VINGT-ET-UNIÈME LETTRE
Sommaire. — Le sort des vérités nouTelles selon l'bistoire. — Les or^jiUo!; selon H. Pasteur. — Tout est miaéral dans un âtre vivaat. ~ Deux Mëmoires sur la genèse des parasites de la tuberculose et des maladies uoniagieuses. — Importance de ces Mémoires, — Les orgsnites selon M. Bouchardat et leur prétendue transtortnatiOD en bacilles. — Conclusions ai réserves.
Lorsqu'une nouvelle vérité, passée inaperçue, qui heurte les idées reçues, fait effort pour prendre rang dans la Science, fût-elle incontestablement démontrée conforme à la raison et au bon sens, il se trouve toujours quelqu'un pour en rire, si ce n'est pour en dire du mal et la tourner en ridicule. Et, chose assurément digne d'attention, plus celte vérité est de celles qui sont destinées à changer la face d'une science, plus aussi elle est repoussé» d'abord, souvent avec dédain. Ensuite, après quelques années, lorsqu'elle est parvenue à forcer l'attention, à être examinée dans ses rapports avec les faits qui l'ont fait naître, il y en a qui, tout à coup, découvrent qu'elle n'est pas nouvelle, et que les faits étaient connus; dès lors on la traite comme ayant été découverte par tout le monde, excepté par celui qui a eu la bonne fortune de l'apercevoir le jirumier. C'est le sort réservé à tous ceux qui ont le malheur de voir plus loin et mieux que leurs contemporains et de contribuer à l'édification de la science expérimentale par quelque découverte originale. C'est ainsi que le fameux système de Vkorreur du vide, malgré les expériences célèbres de Torricelli et de Pascal et l'interprétation qu'ils en donnèrent, fut longtemps triomphant après que sa fausseté avait été démontrée, a Toute la mauvaise physique du temps s'arma, dit un biographe de Pascal, l'abbé Bossu, pour expliquer des expériences qui la gênaient, et qu'elle ne pouvait nier. » On tenta même de ravir à Pascal le mérite de son expérience faite swi" les montagnes d'Auvergne; il dut affirmer^ « la nouvelle connaissance
— 20« — qit'elle nous a découverte était entièrement de lui. s Et il n'est pas superflu de rapporter que Descartes écrivit que l'idée de ï'eipérience sur les montagnes, il l'avait suggérée à Pascal.
Ce préambule, mon cher ami, est pour rappeler que la découverte de la nature et de la (onction des granulations moléculaires des êtres organisés, a mérité d'être traitée comme l'ont {Hé les découvertes de Pascal ; M, Pasteur a même osé prétendra que, pour la faire, je m'étais inspiré de ses idées. Pascal a pu dédaigner de répondre à Descaries et se borner à afBr- Hier que sa découverte était bien entièrement de lui. Je n'ai pas eu le droit d'agir ainsi à l'égard de M, Pasteur ; voilà poui-quoi j'ai dii me défendre comme je l'ai fait et dois contibuiT à le faire dans l'intérfit de la Science. J'ai dû faire davantage et prouver que, loin d'avoir emprunté aus travaux de H. Pasteur une idée ou un fait, je l'ai toujours précédé dans les recherches où nous nous sommes rencontrés et que c'est lui qui B. profité de mes publications en' confirmant purement i:t simplement mes démonstrations. En plus d'une occasion, j'ai été obligé de rectifier ses idées et d'interpréter autrement que lui les faits que nous avons été conduits à étudier dans )e m^me temps. Je rappelle d'abord que dans l'étude de la pébrino il a soutenu que la maladie était constitutlounelie alors (|nc j'avais déjà démontré qu'elle était parasitaire. 11 soutenait i]iii' le corpuscule vibrant, l'organisme, végétal microscopique. qui est le parasite de la pébrine, est plus ou moins analogue iiiiv granulations des cellules cancéreuses ou des tubercules [iiilmonaires ; que ces corpuscules sont principalement produits [lar le tissu cellulaire de tous les organes. Accentuant encore ^nii erreur, H. Pasteur ajoutait que le corpuscule vibrant est " une production qui n'est ni végétale, ni animale ». Evidemment un tel corps doit être incapable de reproduction ; mais, fc qui est assurément étrange de la part d'un chimiste qui s'oi^cupe de l'organisation et de la vie, M. Pasteur pensait que CV.S corpuscules devraient être a rangés dans la catégorie de ces uorps réguliers de forme Dommés organiles, tels que les glo^ l)ules du sang, du pus. . . ou bien des granules d'amidon ».
