faute, et je m'en accuse, si la démonstration que certaines granulations moléculaires sont dcï microzymas, qui peuvent devenir vibrioniens à même les tissus, n'a pas été acceptée avec toutes les conséquences que, d'cH le début, nous en avions déduites, H, Estor et moi, et que, u|>]îis mon départ de Montpellier en 187G, jo me suis trouvé seul à développer. Mais il n'y a pas seulement de ma faute, il y ii d'autres causes, notamment les préjugés enracinés, conceriiarul'organisatïonetla vie.quej'ai signalées dans les précédentes leUres; IL y a, enlîn, le parti pris intéreiisé d'un homme dont les efforts n'ont pas été vains pour épaissir le nuage dont je parlais. Ces préjugés etces efforts, cela est assurément remarquable, ont eu prise même sur un esprit comme le vôtre; c'est pourquoi je vous prie de me permettre de vous (ixer un moment avec moi sur le sommet dont je parlais, et de vous faire part des résultats de mon recueillement. Cela vous est farile, car vous et la Revue médicale avez été bienveillants pour la théorie du microzjma, comme vous l'êtes, l'un et l'autre, |)our tout ce qui est élevé, juste et vrai. Sans doute, vous a\ez parlé des microzymas comme de chose sérieuse; mais ceux qui jugent des faits d'après les hypothèses de leur invention ou d'après celles des anciens, vous ont empêché de voir la vérité tout entière et de l'accepter avec toutes ses conséquences; oui, permettez à mon amitié de le dire avec franchise, eiux-là ont embarrassé même un savant comme vous, un esprit |]!iilosophique et médical de la profondeur du vôtre. Jin effet, dans un de vos ouvrages (i), vous avez aperçu, dans un résumé luFntneux et impartial, tout l'ensemble de la question telle qu'elle se présentait en 1878; la théorie du microzyma parait vous séduire; mais vous restez hésitant et ne concluez pas! iNous reviendrons ensemble sur ce résumé.

Le premier résultat de mon recueillement a été d'abord de remarquer que les faits et les recherches concernant les microzymas des organismes vivants n'ont pas passé aussi inaperçus

i.tj Z. Koaroiâ, jipplication de* ioiencet à la midtdnt, {i, 676 (1878). ,

qu*un de nos tlistingués confrères a bien voulu ledir^ (1). Eu effet, les Comptes rendus de T Académie des Sciences, de 1868 ^ 1876 et plus tard, contiennent Içs preuves nombreuses de nos disputes avec H. Pasteur, avec ses amis ou ses élèves, et des efforts qu'ils onl faits, les uns et les autres, pour obscurcir, •ou pour ruiner les résultats de mes expériences. Au fond, pour qui sait vouloir comprendre, les objections n'étaient que des vérifications révélant le désir d'expliquer les faits dansl'hypo- Lhèse favorite des germes de Tair et de les faire servir ainsi à la glorification d'un système préconçu. Mais voici bien autre chose : nos recherches n'ont pas été sans faire réfléchir M. Pasr* teur; ce savant s'est aperçu tout à coup, en 1872, que les germes de l'air, ces germes qu'il ne savait pas définir, ne suf-*^ lisaient pas à tout expliquer en matière de fermentation et que, dans le cadavre, tout ne -meurt pas à la fois. Naturellement^ nous avons fait grande attention à cette évolution des idées du célèbre panspermiste. J'y. étais d'abord personnellement inté*ressé, et nous l'étions aussi à nous deux, Ester et moi. Nous avons dû répondre. Voici de quoi il s'agissait :

En 1864 (2), j'avais conclu que l'air, par son oxygène ou par ses germes, fi'est pour rien dans la naissance du ferment qui fait le vin, et que le raisin apporte avec lui tout ce qu'il faut pour que la fermentation s'accomplisse dans toute sa pléni«* lude. Bref, j'avais découvert que le raisin est porteur du fer^ ment à sa surface et que c'est ce ferment qui se multiplie dans le moût. Or, en 1872, M. Pasteur découvrait ce que j'avais

(t) M. le docteur E. Duval (Médecine contemporaine^ 1" octobre 1882), s'est exprimé comme ceci : « Depuis nombre d'années, M. Béchamp entretient les Académies et ies Sociétés savantes des microzymas. Ce nom a donc retenti souvent aux oreilles de tous ceux qui suivent les débats scientifiques» Malgré cette louable persévérance du savant professeur, le public est resté à peu près complètement indifférent à ses travaux et le mot microzyma luimême n*est guère prononcé que par M. Béchamp...

