‹ La théorie du microzyma et la système microbienChapitre 30 sur 55 · VINGT-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIÈME LETTRE

Sommaire. — L'organisation et Torigine des ferments solubles. ~ Solution donnée par la théorie du microzyma. — Objections, convictioD, intérêt, passion et préjugés. — Une réclamation tle priorité au sujet des microbes producteurs de ferments solubles. — MM. Duclaux et Pasteur pouvaientils a?oir ridée do microbes semblables. — MM Duclaux et Pasteur physiologistes à rebours. — Les ferments, êtres d'une nature à part, selon M. Pasteur. • Caprice, contradiction et erreur en face de la clarté expérimentale. — Conclusion.

« Un des principes qu'on ne doit jamais perdre de vue dans Tart de faire des expériences est de les simplifier le plus possible, et d'en écarter toutes les circonstances qui peuvent en compliquer les effets. »

Ce conseil est de Lavoisier (1). Dans la dernière lettre j'ai déjà montré que c'est pour l'avoir négligé ou méconnu que MM. Duclaux et Armand Gautier ont fait des expériences qui leur ont fait méconnaître la vérité au sujet des microzymas pancréatiques et gastriques. Nous verrons, par la suite, que sa méconnaissance a été pour M. Pasteur lui-même la cause de nombreuses erreurs. C'est, au contraire, pour l'avoir docilement suivi que j'ai, certainement, vu les choses comme elles sont relativement aux granulations moléculaires du pancréas et des glandes stomacales.

Vous me pardonnerez, j'en suis assuré^ de consacrer encore cette lettre au même objet. J'y suis obligé d'ailleurs: d'abord par ma promesse de la vingt-troisième lettre et ensuite par la gravité et l'importance du sujet. En effet, aiji point de vue de l'organisation et de la vie, c'est une question de premier ordre que je vais agiter :

Quelle est l'origine de la pepsine, de la pancréatine, et des autres substances analogues appelées diastase, diastase salivaire, synaptase, ferment de la moutarde nommé myrosine, etc.?

(1) Lavoisier, Traité élémentaire de chimie. Principes sur les expériences, t. I, p. 57,

MM. Ouclaux et Armand Gautier, après M. Pasteur et M. Van Tieghem, diraient qu'elles font partie du protoplasina et qu'elles naissent grâce aux Vertus de transformation dont parlait M, Pasteur ou de YEtat de continuelle transformation selon M. Van Tieghem, dont sont animés les principes immédiats de ce protoplasma; bref, ils soutiendraient qu'elles sont les produits de l'activité vitale de l'organisme. Mais répondre ainsi ce n'est rien répondre du tout; car, tout ce qui est de l'organisme vivant, même son devenir, suppose cette activité vitale!

Mais on n'a pas toujours pensé ainsi pour certaines de ces substances. Cl. Bernard pensait même le contraire, ainsi que je le montrerai.

La théorie du microzyma avait depuis longtemps fourni la réponse ; une réponse fondée sur les principes et conforme aux données, non seulement de la chimie, mais de la physiologie expérimentale*

MM. Armand Gautier et Duclaux n'ont pas été convaincus. Au premier je n'ai plus rien à dire ; mais il n'en est pas de même du second. La vérité est trop intéressée dans l'afiaire pour que je ne poursuive pas jusqu'au bout la démonstration que ce savant avait intérêt à combattre la théorie du microzyma pour soutenir le système microbien.

Je ne voudrais pas être accusé de soutenir que M. Duclaux n'est pas convaincu de ce qu'il dit ou avance, lorsqu'il prétend que les granulations moléculaires actives du pancréas et des glandes gastriques ne sont pas des microzymas, c'est-à-dire ne sont pas organisées, vivantes et sécrétantes. Oh ! non, Bï. Duclaux est sincère, bien certainement > et il l'est d'autant plus, qu'il est plus intéressé à le paraître. Mais je soutiens que le préjugé, dont j'ai si souvent signalé la funeste influence, lui voile la réalité des choses et l'empêche de les voir telles qu'elles sont. Je sais bien que je ne le persuaderai jamais de son erreur; et si je renonce à le convaincre, c'est que je sais que je lui parlerais contre son intérêt, sa passion et son préjugé du moment. Aussi n'est-ce pas vers ce but que tondent mes efforia^Jg^ ^ convaincre les physiologistes et les médecins qu'au fond et dans les faits ce savant, comme son maître, a confirmé la théorie que je soutiens, prétendant que les faits qui l'ont fondée ont été découverts par eux ou procèdent des travaux de M; Pasteur.