J'ai montré, dans la troisième lettre, comment M. Pasteur (iL'sabusé a reconnu, enfin, que le corpuscule vibrant est bien iiu organisme parasite et, comment, se rangeant à l'opinion de havaine, il a fini par regarder la bactértdie comme le parasite ihi sang de rate. Après avoir nié que la pébrine fût parasitaire, \'.i legardant comme une maladie coostitutioniiBlle semblable ft
la tuberculose ou au cancer, il devait aller très loin dans la voie opposée, au point de i-egarder comme parasiliiiuc non seulement le charbon, mais la phthlsie pulmonairi', mais le cJioléra, la fièvre typhoïde et la puerpérak, la syphilis el mûmc la rage, etc. Ayant ainsi brisé tout ce qu'il avait adore, on nouveau converti, il s'efforce de l'aire croire qu'il ist l'inventeur d'une doctrine nouvelle, qui procède en ligne droite de ses recherches sur les ferments et les fermentations. Kt, de plus en plus ébloui, il s'imagine, ses admirateurs proclament, qu'il a résolu le problème de la vio.
Je rappelle ensuite comment M. Pasteur, ayant méconnu les granulations moléculaires : dans le lait, dims le san\;, dans le pus, dans les tissus en général; dans les t'cijnentalions, dans le vin, dans l'air, dans la craie, dans les eaux, dans la terre, pour mal parler des microzymas, a déclaré que CCS granulations, que j'avais fait connaître coinme chimiquement actives à la manière des ferments organistes et comme capables d'évoluer pour devenir vibrioniens, éluicnt quelque chose d'indéterminé.
Je rappelle enfin qde M. Pasteur et ses élèves avaieiil vainement tenté de découvrir les germes des vibrioniens, les déclarant si imperceptibles qu'ils échappent à nos moyens d'investigation, alors que depuis déjà vingt ans je les avais décrits et étudiés comme élant les microzymas.
Aujourd'hui tout le monde découvre ces microzymas ditus tous les heux oit j'en si signalé la présence. M. Pasteur luimCme est parvenu enfin à les apercevoir dans li' cerveau. I.c cerreau sain et le cerveau rahique, dit-il, « olftenl tous deux un nombre immense de granulations moléculaires ; le bulbe rabique en montre de plus fmes, de plus nombreusi's, et or est tenté de croire à un microbe d'une petitesse inliuie, n'ayant ni la forme de bacille, ni celle de microcoque éli:nv^l6; ce sont comme desimpies points (t). »
C'était la première fois, je crois, que M. Pasieur parlait ainsi des granulations moléculaires. Mais ce microbe d'une pclilessc în^mequi n'est ni bacille, ni microcoque étranglé, ces simples points sont précisément ce que, depuis si longleii]|is, j'étudie sous le nom de microzymas.
Mais M. Pasteur, dont le patriotisme est si ardent lorsqu'il reprodio à M. Peter de n'admettre pas ses doctrines microbieii-
(1) BiiUelin de t'ilcod^is de médecine, 3- série, t. XIII, |.. 330.
nés (1), pourquoi n'emploie-t-il pas le nom de microzyma, qui a la priorité, et lui préfère-t-il le nom de microbe ou de microcoque? qui sont mauvais et prêtent à confusion? Cela se devine ; pour aujourd'hui je n'insiste pas ; la question est trop grave pour ne pas être traitée à part; j*y reviendrai dans une prochaine lettre.
Aujourd'hui je veux tenir la promesse faite dans la troisième lettre à propos de la singulière physiologie et histologie qui, sous le nom (ïorganites, a permis à M. Pasteur de rapprocher le corpuscule vibrant (un végétal), des globules du pus, des hémûties et des granules d'amidon. La critique de ces rapprochements étranges me permettra en même temps de dire ma pensée sur le système des organites générateurs de microbes, dont je parlais au commencement de la dernière lettre.
Il faut ici beaucoup de précision dans les mots et dans le langage, car nous touchons là, encore une fois, aux sommets de la physiologie et de riiistologic.
Qu'est ce donc qu'un org^am/e dans la langue scientifique?
Étymologiquement, organite signifie petit organe, un diminutif d'organe.