D'où vient dune cette étrange indifférence du public pour las-ooiomuqi^ cations de M. Béchamp...

Ce que Von conçoit bien dénonce clairement»

Si cette dernière proposition est juste, M. Béchamp, malgré ses longues méditations, ne se fait pas encore une idée bien claire des microzymas, et n'a, por conséquent, pu les transmettre à ses auditeurs ou à ses lecteurs...

Disons pourtant, nous qui ne sommes pas un enthousiaste de M. Pasteur, que Targumentation générale de M. Béchamp, telle que nous la connaissons, nous parait bien fuUle à côté de celle du principal quoique tardif défenseur de la doctrine parasitaire. »

Evidemment, c'est ma faute, si M. Duval croit aux germes non déiinis de l'air, plutôt qu'aux êtres déterminés, qui sont les microzymas.

(2) Comptes rendus, t. LIX, p. 626. .

dirent huit ans auparavant (1). Et je pritii l'Académie de me permettre de prendre acte de la coDflrmation.

La tnêtne année 1872, M. Pasteur faisait une autre communication que, dans nos observations, Estor et moi, nous avons résumée comme ceci :

« Les conclusions principales de sa commun icatiOD, disionsnouj, senties suivantes:

a i° Tous les êtres sont des ferments, dans certaines conditions de leur vie, car il n'en est pas chez lesqueb on ne puisse pas mometitanément suspendre l'action de l'oxygène libre ; ^" la cellule ne meurt pas en même temps que l'être ou l'organe dont cette cellule fait partie ; 3" H. Pasteur pressent, par les résultats déjà obtenus, qu'une voie nouvelle est ouverte i la pliyiiologie et à la pathologie médicales. *

Et nous lui répondions : « Tout être, ou plut/lt un organe Han3 cet être, ou, dans cet organe, un ensemble de cellules, peuvent se comporter oomme des ferments. Cette pn^Msitlon, nous l'avons énoncée et expérimentalement d^ontrée depuis longtemps, et nous avons fait voir, de plus, les parties qui. dans la cellule, dnns l'organe ou dans l'être, étaient vraiment :M'tives et comme impérissables. ^ . La voie nouvelle que M. Pasteur pressent, nous ne l'avons pas seulement pressentie, nous l'avons vraiment ouverte depuis des années et hardiment [>arcourue (2). «

M. Pasteur a répondu en ces termes : '< J'ai lu avec attention ces trois notes, ou réclamations de priorité. Je n'y ai trouvé i|U'' des appréciations dont Je me crois autorisé à contester l'c^xaclitude, et des théories dont je laisse à leurs auteurs la nsponsabilité, Plus tard, et à loisir, je justifierai ce jugement (3). »

A quoi nous avons répliqué, M. Estor et moi ; « Nous plions l'Académie de nous permettre de constater que les obsfi-vations insérées au nom de M. Béchamp et aux ndtres, sont restées au fond, sans réponse (i). »"

M. Pasteur a beau faire, sa réponse, qu'il a crue tière, n'étnit qu'une défaite captieuse. En soutenant que nous avions liirniulé des réclamations de priorité, lorsque nous voulions simplement constater publiquement sa manière d'agir, il en a

il) Complet readui, t. LXXV, p. 138*.

(2) lUd., t. LXXV, p. 15Î8,

(3) Ibid., p. 1673.

(4) Ibid., p. 1831.

imposé è ses lecteurs. Pour moi» je suis assuré que mon habile contradicteur a essayé de reuouveler ce qu'il avait fait au sujet du corpuscule vij)rant de la pébrine, dont je vous ai parlé dans la troisième lettre. Un savant qui, jusque-là, avait soutenu que tout est mort dans le cadavre et qu'aucune transformation ne s'y peut opérer sans l'apport des germes de Tair, qui avait iait sa fameuse expérience sur le sang pour prouver qu'il ne s'altérait pas à l'abri de ces germes, pouvait, sans aucun doute, revenir sur une ancienne hypothèse trouvée fausse ; mais, après mes recherches et celles que nous avions faites, Ester et moi, il ne pouvait pas, sans citer ces recher^ ches, se vanter d'ouvrir une nouvelle voie à ta physiologie et à la pathologie.