C'est ce qu'avant tout il faut mettre en évidence.

Le 5 janvier dernier M. Pasteur présentait à l'Académie des sciences une Note de M. Duclaux c^ Sur la germination dans

un sol riche en matières organiques, mais exempt de microbes » . C'est la fameuse Note, concernant les microbes utiles et bienfaisants ^ qui a soulevé votre vive indignation et qui a été l'occasion d'une première réclamation de priorité adressée à l'Académie et que j'ai, insérée, sur votre demande expresse, dans ma vingt-troisième lettre.

Dans la susdite Note, sous le couvert d'une expérience aussi anodine que puérile (la germination d'une graine semée dans un sol arrosé avec du lait), M. Duclaux avait introduit une phrase insidieuse. Parlant de l'utilisation des engrais par une plante, il avait dit: « Si cet engrais a besoin d'une élaboration préalable, analogue aux transformations que produisent chez les animaux supérieurs les diastases digestives, la plante jeune va-t-elle pouvoir sécréter et répandre dans le sol qui la porte la diastase utile, de façon à se préparer, autour de ses racines, des matériaux absorbables, ou bien devra-t-elle. attendre que les microbes, très actifs producteurs de diastases, se soient implantés dans le sol ei viennent travailler pour elle (1)?»

Et M. Pasteur, en présentant cette Note de M. Duclaux, suggérait à celui-ci « l'idée d'un. travail auquel le préparent non seulement cette Note, mais les travaux non moins distingués qu'il a déjà produits sur le rôle des microbes dans la digestion (2) » .

C'est clair. En effet, si Ton s'en tient au contexte de la Note de M. Duclaux et des remarques de M. Pasteur, on ne manquera pas de penser que la découverte de la production dès diastases par les microbes, et du rôle des mêmes microbes dans la digestion, découle de celle des microbes eux-mêmes. C'est pourquoi j'ai adressé la réclamation suivante à l'Académie des sciences. Elle a été insérée par extrait dans le cahier du 16 février dernier, Je la donne tout entière :

a Observations œncernant les organismes producteurs de zyntases, présen tées à propos d'une Note de M. Duclaux et de remarques de M. Pasteur, — • Au point de vue physiologique riea n'est plus intéressant et plus important que la déterihination précise de l'origine des agents physiologiqueraent si nécessaires, et chimiquement si puissamment actifs, que l'on appelle diastase, synaptase, pepsine, pancréatine, etc.

(1) Comptes rendus, t. G, p. 66.

(2) Ibid., p. 68. — L'idée du travail suggéré par M. Pasteur est celle-ci : Nourrir un animal, dès sa naissance, avec des matières nutritives pures, c'est-à-dire artificiellement et complètement privées des microbes communs; par exemple,. uii poulet serait nourri, au sortir de la coquille, dans l'air pur avec de l'eau, du lait, des grains. Et, sans vouloir rien affirmer, M. Pasteur entreprendrait cette étude avec l'idée préconçue que la vie, dans ces conditions, deviendrait impossible 1 Je reviendrai sur cette idée.

9 II y a trente ans, et beaucoup plus tard, on confondait, sous l'appellation de ferments, des substances aussi dissemblables que la diastase et la levure de bière. Liebig les regardait indistinctement comme des matières azotées en voie d'altération. Claude Bernard lui-mé(ae considérait la diastase salivUire de M. Mialhe comme le résultat d'une sorte de putréfaction des salives glandulaires dans la cavité buccale.

