‹ La théorie du microzyma et la système microbienChapitre 33 sur 55 · TRENTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTIÈME LETTRE

Sommaire. — Questions concernant la vie et la force vitale. ~ Points relatifs à ces questions sur lesquels les plus compétents sont d'accord. — L'organisation et la vie. — Voltaire et les causes finales. — Les partir^ cules prlmigènes, la matière et le mouvement selon Newton. — Principe fondamental de Lavoisier selon Dumas. — Sa signiQcation et ses eonséquences. — Son importance en physiologie et en médecine. — La matière, le mouvement et la force dans la théorie de Mayer. — La théorie de l'équivalence des forces n^est pas appliquée à la matière animée. — Ce que J.-R. Mayer a négligé. — Les particules primigènes de l'organisation. — Les monades ou atomes organiques. — La cellule est un organisme vivant comme un autre.

J'ai terminé la dernière lettre sur une remarque du docteur Robert Mayer. Ce iatromécanicien» pour réfuter les assertions de Liebig d'après lesquelles a Teifet mécanique dans le corps vivant dépend d'une consommation de force vitale », ou bien encore, que « la quantité de force disponible pour produira des effets mécaniques doit être égale à la quantité de force vitale de toutes les formes appropriées à la nutrition » — se demandait: « quel sera reffet de la force vitale après la mort? » et, supposant que cette force devait être quelque chose de comparable à la chaleur ou au mouvement, il répondait : « le cadavre, avant d'entrer en putréfaction, devrait développer une grande somme d'effet mécanique ou de chaleur : il n'en est rien; » et il concluait : « donc la force vitale n'est rien ».

Je ne veux pas disserter sur la force vitale. Vous me blâmeriez justement si, pour discuter longuement ou brièvement leurs opinions, j'interrogeais les auteurs, le D'' Mayer lui-même, pour leur demander sur quels faits d'expériences physiologiques et chimiques ils s'appuient pour discourir sur la vie ; sur la question de savoir si le principe vital et l'âme sont même chose ou sont différents ; si l'un et l'autre sont ou ne sont pas des propriétés de la matière, laquelle, existant par elle-même, aurait la force innée de se donner spontanément à elle-même le mouvement et la vie; si celle-ci est ou n'est pas du mouvement transformé ; si la force vitale est une entité située derrière ou dans la matière des corps vivants ; si la vie est un apanage de la matière organisée morphologiquement définie, c'est-à-dire structurée, seulement ; ou de cette matière non structurée, c'est-à-dire purement et simplement physico-chimiquement constituée, car, nous le savons, ils ne pourraient répondre par

rien de plausible, de démontré conformément à la méthode expérimentale.

Cependant, par la force des choses, au point où j'en suis arrivé, quoique j'aie déjà suffisamment fait pressentir mon sentiment concernant certaines de ces questions, je. suis obligé de dire avec plus de précision en quoi la découverte des microzymas apporte plus de clartés pour la solution de ces grands problèmes, en montrantce que négligent non seulement le D'^ Mayer, mais les autres savants qui s'en occupent.

Ce n'est pourtant pas sans quelque appréhension que j'entre en matière. £h quoi 1 il s'agit delà vie, de cette réalité dont tout le monde parle, que plusieurs prétendent connaître ou expliquer, et je serais sans inquiétudes sur l'issue de l'entreprise? Mon appréhension s'accroît encore à la pensée que c'est à vous que ces Lettres s'adressent, pour être lues par de savants médecins. Mais il y a force majeure: quel que soit le péril il faut parler et se hâter, attendu que, selon une pensée de Joseph Joubert :

« Quand on a trouvé ce qu'on cherchait, on n'a pas le temps de le dire: il faut mourir (1). »

' Or, j'ai certainement trouvé une partie de ce que je cherchais; je dois le dire avant qu'il soit trop tard; et je le dirai malgré la certitude de n'être d'accord avec personne, tout en l'étant avec un grand nombre, le plus grand nombre et des plus compétents, sur certains points fondamentaux que voici :

1" On reconnaît volontiers, comme un fait, qu'un corps vivant est organisé ; qu'il est formé de parties structurées et qu'il est un organisme.

Mais, chose étrange et qu'il ne faut pas cesser de signaler, dans le siècle de Bichat, après les découvertes en histologie que ses propres travaux ont suscitées, tout en reconnaissant que l'élément anatomique le plus étudié, la cellule, est également organisée, formée de parties et par suite structurée, on n'en affirme pas moins qu'elle n'est pas vivante et qu'elle n'est pas un organisme. Et ce qu'on affirme de la cellule on l'affirme dans le même sens de chaque élément anatomique en particulier.

Mais n'est-il pas vrai que la conclusion légitime qui se dégage de cette manière de voir est la suivante? « Un corps vivant est formé de parties qui ne le sont point! » Il y a Jà une contradiction ou un paralogisme que j'ai déjà signalé et

(1) Œuvres de J. Joubert, t. II, p. 99.

qu'il importe à la phyi^iologie et à la médecine de faire disparaître.

S" La notion que tout être vivant procède d'un être semblable A lui-même est une notion physiologique d'expérience : omne vivum ex vivo, a dit M. Ch. Robin. C'est une notion qui a cessé d'être vague ou d'intuition et qui s'est imposée a la ScicDce comme une vérité première, car la génération spontanée, fût-ce d'an vibrion ou d'un microzyma, a été prouvée non seulement chimérique, mais impossible.

S'Lagénérationspontanée étant expérimentalement impossible, tous leshommes vraiment savants reconnaissent que pour former avec la matière chimiquement et non morphologiquement définie, telle que nous la connaissons, un organisme vivant, il faut un pfiuvoir supérieur à celui du plus instruit parmi les humains; bref, il faut le Créaleur, c'est-à-dire Dieu. C'est ce que Gaudicliaud, l'illustre botaniste, membre de l'Académie des sciences, a exprimé dans les termes saisissants que voici :

a Dieu, après avoir créé le monde, a ^oulu le féconder : de sa miin puissante il a répandu des germes infinis, végétaux et animaux, qui sont allés peupler la terre et les eaux, depuis le sommet des plus hautes montagnes jusqu'aux plus grandes profoQdeursdes mers...