M. Pasteur avait dit qu'il justifierait, plus tard, à loisir, le jugement quil avait porté sur nos appréciations et sur nos théories. J'ai vainement cherché dans ses publications postérieures, l'expression de ce jugement. Il faut l'avouer poui"tant, dans son livre sur la Bière, les microzymas et mes expériences sur les fermentations sont fort malmenés ; en outre, quand celles-ci lui paraissent vraies, il prétend que je me suis inspiré de ses idées ; ée qui est exactement comme si l'on disait que le noir engendre le blanc. Peut-être trouve» rons-nous la critique de la théorie du microzyma, et l'équiva^ lent du jugement promis, dans le passage suivant.

M. Pasteur a voulu, par un procédé que je ne veux pas qua# lifier, faire croire que les microzymas n'avaient pas d'autre signification que les molécules organiques de Buifon et que les globulins punciiformes de Turpin étaient les analogues des molécules de la pellicule proligère de Pouchet, c'est-à-dire la première phase par laquelle passerait la matière organique dans la génération dite spontanée, etc.

a On a vu, dit le savant micrôbiste, on a vu renaître dansées dernières années, sous un nom nouveau, l'ancienne hypothèse de Buffon, celle de Turpin, celle du D' Pineau de Nancy ou théorie de \2i pellicule proligère de Pouchet... M. Béchamp, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, dédaignant les expressions que je viens de rappeler {molécules organiques, globulins punciiformes) , les a changées pour celle de microzyma tout en gardant les opinions et les erreurs qu*elles représentaient. Ce savant désigne du nom de microzyma, tous ces globulins punctiformes qu'on rencontre dans la plupart des liquides organiques soumis au microscope, et il leur attribue, avec Tur-

pin, la faculté dn jouer le râle de ferments, celui également de 86 transformei' en levure de bière et en divers organismes. Le lait, le sang, les œufs, Tinfusion d'orge, etc...^ même la craie, en contiennent, et nous avons maintenant, piquante dé" couverte à coup aûr^ Y espace microzy ma cretœ. Les personnes, et je suis de ce nombre, qui ne voient dans ces granulations des liquides organiques que des choses encore indéterminées les appellent granulations mx>léculaire8 ou granulations mobiles^ parce qu'elles ont le mouvement brownien. Les mots vagues conviennent aux connaissances vagues. Quand la précision dans les termes ne correspond pas à des idées nettes résultant ellesmêmes de fobserv^tion des faits rigoureusement étudiés, il ar* rive tôt ou tard que les faits imaginaires disparaissent, etc, etc. (1) ».

Si vous avez bien attenti vement lu ce passage, vous comprendrez que j'ai eu raison de bien préciser comment les microzymas ont été découverts. Certainement) et je Tavoue humblement, je ne connaissais ni le système de Buffon, ni celui de Turpin. C'est tout à fait gratuitement, et il le sait bien, que M. Pasteur fait de moi un spontépariste à la suite de Buffon et de Pou* chet ; mais agir ainsi, c'est mentir à l'histoire ! La théorie du microzyma n'a rien de commun avec Buffon, Turpin ou Pouf* ohet, mais comme les théories adéquates aux faits, elle est de celles qui, non seulement élargissent les horizons de la science, font découvrir ce qui était caché, mais illuminent le passé en expliquant ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les opinions des anciens ; elles mettent en évidence ce qui doit être con*> serve et rejettent dans l'oubli ce qui est faux. Qu'il me sufiSse de dire que M. Pasteur n'a pas le génie philosophique de Buffon, ni l'esprit pénétrant de Turpin; il n'a compris ni l'un ni l'autre. Les molécules organiques de Buffon étaient le résultat d'une conception philosophique particulière de la matière vivante ; quant h Turpin, c*est un grand mérite à lui d'avoir supposé que ses globulins punctiformes^ ce que plus tard on a appelé granulations moléculaires^ sont vivants ; certainement il s'est trompé ; certainement aussi, il n'a pas prouvé que ses globulins fussent des ferments ; mais comme Bulfon, il avait dans l'esprit la vue nette des conditions que doit remplir la matière pour être réputée organisée et vivante. Quant à ce qui est de l'assertion que j'aurais admis la possibilité pour les microzymas de se transformer en levure de bière et en

