VINGT-HUITIÈME LETTRE
Sommaire. — But à atteindre. — Indépendance fonctionnelle, — Un aven qu'on ne fera pas* — Les preuves non sérieuses et une inconséquence. — L^s vertus de transformation et les infiniment petits. — Encore la fonction productrice des zymases. — Les microzymas du sang et de la fibrine. — Un rapport de J. B. Dumas: la fibrine et Teau oxygénée. — Développements. — La matière organisée et la matière organique en présence de Teau oxygénée. — Conclusion.
« C'est assez pour aujourd'hui! » disais-je en terminant la réfutation des objections soulevées par M. Duclaux touchant la vraie nature des granulations très ténues du pancréas et des glandes gastriques. Mais ce n'était pas assez pour l'objet que j'avais eu vue, savoir : la claire, exacte, précise et pleine compréhension de ce qu'est l'organisation et la vie.
Je reprends donc les choses au point où je les ai laissées, retenant d'abord que M. Duclaux a été obligé d'admettre, comme démontré, le fait que & les granulations très ténues du pancréas et de Vestomac sont capables de manifester à un haut degré les propriétés des glandes auxquelles on ks emprunte. » Et comme, au point de vue des opinions physiologiques, M. Duclaux ne fait qu'un avec M. Pasteur, il en résulte que le maître, lui aussi, reconnaît que les granulations très ténues de deux organes glandulaires importants possèdent une autono mie fonctionnelle distincte et indépendante, qui se confond avec l'activité propre et par destination de ces glandes ellesmêmes.
Mais, de ce fait capital, qu'il n'a pu nier, quoi qu'il fît, M. Duclaux a été impuissant à trouver l'explication. S'il ne Ta pas trouvée, c'est qu'il n'y en a point d'autre que celle qui ressort de l'observation du fait lui-même. Et si, malgré l'évidence qui s'impose, il refuse d'y souscrire, comment ne pas croire, je le répète, que c'est par intérêt, pour sauver le système pasteurien dont il s'est fait l'apôtre?
En effet, si MM. Pasteur et Duclaux admettaient que ces granulations très ténues sont des microzymas, c'est-à-dire sont organisées f vivantes et sécrétantes ^ ils seraient obligés d'admettre également que les granulations semblables des autres centres organiques sont pareillement des microzymas.
Mais, l'admettre, ce serait avouer que l'indétermination des granulations moléculaires, dont M. Pasteur a parlé si superbement, a cessé sans qu'ils y concourussent ! Ce serait avouer l'analogie de nature et de fonction des microzymas des êtres
vivants avec ceux de l'atmosphère et ceux d'une autre origine quelconque ! Ce serait avouer que H. Pasleur s'était trompé en faisant son expérience sur le sang, s'imaginant qu'il «< allait chercher la pureté (l'absence de germes) dans les liquides naturels d'animaux ou de plantes (1) » ; qu'il s'était trompé aussi, quand il se demandait en 1876 : a Ne serait-il pas difficile de comprendre que les liquides qui circulent dans les organes du corps des animaux, le sang, turine (?), le lait (?), Teau de l'amnios (?), etc., pussent receler des germes d'organismes microscopiques? (2) » croyant que « vraisemblablement, avec de pareils hôtes, la vie deviendrait promptement impossible ! (3) » Bref, quand il se figurait, avec tout le monde, que Tintérieur du' corps des animaux et de l'homme né contenait rien d'autonomiquement vivant, de résistant à la mort; rien de susceptible, pendant la vie ou après la mort, de devenir vibrionien ; s'ima- - ginant, singulier physiologiste, que toute spontanéité, la spontanéité morbide surtout, était absente, dans up organisme vivant, comme dans un vase rempli de moût, de • vin ou de bière l Ce serait avouer que, dans son discours de récefition à l'Académie française, il a eu tort de dire que « dans la question ardue de l'origine des infiniment petits, il a apporté une rigueur expérimentale qui. a fini par lasser la contradiction. » Ce serait avouer que l'on a eu tort de soutenir, sur la foi de cette assertion, que M. Pasteur a a victorieusement combattu la génération spontanée » et qu'on lui doit -« la découverte du rôle des infiniment petits dans la circulation de la vie et dans le mécanisme des transformations incessantes de la matière. » Ce èerait, enfin, avouer l'inanité du système microbien tout entier, de fe paiîspermie morbifique et de toute leur pathologie parasitaire. Non, cet aveu ils ne le feront pas ; mais il était nécessaire de montrer, une fois de plus, combien est grand l'intérêt qu'ilsont à combattre une théorie qui consomme la ruine de leur système.