» La physiologie, comme tout ce qui est, date de la création...(1) »

4** Pour manifester les caractères de la vie, tous les savants reconnaissent qu'il ne suffit pas que la matière soit formée d'un mélange complexe d'un plus ou moins grand nombre de principes immédiats différents et d'eau ; il faut, de plus, qu'elle soit pkysico-ehimiquement constituée (Cl. Bernard), c'est-àdire qu'elle ait acquis des propriétés nouvelles, spéciales, que M. Ch. Robin faisait dériver d'un mode particuher de réaction, par union molécuk à molécule, par combinaison spéciale et dissotution réciproque. C'est la substance ainsi constituée, nommée piotoplasma, blastème, que l'on suppose douée de vertus de transformation (Pasteur), d^aptitude à continuelle transformalion (Van Tieghem), de facultés génésiques (Needham), etc., en vertu desquelles on la suppose organisée et capable de devenir spontanément tel ou tel être, si l'on est spontépariste fi la façon de Pouchet; tel ou tel tissu, si l'on anlihétérogéiiiste à la manière de M. Pasteur.

|1; Gaudichaud;flecA«reftM généTalei mr la physiologie et l'organogéaie des m-}étaux; Comptes rendu», t. XIV. p. 974 (1843).

Je répète ici ce que je disais dans la précédente lettre : on suppose gratuitement que la matière ainsi définie est « douée de quelque qualité occulte spécifique, par laquelle elle a une certaine puissance d'agir et de produire des effets sensibles », qui se manifestent dans les êtres vivants. Et je dis, avec Newton, que « c'est là ne rien dire du tout ».

Mais, abstraction faite des qualités occultes imaginées par M. Pasteur, après Needham, je m'empare des deux déclarations suivantes de M. Ch. Robin, dont j'ai parlé dans la sixième lettre comme découlant de sa manière de concevoir la matière organisée, savoir:

« Il n'y a vie que là où il y a organisation » .

a On a tort de dire que la vie est un résultat de l'organisation ».

Ce qui revient à dire que l'organisation est une condition de la vie; ou bien que vie et organisation sont notions corrélatives; et, en outre, que, pour pouvoir être réputée vi« vante il faut dans la matière quelque chose de plus que l'organisation. Dans ces termes, M. Ch. Robin a très justement résumé sa manière de voir dans l'énoncé suivant :

a On donne le nom de vie à la manifestation des propriétés inhérentes et spéciales à la substance organisée seulement ».

Énoncé qui nous ramène à celui de Bichat concernant les propriétés vitales des tissus. Hais il y a dans la définition de la vie du célèbre médecin, quelque chose de plus et de plus profond, c'est qu'elle est Vensemble des fonctions qui résistent à la mort.

Et il faut bien le remarquer, tout en énonçant sa définition, Bichat ne croyait pas moins que la vie est a un principe inconnu dans sa nature », comme pour Chaptal « force vitale ne voulait dire autre chose que force inconnue ». Ne semble-t-il pas, d'après cela que pour Bichat, comme pour les vitalistes purs , le principe vital était conçu comme la cause de la vie, indépendamment de la. substance organisée? Cette forc^ vitale, un médecin hygiéniste éminent, Fonssagrives, la concevait comme évoquée, à l'origine des choses, au même titre que la force chimique et physique ; il la considérait comme autonome et jamais réductible aux forces physico-chimiques ; il pensait qu' « elle préexiste aux organes et leur donne des propriétés qui ne sont pas celles de la matière brute, mais bien des pro* priétés spéciales, prêtées à la matière organisée pour un temps

déterminé, que les conditions de milieu prolongent ou raccourcissent ». Et à cette manière de considérer les choses on a cm trouver une démonstration en disant :

« La vie n'est pas le résultat de l'organisation, car elle existe dans le germe avant qu'il y ait des organes »

Mais je reviens à la définition de M. Cli. Robin pour en bien pénétrer le sens :

« La vie, c'est la manifestation des propriétés inhérentes ^t spéciales à la matière organisée. »

Il importe de le remarquer : cette définition suppose quelque essentiaiité de nature dans la substance de la matière organisée, celle qui résulterait d'un mode particulier d'union, de combinaison spéciale et de dissolution réciproque^ admis par M. Robin.

S'il en est ainsi, elle n'est pas autre que celle du mot propriété; en effet: a la propriété d'un corps est le mode d'activité qui appartient en propre à ce corps, qui lui est inhérent (c'est-à-dire inséparablement joint) et qui lui permet d'agir d'une manière déterminée sur nous et sur les autres corps (l).i> Elle revient donc à dire que :

« La vie est le mode d'activité d'un corps appelé matière organisée. »

Mais j'ai fait voir dans les premières lettres, notamment dans les sixième et septième, qu'il n'existe pas de matière organique par essence et par destination; que l'acte de combinaison, de quelque ordre qu'il soit, ne crée pas dans les composés chimiques d'énergies nouvelles qui n'existassent primitivement dans les corps simples servant à les former et, enfin, que l'aptitude à manifester les phénomènes vitaux possédée par la matière dans les êtres vivants, ne résulte pas des énergies chimiques des principes immédiats qui les composent et que l'analyse en sépare.

Or, cette matière organisée, telle que le système protoplasmique la conçoit, n'est que de la matière ?iu sens chimique, c'est-à-dire de la matière brute ou morte, comme disait Butfon pour la distinguer de la matière organisée qu'il faisait synonyme de matière vivante, (voir sixième lettre) ; bref une modification, que l'on suppose délei^minée, de la matière purement chimique.

Mais je l'ai dit, l'organisation ne consiste pas, comme le

(i) Lillré, Dicr. lang. franc.

supposait Ch. Boanet, en une modification de la matière; elle consiste en un arrangement, une édification, une construction, à Taide de certaines substances nécessaires, d'où rérésulte une machine pouvant être mise en mouvement, rendue vivante en vue d'un but défini et voulu.

C'est là, me dira-t-on, être finaliste. Certes, ces lettres, depuis le commencement, prouvent que je n'abuse pas des causes finales. Mais quand je considère le monde vivant, je suis avec Voltaire et je dis avec lui ; « Quant à moi, si une horloge n'est pas faite pour montrer l'heure, j'avouerai alors que les causes finales sont des chimères, et je trouverai fort bon qu'on m'appelle cause-finalier, c'est-à-dire un imbécile. »

Et maintenant, avant de chercher à savoir ce que c'est que la vie, il est évident qu'il faut mieux connaître la machine qu'elle mettra en mouvement.

Lorsque Newton voulut se rendre compte de la nature des corps bruts il se fit chimiste et il expérimenta. Or, voici ce qu'il concluait de ses observations :

« A l'origine des choses, disait-il. Dieu forma la matière de telle façon que ses particules primigènes, dont devait sortir par la suite toute nature corporelle, fussent solides, fermes, dures, impénétrables et mobiles, avec telles grandeurs et figures, et en outre telles propriétés, en tel nombre et en telle proportion qu'il convenait, à raison de l'espace où elles devaient se mouvoir, et de manière qu'elles puissent le mieux atteindre les fins pour lesquelles elles étaient formées, . . Et ces particules primigènes ne peuvent être ni usées, ni fractionnées. »

Et J.-B. Dumas, à qui j'emprunte cette citation, disait que « la définition qu'il donne des atomes serait encore aujourd'hui la meilleure introduction à l'exposé des idées qu'il est possible de se former des atomes de la chimie actuelle, qui se confondent avec les particules qu'il nomme primigènes » (1).