2> Dès 1855, je me suis efforcé de prouver que les ferments soltibles sont, sans exception, les produits de Tactivité physiologique d'organismes vivants: moisissures, levures, vibrioniens, microzymas géologiques ou atmosphériques, microzymas divers d'organismes supérieurs. J'ai prouvé qu'ils peuvent être doués de plusieurs modes d'activité et qu'ils peuvent être caractérisés comme substantiellement différents par leurs pouvoirs rotatoires (1) .

s Aujourd'hui, le problème parait si bien résolu que M. Duclaux en parle comme d^un fait irrévocablement acquis. En effet, dans une Note récente, ce savant parle purement et simplement des'c microbes très actifs producteurs de diastases ». D'autre pai t, M. Pasteur, dans les Observations dont il a fait suivre cette Communication, insiste sur a les travaux distingués que M. Duclaux a déjà produits sur le rôle des microbes dans la digestion ». Bref, il semble que la découverte de la production des diastases par les microbes, et du rôle des mêmes microbes dans la digestion, soit la conséquence des travaux de M. Pasteur et de M. Duclaux. C'est ce qu'il m'est impossible d'accorder; je réclame la priorité complète des recherches qui ont résolu cette question.

3> En étudiant Tinteryersion des solutions de sucre de canne, exposées à l'air commun, dans diverses conditions, j'ai d'abord démontré qu'elle était due aux moisissures qui s'y développent peu à peu. J'en vins ensuite à supposer et à démontrer que ces moisissures sont productrices d'un agent intervertissant, différent de l'acide qui se forme dans l'action ultérieure de ces nioisissures sur le sucre de canne : c'est ce que j'ai exprimé dans la proposition suivante : * '

a La transformation subie par le sucre de canne en présence des moisis- » sures peut être assimilée à celle que la diastase fait éprouver à la fécule (l). »

3> Et l'on avait si peu l'idée, non seulement d'une fonction chimique de ces moisissures, mais delà dépendance qui pouvait exister entre les ferments solubles analogues à la diastase et les ferments organisés analogues à la levure de bière, que, deux ans après la publication de mon Mémoire, M. Pasteur écrivait ceci:

9i Je ne pense pas qu'il y ait dans les globules de letmre aucun pouvoir » particulier de transformation du sucre de canne en sucre de raisin (c*est-à- » dire de pouvoir intervertissant). Mais V acide succinique étant un produit » coïtëtant de la fermentation alcoolique^ le sucre doit éprouver en sa présence » l'efl'et qu'il éprouve en général en présence des acides (3). »

<t J'avais déjà étendu à la levure mes recherches sur les deux fonctions des moisissures. Moi aussi, j'avais noté la formation d'un acide, mais j'avais réussi à produire l'interversion, par les moisissures et par la levure, avant la manifestation de tout autre phénomène de fermentation. En présence de

1. Mémoire sur les matières albuminoïdes. (Recueil des Savants étrangers, t. XXVIII, p. 338.) "(2) Annales de chimie et de physique, 3« série, t. LIV, page 28 ; 1858; (3) Ibid, t. LVIII, p. 357 ; 1860.

Topinion énoncée par M. Pasteur, j'ai hésité et je n'ai voulu la contredire qu'appuyé sur des preuves péremptoires. Dans l'intervalle, M. Berthelot démontrait que, dans l'expérience de Mi<scherlich, l'interversion par l'infusion de la levure est indépendante de Tacidilé; il isolait l'agent intervertis» seur lui-même. D'ailleurs; Mitscheriich, comme M. Pasteur, estimait que, par elle-même, la levure n'agissait pas sur le sucre de canne pour l'interyertir. Je n'eus pas de repos que je n'eusse démontré que la levure, comme les moisissures, contenait le ferment soluèie tout formé et que, par suite, il ne pouvait être un des produits de son altération.

> Ce résultat étant obtenu, j'ai distingué deux fonctions dans la levure et dans les ferments organisés : La fonction qui produit le ferment soluble, et la fonction en vertu de laquelle se manifestent les réactions ordinaires qui produisent l'alcool, les acides, etc. En conséquence, il fallait distinguer par une dénomination nouvelle le produit de la première fonction : je formai le mot gymase^ pour désigner génériquement les ferments solubles qui sont contenus dans les produits formés par les ferments organisés et qui sont doués d'activités chimiques analogues à celle de la diastase.