Mais cet aveu que l'on ne veut pas fai/'e, il est implicitement* contenu dans la reconnaissance du fait de l'activité puissante possédée spécifiquement par les microzymas pancréatique^ et gastriques et dans les tentatives infructueuses de M. Diiclaux pour en trouver une explication différente de celle qui découle de Tobservation.
Voilà ce que dans l'intérêt de la science et de la théorie il
(1) L. Pasteur. Études sur la bière, p. 40.
(2) Ibid.
(^) ma.
convenait de bien constater. De sorte que, lorsque M. Duclaux assure que je n'ai « donné aucune preuve sérieuse d en faveur de la vitalité et de la fonction productrice des zymases possédées par les microzymas, c*est gratuitement qu'il le fait; d'ailleurs, il le sait fort bien, la preuve est la même que j'ai donnée pour les autres ferments organisés ; or, celle-ci, il l'a si bien acceptée qu'il a tenté de faire croire qu'elle découlait dès travaux de M. Pasteur et des siens propres pour se l'approprier. Je n'insiste plus et je dis qu'il est démontré jusqu'à l'évidence que la rigueur expérimentale de M. Pasteur n'est pour rien dans la solution de ces questions ardues et que M. Duclaux n'évite pas les inconséquences.
Ce ù'est pas sans de très sérieux motifs que je me suis si longuement étendu sur la fonction productrice des zymases possédée par les microzymas . C'est que cette fonction avec la propriété d'évoluer pour devenir vibrioniens sont le plus accès- ' sîbles à l'expérimentation, et que ces deux propriétés considérées ensemble sont les deux fondements de la théorie du microzyma.
C'est, ainsi que je l'ai fait remarquer, parce que l'on n'avait aucune idée de la relation de dépendance qui lie . les ferments solubles aux ferments organisés que les plus grands savants chimistes et physiologistes, un Liebig et un Ci. Bernard, ont commis de si graves erreurs et après eux MM. Pasteur et Duclaux. Cl. Bernard s'imaginait ou bien que tous les liquides alcalins de l'économie pouvaient se comporter comme la diastase, ou bien que l'activiti de là salive était le résultat de la putréfaction, dans la bouche, des salives qu'y versent les glandes salivaires. Quant aux causes des transformations de la matière pendant les actes de la nutrition, assimilation et désassimilation, on ne les connaissait pas et, pour les expliquer M. Pasteur, avec les protoplasmistes, imaginait des vertus de transformation que Vébullition détruit, .etc. Et loin que ce savant ait découvert le rôle des infiniment petits dans le mécanisme des transformations incessantes de la matière, il la niait lorsqu'on la lui montrait; et nous avons vu à l'aide de quels arguments M. Duclaux cherchait à justifier son maître.
Mais vous, vous ne vous y êtes pas trompé, et, dans la page magistrale que vous avez écrite sur les microzymas pancréatiques, rapportée dans la 25® lettre, vous souscrivez à toutes les conséquences qui découlent de la démonstration, en faisant remarquer, toutefois, qu'il faut distinguer entre les microzymas
des organes ou tissus à fonction chimique, à fonction mécanique et à fonction dynamique, etc. C'était très juste; mais il faut aussi reconnaître, ce que je ferai ressortir tout à Theure, qu'une fonction mécanique et dynamique n'est pas contradictoire avec la fonction chimique et que celles-là supposent celle-ci, car tout acte de l'organisme suppose la fonction de nutrition et celle-ci, la fonction- chimique corrélative.
C'est encore la fonction productrice des zymases qui va nous aider à comprendre cela; j'y vais insister d'autant plus que, dans l'étude des microzymas au point de vue de l'organisation et de la pathologie, j'aurai à m'appuyer sur les faits que je vais faire connaître.