Et ces particules primigènes. Newton les concevait comme ayant en elles non setilement la force d'inertie mais comme soumises aux lois passives du mouvement qui résultent nécessairement de cette force; mais, de plus, disait-il, elles reçoivent perpétuellement le mouvement de certains principes actife, tels que la gravité, la cause de la fermentation et deJa-^tJnérence des corps. »

Newton, enfin, voulait que l'on dédui>j>-^*^ phénomènes de

(l) Annales de chimie et de physique'^' ^^^'^^' ** ^^^ P- '^^'

la nature deux ou trois principes généraux de mouvement et fit voir ensuite comment les propriétés et les actions de toutes les choses corporelles découlent de ces principes constatés, quoique les causes de ces principes eux-mêmes ne fussent pas encore connues. « Sur ce fondement, disait-il, je ne fais pas difficulté de proposer les principes de mouvement dont j'ai parlé, parce que la nature entière les révèle de la manière la plus évidente, mais je laisse à d'autres le soin d'en découvrir les causes. y>

Et Dumas estimait a qu'il serait difficile de définir mieux que ne le faisait Newton l'attraction moléculaire, à laquelle se rapporte l'afiinité chimique. >)

La matière formée de particules primigènes^ solides, douées de certaines propriétés, ne pouvant être ni usées, ni fractionnées — indestructibles, en un mot — et quelque principe de mouvement, voilà ce que Newton jugeait suffisant pour expliquer les propriétés et les actions de toui^ les choses corporelles.

Et je ne dois pas négliger de faire remarquer que la cause de la fermentation était conçue par lui, au même titre que la gravité et l'attraction moléculaire, comme un des principes actifs de mouvement.

Ces vues de Newton sont d'autant plus remarquables» qu'elles remontent à plus d'un demi-siècle avant l'avènement de Lavoisier. Hais elles furent si peu comprises que — Dumas en a fait la remarque, — le nom même de leur auteur a disparu des traités de chimie. C'est qu'alors le système phlogislique de Stahl, que Lavoisier a eu tant de peine à effacer de la science, dominait l'esprit des savants, comme le domine aujourd'hui le système microbien.

Lavoisier a fait voir que les derniers sectateurs du système chimique de Stahl sont allés a jusqu'à supposer au phlogistique une pesanteur négative, une tendance à s'éloigner du centre de la terre ». C'est une pareille attribution, contraire aux lois de la gravitation universelle, qui a empêché les vues de Newton d'être comprises. C'est l'absurdité d'une matière non pondérable, non soumise à la gravité, que Lavoisier a mis^quinze ans à extirper de l'esprit humain. C'est en révélant au monde étonné que toute matière est pesante ; la matière avec son qutonomie, son immutabilité et son activité, que Lavoisier a fona;. i^ djimie scientifique et mis les sciences expérimentales dans a., y^^^^ jusque-là inconnues. Mais c'est aussi en d^uvrant un prmt.^^^Q„ aperçu, en créant une

méthode nouvelle. Je n'ai pas à parler de sa méthode, mais il faut connaître son principe.

Ce principe a été mis dans tout, son jour par J.-B. Dumas. C'était en 1836, dans les célèbres Leçons sur la philosophie chimique, au Collège de France, que Dumas a dit dans un mouvement d'enthousiasme superbe :

« La pensée première de Lavoisier, reparaissant toujours dominante et agissante, la voici :

« Rien ne se perd, rien ne se crée ; la matière reste toujours la même ; il peut y avoir des transformations dans sa forme, mais il n'y a jamais d'altération dans son poids. »

Et Dumas pouvait le dire avec une juste fierté: « Personne "encore n'a présenté Lavoisier comme ayant introduit ce point de vue dans l'étude de la chimie. » [1 avait été si peu aperça en efiFet, quoique Lavoisier l'eût nettement formulé, qu'on pourrait justement soutenir qu'il l'a formulé à nouveau.

Je ne veux pas m'étendre plus qu'il ne convient sur cet énoncé et sur le mérite de Lavoisier ou de Dumas. On a dit qu'il n'y avait là rien de nouveau et que le principe en question est aussi ancien que la science et le D' Mayer redit volontiers :

Exnihilo nil fit, Nil fit ad nihilum,

Lucrèce avait même osé écrire :

Nullam rem a nihilo gigni divinitus unquam.

Oui, le fameux épicurien avait affirmé que rien ne se peut faire de rien, que la nature n'anéantit rien et que les éléments sont indestructibles.

Mariotte, lui aussi, avait dit ;

(( La nature ne fait rien de rien et la matière ne se perd point. »

Mais cela était énoncé comme une vérité abstraite et n'avait empêché aucune erreur. Stahl connaissait son Lucrèce; cela ne Ta pas empêché d'imaginer le système phlogislique et celuici de dominer dans la science et d'égarer les savants.

Le principe mis en lumière par M. Dumas est un principe d'expérience, démontré et désormais évident conmie un axiome. Sans doute on disait : dans la nature rien ne se perd, rien ne se crée : mais la nouveauté la voici :

« H y a équivalence quantitative pondérable entre les corps réagissants et les produits engendrés dans les réactions. La matière peut se transformer, se modifier^ acquérir des propriétés nouvelles ; mais à travers tous les changements de qualité, de

propriété, sa aubslame et sa quantité^ mesurée par son poids^ restent invariables.

Voilà ce qu'avant Lavoisier on ne comprenait pas, ce dont les phlogisticiens n'avaient aucune idée.

Et il faut le dire bien haut, Lavoisier avait considéré la chaleur et la lumière comme des produits des réactions chimiques.

Et c'est seulement depuis que le principe fondamental de Lavoisier est compris que les chimistes et les physiciens ont constitué les deux sciences maîtresses dont on contemple avec admiration les étonnantes créations et les splendides progrès.

C'est ce principe fécond de l'équivalence et de l'indestructibilité de la matière dans ses particules primigènes qui a fini par transformer la physique et la mécanique et conduit à concevoir rindestructibilité de la force. Le principe de Véquivalence des forces^ c'est le principe fondamental de Lavoisier appliqué à la mécanique.

Il n'a pas encore été appliqué par la physiologie et par la médecine. A mes yeux ces deux sciences ne deviendront des sciences exactes que lorsqu'il sera prouvé qu'il leur est nécessaire. Alors elles seront, comme la chimie, des sciences capables de créer leur objet. C'est parce qu'elles ne l'ont pas encore reconnu qu'elles sont ballottées de système en système. Aussi longtemps qu'il ne sera pas compris M. Pasteur admettra ses vertus de transformation, et la formation des zymases sans cause provocatrice ; et il y aura des spontéparistes, dont M. Pasteur est lui-même, quand il n'admet rien d'autonomiquement vivant dans un corps sain ; dont était CI. Bernard, par sa conception de la matière vivante non morphologiquement définie.

