TRENTE-TROISIÈME LETTRE
Sommaire. — Les microbes et la médecine humaine. — Si l'homme diffère essentiellement de l'animal. — S'il y a une pathologie humaine et une pathologie vétérinaire. — Conceptions métaphysiques anciennes et modernes. — Si l'on peut conclure de Tidentité de structure à l'identité do fonction physiologique. — Réponses fondées sur l'embryogénie et l'histologie générales. — Le végétal appareil de synthèse; l'animal d^analyse. — Les simpli G cations hâtives. — La hiérarchie des organes dans l'organisme. — Organes et fonctions nécessaires à l'individu et à l'espèce. — A chaque fonction un appareil et un organe. ^ Comment la fonction
fait l'organe. — SigniÛcation et explication.
Dans la dernière lettre je disais que, sans obscurcir aucune vérité acquise, la découverte des microzymas, la théorie physiologique qui en est la conséquence, pouvait lier entre eux les faits empiriqOfement constatés autrefois et ceux qui ont été découverts depuis; elle peut davantage; elle peut, notamment, faire évanouir un fantôme d'ignorance ou un préjugé qui, plus que tout autre, est préjudiciable à la vraie médecine. Ce préjugé je veux le faire connaître par une citation précise.
Il y a deux ans, à TAcadémie de médecine, dans la discussion relative à la fièvre typhoïde, M. le professeur Peter soutenait avec raison que <( les recherches sur les microbes sont surtout du domaine de l'histoire naturelle; qu'il ne faut les introduire dans le domaine de la médecine humaine qu'avec une réserve que ne comprennent pas toujours les chimistes. » Et l'éminent professeur disait avec intention : « médecine humaine », pour bien faire entendre qu'il fallait distinguer les maladies de l'homme des maladies animales. Cette manière de voir, qui est encore celle des vrais médecins, n'est pas partagée par M. Bouley. Séance tenante, il a répondu ceci :
« On dirait vraiment, à écouter M. Peter, que l'organisme humain diffère essentiellement de celui des animaux et qu'il se comporte d'une autre manière sous l'influence des causes qui font les maladies. Erreur profonde, qui résulte de la permanence dans les esprits d'anciennes conceptions métaphysiques.
» Mais est-ce que, histologiquement, l'homme diffère d'un animal ?
x> Est-ce qu'il en diffère anatomiquement?
» Est-ce que ses fonctions physiologiques s'exécutent d'après d'autres lois ?
]> Évidemment non !
» Il n'y a pas deux physiologies et, conséquemment, il n'y a pas deux pathologies (1). »
(1^ Bîdletin de r Académie de médecine^ 2* série, t. XII, p. 563.
fT
Je dis hardiment que ces affirmations sont ]a conséquence d'un préjugé dont la source est dans certaines conceptions métaphysiques très anciennes, qu'après H. Pasteur, M. Bouley croit nouvelles, parce que celui-là les propage comme telles. Nous les connaissons ces conceptions: elles remontent bien haut dans le cours des âges ; au point de vue des doctrines microbiennes elles sont peut-être vieilles comme le déluge ; elles sont à la base du système protoplasmiste et transformiste qui admet une matière vivante partout la même dans une substance dénuée de structure.
M. Bouley ne nous a pas dit en quoi consistent les conceptions métaphysiques qui seraient la cause de Terreur profonde dans laquelle seraient tombés ceux qui, avec M. Peter, croient fermement que l'organisme humain diffère, en effet, essentobl- LEMENT de celui des animaux . Il n'a pas dit non plus sur quoi il fonde son opinion bien arrêtée, concernant l'identité histologique, anatomique et physiologique de l'homme et de l'animal, pour conclure ensuite à l'identité des deux pathologies.
Pourtant, l'identité n'est pas absolue et M. Bouley est obligé de le constater, a La différence entre les deux médecines, a-t-il dit, est constituée exclusivement par l'expression des symptô-. mes » ; car l'homme, a en raison du développement supérieur de son système nerveux et de son intelligence, exprime plus vivement ce qu'il éprouve dans ses différents états pathologiques n) ; voilà ce qui distingue la médecine humaine de celle des bêtes. « Mais cette distinction, a-t-il ajouté, ne résulte pas d'une différence FONDAMENTALE et u'autorisc nullement à rejeter comme inapplicables à l'organisme humain des résultats obtenus par l'expérimentation sur l'organisme des animaux, v
H. Bouley n'a pas pas dit non plus en quoi consiste la êupériorité du développement du système nerveux humain ; mais malgré cette supériorité constatée et indéniable, il ne p^nse pas moins que l'organisme humain ne diffère ni essentiellement^ ni fondamentalement de celui des animaux.
C'est pour n'avoir vu des choses que la surface, que M. Bouley a pu conclure comme il a fait. Au contraire, tout ce que j'ai dit précédemment démontre que les différences sont fondumentales parce qu'elles sont essentielles^ c'est-à-dire de l'essence même des choses. Mais tout cela, à cause des conséquences médicales, est trop grave pour ne pas y regarder enoore de plua près. Et c'est ce que je vais faire, en développant les conséquences des faità et des tiûestiotià déjà agitées, eolicerûatlt Isi
matière organisable, l'organisation et la vie, pour les considérer par rapport à la ceUuIc d'abord, et ensuite par rapport aux organes et à tout l'organisme.