Oui les microzymas, dans chaque centre organique, opèrent si bien des transformations, que là où celles-ci sont les plus actives on est certain de trouver quelque zymase. . Pour être bref et pour prouver en même temps qu'il s'agit de faits démontrés, je vais invoquer le témoignage deJ. B. Dumas. Dans un rapport à l'Académie des sciences, sur mon Mémoire relatif' aux matières albuminoïdes, l'illustre Secrétaire perpétuel a eu l'occasion de se prononcer sur mes expériences relatives aux zymases et aux microzymas des œufs et de la fibrine. Il s'est exprimé comme ceci, en appelant ferments et les zymases et les microzymas :
s Le ferment découvert d^ns le blanc d*œaf par l'auteur explique quelquesuns des phénomènes qui se passent pendant Fincubation. Sa présence lui a donné l'occasion de le rechercher dans d'autres produits albuminoïdes, et Ton' prend une idée générale de son trarail en disant qu'il est parvenu à dédoubler ceux-ci en deux ou trois substances distinctes, possédant les propriétés des produits albumineux, et en un ferment bien caractérisé.
» A quelle fin tous les liquides albumineux sont-ils accompagnés de ces ferments ?
<c Quel rapport existe-t-il entre la matière animale abondante, coagulable, paraissant destinée à fourair les matériaux des organes, et ces ferments en petite quantité dont la présence semble toujours étnnoncer la destruction prochaine des combinaisons altérables auxquelles ils sont associés? D*où viennent ces ferments? Où vont-ils? Quels rôles ont-ils à remplir? Autant de questions d'un intérêt considérable assurément ; car on les observe dans le sérum du sang de tous les animaux, dans lé blanc de l'œuf et dans le jaune, dans le lait, c'est-à-dire dans tous les liquides destinés à la formation ou à la réparation de nos organes. »
Voilà pour les zymases dont j'ai eu à parler dans mes études sur les matières albuminoïdes. Voici ce qu'il a dit des microzymas de la fibrine : .
«c n y a longtemps que Thenard, découvrant l'eau oxygénée et constatant l'action destructive singulière que certains corps, tels que Targent divisé, exercent sur elle, avait été conduit à comparer leur manière d'agir dans cette circonstance à celle des ferments. II y avait été d'autant plus disposé que, parmi les matières oi^ganiques, il en était une» la fibrine extraite du sang, qui exerçait à un degré remarquable cette influence décomposante sur l'eau oxygénée. On devait être frappé, en effet, de cette analogie entre la levure de bière, qui en présence du sucre le détruit et le convertit en alcool et acide carbonique, d'une part, et la fibrine, de Tau tre, qui convertit l'eau oxygénée en oxygène et en eau. La levure de bière et la fibrine ne ' paraissent ni l'une ni l'autre agir en vertu d'une action chimique où ils auraient un rôle à jouer. Mais la levure agit en vertu d'un phénomène vital : en serait-il ainsi de la fibrine ? Nous l'ignorons, et, quoique les idées au sujet de la fermentation et des ferments se soient bien modifiées depuis que Thenard s'est livré à l'étude de l'eau oxygénée, on n'est pas encore en mesure d'expliquer comment la fibrine décompose l'eau oxygénée, sans rien lui emprunter, sans rien lui céder, en apparence du moins.
« M. Béchamp fait avancer d'un pas celte question, dont l'intérêt n'a pas échappé aux physiologistes. La fibrine du sang et l'oxygène condensé dans les globules pourraient bien, en effet, a voir à jouer, dans les phénomènes complexes de la respiration, un rô'e se rattachant à cette action singulière sur l'eau oxygénée qu'aucune autre matière animale ne présente. Votre rapporteur a cherché autrefois, mais en vain, si le sang artériel ne contenait pas d'eau oxygénée, et il ne serait pas surpris qu'un expérimentateur plus habile vînt à y découvrir sa présence.
a Quand on traite la fibrine par l'acide chlorhydrique faible, elle se gonfle et se dissout pour la majeure partie; mais, ainsi que l'a constaté M. Bouchardat, elle laisse toujours un résidu insoluble. C'est dans ce résidu, M. Béchamp Ta démontré, que se trouve le pouvoir décomposant à l'égard de l'eau oxygénée, et non dans la partie soluble qui a été enlevée par l'acide chlorhydrique.