(( La géométrie^ disait Pascal, ne peut définir ni le mouvement, ni les nombres, ni l'espace; et, cependant, ces trois choses sont celles qu'elle considère particulièrement. »

Faisons comme Pascal et n'essayons pas de définir le mouvement ou la force.

« Le mouvement existe », dit le docteur Mayer, et il ajoute : « nous revendiquons hautement ce droit d'être, cette substantialité; et nous contestons à la chaleur et^àLl'^ matérialité. » Cela est vrai : Fresnel avait déjà démontré que la lumière est un mouvement vibratoire de l'éther. Nous pouvons encore êtrtî d'accord avec lui en admettant la substantialité du mouvement, dans le sens de nature substantielle, de ce qui siibsiste par soi-même. Mais nous devons lui laisser la responsabilité de ceci — qu'il donne comme une vérité simple :

— c< // n'y a pas de substance immatérielle (1) ; » expression, d'ailleurs, contradictoire avec l'assertion vraie que la chaleur et l'électricité ne sont pas matérielles.

Lorsque Laplace s'occupa du mouvement — « cet étrange phénomène, disait-il, dont la nature sera toujours inexplicable » — pour en découvrir les lois, il posa en principe qu' « un point matériel ne peut se donner aucun mouvement », disant en manière d'explication, qu'il en est ainsi a puiqu'il ne renferme pas en soi de raison pour se mouvoir dans un sens plutôt que dans un autre. t> La réserve de Laplace convient à l'homme de génie.

Disons donc que le mouvement est, mais qu'il est inconnu dans son essence et dans sa cause. 11 existe, c'est assez.

L'idée nouvelle introduite dans la science par le D"^ Mayer « c'est qu'il y a transformation du travail ou de la force vive en chaleur, et réciproquement (2). » Et cette idée est devenue le fondement de la thermodynamique.

La question de T unité de la matière est depuis longtemps posée; J.-B. Dumas lui-même l'a traitée. Mayer se l'est posée à son tour ; il s'e&t demandé si les éléments (les corps simples) pourraient se a réduire à un petit nombre d'éléments, ou à une seule matière génératrice ?» Il a répondu : « Cela est bien douteux. » Mais il pensait qu' « il n'en est pas de même des causes du mouvement; qu'on peut démontrer a priori ce que l'expérience ne cesse de confirmer, que les différentes forces se transforment les unes dans les autres. » Et il concluait hardiment :

« Il n'y a en réalité qu'une seule force (3) ; » pour ajouter tout de suite après :

« Le mouvement est une force. Dans l'énumération des forces, le mouvement réclame la première place (4). » Et, disait-il, (( cette force circule par un échange perpétuel, dans la nature morte, aussi, bien que dans la nature vivante. Dans l'un et l'autre domaine, point de phénomène sans transformation de force. )) C'est ce qu'il faut examiner.

Certainement la théorie de l'équivalence, de la transformation et de l'indestructibilité des forces, entrevue par Newton, est l'expression d'une loi de la nature qui découle, comme de

(1) Mayer : Mémoire sur le mouvement organique^ p. 30.

(2) Annales de chimie et de physique^ 3" série, t. XXXIV, p. 501.

(3) Mouvement organique, p. 6.

(4) Ihid.y p. 7.

sa source, du principe Javoisiérien. Et Mayer le dit très justement: « Ce que la chimie a démontré relativement à la substance (matière), la physique doit l'établir à Tégard de la force. Le but de la physique est d'étudier les différentes formes de la forcej et les conditions de ses métamorphoses ; car la création^ aussi bien que V anéantissement d'une force, est au-dessus des facultés humaines, d C'est parfait, et nous nous en souviendrons, car c'est un médecin qui parle ainsi.

Il ne faut pas perdre de vue ce principe de mécanique que Mayer, à son tour, formule dès le début de son mémoire.

« Pour mettre en mouvement une masse actuellement en repos, il est nécessaire d'y appliquer une force. Aucun mouvement ne naît par lui-même; il provient d'une cause, la force, n

Si ce principe est une loi de la nature, si la vie est une force, on comprend immédiatement l'erreur des spontéparistes et de M. Pasteur et en même temps l'importance que son application aurait pour la physiologie.

La théorie de l'équivalence des forces a très heureusement expliqué les phénomènes de la combinaison chimique et le développement de lumière, de chaleur et d'électricité qui en sont le résultat. Le D*" Mayer, dans le Mémoire sur le mouvement organique dans ses rapports avec la nutrition ne me parait pas avoir été aussi heureux.

Sir William Thomson n'a pas trouvé qu'elle fût applicable à la matière animée ; parce que sans doute; a-t-on pensé, « il y a peut-être dans la matière organique un mécanisme de transformation particulier. » Voilà pourquoi le savant physicien a laissé le monde organique en dehors de ses généralisations.

Peut-être, dirai-je à mon tour, Mayer et les continuateurs de son œuvre ont-ils négligé quelque chose dans leur conception de la matière organique.

Oui, on n'a pas trouvé que la théorie de l'équivalence et de la transformation des forces fût applicable à la matière animée. Et il en est ainsi précisément parce qu'elle est animée, qu'elle est ce qu'elle est grâce à ce quelque chose de mystérieux dont parlait M. G.- G. Stockes (8® lettre) et que Tonne sait ou ne veut pas prendre en considération, savoir : l'organisation, la stucture qui, avec la matière inanimée, fait des machines capables d'être mises en mouvement par des impulsions qui leur font produire les effets en vue desquels elles ont été construites.

La théorie de réquivalcnce et de la transformation des forces

a ramesé l'csplication des phénomènes de la rombinaison chimique aus vues simples de Newton et de Lavoisier. t Mayer, dit Dumas, considère les phéDomènes chimiques comme dus à une force attractive qui précipilc les atomes les uns sur les autres; leur choc, au moment du rapprochement, produirait la cltaleur, t'électricité, la lumière » par la transformation de leur mouvement propre ou communiqué, et c'est de cette transformation que proviennent la chaleur, la lumière, etc., que Lavoisier expliquait autrement.