Mais, auparavant, permettez-moi, mon cher ami, de vous rappeler la réponse que, peu de temps après, j'ai faite au savant académicien. Je disais :
«r Sur la question de savoir s'il est permis d'appliquer à rhomme les résultats des expériences faites sur les animaux, j'avoue que je suis surpris qu'un savant tel que M. Bouley l'affirme aussi positivement. Je comprends bien mieux les scrupules des médecins. Eti bieni non; jusqu'à plus ample information, je soutiens qu'il n'est pas permis, dans tous les cas, de conclure de l'animal à l'homme, n n'est pas même permis de conclure de l'enfance à l'âge mûr et à la vieillesse ; chaque âge a ses maladies ; je dirais volontiers a sa physiologie; à plus forte raison en est-il ainsi des diverses espèces animales comparées entre elles.
» Je le sais bien, on est naturellement porté à conclure de l'identité de structure anatomique et histologique & l'identité de fonction.
» Si je démontre qu'il n'est pas permis de conclure de l'identité structurale à l'identité fonctionnelle de certains organes dans des espèces différentes d'animaux, il me semble qu'il en résultera qu'il ne sera pas permis non plus de conclure à l'identité pathologique, même en tenant compt^de la réserve faite par M. Bouley lorsqu'il a dit que la différence entre les deux médecines humaine et vétérinaire est exclusivement constituée par les symptômes (1). »
Pour soutenir sa thèse, M. Bouley me semble admettre, a prioriy que, de l'identité apparente de structure anatomique et histologique résulte, nécessairement, l'identité de propriétés et de fonction. Or^ nous le savons pertinemment, les microzymas, pour être morphologiquement identiques, n'en sont pas moins, dans différents organes du même être, ou dans des êtres différents, spécifiquement distincts par leurs fonctions.
Cela posé, de même qu'il ne faut pas se préoccuper de la durée, mais surtout du mode d'existence et des conditions de vie de l'être que Ton veut définir conmie organisme et comme vivant; de même, aussi, il faut considérer la cellule surtout par rapport à son mode d'existence et par rapport aux conditions de son fonctionnement. Je l'ai fait remarquer, une cellule peut être réputée individuellement vivante, autonome, posséder une fonction propre en rapport avec sa destination, sans qu'on paisse la cultiver, la voir agissante ou l'étudier ailleurs que dans le lieu où elle est construite et dans le milieu actuel ou particulier qui lui fournit l'organisme, la partie de l'organisme où elle est née ou dont eUe est issue. Je m'explique^ Une cel-»
W Buttetin de neadémie de médeoUê.V série, t. tll, p. 618.
Iule de glande gastrique ou de pancréas, par exemple, ne se forme et n'existe, ne vit que dans Tune ou l'autre de ces glandes; elles ne trouvent que là les conditions de leur formation et de leur fonctionnement particulier. L'ovule né dans l'ovaire ne s'y multiplie pas; on ne peut l'étudier que dans la vésicule de Graaf. L'ovule fécondé ne se multiplie pas non plus, soit dans l'utérus soil dans i'oviducte, s'il s'agit des oiseaux, etc., mais il trouve dans l'utérus ou dans le milieu au sein duquel il est plongé dans l'œuf d'oisoau, les conditions sans lesquelles il ne se développerait pas. La cellule de levure elle-même, je dois le répéter, ne manifeste toutes ses propriétés d'organisme indépendant, ne parcourt toutes les phases de son existence que dans le moût du brasseur, ou dans les milieux artificiels qui en contiennent les matériaux chimiquement organiques et minéraux.
Mais, si les cellules et les microzymas de deux glandes de même nom, dans deux mammifères d'espèces différentes, peuvent être démontrés fonctionnellement différents, c'est donc que ces glandes diffèrent essentiellement ; il en doit, par conséquent, être de môme des organismes dont elles font partie : cela me paraît évident. Mais allons au fond des choses ; pour mettre dans tout son jour le fait important que deux cellules, identiques par la structure apparente, peuvent être fondamentalement et essentiellement diflérentes par l'une de leurs fonctions, . je reprends, pour le développer, ce que j'ai déjà dit de l'œuf. Et, ce que je vais en dire, je l'emprunte à un médecin, qui est chirurgien, après avoir été un embryologiste éminent et le collaborateur de Coste, M. le professeur Courty, mon cher ancien collègue à la Faculté de Montpellier.