a La substance granuleuse insoluble dans l'acide chlorhydrique faible est encore une matière albuminoïde; elle en possède les propriétés générales. Portée à l'ébullitton dans l'eau elle perd son pouvoir décomposant sur l'eau oxygénée. Desséchée dans le vide â froid, elle la conserve au contraire. Il en est de même lorsqu'on la traite par l'alcool et Téther; ils lui enlèvent un peu de matière grasse, sans modifier son pouvoir décomposant. Quand cette substance singulière a été bien préparée, son action sur l'eau oxygénée est aussi rapide que celle des oxydes métal)iques propres à opérer sa décomposition. 2> (1)
M. Dumas, selon l'usage, s'est borné à constater les faits sans entrer dans les considérations théoriques. Les granulations moléculaires de la fibrine il les désigne comme substance granuleuse sans leur donner le nom de microzyma que je leur avais appliqué. Mais les faits et leurs conséquences les plus éloignées sont exposés et compris comme un tel savant devait
(1) Sur le Mémoire relatif aux matières albuminoïdes, présenté à l'Aca- Sémie par M. A. Béchamp. Commissaires : MM.Milne-Edwards, Peligot, Fremv, Cahours; Dumas, rapporteur. Comptes rendus t.xciy; séance du 8 mai 1882.
les exposer et les compreodre. Et, je ne dois pas négliger de le faire remarquer, M. Dumas, qui avait àun si haut degré le respect de la vérité, de la justice et des droits d'aulrui, a parle de ces faiis comnie de faits non encore aperçus et conslituant des découvertes originales.
« D'oii viennent ces feriBentsî où vont-ils? quel rôle ont-ils à remplir? » A ces questions, posées par M, Dumas, mon Mémdre n'avait pas répondu, parce que ce n'était pas le lieu, bien qu'il laissât pressentir les réponses.
Les microzyœas de la fibrine viennent du sang comme la fibrine elle-même; c'est incontestable. Or le sang contient une zymase, laquelle possède la propriété de fluidifier l'empois de fécule et de transformer celle-ci en fécule solubleet endextrinc. Mais d'où vient cette hémazymase? M. Pasteur et M. Ouclaus diraient qu'elle est le fruit dex verlua de transformation qui existent dans le sang. La théorie dit qu'elle est le produit des microzymas du sang, sécrétée par eux ; or, vraiment, les microzymas que l'on isole de la fibrine possèdent la propriété de fluidifier l'empois et de former de la fécule solubleet de la dextrine. Ils sécrètent donc la zymase nécessaire à la transformation. Donc, encore une fois, nous trouvons que zymase et microzymas possèdent la même activité transforma trice ; d'ailleurs la fibrine elle-mfme possède, quoique ^ un moindre de* gré, la même aptitude . Mais il faut un peu nous arrêter à considérer attentivement ces faits.
On sait que la fibrine ne s'obtient blanche et pure qu'après do très longs lavages à l'eau. Si M. Duclaux s'avisait de soulenir que la fibrine fluidifie l'empois, parce qu'elle retient de la zymase du sang, je lui demanderais pourquoi il en faut mille fois plus que de mycrozymas fibrineux pour produire le même cil'el? En effet, la librine fraîche ne fournit guère qu'un millième de son p^ids de microzymas, lesquels, pour être isolés à l'étf;t de piirelé,. exigent à leur tour de longs traitements à l'acide chlorhydrique faible et ensuite à l'eau. Il est évident i|ue dans ces conditions ils devraient être moins actifs que la Jibiine elle-même! Or, ils sont plus actifs) I Donc, etc.; et par suite la propriété de fluidifier l'empois et de décomposer l'eau uïygènée, que possède la fibrine, appartient en propre Jtux microzymas du sang.
Et cette double propriété de décomposer l'eau oxygénée et de fluidifier l'empois est absolument supprimée par une ébullilion de quelques minutes dans l'eau, absolumement comme raoti-*
vite de^ ferments organisés est détruite dans les mêmes conditions.
Voilà donc des microzymas doués de deux aptitudes et^ si j'ajoute que ceux qui ont opéré la fiuidification de Tempois peuvent encore décomposer Teau oxygénée, il .sera facile de comprendre que ce sont probablement deux fonctions indépendantes dans le même être. Mais la réciproque n'est pas vraie: quand les microzymas de la fibrine ont épuisé leur faculté destructive du bioxyde d'hydrogène, ils ne fluidifient plus l'empois ; serait-ce que Teau oxygénée tuerait les microzymas de la fibrine en détruisant spécialement la substance qui en eux se transforme en zymase? Le fait est que, contrairement à ce que croyait Thenard, la fibrine et les microzymas fibrineux perdent de leur substance pendant la décomposition.
Un autre fait, chimiquement très digne d'attention, si les microzymas en question ne sont pas des organismes vivants et sécrétants, c'est que les microzymas du sang et la fibrine ellem^me ne dégagent pas l'oxygène du bioxyde d'hydrogène dans un milieu acide, il faut que le milieu soit neutre ou alcalin comme est le sang. Cela rappelle les microzymas gastriques, mais en sens inverse, qui ne digèrent les matières albuminoïdes que dans un milieu acide.