(1) L. Pasteur : Etudes sur la bière p. 120 (1876).

divers organismes, j'ai mis M, l'asteur audéli de ta prouver ; j'ai dit le coolraire l

AhImuDsieurPasteur, ÎUaa*. ^treà boutd'ai^umenls, défandr* une bien mauii'aise cause, pour desceiidr» à l'emploi do pareils procédés de discussion. Vous avei beau rire, les niicroiymas du lait, du sang, de l'orge, etc..., et de la craie n'en existent pas moins, et je vous surprendrai à les recueillir dans la terrf, mais sous un autre nom, afin de pouvoir faire oublier qui vous a appris à les connaître. Les granulations molt'culairos, ditesvous, sont des choses encore indéterminées ; vous vous (rompez ou vous émettez cette assertion pour pouvoir soutenir plus tard que vous les avez déterminées ; mais c'était diose faite depuis longtemps et vérifiée par des savants plus compétents que vous. Le mot microzyma n'a rïen de vague et exprime nettement les fondions que l'étymologie rappelle. Les mots vagues comnie microbe et origine de vie, c'est vous qui les omployei ; ce sont ces mots-là qui conviennent aui connaissances vagues que vous avez.

Je vous demande pardon d'avoir tant insisté sur cette querelle; mais cela était nécessaire pour l'édillcation des personnes qui croient M. Pasteur sur parole et qui ne consentent pas it remonter aux sources. Cela est évident ; maintenant, si l'on s'en rapporte aux affirmations de ce savant, on soutiendra qu'en 18^6 on ne savait des granulations moléculaires que ce qu'il en a dit et, par suite, qu'il n'était pas démonlré que ces granulations sont des microzymas, c'est-^-dire sont doués ik la tbis d'activité chimique et de la propriété de devenir vibrînniens.

Quoi qu'il en soit, il faut retenir de tout ceci, qu'à un moment donné, en tSl% M. Pasteur, connaissant nos publications, a réellement admis que quelque chos» peut survivre dans une partie soustraite ï l'animal vivant ou dans le cadavre. Mais, après nos observations, il s'est tenu pour averti et n'est pas revenu à la charge; si bien qu'eu 1810, dons a; même livre sur la Bière, il a continué à eialter son expérience sur le sang et, par suite, à ne voir dans l'intérieur du corps, même vivant, qu'un terrain de culture pour les germes de l'air, tout comme dans le contenu d'un tonneau do moût, de vin ou do bière.

Il faut en retenir, aussi, que H. Pasteur, ainsi que je l'ui fait remarquer dans une précédente lettre , n'avait pas aperçu les microzymas de l'atmpspltère, ni ceux des expériences do

M. Berthelot; car nous avons maintenant la démonstration que s'il a aperçu les granulations moléculaires» il les a considérées, avec tout le monde alors, comme matière amorphe et inerte, sans signification; il est certainement convaincu du contraire aujourd'hui ; mais ne voulant pas en faire l'aveu, il continue à assurer qu'elles sont choses encore indéterminées^ niant, comme en 1876, qu'il y ait des germes d'organismes microscopiques dans l'intérieur du corps (1).

Cependant, et c'est le second résultat de mon recueillement, il faut remarquer que M. Pasteur avait eu doublement tort dans son attaque et ses affirmations : d'abord, de n'avoir pas voulu avouer qu'il connaissait nos expériences et leurs résultats; ensuite d'avoir semblé ignorer le genre de vérifications dont ces résultats avaient été l'objet en Allemagne. Oui, dans ce pays les microzymas ont été découverts, mais autrement nommés, lorsque déjà nous avions formulé la doctrine qui en est la conséquence. C'est un savant suisse, M. M. Nencki, professeur de chimie médicale à Berne, qui va vous en fournir la preuve:

« Il n'y a pas de doute, dit-il, que les germes des ferments de la putréfaction existent dans la plupart des tissus des animaux vivants. A ma connaissance, c*est A. Béchamp qui, le premier, considéra certaines granulations moléculaires, qu'il nomme microzymas, comme étant des ferments organisés et qui défendit sa manière de voir avec résolution contre diverses attaques. A. Béchamp formula ensuite les trois propositions suivantes fondées sur les recherches qu'il avait entreprises en commun avec Estor. >)

1^ Dans toutes les cellules animales examinées, il existe des granulations normales constantes, nécessaires» analogues à ce que Béchamp a nommé microzymas ;

8° A l'état physiologique, ces microzymas conservent la forme apparente d'une sphère ;

3^ En dehors de l'économie, sans l'intervention d'aucun germe étranger, les microzymas perdent leur forme normale; ils commencent par s'associer en chapelet, ce dont on a fait un genre à part, sous le nom de Torula ;. plus tard ils s'allongent de manière à représenter des bactéries isolées ou asso* ciées.