L'œuf doit être considéré comme le type de la cellule. Estce d'une cellule construite au prix de tant d'efforts, n'atteignant sa perfection, sa maturité qu'après un temps variable, plus ou moins long, selon les espèces, qui deviendra tel ou tel animal ou un homme, que l'on pourrait dire qu'elle n'est pas vivante ? Est-ce de deux cellules semblables, dont l'une est destinée à être un homme, l'autre un éléphant ou une souris, que Ton pourrait dire qu'elles ne diffèrent pas fondamentalement et essentiellement? Cet œuf, sans doute, nous parait identique partout, même par sa composition élémentaire, puisque M. Huxley croit que c'est partout la même albumine, le même protoplasma qui le forme ; mais, ainsi que je l'ai expliqué, ils diffèrent essentiellemeat par leur matière organi-
sable; il n'y a peut-être pas deux œufs d'espèces différentes qui contiennent les mêmes albumines (1), L'hypothèse de Tunité du proloplasma est le fruit d*un système et une illusion, ceci soit dit pour rappeler que, même chimiquement, deux œufs sont nécessairement et fondamentalement distincts. Cependant, laissons cela, pour ne considérer cette cellule que sous le point de vue de Tidentité structurale et pour admirer la merveille qui est en elle. Voici comment en parle M. Courty :
a L'œuf n'est pas l'animal, mais il le représente; il est ce qui sera l'animal... Cet œuf, qui nous parait identique partout, ce blastoderme, qui se forme partout ou presque partout d'une manière analogue, c'est déjà un individu : c'est un horame^ un mammifère, un poisson, un mollusque, un insecte, une éponge; c'est un individu qui est lui, qui peut mourir, mais qui ne peut être que lui, et qui, s'il se développe, ne sera jamais que ce qu'il est déjà. Nous ne voyons qu'un œuf; mais, cet œuf, c'est une espèce, c'est une variété, c'est une race, c'est un individu... C'est déjà un individu qui sera mâle ou femelle... L'observation rigoureuse des faits me le démontre : cet œuf ne pourra être que ce qu'il est. Tout ce qu'il sera il fest déjà virtuellen^ent. Non seulement il ne dépend, comme individu, ni des milieux, ni des circonstances extérieures, mais il n'en dépend pas davantage pour les traits qui distinguent son organisation de celle de ses propres frères : son sexe est déjà arrêté. »
En réalité, des cellules qui sont capables de devenir, par développement, ce que M. Courty a exprimé en un langage si élevé, diffèrent, vraiment et essentiellement^ par la nature différente de la matière organisable et elles diffèrent fondamentalement par leur destination qui est de produire une espèce, une race, un individu de tel sexe plutôt que de tel autre. Comment 'cela- peut-il être ? Je le répète, à moins d'admettre la génération spontanée, qui n'est pas^ il faut dire : c'est la présence démontrée, constante, nécessaire du microzyma, qui écarte toute hypothèse et qui explique la merveilleuse naissance d'un homme dans une cellule fabriquée comme je Tai expliqué, plutôt que tel autre mammifère. Ce sont les microzymas, qui existant par myriades dans l'œuf, dans la graine, qui, toutes les conditions et circonstances favorables étant réalisées, le moment venu, produiront dans l'œuf; dans la graine, les cellules, les éléments anatomiques, les tissus et, de proche en proche, toute l'organisation, les organes et tout l'organisme, selon la loi qui a tout réglé dans l'œuf, dans la graine, dans le bourgeon ; qui lui a imposé l'obligation de devenir ce qu'il
(1) Conséquence déduite d'un travail inédit de M. J. Béchamp, sur les œufs d'ovipares.
doit être, chacun selon son espèce. Ce sont les microzymas, qui sont avant la cellule, qui existent nécessairement dans tout milieu capable de produire une cellule, qui empêchent de dire avec vérité que, quoi que ce soit, dans un milieu donné ou dans l'œuf, est né spontanément. C'est la présence des microzymas facteurs de cellules et de tissus ou d'éléments anatomiques, qui nous fait comprendre pourquoi et comment telle graine, tel œuf, sont déjà, virtuellement, tel végétal, tel animal. La nature de la matière, au point de vue de la composition élémentaire, y est pour bien peu de chose. C'est ce qu'il faut rendre intelligible par deux ou trois exemples choisis entre des milliers.
Soient les graines d'une plante dioïque. Elles sont nées du concours de deux individus de sexe différent, absolument comme un œuf de mammifère. Elles ont été formées sur le même pied femelle, de la même matière, dans le même lieu. Pourtant ces graines étant semées dans le même sol produiront les unes des pieds femelles, les autres des pieds mâles.
Soit une plante monoïque : sur la même tige, le même pied produira des fleurs mâles et des fleurs femelles : les unes produiront le pollen fécondant, les autres l'ovule à féconder.
Et la merveille est encore plus grande lorsque l'organe mâle et le femelle sont dans la même fleur, puisant leur matière non seulement à la même source, mais au même lieu.
Ces faits ne s'expliquent que grâce à la notion, ou plutôt à la loi, dont j'ai déjà parlé, du changement de fonction des mi^*crozymas, qui se difiérencient ainsi; pendant le développement, La théorie du protoplasma, dans l'hypothèse des auteurs, est impuissante à rendre compte de telles merveilles ; car la matière n'a pas par elle-même la vertu de changer de fonction ou de mouvement. C'est là l'apanage de ce qui est doué d'organisation et de vie, c'est-à-dire de spontanéité.
Mais la notion des différences et de l'essentialité, que M. Bouley nie, ne repose pas seulement sur les faits d'ordre organogénique; elle repose aussi sur la nature fonctionnelle différente des organismes nés du développement des graines ou des œufs.
La graine et l'œuf ne sont autre chose que l'appareil où se construisent, là un végétal, ici un animal.