Et ce n'est pas tout ; dans mon Mémoire (1) j'ai prouvé que la dissolution de la fibrine dans l'acide chlorhydrique faible, ou de la fibrine abandonnée à elle-même dans l'eau pure était le résultat d'une autre fonction des microzymas du sang qu'elle contient. Et,- dans Tune et l'autre circonstance les microzymas restent avec leur aptitude à décomposer l'eau oxygénée et à liquéfier l'empois. Nous avons donc là une troisième fonction constatée des microzymas du sang.
Et, à ce propos je ne peux m'empêcher de vous rappeler la fameuse expérience sur le sang, si mal interprétée par M. Pasteur et sur laquelle il s'appuyait croyant prouver que l'intérieur du corps des animaux ne recelait point de germes de vibrioniens. Nous avons vu que les hématies de ce sang et les leucocytes y étaient rapidement détruits et que des transformations chimiques s'y accomplissaient. M. Pasteur n'avait pas pris garde aux granulations moléculaires qui y fourmillent, les considérant avec tout le monde alors coiAme matière amorphe sans signification. On le comprend maintenant, les transfor-
(1) Mémoire sur les matières albuminoïdes: Recueil des Savants élr.angm, t. XXVIII p. 212 et 408.
' mations observées et la destruction des cellules n'ont pas d'autre cause que l'activité de ces granulations qui ne sont autres que les microzymas. Eh bien ! ces microzymas Je les ai isolés; ils décomposent l'eau oxygénée. Donc, encore une fois, tout n'est pas mort dans le sang issu d'un organisme, même après la destruction de ses cellules.
Et les microzymas de la fibrine ou du sang qui décomposent l'sau oxygénée et fluidilient l'empois peuvent évoluer pour devenir vibrioniens, ce qui achève de démontrer qu'ils sont vivants. Ils sont si bien vivants que, lorsqu'on les a soumis à l'ébullitioa dans l'eau, soit libres, soit encore contenus dans la librine, non seulement ils ne fluidilient plu^ t'empoîs et n'exercent plus d'action décomposante sur l'eau oxygénée, mais ils n'évoluent plus pour devenir bactéries ou vibrioniens quelconques. 11 en est de même des microzymas et de la fibrine qui ont épuisé leuc.aclivité décomposante sur l'eau oxygénée : ils ne deviennent plus bactéries ; dans l'une et l'autre circonstance ils sont tués.
Vous le voyez, mon cher ami, la fibrine n'est pas ce que l'on croit communément, c'est-à-dire un principe immédiat : c'est une sorte de lausse membrane qui ne se constitue dans le sang qu'après la sortie de celui-ci des vaisseaux ; elle est ce que U font les microzymas du sang qu'elle contient. Nous aurons à rechercher si l'augmentation de la fibrine dans les maladies inflammatoires, ou sa diminution dans £ertaines fièvres, n'est pas liée À quelque changement dans le nombre ou les propriétés des microzymas hcmatiques.
A ces faits concernant la fibrine, je dois rattacher les faits découverts par Thenard que Dumas a rappelés. Tbenard avait regardé la fibrine comme un principe immédiat purement organique; or, il avait constaté que le tissu de certains organes, fijie, reins, rate, poumons, etc., décomposait l'eau oxygénée à la l'içon de certains métaux et oxydes métalliques et il avait été très frappé du fait que la fibrine, principe immédiat, partageât la nême aptitude, tandis que d'autres principes immédiats ne la possédaient point; vous venez de voir qu'à l'égard de la fibrine, lexceptioo n'était qu'apparente. Eh bien ! il y avait quelque chose de vrai dans l'observation de Thenard consistant à atlri- I^uer la faculté décomposante en question aux tissus des organes. Il avait soigneusement constaté que l'oxygène dégagé jiar la fibrine était pur, ne contenait pas d'acide carbonique ; ' c'est très exact, mais il croyait en môme temps que la fibrine
ne perdait rien de sa substance, ce qui, nous Tavons vu, ne Test pas : la fibrine et les microzymas fibrineux perdent quelque chose et perdent certaines propriétés; rappelons enfin, ce que le célèbre savant ignorait, que l'action d'une teaipérature élevée supprime dans la fibrine l'activité décomposante. Cela posé, rappelons-nous que Dumas a été très frappé de la propriété des microzymas dont il s'agit et qu'il l'a rattachée à Texislence possible de l'eau oxygénée dans le sang artériel.