<r On voit, dit M. Nencki, que les recherches postérieures

(!) L. Pasteur, Études sur la hièrê^ p. 40«

de Billroth et de Tiegel ne sont dans leurs résultats que la confirmation de ces trois propositions (1) »• . Et l'auteur après avoir, à son tour, reconnu la présence nor« maie des granulations moléculaires mobiles dans le pancréas pris sur le vivant, s'écrie: « Elles sont évidemment les microzymas de Béchamp, les coccos de Billroth^ la même chose que le monas crepusculum^ d'Ehrenberg. ^ Les microzymas, M, Hallier les avait nommés Micrococcus,

Je passe outre, pour le moment, aux. confusions que ces dénominations supposent. Je montrerai qu'elles consacrent des erreurs et sont la conséquence de Tétatde la science.

Le troisième résultat de mon recueillement a été de remarquer que si les faits avaient été vérifiés et confirmés, on n'était pas d'aocord sur leur interprétation. On admettait bien la présence constante des germes dans les tissus sains d'animaux vivants, mais que sont ces germes? Sont«ils des animaux ou des végétaux? Dans tous les cas, d'où viennent-ils?

Examinons d'abord cette dernière question, nous pourrons alors, peut-être, plus aisément, résoudre les autres

En premier lieu je constate que les uns, comme M. Billroth, adoptant résolument l'hypothèse panspérmiste à la façon de M. Pasteur, et cette autre hypothèse du même savant, conforme au système protoplasmiste, qu'il n'existe pas de germes d'organismes microscopiques dans les corps d'animaux sains (2) > soutenaient qu'ils viennent nécessairement de l'air; les autres, au contraire^ se rangeant à notre avis, expérimentaient pour pouvoir affirmer la présence constante de ces germes dans les tissus de ces mêmes aninsiaux.

Cependant les premiers, me semble-t-il, auraient dû réfléchir à ces deux autres hypothèses, quelque peu contradictoires, de M. Pasteur, savoir : « On peut conclure rigoureusement, dit-il, que les liquides de l'économie, peuvent donner asile à des ferments divers, au sein même des organes, quand des causes extérieures viennent à faire pénétrer dans ces liquides les germes de ces ferments et que des maladies plus ou moins graves en sont la conséquence : par contre on doit admettre quey dans Vétat de santé, le corps des dmmaux est fermé à Vintroduction de ces germes extérieurs (3). »

(1) D' M. Nencki professor der medicinlscheii Chemie, Ueher die Zerset%ung der GelatiM und EiweUess bei der FàtUniss mit Pancréas, p. 35. Bern. J. Dalp's BuchhaiftlluDg.

(3) L. Pâiteur, Études sur la biir9t p» 40.

(3) Ibid., p. 46.

'Je n'iniiste pas sur la contradiction : elle est trop évidente; mais j'observe que rien de tout cela n'a été démontré et que* H. Pasteur conclut toujours d'autant plus rigoureusement, qu'il a moins prouvé ce qu'il avance, du moins en physiologie et en pathologie.

H est clair, d'après ces assertions, que gi les corps des animaux sont ferm^ aux germes eslérieurs et qu'ils ne contiennent pas de ces germes, les vibrioniens ne doivent jamais y apparaître. Or, ils y apparaissent dans des condiliona où l'en ne peut pas invoquer un apport quelconque de ces germtw l'xtérleiirs, do l'aveu mCme des disciples de M. Pasteur.

Mais voici d'autres expériences aussi positives et, si c^est possible, plus démonstratives q:ie celles de la pi-écédente ii'Urc, où la nature est prise sur le l'ait sans qu'on puisse admettre la pénétration des germes.