Considéré par rapport à l'économie du monde vivant, le végétal est avant tout un appareil de synthèse où se prépare la nourriture des animaux ; il est minéralivore^ c'est là sa desti-
nation première. Considéré par rapport à lui-même, il est un individu qui a sa fonction propre « laquelle est essentiellement et fondamentalement distincte de celle d*un individu d'une autre e^ëce. Le quinquina fabrique la quinine, la dnchonine que ne fabriquera pas la garance, laquelle produit Taliiarine que ne formera jamais le quinquina. Le pavot somnifère fait l'opium^ la noix vomique la strychnine et la brucine. Bref, chacun à sa fonction et sa physiologie particulières.
L'animal est, avant tout, un appareil d'analyse, se nourrissant de la matière organique créée dans les végétaux et non ailleurs, la consommant et la réduisant, de proche en proche, en eau, acide carbonique, ammoniaque, matières minérales dont se nourriront les végétaux. C'est là sa destination première dans l'économie générale du monde. Mais cette consommation de la matière par les animaux ne se fait pas dans tous de la môme manière ; chacun a sa fonction et sa physiologie particulières et s'il s'y fait des synthèses elles ne sont opérées qu'avec la matière organique fournie, par les végétaux, et les produits de ces synthèses ne sont pas les mêmes dans chacun de ses organes. Le foie de bœuf produit d'autres acides biliaires que le foie du porc. La glande parotide de l'homme produit une zymase saccharifiant vivement l'empois, tandis que celle du chien n'opère que la fluidification du même empois, et que celle du cheval n'y opère aucune transformation ; la glande mammaire de la femme produit un lait qui ne contient pas les mêmes matières albuminoïdes que le lait de vache ; le lait de femme contient une zymase sacchariiiant l'empois, tandis que le lait de vache en contient une autre qni ne le saccharifle pas.
Cela suffit à ma démonstration, et j'ai le droit d'affirmer qu'il n'est pas permis 'de conclure de l'identité de structure à l'identité de fonction : oui, certainement, la loi physiologique qui régit la fonction peut n'être pas la même dans deux organes anatomiquement et histologiquement semblables. Dans tous les cas les propriétés des organes et de leurs cellules sont corrélatives à celles de leurs microzymas. Certainement, on devrait enfin le comprendre, dans un corps vivant il y a quelque chose de plus que la matière, la forme et la structure; c'est la fonction qui lui a été imposée.
La science est encore dans l'enfance relativement à l'analyse de nos humeurs et de celle des animaux. Hier encore les chimistes croyaient à Tunité substantielle des matières albuminoïdes et on croyait pouvoir assurer que le protoplasma était
cette albumine unique. J'ai mis plus de viugt ans à démontrer Terreur profonde où Ton était à cet égard, et j'ai prouvé que là où Ton croyait à l'unicité il y avait l'infinité. Oui, il y a la multiplicité spécifique des matières albuminoïdes parce qu'il y a la multiplicité spécifique des matières organisables dans les microzymas. Et ce n'est là qu'une partie de cet important problème. On néglige tout cela quand on généralise comme on le fait. Loin d'identifier l'homme à l'animal sous ces divers rapports, il faut les séparer autant qu'ils sont séparés par l'intelligence. J'ose assurer que rien n'autorise à affirmer que les sangs mêmes de deux espèces de vertébrés donnés^ abstraction faite des hématies qui ne sont pas anatomiquement identiques, soient identiques par la composition de leurs matières albuminoïdes.
La méthode expérimentale proteste contre des simplifications aussi hâtives que celles qui résultent des affirmations de M. Bouley. Certainement les médecins érainents qui, comme M. Peter, refusent de les admettre, ont grandement raison ; ils se fondaient sur leurs observations cliniques; ils peuvent hardiment s'appuyer sur la théorie du mîcrozyma et sur la chimie.
Je crains, mon cher ami, d'avoir donné trop d'étendue à ma crttîqïïe des assertions de M. Bouley, dont la manière de voir n'est pas plus la vôtre que celle des vrais et éminents médecins dont vous êtes. Mais je m'assure qu'elle était nécessaire à cause de la situation du savant académicien et de sa compromission avec les doctrines microbiennes. Cependant, au fçnd, je ne me suis pas trop éloigné de mon sujet et j'y reviens.
L'organisme animal, tout organisme, est un appareil constitué dans l'unité pour atteindre le but en vue duquel il a été construit. La physiologie, après l'anatomie, y a révélé une hiérarchie impressionnable d'organes divers, distingués anatomiquement par leur forme, histologiquement par leur structure et physiologiquement par leurs activités fonctionnelles diverses : chimiques, mécaniques et dynamiques. Et ces activités, multiples dans chaque organe quel qu'il soit, dans chaque cellule même et dans chaque microzyma, convergent vers l'unité au profit de l'ensemble, pour la conservation de l'individu et de l'espèce, grâce à un régulateur qui les régit et qui occupe le sommet de la hiérarchie. Ce régulateur est visible dans les animaux déjà supérieurs; nous le nommons le système nerveux ; mais pour n'être pas visible dans les êtres dépourvus de nerfs, il n'en existe pas moins. 11 y a des organes dont la vie du tout dépend, plus particulièrement, sans le fonctionnement desquels
la vie de l'ensemble — je ne dis pas dans Vensemble — serait instantanément ou rapidement supprimée ; il y en a d'autres dont la fonction peut être supprimée, qui souvent se supprime spontanément, — ou que l'on peut extirper ou détruire, sans que la vie de l'individu soit compromise ou atteinte. Parmi ces derniers, c'est un fait remarquable, sont surtout ^ — car il y en a d'autres — les organes qui ont plus spécialement trait à la conservation de Tespèce. Les premiers sont tous ceux qui ont rapport à la nutrition, à la digestion, à rassimilation, à l'oxydation, à la désassimilation et à l'élimination.