Eh bien I dès que Mayer veut appliquer sa théorie à l'organisme vivant il est tort embarrassé. Son embarras se trahit d'un bout à l'autre de son Mémoire sur le mouvement organique, soit qu'il parlât en physiologiste ou en médecin. Il se croyait en possession d'un principe très général, capable de tout expliquer en supposant seulement l'existence de la matière et du mouvement; or, dès qu'il voulut l'appliquer à l'être organisé, il fut obligé de reconnaître non seulement qu'il avait affaire à quelque chose de fort différent de la matière dont il expliquait si aisément les phénomènes chimiques; mais de parler comme nous des être vivants et d'en distinguer les catéf;ones. Mais la vie dans la matière des êtres vivants est-elle du mouvement transformé ? de la chaleur transformée ? est-elle une dépendance de la thermodynamique ? Il n'en sait rien ou n'ose pas le dire; lui-même emploie l'expression de propriétés vitales sans lesquelles il ne peut rien expliquer même en mécanique animale. Uui, J.-R. Mayer nie la force vitale et ne peut pas se passer des propriétés vitales; il constate l'existence de propriétés particulières dans la substance des êtres vivants, qu'il ne découvre pas dans la matière simplement chimique ou physique, mais il n'en recherche pas la cause ; il ne se préoccupe pas de savoir pourquoi les tissus sont le substratum des propriétés qu'il leur attribue. En reconnaissant qu'il y a des propriétés vitales, moins sage que Bîchat, il n'avoue pas que la nature de la cause de ces propriétés est inconnue. Il est même curieux de voir comment, ne pouvant pas se soustraim 1\ l'invocation de ces propriétés, il fait effort pour nier la doctrine de Bichat (1). Bref, dès que Mayer en vint à vouloir faire

(1) J.-B. Mayei', sans s'eji douter peut-être, a attribué à Liebig la coiiceptioD de Bichat concernaDt le tait que les propriétés vitales sout des pnipriëtés de tissu et la notion que les parties fluides de l'organisme siint dépourvues de ces propriétés. Voici iu curieux passaRe dans lequel son o nion est exprimée : i 11 s'agit de savoir ai les Quides organiques ofTrent point de vue chimique une résistance plus grande (à la décomposition} i|ue

Tapplication de son principe à lexplication. des phénomènes de la vie, il ne fit pas abstraction de l'organisation et des propriétés vitales : irritabilité, contractilité, etc., mais il fut obligé de les supposer, sans en rechercher la cause.

Il fallait, mon cher ami, pour atteindre mon but, que je montrasse cela. Il est donc, une fois de plus, démontré, par l'exemple d'un profond physicien qui était médecin et le créateur de la thermodynamique, que la matière toute seule, même constituée à Taide des particules primîgènes douées des propriétés admises par Newton, ne suffit pas pour expliquer les phénomènes de la vie. C'est que les corps vivants ne sont pas simplement matériels; ils sont, je le répète, des machines construites en vue d'un but déterminé. Or, comme toute machine est composée de parties, les corps vivants le sont; d'eux aussi on peut dire avec Joseph Joubert, que :

« Toute machine a été mise en jeu par un esprit qui s'est retiré. »

les solides. Liebig parait avoir admis l'affirmative, puisqu'il attribue aux parties solides, sous le nom de force vitale, une puissance opposée aux agents cliimiques dont les fluides sont privés. En effet, sans cette hypothèse, comment pourrait-il expliquer que les fluides échappent, sans le secours de la force vitale, aux agents chimiques ? Faudrait-il croire à une émanation transcendante, mystique, de la force vitale, à une sorte d'épanchement qui la fait passer des solides aux liquides? — Les relations dont il s'agit sont parfaitement explicables sans passer par l'intermédiaire de l'hypothèse d'une force vitale. {Mouvement organique^ etc., p. 64.) »

Voici quelques passages qui trahissent rembarras de Mayer et fournissent la preuve que le savant auteur, au besoin, imaginait ou invoquait des hypothèses; par exemple, il admet que « les fluides stagMints restent inaltérables au contact des formes vivantes^ tandis qu'ils se décomposent sans ce contact D. Il pense que a la tendance à la décomposition dépend de la constitution chimique des liquides : le lait, le vin, les huiles, l'alcool, dit-il, se comportent très inégalement, etc., p. 64 et 65». — H ne voit dans l'organisme rien de chimiquement actif; rien que des appareils et des agents physiques : « Dans Tétre vivant, de nombreux organes mécaniques servent à filtrer, à aspirer, à régler les actions chimiques, à activer ces actions, à les limiter, à reléguer dans des compartiments spéciaux les produits de la décomposition, pour les éloigner ensuite; et enûn à empêcher surtout la formation et Taccumulaiion des ferments putrides, p. 63». Il ne nous dit PAS comment naissent ou d*oCi proviennent ces ferments dont il suppose l'accumulation possible: par contre, voici de quoi rendre jaloux M. Pasieor dont il est également un précurseur : il croit que a si l'on mêle aux humeurs de l'homme le plus sain, un grain de ferment, ni la naiure, ni l'art ne seront assez puissants pour arrêter la décomposition, la fièvre putride mortelle : où donc, s'écrie-t-il, se cache alors la force vitale qui devrait accomplir sa mission de résister à l'élément de perturbation : Hic Rhodus, hic saltttj p. 63 ». — a Les parties solides de l'organisme dans les circonstances ordinaires, et à Vexclitëion de l'oxygène libre n'ont qu'une tendance insignifiante à la décomposition, p. 67i>. — « C'est la dépense d'oxygène qui constitue l'action chimique dans l'organisme. L'action chimique et le

C'est cette pensée très juste qui va être mon guide. Je vais montrer que Jes rouages de la machine animée sont eux-mêmes animés par Tesprit qui s'est retiré ; ce qui les différencie des machines construites de main d'homme, qui ont besoin de sa main pour tendre le ressort et pour les remettre en mouvement quand le ressort est détendu.

Nous savons quelles sont les parties animées qui servent à construire ou qui construisent sous nos yeux les machines vivantes. Il faut maintenant les montrer dans tout leur jour. Mais auparavant il serait peut-être utile, pour condenser le sujet* de reprendre les choses de plus loin et de montrer combien est philosophique leur prise en considération.