» Ces notions je les ai utilisées, enûn, dans une Note sur la fermentation alcoolique présentée à l'Académie; je disais:

a Cet être (la levure) transforme d'abord, en dehors de lui-même, le sucre de canne en glucose, par le moyen d'un produit qu'il contient tout formé <^ans son organisme et que je nomme zymase : c'est la digestion (1), etc. »

3> J'appelais ici digestion \si transformation préalable, nécessaire, du sucre de canne qui doit subir la fermentation alcoolique. Cette théorie toute physiologique de la fermentation, je l'enseignais couramment à la Faculté de Montpellier ; elle a été appliquée dans une Note, intitulée : Du rôle des organismes microscopiques de la bouche dans la digestion et particulièrement dans la formation de la diastase salivaire.

» Dans le préambule de ce travail, fait eu commun avec MM. Ester et Saintpierre, les auteurs disaient :

7> M. Béchamp a démontré que certains phénomènes dus aux ferments organisés étaient véritablement le résultat de l'action de ferments solubles sécrétés par les premiers ; réciproquement il a été conduit à penser que la présence des ifymases dans un liquide de Véconomie impliquait l'existence d'organismes producteurs, »

a Cette Note, renvoyée à une Commission composée de MM. Longet et Robin, n'a paru aux Comptes rendus que par son litre et par sa conclusion la plus générale, que voici :

3> La conclusion de ce travail est que ce n'est pas par une altération que la salive parotidienne devient capable de digérer la fécule, mais bien par une zymase, que les organismes de Leeuwenhœek (microzymas, bactéries, leptothrix) y sécrètent en se nourrissant de ses matériaux (2). »

2> Il serait facile de montrer, par d'autres citations puisées aux Comptes rendus^ que la diastase, la synaptase, le ferment soluble du pancréas, la pepsine, etc., sont également les produits de l'activité physiologique de microzymas, de bactéries ou de cellules autonomes.

» J'ajouterai que, vingt ans après que j'avais signalé la relation de dépen-

(1) Comptes rendus, t. LYIIf, p. 601 (1864).

(2) Comptes rendus, t. LXIV, p. 696, et Montpellier médical ^ t. XIL p. 484 (1867).

daoce dont je perlais, U. Pasteur se croï«il pu encore que la diastase, la ij'oapttRe, ie ferment soluble du pancréai, la pepaine, fassent produili par des ferments orgaaités autonomet, œicrozjroaâ, vibrionlens ou cellules; il soutenait même encore que le i fermeat soluble, intersir du sucre de canne, est indÉpendaut de la foncUoD de la levure (1). •>

Non, MM. Pasteui* et Ductaux n'avaient pas plus l'idée ( de microbes très actifs prodi^çLeura des diastasest qu'ils n'avaient celle de < la destruction, par les microbes, de la matière organique du sol, > c'est-à-dire de microbes utiles. Il ne faut pas l'oublier d'ailleurs, le mot microbe a élé imaginé par le chirurgien Sédillot et adopté par M. Pasteur pour désigna les vibrioniens morbifiques atmosphériques et non pas les vibrioniens ou les ferments eu général. Et non seulement ils n'avaient pas l'idée de ces choses, mais ils étaient d'autant moins préparés à résoudre le problème concernant l'origine, des ferments solubles, qu'ils n'avaient pas môme l'idÉe d'une théorie physiologique de la fermentation^ ni même celle d'une analogie fonctionnelle quelconque entre les ferments organisés et les autres êtres TÎvants. C'est ce qu'il faut mettre en vive lumière pour qu'on puisse comprendre les objections que M. Duclaux a élevées contre la vitalité dés microzyœas pancréatiques, etc.