Quelle est la signification et l'explication physiologique de ces faits? La signification est profonde et l'explication, dans la théorie du microzyma, simple.
La signification, c'est que, dans l'organisme -achevé, mâme le plus compliqué, à chaque fonction correspond un appareil spécial, et que la propriété- de chaciue organe, de chaque cellule, de chaque microzyma est indépendante de la propriété de l'organe voisin. Sans doute les fonctions de chaque organe, des cellules et des microzymas dépendent, dans une certaine mesure nécessaire, des fonctions des autres organes ; mais leurs fonctions individuelles ne sont pas moins spéciales et dépen- ^ dantes de la nature particulière des microzymas qui les ont formés ; ce sont surtout les produits de la fonction d'un organe qui sont liés aux produits des fonctions des autres or* ganes ; et c'est de l'intégrité fonctionnelle de chaque organe, et de la constance des produits de la fonction, que dépend la vie physiologique régulière, la santé, en un mot, de l'individu.
tt La fonction fait l'organe », a dit H. Jules Guérin. Cela n'est vrai que dans la théorie du microzyma ; j'espère que l'illustre chirurgien le reconnaîtra un jour. C'est parce que le microzyma est la forme organisée élémentaire, ayant la vie en soi, et qui, comme je l'ai dit et le prouverai, peut changer de fonction, que l'organe est fait par lui avec la fonction qu'il possédera lorsque le microzyma formateur aura achevé son évolution fonctionnelle. Le pancréas est ce qu'il est parce qu'il a été formé par un microzyma qui est devenu pancréatique, etc. Bref, il y a des organes à fonctions diverses parce qu'ils ont été formés par des microzymas qui leur impriment les propriétés auxquelles ils doivent ces fonctions. Voilà pour la signification; elle est générale.
L'explication la voici :
Considérons d'abord les organes dont les fonctions peuvent
être supprimées ou que l'on peut extirper saus compromettre la irie de l'individu. Je reprends ce que j'ai dit de ia formation de l'œuf. N'est-il pas profondément remarquable que, dans le travail reproducteur qui donne naissance à l'ovule femelle et à Fovule mâle, puis à l'œuf, qui est déjà im individu nouveau, celui-ci n'est pas la conséquence de l'extension du tissu constitutif des géniteurs ou de l'individu souche comme dans les plantes monoïques ou phanérogames? En un mot, l'œuf n'est pas produit comme un globule de levure qui naît par bourgeonnement d'un autre globule. Et cette considération, je le répète, ruine par la base la théorie cellulaire appliquée aux êtres non unicellulaires. La matière et les microzymas, qui donnent naissance à l'œuf, sont produits par les géniteurs sans être en continuité de substance avec eux. La substance de l'œuf, même chez les vivipares, est en quelque sorte indépendante d*eax; l'œuf en est encore indépendant avant d'être le siège d'aucun phénomène embryogénique appréciable ; et après il s'en dépend que par contiguïté ; l'œuf d'oiseau ou des ovipares D'en dépend plus aucunement. « Tout en étant logé plus ou moins profondément dans la substance du tissu vivant de l'in- ^ diyidu souche, le corps reproducteur, c'esi>-à-dire l'œuf, n'y adhère pas, et dès l'origine il est isolé de façon à avoir une îndividuahté propre (1) ».
Ainsi l'œuf est bien un appareil de nouvelle formation, — je dirais création, si je ne connaissais les agents qui le construisent — et cet appareil reproducteur d'un être nouveau est, pendant toute sa durée, simplement greffé sur l'individu dont il tire les matériaux nécessaires à sa nutrition pour se développer. Mais l'ovaire lui-même, qui n'apparaît que tardivement, n'est que greffé sur l'individu souche; mais la cellule de Graaf, ou ovisac, est elle-même greffée sur l'ovaire ; de telle sorte que l'ovule est séparée de l'individu souche par deux appareils déjà séparés de cet individu. Conune les ovaires, l'utérus, les testicules, les glandes mammaires sont ainsi greffés sur l'individu souche ; mais au moins ils communiquent avec lui par la circulation et sont soumis à son innervation ; mais l'ovule ? mais le cristallin ? Ils ne sont pas dans le même cas. Le cristallin, qui n'a ni nerfs, ni vaisseaux, qui malgré sa structure anatomique compliquée est si transparent, le cristallin est absolument isolé dans la capsule qui le sépare encore mieux de l'en-
(1) Milne-Edward: Leçons de physiologie et d*anatomie comparée f t. Vin
semble ! Oui, à chaque fonction un appareil spécial et, souvent, un appareil pour la formation d'un autre appareil : l'ovaire pour la vésicule de Graaf, et celle-ci pour l'ovule, Fovule pour devenir Tœuf ! Les cheveux et les poils eux-mêmes, pour naître, ont besoin qu'un appareil spécial soit construit et greffe dans répiderme; etc., etc.