Nous avons vu comment on en est venu à regarder la cellule comme étant le plus petit élément anatomique qui possède un centre d'énergie rapportant toutes les parties à lui-même et à ses besoins. En d'autres termes, comment la cellule est

développement de la force ont lieu aussi bien dans les ponmons que dans les autres parties du corps ; le sang prend dans les poumons de l'oxygène, le charrie dans toutes les parties du corps : La dépense de cet oxygène constitue l'action chimique; p. 75-76 3>. — Meyer ne sait pas à quelle partie de la masse du corps se combine l'oxygène, ni quelle est la condition de la combinaison; mais a il u'y a pas de doute que la graisse et la régénératiun des parois ne peut se faire qu'à l'aide de la protéine et du liquide salé sortant des vaisseaux, p. 77 ». — Il fait bien remarquer que « l'on ne peut méconnaître que les parties solides de Torganisme,. les parois des vaisseaux, et indirectement les tissus, pariiculièrement les tissus nerveux, ont une influence très grande sur la métamorphose chimique du sang, -*- influence par laquelle est exaltée l'énergie de la combustion, p. 79». — a On sait, dit-il plus loin, que la seule présence de certaines substances suffit pour produire des actions chimiques, sans que ces substances prennent part à la transformation ; pour donner à cette influence constatée, un nom exempt de tout caractère hypothétique, on peut l'appeler influence de contact; p. 80 », et il ne s'aperçoit pas qu'il fait là une hypothèse, car même de son temps les bons esprits parmi les chimistes ne voyaient dans la fameuse théorie qu'une explication par un mot. — h' irritabilité y il la définit « la faculté que possède un tissu vivant de transformer une force chimique en force mécanique; p. 98». Et pour éclaircir la nature de V irritabilité, il la compare à la faculté que possèdent les fluides de transformer la chaleur en effet mécanique et que l'on appelle eœpansibiiité, p. 09 ». Gependadt, dit^il : c la comparaison entre l'irritabilité des muscles et l'élasticité des gaz, comme toutes les analogies, devient artificielle et dégénère en paradoxe, si on la poursuit ». En effet, il veut bien reconnaître que les gaz sont dépourvus ce de forme caractéristique et que les muscles sont organisés » et en outre qu'il y a d'autres influencei. — A. la fin du mémoire, le savant auteur nous apprend que la vit» est dans l'harmonie : a Les phéno* mènes de la vie sont comme une musique admirable, composée de sons divins et de dissonances afi'reuses; mais dans le jeu simultané des instruments se trouve l'harmonie, et dans Tharmonie seule est la vie. » C'est une conclusion qui a sa valeur; la vie n'est pas une dépendance de la thermodynamique : tel est en somme ce qui ressort du mémoire de M. Mayer.

devenue, pour quelques-uns, l'unité vitak, l'élément anatomique fondamental duquel tout l'organisme procède, dont la multiplication, l'assemblage et la métamorphose engendrent l'organisme; si bien que la cellule a été aussi appelée élément de formation, élément constitutif de la forme organique.

Mais j'ai déjà dit et fait voir que la cellule, étant quelque cbose d'essentiellement transitoire, ne pouvait pas être l'unité vitale que la philosophie conçoit. Cependant la conception qui a conduit à la considérer de ce point de vue n'en est pas moins profonde; elle découlait d'ailleurs de la doctrine de Bichat. L'illustre médecin n'avait-il pas regardé ses vingt et un tissus comme simples et qu'eu leur qualité d'éléments des corps organisés il comparait à l'hydrogène, au carbone, à l'azote, etc., c'eat-à-dire aux éléments lavoisérions? Bref, Bichat regardait ses tissus élémentaires comme irréductibles à une forme plus simple. C'est cette irréductibilité qu'on a attribuée à la cellule.

L'idée de Bichat, il faut la conserver précieusement. En effet, on ue conçoit pas la simplicité lavoisiérienne des corps sans l'irréductibilité et l'indestruclibilité.

La cellule, pas plus que l'un quelconque des tissus de Bichat, ne possède anatomiquement et physiologiquement la simplicité que les corps simples lavoisiériens possèdent chimiquement.

Buffon, en imaginant ce qu'il appelait les molécules organiques, avait la vue claire que l'organisation et la vie devaient avoir pour support quelque chose de concret, de déterminé morphologiquement, et possédant le genre de simplicité conçue par Bichat. L'immortel naturaliste et philosophe avait cru que les formes très petites, aperçues par lui au microscope, les animalcules infusoires ou séminaux, etc., n'étaient autre cbose que les molécules organiques. Plus près de nous, Okeo, autre naturaliste philosophe, a renouvelé le système des molécules organiques sous un autre nom.

Et nous le retrouvons exposé, dans les termes suivants, par Henle. Dans son Traité d'anatomie générale, ce savant qui, certes, connaissait bien la cellule et qui n'admettait ni le système de Schwann, ni celui de Raspail et autres, concernant sa genèse, disait :

I L'organisme se compose de pnrlies élémentaires, mcnndea ou atomes organiques qui, dominés et i-eleous ensemble par une puissance soustraite à nos moyens d'investigation, s'arrangent et se développent conformément à un type. Il leur suffit d'une source commune, le jaune (de l'Œuf) ou le

sang, pour former et nourrir toutes les cellules, chacune dans son espèce; Tanatomie générale, pour être la science des parties élémentaires efficaces du corps, devrait donc aujourd'hui partir de ces monades, commencer par en étudier la structwre^ la fortnation^ les forces, les propriétés chimiques et physiques, puis en faire naître les tissus, qui ne sont autre chose que des agrégats d'une multitude de particules élémentaires homogènes. 3> (1).

En exprimant ainsi le résultat de ses méditations, Henle ne croyait pas reproduire les tendances innées des anciens, qui avaient imaginé de ramener les différentes formes de la création à des parties primitives simples ; d'Anaxagore, qui inventa Vhomœomérie, laquelle suppose qu'un muscle, un os, Tor, etc., sont formés d'éléments de muscle, d'os, d'or, etc; d'Épicure ou de Leibnitz qui imaginèrent leurs atomes, leurs monades, sans consulter l'observation et sans avoir l'espoir qu'elle confirmât jamais leurs vues. « Poussés sciemment ou à leur insu, par le même instinct^ dit Henle, plusieurs modernes ont essayé, en s'armant du microscope, de réduire les corps en particules de forme similaire... Oken regardait les animalcules infusoires et spermatiques comme étant de véritables monades. Suivant lui les organismes supérieurs, animaux et végétaux, seraient composés d'êtres animés plus petits, qui n'auraient renoncé à leur indépendance que pour un certain laps de temps. »

Mais après avoir fait la critique des tendances anciennes, Henle n'en arriva pas moins à proposer quelque chose de semblable. Tant il est vrai que la conception des particules ou molécules organiques vivantes, simples, actives, s'impose au philosophe comme une nécessité logique. Henle, toutefois, n'en savait pas plus que Leibnitz ou Épicure sur ces parties élémentaires, monades ou atomes organiques. Ce qu'il y a de certain pourtant, c'est que Henle ne croyait pas que ce fussent ni les cellules, ni quelque chose de semblable aux animalcules aperçus par Buffon et par Oken après lui.

Certes, à l'époque oii pour la première fois, j'ai entrevu le rôle anatomique et physiologique des microzymas, je ne connaissais ni les pensées de Buffon ou d'Oken, ni l'opinion de Henle. Oa ne nous parlait pas de ces choses-là. De plus, la théorie cellulaire que nous enseignait Riiss à Strasbourg, devait d'abord m'empêçher de l'apercevoir. Dans la suite je devais même voir la théorie cellulaire succomber et triompher C/CUe du protoplasma .