Je né me propose pas de faire ici l'histoire des recherches qui m'ont permis de fonder sur des faits certains la théorie physiologique delà fermentation; je rappelle seuiemeat qu'en 1S6Î M. Pasteur en était encore au point où Gagniard-Latour javait laissé la question : il admettait que le ferment est vivant et c'est tout; il n'avait, d'aucune manière, reconnu ou admis que.le phénomène fût d'ordre physiologique et s'accomplissait dans le fermeut. « Mon opinion présente la plus arrêtée », disaif.il, c'est que « l'acte chimique de la fermentation est essentiellement un phénomène corrélatif d'un acte vital, commençant et s'arrêtant avec ce dernier (2). » Encore une fois, c'est ce qu'avait dit Ca^niard.

La démonstration ayant été fournie que la levure contient en elle, tout formé, le ferment qui opère l'interversion du sucre de cunne et, par suite, le forme sans cesse, j'ai tenté de démontrer que l'acte de la fermentation lui-même s'accomplit dans la cellule ; c'est-à-dire que l'alcool, l'acide acétique, l'acide carbonique, trois termes essentielsde la fermentation du sucre iaterverti par la levure sont formés dans celle-ci, en provien-

(1) Comptes rendus, 1. LXXXIIt, p. 5 [1876].

[î] Jnnate de chimie et de physique, 3* séi'Je, t. LVIII, p. 359.

nent. Tour démontrer que ces divers produits viennent de la levure, comme l'urée vient de Tanimal qui la forme, j'ai abandonné la levure à elle-même dans l'eau distillée; or, elle a dégagé de l'acide carbonique et formé l'alcool et Tacide acétique. Comme on ne peut pas dire que Teau distillée fermente, force a bien été d'admettre que ces trois produits et d'autres venaient 3

de la substance même de la levure.

Cela posé, voici comment je me suis exprimé (1) pour formuler la théorie physiologique de la fermentation; je disais :

ce Pour moi, la fermentation alcoolique et les autres fermentations par ferments organisés ne sont pas des fermentations proprement di^es : ce sont des actes de nutrition, c'est-à-dire de digestion, d'assimilatioD, de rosplration et de désassimilation. d

Et je donnais de cet énoncé le commentaire suivant :

« La levure transforme d'abord, hors d^elle-même, le sucre de canne en glucose par le moyeu de sa zjmase : c'est la digestion; elle absorbe ensuite ce glucose et s^en nourrit; elle assimile, se multiplie, s'accrott et désassimile. Elle assimile, c'est-i-dire qu'une portion de la matière fermentescible modifiée fait momentanément ou définitivement partie de son être et sert à son accroissement et à sa vie. Elle désassimile, c*est-à-dire qu'elle rejette au dehors les parties usées de ses tissus, sous la forme des composés qui sont les produits de la fermentation. »

M. Pasteur prétendait démontrer que l'alcool, l'acide carbonique, etc., venaient du sucre ; l'acide acétique, dont il avait mé- ' connu l'existence dans^les produits de la fermentation alcoolique, il soutenait qu'il provenait de la levure. Je lui répondais :

«c Hs doivent, d'après la physiologie, venir tous de la levure. Ils doivent Tenir d'elle, de même que Turée vient de nous, c'est-à-dire des matériaux qui ont d'abord composé notre organisme. Be même que le sucre, que M. Ci. Bernard voit se former dans le foie, vient du foie et non directement des aliments, de même i'acool vient de la levure. »

Vous voyez par 1^, mon cher ami, que, pour moi, les phénomènes de fermentation n'étaient qu'un cas particulier d'un phénomène général, celui de la nutrition, dans les êtres vivants quelconques. M. Pasteur voudrait faire croire aujourd'hui que cette théorie est de lui, mais ni lui ni M. DuclauK ne la comprenaient pas encore en 186S et plus tard.

M. Duclaux, critiquant celte théorie, disait :

a Lorsque, dans une fermentation alcoolique, on voit un poids déterminé de sucre être transformé en alcool par un poids de levure cent et mille fois • plus petit, il est bien difficile de croire que ce sucre a fait, à une époque

(1) Comptes rendas, 4 avril 1864.

i^SîS*"-

quelconque, partie des matériaux de la levure et qu'il est (Valcool) quelque chose comme un produit d'excrétion (1). »