Organite, disent Littré et Robin : « Nom donné récemment par quelques naturalistes aux éléments anatomiques en suspension dans le plasma sanguin (2). »
Organite, dit Littré : « Nom donné à des corps organisés, réguliers de forme, mais ne pouvant s'engendrer les uns les autres, tels que les globules du sang, les globules du pus, les granules d'anydon, les spermatazoïdes, etc. (3). »
Cette lexicographie a besoin de quelque commentaire.
Selon M. Charles Robin : « Un spermatozoïde, une fibre musculaire, uiï tube nerveux, une cellule épithéliale ou tout autre élément anatomique, ne sont pas des organismes, quoique ce soient des corps organisés (4). »
Selon M. Pasteur, il faut le répéter, les organites ne sont pas capables de reproduction; ils ne sont ni végétaux, ni animaux.
J'ai assez /ait connaître le système de M. Robin pour n'avoir plus besoin de redire que, dans l'opinion de Tillustre savant, un corps organisé qui n\^st pas un organisme, est
(1) Ibid. t. XII, p. 514.
(2) Litlré et Robin, Dict. méd, et chirurgie ("1878).
(3) Littré Dict. lang. franc,
(4) Littré et Robin, Dicl, méd, et chirurgie.
pourtant vivant; non pas parce qu'il est structuré, mais parce qu'il est formé de matière organisée vivante, blastème ou protoplasma. Je renvoie aux lettres où j'ai parlé du système, pour la critique de cette manière de voir. Àfais que penser de la manière de parler de M. Pasteur? Évidemment, ce qui n'est pas capable de reproduction et qui en même temps, n'est ni animal ni végétal, ne saurait être réputé vivant. Mais, en outre, ce qui n'est ni animal ni végétal ne peut être que minéral! Arrêtons-nous un moment sur cette idée.
J'ai expliqué que, chimiquement, toute matière est minérale par ses composants élémentaires ; à ce point de vuC; certainement les organites de M. Pasteur sont minéraux, et le rapprochement des globules du pus ou du sang avec le granule de fécule qui, assurément, n'est pas vivant, fait assez comprendre la pensée de M. Pasteur : ce savant n'a pas l'idée que vie et organisation sont notions corrélatives. Il ne peut pas, par conséquent, apercevoir cette relation, si simple : c'est que n'importe quel élément anatomique pouvant être réputé organite^ il en résulte qu'il n'y a rien de vivant dans un être vivant. Et comme,* d'après lui, les organites ne sont ni végétaux ni animaux, il en résulte encore qu'il n'y a rien d'animal dans un animal, ni de végétal dans un végétal : tout y est minéral. Oui, M. Pasteur a si peu l'idée de la nécessité de la structure, pour qu'il y ait organisation et vie, qu'il a pu, dans une occasion dont j'aurai à parler, comparer un memi^re blessé à un cristal cassé et la guérison d'une blessure à la réparation de la cassure d'un cristal placé dans son eau mère.
Voici, maintenant, la conséquence logique de la manière de voir de M. Pasteur touchant les organites : le spermatozoïde est un organite ; l'œuf ne contient, en même temps, que des matériaux purement chimiques, que des globules vitellins et des granulations moléculaires. Selon M. Pasteur, rien de tout cela n'étant ni animal, ni capable de reproduction, ni pai' conséquent doué de vie, il en résulte que l'être qui natt de l'œuf fécondé, et tout son devenir, sont effets sans cause. Et M. Pasteur s^est occupé de génération spontanée ! et il prétend avoir résolu le problème de la vie I !
Si Ton interrogeait M. Pasteur il ne manquerait assurément pas de lépondre que ce qui est vivant est nécessairement formé dé matière vivante.
Mais, pour lui, qu'est-ce donc que la matière vivante, si Une cellule^ un globule de pus, une hématie» un spermato"*
obstacle lui viendra des siens; de ces jeunes médecins qui ont pris l'hnbitude de se prosterner devant d'éminents observateurs, et « de regarder toutes leurs paroles, même les plus hypothétiques, comme des vérités démontrées n. *
Il va sans dire que M. Boucbardat, tout en ne négligeant pas et en s'éclairant des expériences faites sur les animaux, vaut que l'on place avant tout l'observation rigoureuse des malades. Or, l'observation des malades lui a fait recoanattre, dL'puis longtemps, que la phUiisie est contagieu&e, mais que la contagiosité n'est point fatale; ce qui le conduit à affirmer que h maladie, .tout en étant contagieuse, ne l'est pas pour tous et (juo le sujet qui devient tuberculeux le devient par la continuité de la misère physiologique. Par conséquent, dit-il, < le parasite de la tuberculose ne vient pas du dehors ; il se produit dans les organes du malade; c'est don; noirt organisme que le parasite est etigendré i.
a C'est dans notre organisme que le parasite est engendré. » Comment M. Bouchardat démontre-t-il cette proposition ?