J'ai rappelé ces choses pour montrer d'abord que je ne me

(1) Voir: « Les microzymas dans leurs rapports, etc... » p, 53).

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suis pas inspiré des écrits de Henle, que je ne connaissais pas ; ensuite pour rappeler que la théorie du microzyma étant adéquate aux. faits, réalise expérimentalement, anatomiquement et physiologiquement la conception philosophique de tant de savants hommes et notamment de Bichat, savoir : la vie réside non pas dans la matière en tant que matière, mais dans une forme simple construite à Taide de cette matière. C'est, il faut le rappeler ici, ce que Lavoisier a clairement aperçu lorsqu'il a dit que la condition de l'aptitude à manifester les phénomènes vitaux, possédée par la matière dans les corps vivants, est liée à ce qu'il a appelé V organisation, le mouvement spontané, la vie, dont l'ensemble constitue l'être organisé.

Je ne sais si les parties élémentaires dont parlait Henle étaient ou non les granulations moléculaires des auteurs, mais il est évident qu'il les concevait comme structurées et qu'il voulait qu'on les étudiât sous le rapport de leur formation d'abord, puis des forces qui les animent, et des propriétés chimiques et physiques dont elles sont douées. Enfin, il les croyait les formatrices des cellules. C'étaient là des vues de l'esprit, et, pas plus que la doctrine des monades ou des atomes, elle n'étaient fondées sur aucune démonstration ; il est même arrivé que M. Virchow les a absolument répudiées lorsqu'il considéra la cellule comme étant l'unité vitale. J'ajoute que Henle, voulant qu'on les étudiât sous le rapport de leur formation, paraît s'imaginer qu'elles sont le produit d'une génération spontanée, ce qui est contradictoire avec la notion qu'elles sont formatrices.

Mais, quoi qu'il en soit, les microzymas, tels que nous les avons étudiés, satisfont vraiment à la conception philosophique de Henle, et des savants qui ont cru l'unité vitale structurée nécessaire à la formation de l'organisation vivante dont la cellule est le type ; et, pour parler le langage de Newton, on peut dire que les microzymas sont aux corps organisés, à partir de la cellule, ce que les particules primtgènes newtonniennes sont aux corps simples lavoisiériens. Pour former les particules primtgènes des corps bruts, Newton invoquait Dieu ; de même, pour former les particules primigènes des corps vivants, il faut le Créateur.

Je peux donc dire avec Newton ce que Gaudichaud aurait dit lui-même des microzymas, 8*il les avait connus : « Dieu ayant formé la matière forma avec elle la matière organisée de telle façon que les microzymas, ses particules primigènes, dont de-

vait sortir toute nature corporelle vivante, fussent solides» termes, impénétrables, mobiles, physiologiquement indestruc-^ tibles ; avec telles grandeurs et figures, et en outre telles propriétés et en tel nombre, telle proportion qu*il convenait, à raison de l'espace où elles devaient se mouvoir, et de manière qu^elles puissent le mieux atteindre les fins pour lesquelles elles étaient formées ».

Les microzymas sont facteurs de cellules^ et, par évolution, ils deviennent vibrioniens : ils sont donc histologiquenwit actifs ; ils sont les producteurs des zymases : ils sont donc physiologi-quement actifs ; et si Ton note que les zymases sont des agents doués d'activité chimique transformatrice ou de décomposition, on peut dire que les microzymas sont producteurs de force chimiqiAe ; c'est grâce aux microzymas que nous digérons et que nous transformons pour les faire nôtres les matériaux qui nous servent de nourriture : ils sont donc chimiquement actifs ; placés dans certains milieux artificiels, dit fermentiscibles, dans des conditions favorables, ils en opèrent la décomposition (c'est ce qu'on appelle la fermentation), c'est-à-dire qu'ils s'en nourrissent en se multipliant, soit qu'ils évoluent pour devenir vibrioniens ou n'évoluent pas : ils sont donc individuellement des organismes comparables à ceux qu'on appelle ferments organisés et vivants, etc., etc. ; enfin ils résistent à la putréfaction, et, si j'ajoute qu'ils ne sont pas digérés dans les conditions où les matières animales le sont, on peut dire qu'ils sont physiologiquement indestructibles .

Les microzymas satisfont donc à toutes les conditions de l'énoncé imité de Newton. Mais voici une notion qu'il importe de mettre en évidence. — Il y a autant de particules priinigèucs newtoniennes qu'il y a d'espèces de corps simples lavoisiériens; et à chaque corps simple répond une seule espèce de particules primigènes. — De même il y a autant d'espèces de microzymas primordiaux (ceux du vitellus) que d'espèces de corps organisés ; mais dans chaque espèce de corps vivant compliqué il peut exister plusieurs espèces de microzymas différenciés par leur fonction (microzymas du foie, du pancréas, de reslomac, du poumon, etc., etc.) Il y a quelque chose de plus; chaque espèce de particule primigène de corps simple reste identique à ellemême dans toutes les transformations que peut subir co corps simple, soit physiquement, soit chimiquement. Au contraire, les microzymas en restant morphologiquement identiques varient de fonction depuis l'œuf jusqu'à l'état adulte de l'être qui en

provient: cela résulte de Tétude comparative des microzyraas du vitellus et de ceux du foie^ du pancréas, de Testomac, du poumon, du sang, de la matière nerveuse, etc. ; ainsi que des études de H. J. Béchamp sur les microzymas aux divers âges d'un même être depuis Tétat fœtal. Et cette notion du changement de fonction, résultat d'expériences précises, fera comprendre comment les microzymas peuvent devenir morbides dans certaines circonstances, lorsqu'ils ne sont plus dans les conditions physiologiques de leur vie.

Sans doute, ces choses peuvent paraître extraordinaires ; elles n'en existent pas moins. Mais il y en a encore déplus extraordinaires, qui rendent le mystère de la vie encore plus obscur, et qui pourtant aideront à le pénétrer.

C'est un fait d'expérience : les propriétés d'un composé chimique dépendent essentiellement de celles de ses composants, des rapports dans lesquels ils sont unis et non, comme on Fa dit, de l'arrangement des atomes qui y entrent. Eh bien ! voici le fait très digne d'attention qui résulte de l'analyse et que je signale à votre pénétrante philosophie : Les microzymas les plus divers par leurs fonctions chimiques et autres sont non seulement formés des mêmes corps simples, mais sensiblement dans les mêmes proportions! Oui, j'ai analysé plusieurs espèces de microzymas, et il en est résulté que, morphologiquement identiques et fonctionnellement différents, ils sont sensiblement de même composition, laquelle est conservée après l'évolution bactérienne (1). Sans doute, c'est sous la forme de combinaison, plus ou moins voisine des matières albuminoïdes, que le carbone existe avec l'hydrogène, l'azote et l'oxygène, dans les microzymas associés à des proportions variables de composés purement minéraux que Ton retrouve dans les cendres. En cela les microzymas ne diffèrent guère des matières animales en général et cette considération donne encore plus de force à l'identité de composition. Hais là n'est pas la difficulté, puisque

(1). Voici quelques analyses qui mettent ce fait important en évidence :

Carbone. Hydrogène. Axote. Matières miner. — — - — 00 cendres.