Cette façon de concevoir les choses est absolument l'expression de renseignement et des publications de M. Pasteur qui, lui-même, sept ans plus tard, maintenant ses anciennes opinions, s'exprimait en ces termes :

c Ce qui sépare les phénomènes chimiques des fermentations d'une foule d'autres et particulièrement des acftes de la vie commune, c'est le fait de la décomposition d'ua poids de matière fermentescible bien supérieur au poids du ferment en action (2) . »

A la singulière physiologie de M. Duclaux, conforme à celle de M. Pasteur, pour qui « Les ferments seraient des êtres vivants, mais d'une nature à part », je répondais :

c On a fait à cette théorie physiologique de la fermentation alcoolique une objection.: on a dit que l'on ne saurait admettre qne, dans une opération où un poids donné de levure peut décomposer plusieurs centaines de fois son poids de sucre, celui-ci ou l'alcool ait pu, à aucun moment du phénomène, faire partie de la substance de la levure. Parler ainsi, c'est ne pas comprendre l'essence des opérations physiologiques. L'objection est du genre de celle-ci : Supposez un homme adulte, ayant vécu un siècle et pesant en moyenne 60 kilogrammes ; il a consommé, en même temps que d'autres aliments, Téqui valent de 20,000 kilogrammes de viande, et produit à peu près 800 kilogrammes d'urée. Dirait-on qu'il est impossible d'admettre que cette masse de viande et d'urée ait pu, à aucun moment de sa vie, faire partie de son être ? Or, de même qu'un homme ne consomme tout cela qu'en répétant le même acte un grand nombre de fois, la cellule de levure ne consomme les grandes masses de sucre qu'en l'assimilant et le désassimilant sans discontinuité portion par portion. Mais ce qu'un homme ne consommerait et ne produirait que dans un siècle, un nombre suffisant d^hommes l'absorberaient et le formeraient dans un jour. Il en est de même de la levure : le sucre qu'un petit nombre de cellules ne consomme que dans un an, un plus grand nombre le détruit en un jour; dans les deux cas, plus nombreux sont les individus, plus rapide est la consommation (3). »

Je vous le demande, des savants qui avaient une connaissance si incomplète des phénomènes physiologiques, qui s'imaginaient que les ferments organisés étaient des êtres vivants d'une nature à part, pouvaient-ils découvrir d'abord que les ferments fussent producteurs de ferments solubies et comprendre ensuite que

(1) Annales scientifiques de l'École normale sup^riewre, t. II, page 249(1865). Le reste du Mémoire dont cette citation est extraite ne fait qu'accentuer davantage l'abime qui sépare ma manière d'interpréter les mêmes faits de ceUe de M. Pasteur.

(2) Comptes rendus, t. LXXV, p. 785 {1872U

(3) Comptes rendus, t. LXXV, p. 1522. — Extrait de la Conférence : « De la circulation du carbone dans la Nature j>, p. 71 (1867).

cette production était du même ordre, dans les êtres supérieurs, par les microzymas ? Non, cela n'était pas possible, car ils étaient des physiologistes à rebours. C'est parce qu'ils sentent combien la théorie du microzyma est contraire à leur système, qu'après avoir tenté de s'approprier la découverte de la fonction productrice des fermenta solubles dans les ferments organisés en général, et dans les microzymas atmosphériques, confondus par eux sous l'appellalion de microbes, ils essaient de rompre l'analogie en tâchant de prouver que les microzymas des êtres vivants ne sont pas vivants et ne sont pas doués de la même onction. Oui, M. Duclaux sait bien que ni M. Pasteur ni lui ne sont pour rien dans la solution de cet important problème, mais il agit comme celui qui tiendrait le pari de faire croire qu'elle découle de la microbie et de ses propres recherches.

Je vous en prie, croyez-le, je n'éprouve aucun plaisir à signaler dans autrui un manque de sincérité. J'admets donc que M. Duclaux était sincère lorsqu'il a parlé comme il a fait des microzymas gastriques et pancréatiques, et que c'était parce qu'un voile lui dérobait la vérité dans l'histoire, qu'il ne voyait pas que celle-ci établissait sans conteste que la question de l'origine des ferments solubles, et du rôle des organismes microscopiques dans la digestion était résolue longtemps* avant la publication des Mémoires concernant les microzymas, du pancréas et des glandes stomacales ; longtemps aussi avant qu'il s'en occupât à son tour.