Cette question m'avait également préoccupé ; mais j'ai bien vite reconïiu qu'il y avait une seconde cause de décomposition de l'eau oxygénée dans le sang et que celle-ci résidait dans les globules rouges exclusivement. En effet, si par une filtration soignée sur un filtre garni de sulfate de baryte, on éloigne du sérum sanguin tous les éléments organisés, microzymas et globules, le sérum ainsi filtré, contrairement à ce que croyaient MM. Paul Bert et P. Regnard, ne dégage pas une trace d'oxygène du bioxyde d'hydrogène, et reste inaltéré. D'autre part, j'aî préparé de l'hémoglobine par un procédé particulier, qui consiste à l'isoler de sa combinaison plombique et à l'obtenir, conséquemment, absolument pure et exempte d'éléments organisés. Or, l'hémoglobine décompose l'eau oxygénée, énergiquement, avec dégagement de chaleur; elle se décolore en produisant des matières albuminoïdes nouvelles, solubles et insolubles ; mais elle n'agit pas à la manière de la fibrine, car l'oxygène dégagé contient de l'acide carbonique, de telle façon que le dégagement d'oxygène est corrélatif à une réaction profonde et non pas une simple action comme celle des métaux ou oxydes métalliques qui ne perdent ni ne gagnent. Bref, l'action de l'eau oxygénée sur l'hémoglobine est une oxydation énergique. Mais là n'est point ce qui nous intéresse spécialement ici. En effet, cette action, déjà profondément différente de celle des microzymas de la fibrine, l'est encore en ce que l'hémoglobine opère la décomposition non seulement dans Fon état soluble, mais après qu'elle a été coagulée, portée à l'ébullition et même chauffée à i40». Enfin Thématosine qu'on isole de l'hémoglobine possède la même activité, bien plus énergique, de façon que l'hémoglobine décompose le bioxyde d'hydrogène par la molécule d'hématosine que sa propre molécule contient. C'est donc en tant que composé chimique qu'agit l'hémoglobine, tandis que les microzymas agissent en tant qu'organisés et vivants. J'cU donc pu dire à M. Dumas :
« Il est clair que le ssng contient deux causes de décom-
position de Teau oxygénée : Les microzymas et rhémoglobine ; or, vous avez vainement recherché l'eau oxygénée dans le sang; j'imagine que personne ne sera plus habile que vous; puisque, si elle se forme, c'est pour être aussitôt utilisée et produire les transformations dont celles que je viens de faire connaître ne sont sans doute que l'image. » (4)
Le résultat de cette étude, c'est que les tissus qui décomposent Teau oxygénée devraient cette propriété soit à leurs microzymas, soit, à l'hémoglobine ou à quelque substance analogue. J'ai étudié au même point de vue les microzymas de divers centres d'organisation ; il en est résulté que même sous ce rapport les microzymas diffèrent : ceux du sang, du poumon, du foie sont doués de la plus grande activité décomposante; puis viennent ceux de la rate, du pancréas, du vitellus de poule; ceux des glandes gastriques ne la possèdent pas; et il est certes très remarquable que les microzymas des amandes douces sont, sous ce rapport, les plus rapprochés des microzymas du sang. Les microzymas nerveux et les microzymas musculaires, dont l'activité zymasique est faible, ont aussi une faible action sur l'eau oxygénée. Mais, à propos de votre classification des organes selon la fonction chimique, mécanique et dynamique, j'aurai encore à présenter quelques considérations.
En résumé, sous quelque face qu'on les étudie, les microzymas apparaissent comme doués de propriéfyés qui n'ont d'autre explication que dans la notion qu'ils sont vivants. La preuve première que j'ai donné que cette notion est vraie, c'est qu'ils peuvent évoluer pour devenir vibrioniens et c'est autour de ce grand fait que viennent se grouper tous les autres. MM, Daclaux et Pasteur ont fini par reconnaître la fonction zymasique: Pourquoi passent-ils systématiquement sous silence leur évolution vibrionienne, la preuve la plus péremptoire de leur vitalité?
(Ij Voir pour plus de détails: Comptes rendus^ t. xciv. p.p. 1601 et 1720; t. xcv, p. 925. (1882)