Mais ce n'est pas assez d'avoir établi qu'à chaque fonction correspond un organe et un appareil spécial ; il faut encore rechercher comment la fonction se conserve dans son intégrité et, au point de vue chimique, comment elle s'exerce par la cellule et dans celle-ci par le microzyma, dans les organes qui ont rapport à la vie et à la conservation de l'individu.
TREiNTE-QUATRIÊME LETTRE
Sommaire. — La cellule selon les auteurs de la théorie cellulaire et selon la théorie du microzyma. — Le contenu et le contenant de la cellule. — Le plasma et les microzymas cellulaires. — Les parties structurées de la cellule sont seules vivantes. -^ Un liquide ne peut pas être réputé vivant.
— Étude particulière d'une cellule. — Rôle de la membrane enveloppante cellulaire. — Propriétés osmotiques de cette membrane. — Pourquoi une cellule est insoluble. — La fermentation est un phénomène dé nutrition. — Le glubule et le plasma sanguin par rapport à la potasse et à la soude. — Pourquoi l'urine ne se diffuse-t-elie pas? — Pourquoi
' une étude plus développée de la cellule est nécessaire. — Une antithèse étrange. — La matière vivante et l'être vivant, — Une substance idéale.
— Un être vivant idéal. — La cellule, Tifritabili té et la vie selon Ci. Bernard.
— Le protoplasma est-il doué ou dénuéde vie?— Une nouvelle antithèse.
— La première et la plus essentielle fonction de la cellule. — Développements. — L*œuf et le proto plasma. — L'œuf secoué. — Ce que ron néglige dans l'étude du proto plasma de l'œuf. — La multiplication des microzymas dans l'ovule. — Le rajeunissement des microzymas. — La notion expérimentale du changement de fonction. - Les microzymas du système nerveux. — Ce qui dirige est-il quelque chose ? — La fermentation et la putréfaction considérées dans l'organisme vivant et Cl. Bernard.
La cellule, du moins celle que les auteurs de la théorie cellulaire considéraient, est donc vivante; non pas parce qu'ils Taffirmaient, mais elle Test parce que les microzymas qui l'ont construite le sont; et les microzymas étant les constructeurs de la cellule en font nécessairement partie constituante et intégrante. U importe grandement de rappeler qu'il ne s'agit pas là
d'hypothèses, mais de faits constatés, vériliés et contrôlés. 11 en résulte que la cellule n'est pas quelque chose de simple comme le microzyma; et voilà pourquoi elle est transitoire et ne peut pas être Tunité vitale, vivante per se, que les anatomistes philosophes cherchaient. La cellule est donc déjà un composé physiologique et anatomique qu'il convient d'étudier comme tel, pour rechercher en quoi sa constitution histologique était nécessaire pour qu'elle exerçât les fonctions et jouât les rôles auxquels elle était destinée.
L'étude attentive des propriétés de la cellule permettra de comprendre pourquoi un appareil spécial est nécessaire pour chaque grande fonction soit chimique, soit physiologique, lequel pour y concourir doit posséder le genre d'indépendance et de dépendance, à la fois, dont je parlais. En poursuivant celte étude, sous toutes les faces, j'ai fini par comprendre en quoi la constitution de la cellule, à l'état d'organisme indépendant, était nécessaire à la multiplication des microzymas eux-mêmes, avec la conservation de leur fonction acquise, ou pour amener un changement de fonction déterminé pendant le développement de l'organisme issu de l'œuf. Oui, la cellule joue un rôle nécessaire considérable par la multiplication des microzymas normaux qui s'accomplit en elle. C'est cette multiplication qui explique le développement progressif de l'ovule et la sorte de maturation dont je parlais qui le rend apte à devenir l'œuf, selon que je l'ai expliqué. Et, grâce à cette notion expérimentalement acquise, on arrive à concevoir en quoi consiste cette merveille qui fait sortir de Tœuf le germe d'un être nouveau, en passant par l'état d'embryon, de fœtus et de nouveau-né; comment dans l'œuf ce germe peut être le fruit de la fécondité de l'âge adulte, de l'âge mûr et quelquefois de la vieillesse. Oui, grâce à cette notion il sera possible de se rendre compte et peutêtre d'expliquer ce fait prodigieux du rajeunissement incessant dans l'espèce, dans la race et même quelquefois dans les variétés. Les phénomènes étranges de l'hérédité et de l'atavisme n'ont d'explication que dans la théorie du microzyma.
Mais après avoir expliqué comment à chaque fonction correspond un appareil spécial, soit pour la conservation de l'espèce, soit pour celle de l'individu et l'exercice de ces facultés, il faut rechercher comment la fonction peut se conserver et comment pour cette conservation la cellule est nécessaire.