Cependant où le voile dont je parlais n'a peut-être pas assez protégé la sincérité de mon honorable contradicteur c'est : 1** lorsqu'il croit et affirme avec un petit grain d'ironie « qu'en baptisant les granulations moléculaires du pancréas, etc., du nom de microzymas qui m'avait servi à tant d'usages, j'ai moimême introduit la confusion dans mon sujet et masqué ma découverte; » 2® quand il remplace le mot zymase, si précis^ si nettement adapté à son objet, par le vocable les diastases^ qui prête à confusion ; S'* quand il assure que dans l'organisme on rencontre les diastases sous la forme de matériaux en dissolution et sous forme solide, c'est-à-dire lorsqu'il laisse croire que la science n'était pas fixée sur l'état physique sous lequel peuvent se présenter ou agir les ferments solubles; 4<* enfin, quand, soutenant une autre thèse, il assure que les granulations sont matière inerte simplement imprégnée de la diastase des glandes.

Tout cela me paraît être le fruit d'une tactique et révèle un

homme embarrassé. Je remarque d'abord que dans ses Notes ou Communications à TAçadémie des sciences M. Duclaux ne dit pas un mot laissant supposer que ces granulations ne sont pas des microzymas, c'est-à-<lire ne sont pas vivantes. C'est seulement dans le volume de TEncyclopédie chimique de M. Fremy qu'il s'est donné carrière. Dans la préface de son ouvrage il déplare adopter la doctrine de M. Pasteur et ajoute : « J'ai fait plus, je n'ai parlé que d'elle, je n'ai pris des discussions auxquelles elle a donné lieu que les faits nouveaux dont ces discussions ont enrichi la science. » Conformément à ce pFan, il faudra, bon gré mal gré, que les microzymas deviennent lé fruit de ces discussions et pour les faire cadrer avec la doctrine ils seront défigurés; il faudra à tout prix qu'ils ne soient pas présentés comme vivants et sécrétants. Comment M. Duclaux s'y prendra-t-il ? Le voici : il saisira comme une balle au bond l'assertion de M. Gautifer, selon laquelle les granulations gastriques sont de la pepsine insoluble; et sur cette assertion aussi sophistique qu'imprévue il écrira un chapitre merveilleux de fantaisie sur « les conditions physiques de V action des diastases^ » et un paragraphe non moins étonnant sur « l'état physique des diastases, ^

État physique des diastases I Cela fait rêver ! l C'est pourtant en tenant son sérieux que M. Duclaux s'est permis d'écrire ceci : « La première question que nous ayons à nous poser, dit-il, est celle de Vétat physique sousi lequel peuvent se présenter ou agir les diastases I »

Pesons bien les termes de cette question. Dans le langage scientifique, l'état physique c'est la manière d'être de la matière pondérable, qui se présente sous l'état solide, l'état liquide et Tétat gazeux. La question suppose donc que les diastases ou ferments solubles pourraient être solides, liquides ou gazeux.

. Or, que savait-on de certain sur la diastase (mot tiré d'un mot grec qui signifie distance, écartement et ^que Payen et Persoz ont employé parce que l'on supposait d'abord que la * matière qu'il servait à désigner avait pour effet de rompre, de diviser le granule d'amidon), dont M. Duclaux, après M. Pasteur a fait un terme générique? On savait qu'elle est une substance solide, amorphe, soluble dans Veau, agissant sur l'amidon, dans certaines conditions de température, lorsqu'elle a été préalablement dissoute dans l'eau. Bref, la diastase était devenue le

type des ferments solubles, c'est-à-dfre dea substînices drganfqùes azotées, solides, capables, en dissolution aqueuse, d'opérer, dans certaines conditions parfaitement connues, la transformation chimique d'autres substances organiques les plus diverses.

Les noms qui servaient à désigner les divers ferments solubles étaient, comme celui de diastase, sans aucun rapport avec leur fonction et avec leur origine. Lorsque j'eus démontré' qu'ils sont produits et sécrétés par les ferments organisés et par les microzymas, j'ai formé le mot zymase, dont la racine indique, avec leur origine, leur fonction; et la terminaison ase leur analogie fonctionnelle et de propriété avec la diastase.