Nous avons fait couver des œufs dans la couveuse artificielle. Un ceuf, parmi d'autres, est à la couveuse depuis le 39 mars 1870. On tue l'embryon dans l'oeuf et, quelques jours après, le r* avril, on soumi^l à l'examen ses divers tissus. Les muscles commençaient à subir une transformation régressive ; les miiases musculaires sont remplies d'une foule de mici'ozymas, dont be'iucoup sont accouplés; dans les membres il y a quelques bactéries. Dans le cœur, bactéiies, longues, grêles et immobiles très nombreuses. Dans le foie il y a des bactéries à tous les degrés de développement : microzymas isolés et mobiles en foule, grand uombre d'associés, petites, moyennes et grandes bactéries. 11 est impossible, disions-nous, de ne pas coiisidérer ces diverses formes comme les divers degrés du développement d'un même être (1).

Kt cette observation a été vérifiée sur un l'œtus humain. Ce fœtus, d'un avortement à sii mois, avait séjourné, mort, environ douze jours dans l'utérus; il était macéré, mais nullement putrélié. Duns le muscle grand pectoral, microzymas associés rt rares petites bactéries. Toutes les cellules propres du foie (|[jL disparu; on ne retrouve que les noyaux, beaucoup de [iiicrozymas iibres et quelque^ rares petites bactéries, parmi lesquelles le Baclerium termo. Dans le poumon, le cœur et la raie, rien à noter. Pancréas : microzymas associés et Baclerium iciino. Thymus, rares microzymas associés (S).

(I) i. Béchamp et A. Ealor. jDu rûlt des microtymiu pendant le développetiH'iil (m6ri(Pnnaire. Complet reniui, t. LXXV, p. 865 (187J). . ,

[:;) J. BËchamp. Des micronyntin et de leun fonclioni aux différtutt âges li'iii, ladms être, p. 90. In Thèies de Montpellier (t876).

M. le D' Sei'vel laissait tomber, après avoir pris les précautions les plus minutieuses contre les germes de l'air, le foie et les reins d'animaux venant d'ëlre sacritiés, dans des solutions au centième d'acide chroniïque et les y laissait immergés pendant cinq jours. Ur, la couclie superlicielle des organes étant dans un état d'intégrité complète, le centre était rempli de bactéries : les unes, dans le foie, sont volumineuses, il y a aussi le Bacterium capitatum; dans le rein elles sont plus rares et plus grêles. Et l'auteur fait remarquer que la solution d'acide chromique ari'éle immédiatement le mouvement des bactéries (1).

MM. Nenckî et Giacosa ont fait des expériences encore plus héroïques ; je rapporterai la suivante. Un morceau de l'oie de lapin est extrait sous une pluie fme d'eau pliéniquée et plongé au centre d'une masse d'alliage fusible de Wood chauffé à 300 ou 400 degrés, refroidi à 100 degrés et recouvert d'une couche d'eau phéniquée à cinq pour cent. Le foie maintenu en place, l'alliage étant solidifié, l'appareil était porté à l'étuve. Or, après quelques jours on découvrait des t}actéries à l'intérieur de l'organe (2).

M. Burdoh Sanderson (3) était aiTtvé h la mâme conclusion. Ces faits mettent à néant l'hypothèse qu'il n'y a pas de germes de vibrioniens dans les corps des animaux sains et vivauls. Il y a cependant une ombre au tableau. Deux savants anglais, MM . John Chicne et T. Cossar Ewart, en appliquant la nouvelle méthode, n'ont pas vu de bactfïries apparaître au sein des tissus. Dans un sujet si important il ne faut rien négliger; dans la prochaine lettre cette diflicullé sera levée; et en vous communiquant les derniers résultats de mon recueillement, je serai heureux de vous montrer comment cet insuccès même est la preuve de l'excellence de la méthode.

(1) Comptes rendus, l. LXXIX, p. 1270 (1874).

{!) Keucki et tilacosa. Dei bactériei ou Iturs germ«t exâUnl-ih dont les organes iïat,imaitx sains et vivants? Bnlletin de la Sociéii çhimigue de Paris, l. XXXIV, p. 663 {1t)80) ; exTait du Journal fUr praktische Chemie, V lérle, t. XX, p. 3*.

[3) Qlé par MM. Nanckl et Giacosa. d'après Brifish Vedieal Jourtiai. 36Jinïier (1878).

Page 1