La cellule est le premier et le plus important des rouages que forment les microzymas pour constituer les organes et les ap-
pareils. J'ai traité ailleurs (1), avec l'ampleur qui convenait, l'histoire hislologique, physiologique et chimique de la cellule, telle qu'elle résultait de mes recherches. J'y puiserai ce qui sera nécessaire à mon sujet actuel.
Les protoplasmistes et les anatomistes de cette école, tout en disant que la cellule est un élément anatomique et qu'elle n^esl pas un organisme, ni vivante, assurent néanmoins que la partie vivante de la cellule est le protoplasma. Ils estiment que ce protoplasma est la matière vivante qui apparaît la première ; en lui se forment d'abord le noyau et le nucléole, s'il y a lieu, puis l'enveloppe qui achève la cellule. Et il convient de le noter, les premiers observateurs de la cellule ne la concevaient pas sans-cette enveloppe ; ce n'est que beaucoup plus tard, à la suite d'observations fautives, qu'on en arriva à concevoir des cellules sans enveloppe.
Claude Bernard aussi ne voyait de vivant dans l'élément anatomique que le protoplasma ; mais j'aurai à esquisser la doctrine de ce savant au sujet de la vie.
Il résulte de la définition du protoplasma par l'auteur (2) même qui en a conçu la nature, que ce qui est vivant dans la cellule, ce qui Test primitivement, est un liquide.
Un liquide vivant ! Mais la liquidité, la fluidité, c'est précisément ce qui répugne le plus à l'idée do forme déterminée, qui est justement celle que nous avons expérimentalement de ce qui est vivant. Je n'ai plus besoin de copibattre cette doctrine ; je répète seulement qu'elle revient à attribuer tous les changements qui surviennent pendant les développements embryonnaires/ aux transformations sans cause, spontanées et sans régulateur par conséquent, d'un liquide nécessairement amorphe que Ton suppose unique, partout identique à luimême, dans tous les règnes et dans toutes les espèces vivantes. Cette erreur, admise dans l'école comme une vérité première, ne peut pas être trop signalée ; d'autant plus que Claude Bernard inclinait à la même opinion qui, si elle était fondée, serait
(1) Les Microzymas, etc., p. 478, etc., chez J.-B. Bailiière.
(2) C'est le botaniste Mohl qui a imaginé le protoplasma, c Je me crois autorisé, disait-il, à donner le nom de protoplasma à la substance demifluide, azotée, jaunie par l'iode, qui est répandue dans les cavités cellulaires des plantes; ce nom, ajoutait-il, se rapporte à sa fonction physiologique; partout où les cellules doivent naître, ce liquide précède les premières productions solides qui indiquent les cellules à veair. j» Les déûnitions qui on ont été données plus tard ne font qu'accentuer ce qu'a d'incomplet et de superficiel la conception de Mohl.
une monstruosité philosophique avant d'être la plus grave des erreurs plhysiologiques et médicales.
C'est un fait d'expérience, la cellule étant formée par les microzymas est un organisme. La cellule est un espace clos, un contenant enfermant un contenu; elle est un organisme, un appareil où tout est essentiel, le contenu aussi bien que le contenant, c'est-à-dire Tenveloppe.
Sans doute, quelque chose de liquide, de non morphologiquement défini, peut exister dans la cellule ; il peut même arriver que le contenu paraisse absolument homogène, même 80U$ le microscope : mais ce n'est qu'une apparence et ne prouve qu'une chose, c'est que le pouvoir réfringent des microzymas contenus est alors le même que celui du plasma, du liquide où ils sont immergés. Quoi de plus homogène en apparence que le cristallin et de plus transparent? Pourtant il contient en une trame très serrée des tubes ou fibres cristalliniennes et des microzymas aisés à mettre en évidence.
Il faut se faire du liquide cellulaire une idée différente de celle des auteurs.
lia partie liquide ou demi-liquide du contenu de la cellule, c'est ce dans quoi sont plongés le noyau, s'il y en a un, et les microzymas, comme les hématies dans le plasma sanguin ou le jaune de l'œuf dans le blanc. Dans l'appareil circulatoire, les vaisseaux sont eux-mêmes un espace clos, un contenu dans un contenant, comme la cellule. Une lésion des parois vasculaires peut se produire aussi bien qu'une lésion de l'enveloppe de la cellule. La partie liquide ou plasmatique est aussi néces* saire à la cellule que le plasma sanguin aux vaisseaux. Les microzymas, et le noyau formé de microzymas, s*il existe, vivent dans le plasma cellulaire comme les hématies dans le plasma vasculaire. La cellule étant vivante, toutes les parties structurées le sont, l'enveloppe comme le reste. Le liquide intracellulaire, c'est-à-dire la solution des matériaux solubles qu'il contient, .n'est pas vivant, mais il est nécessaire aux parties structurées qui le sont, comme l'aliment digéré est nécessaire à l'être vivant quelconque qui manifeste les phénomènes vitaux.
Dans l'état physiologique normal, ce qui s'use dans la cellule ce n'est pas ce qui est vivant, mais ce qui ne l'est pas, c'està-dire les matériaux chimiquement organiques du plasma cellulaire, dont une partie sert à former la matière organisable dont les microzymas- se serviront pour leur multiplication, et à laquelle ils communiqueront le mouvement vital qui est en eux.