Eh bien! toutes ces notions si expérimentales et si claires, si bien établies dans la science, M.Duclaux s'est efforcé de les obscurcir pour arriver à les effacer. Et qu*à-t-il mis à la place? Le caprice, la confusion,la contradiction et l'erreur. 11 faut par quelques citations précises niettre ce jugement hors de doute.

En effet, M. Duclaux ayant posé la question, citée plus haut, touchant l'état physique des fermeAtsi solubles, y a répondu comme ceci ;

l® « Tout ce que nous savons sur les diastaseô, et tout ce que nous apprendrons, indique qu'elles peuvent prendre l'état liquide, "ù

Or, cçla est tout à fait erroné; au contraire : tout ce que Von sait et tout ce que M. Dùclaùx a pu apprendre, c'est que tous les ferûients solubles sont solides et ne peuvent être liquéfiés : ils ne peuvent pas prendre l'état liquide. M.* Duclaux "ù, voulu dire, sans doute, qu'ils sont solubles ; c'est ce que fait supposer ce qui suit :

2° « Dans l'organisme on rencontre les diastases sous forme de matériaux en dissolution et sous forme solide. »

Or, ceci est de la logomachie: l'auteur ayouludire.qu'edansl'oiganisme les diastaSes existent en dissolution. Quant à leur existence . sous forme solide dans l'organisme, l'auteur a voulu dire que c'était à l'état insoluble. En effet, la forme solide dont il s'agit, n'est autre que les granulations qui, insolubles, se transformeraient en ferment soluble. Or, c'est ce que M. Duclaux n'aurait pas pu dire sans contradiction dans les termes; car s'il avait dit qu'il y a des diastases insolubles, cela aurait signifié qu'il y a des ferments solubles insolubles. Gela est si vrai que M. Duclaux en est venu à se poser deux nouvelles questions au sujet de la forme soUde, c'est-J^-dire des granulations; les voici :

3^ ce Sont-ce quelques-unes de ces granulations qui se dissolvent et qui représentent une pepsine (lisez une diastase, un ferment soluble) insoluble ? »

(( Ou bien ces granulations cèdent-elles à Teau la diastase dont elles se seraient antérieurement imprégnées? »

 ces deux questions M. Duclaux répond :

« On ne le sait 1 »

' 4® Cependant il lui paraît évident « que la seconde explication est plus conforme à l'ensemble des faits connus concernant les diastases et à une foule d'autres. ï> £t parmi cette foule d'autres faits Fauteur cite la fixation des couleurs par les mordants dans la teinture. « Les granulations insolubles des liquides diastasiques seront, si Ton veut, dit-il, les plus chargées de mordants pour les diastases. » Mais' ici M. Duclaux oublie qu'une couleur fixée par un mordant n'est pas enlevée par les lavages à l'eau.

Enfin, pour mettre le comble à tant de contradictions et d'incertitudes, M. Duclaux, qui avait soutenu que les granulations sont la forme solide des diastases ou ferments solubles, termine par la déclaration suivante ;

5® (( Rien n'autorise à croire que les granulations soient les diastases (lisez ferments solubles) elles-mêmes. »

Le préjugé, la passion et l'intérêt ont empêché M. Duclaux d'apercevoir les contradictions et les impossibilités dans lesquelles l'engageaient sa gageure. Il ne s'est pas aperçu même que la déclaration qu'il venait de faire ruinait de fond en comble la manière de voir de M. Arpiand Gautier touchant les granulations moléculah'es insolulfles, considérées comme pouvant se transformer spontanément en ferments solubles; manière de voir qui, pourtant, a été la base sur laquelle il avait construit le paragraphe intitulé : État physique des diastases.

Il ne reste donc rien des prétentions de M. Duclaux. Voilà pourtant de quelles armes on se sert pour combattre une théorie yraiiment expérimentale et adéquate aux faits. .

C'est assez pour aujourd'hui.

Page 1