({ J'aurai, dit-il, je le sais, beaucoup à lutter. Je ne pourrai (Hablir, sur des preuves expérimentales, la vérité de ce que J'annonce, mais j'en fournirai d'un autre ordre, ayant pour Ihise la rigoureuse observation des malades, n
Quelles sont donc ces preuves ?
Cest en choisissant la tuberculose que H. Bouchardat espère démontrer que, dans la presque totalité des cas, le parasite ne vient pas du dehors, s mats prend naissance dans l'individu (|ui devient phthîsique, par la traniformation d'organismes norma»x. B
Après avoir rappelé « les faits qui établissent sûrement que 1:l phthisie pulmonaire est une maladie contagieuse », M. Bouchardat admet que H. Koch a découvert le parasite de la |)tithisie ; c'est un nouveau seAt'som^c^fe, un bâtonnet distinct •lu mi&rococcus de SchUUer et du monas tuberculomm de l'oussainl. Cependant, encore une fois, ce sckisomycéte, ce végétal, est-il bien le parasite venu du dehors, qui, en se propageant, fait tant de victimes? Non I dit H. Bouchardat, il est cugendré dans le sujet qui devient phthîsique. Comment cela?
Le voici :
a Par le fait de l'iosufBsance de la circulation au sommet des (loumons, des cellules lymphatiques ou d'autres organismes iiojmaus s'arrêtent dans les capillaires, les dilatent, les obstruent, ï prolifèrent, s'y transforment. »
J6 c6ntmue de citer, car tout cela est fort instructif :
a Ces cellules ne sont plus soumises à leurs conditions normales d'existence, elles s'isolent du grand tout qui constitue Tagrégat humain ; elles ont une vie à part, romiiM des para^ sties, dans les vaisseaux, dans les organes qu'elles ont envahis. Ces conditions nouvelles développent en elles des formes, des , aptitudes nouvelles. Dans cette ïutte pour la vie avec les orga« nismes divers du sang et des tissus, leur puissance individuelle s'est accrue ; elles constituent les parasites que^M, Koch a dé« couverts, qui ne viennent pas du dehors, mais qui se sont produits par la transformation d'organites dont les conditions d'existence ont changé. »
Et pour donner à cette exposition une sanction expérimentale, M. Bouchardat rappelle une constatation faite par MM. Comil et Ranvier : lorsque la circulation s'arrête dans les capillaires, le sang se coagule, «les globules rouges se dissolvent, leur hémoglobine colore plus ou moins le coagulum dans lequel la fibrine passe à l'état granuleux; puis les observations de MM. Cornil et Babas, desquelles il résulte que, « si l'on examine une masse tuberculeuse développée sur la piemère, on copstate d'habitude, à son centre, un vaisseau oblitéré par de la fibrine et, dans cette fibrine, des bacilles ».
Il en est de même dans la granulation pleurale.
« C'est dans les coagulations fibrineuses qui occupent les vaisseaux que se trouvent les bacilles. »
d Les parasites ne viennent donc pas du dehors, mais ils se développent à l'intérieur du vaisseau par la trfnsformatiou d'organites normaux, » conclut M. Bouchardat.
Cependant l'éminent professeur prévoit une objection : « Les bacilles de la tuberculose, me dira-t-on, n'ont aucune ressemblance extérieure avec les organites dont ils dérivent. » L'ob^« jection est grave, mais elle ne l'embarrasse guère : « Je ré« pondrai» ajoule-t-il -: « Il existe de très nombreux exemples de ces changements d'apparence, dans ce monde d'infiniment petits. »
Il n'y a donc d'autre différence, selon M. Bouchardat, entre une cellule lymphatique, un leucocyte, une hématie et un bacille qu'un changement d'apparence II
Néanmoins M. Bouchardat croit toute difficulté levée et s'écrie : a Si je no me fais pas d'illusion, le problème que je viens de résoudre est un des plus importants- qu'on pouvait se poser en, médecine. Ce m sont point des vues théoriques, mais