Microzymas pancréatiques 52,4 7.90 14,01 4,48

— hépatiques (mouton] 53,8 7,60 16,20 3à4

— viteUius (poule) 52,4 7,17 15,70 2,5 à 4,3

Bactéries pancréatiques 53,8 7,70 13,92 3 à 4,5

Bactéries de diverses origines 53,82 7,76 13,92 5,03

licmjitu et bicléries agglotiiés (zfoglxa) 53,07 7,80 13,82 3.3

La composition est calculée pour cent, cendres déduites; l'oxygène non inscrit est donné par dilTéreiiCe.

es protoplasmisles transformistes admettent sans embarras que l'organisme humain, à son origine dans Tœuf et dans chaque organe, n'est qu'un assemblage de corpuscules de protoplasma et, en outre, que celui-ci provient d'un protoplasma initial semblable â l'albumine, lequel se transformerait spontanément, sans cause connue, en autant de protoplasmas différents qu'il y a d'espèces et même de sexes dans les espèces. Je remarque seulement que c'est une erreur de croire qu'un protoplasma ainsi constitué de matière albuminoïde puisse suffire, car il n'y a pas d'organisme qui ne contienne, en plus ou moins grande proportion les composés minéraux dont j'ai parlé. Et si l'on analysait chimiquement, en bloc, un homme, un bœuf, ou tel autre mammifère, on leur trouverait identiquement la même composition élémentaire, organique et minérale.

Il est donc constant qu'une grande similitude ou l'identiié de composition dans les corps vivants se traduit par des fonctions absolument différentes. Cela est aussi vrai des microzymas que des êtres d'où on les sépare. Pourtant, fonctionnellement, il y a phis de dissemblance entre les microzymas extraits du foie ou du pancréas d'un bœuf qu'entre ce bœuf et un mouton. Concluons donc que la matière dans ses particules primigènes, ou constituée sous l'état de combinaison organique ou minérale, ne suffit pas à l'explication de ce fait étrange. Non, il n'y a pas de matière vivante ; il n'y a même aucun rapport, de n'importe quel ordre, entre un composé chimique quelconque ou un mélange de tels composés et un organisme vivant, fût-ce un microzyma. Mais il y a des appareils vivants. Entrons, pour pénétrer le mystère, dans cette idée.

On dit très bien, sans irrévérence, de l'homme qu'il est une machine. Disons que le microzyma est une machine élémentaire destinée à certains usages, à remplir certaines fonctions.

Soient plusieurs machines différentes, construites avec les mêmes matériaux : elles peuvent produire des effets difïérents selon le but en vue duquel elles ont été faites. Soient, d'autre part, une montre, un chronomètre de Bréguet formés de métaux divers et de pierres précieuses, mis en mouvement par un ressort construit savamment, et une horloge grossière de la Forêt Noire, formée de bois et de métaux communs, mise en mouvement par des poids suspendus à des cordes. Ces machines différentes, construites avec les mêmes matériaux, ou semblables, construites avec des matériaux différents, n*eh produiront pas ïnoins des effets différents ou le ti^ême eJBfet. La nâatière

qui a servi à les construire, la manière dont elles ont été mises en mouvement; sont-elles ces machines ? Pour ce qui est de la matière, non évidemment; quant au mouvement qui peut n'être autre que la pesauteur, non plus.

Qu'est-ce donc qu'une machine ?

Une montre, cette machine destinée à marquer Tlieure ; cette chose qui n'existerait pas si l'homme n'était pas, avant tout, une intelligence; oui, une montre est-elle de la matière? Non. Elle est toute dans sa construction : les rouages, le ressort et le mouvement qui font mouvoir les aiguilles ; bref, elle est dans la loi qui lui a été imposée par celui qui en a conçu le plan et Ta exécuté. Avec les mêmes matériaux l'homme peut faire en foule les machines que son génie invente quotidiennement; dans chacune la même matière obéit à la loi qu'il lui impose, au mouvement qu'il lui imprime.

Or, de même que les matières diverses qui entrent dans la composition d'une machine ne sont pas cette machine, de même les composés chimiques qui servent à former les microzymas ne sont pas ces microzymas. Sans forcer l'analogie, on peut dire que le microzyma est ce qu'il est, non pas seulement grâce aux propriétés de la matière qui le compose, mais par sa structure, par la loi qui lui a été imposée, par la nature du mouvement qui lui a été communiqué; la matière par elle-même n'y est pour rien; elle est inerte, maîs mobile, subissant l'impulsion qui lui est donnée, lui obéissant, mais ne pouvant se l'attribuer. Voilà comment on peut comprendre que, morphologiquement et substantiellement identiques, les microzymas sont fonctionnellement différents. IMais on objecte que le microzyma n'est pas un organisme, qu'on ne voit pas ses rouages ; si une horloge était réduite aux dimensions d'un ciron, on n'y verrait pas davantage!

Uni, cela est vrai, toute machine a été mise en jeu par un esprit qui s'est retiré. La différence, c'est là que j'en voulais venir^ entre les machines faites et mises en jeu de main d'homme et les machines vivantes, c'est que les premières ont besoin d'être remontées et que les secondes n'en ont pas besoin .

Un jour Babinet faisait admirer, à un penseur, une locomotive où le moteur de Seguin pour la vapeur animait la mé^ canique non moins admirable de Stephenson; « ne voilà-t-il pas^ dit-il, un véritable animal, travaillant pour l'homme et créé par lui? » — « Il vous manque, pour rivaliser avec Dieu, futrit répondu, de pouvoir établir un haras de locomotives I »

L*anecdote est rapportée par Babinet dans ses Études et Lectures.

La vie dans un microzyma est ce mouvement qu'il a reçu et qu'il conserve sans qu'il soit besoin de remonter la machine ; ce mouvement, il Ta reçu en propre, il le transmet depuis l'origine des choses, et il le modifie au besoin, sous des influences diverses, jusqu'à devenir morbide si on le surmène.

Et les microzymas sont des organismes, parce qu'ils sont des machines dans lesquelles l'esprit a laissé ce mouvement pour se transmettre et se modifier physiologSquement. Le microzyma étant un organisme ainsi constitué dans la simplicité et dans l'indestructibilité physiologique, ayant la vie en soi, animé, et qui peut former des cellules, il en résulte que celles-ci sont pareillement des organismes vivants comme les autres, car comme eux elles sont forméçs de ces rouages animés et simples.

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