J'ai expliqué comment ce n'est que dans l'état d'inanition, c'est-à-dire dans un état quasi pathologique, que les microzymas de la cellule de levure s'attaquent à l'enveloppe elle-même pour la détruire et devenir libres : mais l'enveloppe est ce qui résiste le plus longtemps.
Cette manière de comprendre la cellule pourrait être traitée d'imaginaire par ceux qui seraient tentés de la regarder du même œil que M. Pasteur regardait le globule sanguin ou celui du pus. C'est pour cela que, ne pouvant pas prendre telle cellule dans un organisme non unicellulaire pour l'étudier dans les conditions physiologiques où elle fonctionne normalement, j'en prends une dont l'histoire est bien connue et" que M. Pasteur voudra bien ne pas regarder comme étant une organite (ni végétal, ni animal, selon ce savant) : la cellule appelée levure de bière (1).
Comme toute cellule, celle de la levure est une vésicule close, limitée dans l'espace par une enveloppe membraneuse distincte. C'est grâce à cette enveloppe que la cellule est constituée à l'état d'appareil, d'organisme, et c'est grâce à la connaissance du rôle de cette membrane que l'on comprend pourquoi, chaque fois qu'une nouvelle fonction s'établit et s'individualise dans un organisme, il . est nécessaire qu'un appareil spécial, clos comme la cellule, soit construit et séparé du reste par un tégument.
Dans son état normal la levure est insoluble dans l'eau. Pour-* tant elle contient une grande quantité de matériaux solubles, organiques et minéraux, notamment de la zymase et beaucoup d'acide phospliorique et de phosphates.
Pourquoi la levure étant délayée dans une grande masse d'eau ne lui cède-t-elle qu'une quantité insignifiante d'acide phosphorique et de zymase? Et, de plus, pourquoi la levure étant insoluble, quelque chose se dissout-il. La réponse à ces deux pourquoi, pour être très simple, demande quelques développements,
La cellule de levure est insoluble parce que son tégument l'est et qu'il empêche le contenu soluble de sortir pour se dissou-
(1) M. Pasleur (Annales de chimie et de physique^ 3« série, t. LXIY, p. 23) a parlé de oc l'hypothèse de Cagniard de Latour, d'une relation probable entre rorganisation de ce ferment (la levure) et sa propriété d'être ferment.» M. Pasteur fait tort à Cagniard. Ce grand physicien n'a pas donné son opinion comme une hypothèse, mais comme un fait. Turpin, Dumas, ont interprété exactement la doctrine de Cagniard en disant que le ferment est organisé et qu'il se nourrit.
dre dans Teau extérieure. Comment cela? Pour le comprendre il suffit de se rappeler les travaux de Dutrochet sur Tendosmose et ceux de Dubrunfaut et de Grabam sur l'osmose en général. Ces recherches ont prouvé que les membranes possèdent certaines propriétés physiques en vertu desquelles elles se laissent traverser difficilement par certaines substances en solution, facilement par d'autres. On a noté aussi que la nature de la membrane a quelque influence sur le phénomène de losmose ; pendant la vie il y en a qui sont imperméables à certaines solutions. Les membranes qui limitent les diverses espèces de cellules sont douées de ces propriétés chacune selon son espèce ; et ces propriétés peuvent être modifiées par Finfluence de certaines substances et dans certains états physiologiques. C'est donc en vertu des propriétés osmotiques de son enveloppe que le contenu de la levure ne se dissout pas dans l'eau.
Pour mettre en évidence ces propriétés j'ai recueilli de la levure jeune, sortant d'une bonne fermentation très active du moût de bière. L'ayant bien lavée à l'eau distillée et recueillie sur un filtre, je l'ai mise à essorer sur une plaque de porcelaine dégourdie. Il arriva un moment où la masse des cellules parut sèche ; cette masse presque blanche se désagrégeait entre les doigts comme une matière pulvérulente. Pourtant, dans cet état de siccité apparente, elle contient plus de soixante-dix pour cent d'eau, une quantité beaucoup plus que suffisante pour dissoudre les substances solubles qu'elle contient. Cette énorme quantité d'eau, néanmoins, n'est pas perceptible au toucher, pas plus que celle de mon corps ne Test au toucher de mon épiderme. La cellule de levure est sèche à la surface, comme la surface de ma main, parce que la solution aqueuse qu'elle contient n'en peut pas sortir par osmose.
Biais si j'excite la cellule par quelque agent convenable, je modifie du môme coup son enveloppe etl'exosmose a lieu. Par exemple, si j'ajoute à cette. levure sèche du sucre en poudre^ substance sèche, et que je mêle intimement en broyant les deux corps, le mélange, au lieu de paraître plus sec, se ramollira peu à peu, deviendra coulant et l'eau issue de la levure sera suffisante pour dissoudre un poids de sucre supérieur au poids des cellules. L'explication est toute physiologique. La cellule de levure est vivante ; même essorée et physiologîquement sèche le contact du sucre l'irrite, modifie en quelque chose sa membrane enveloppante et l'eau sort par exosmose et
va dissoudre le sucre ; elle ne sort pas seule^ mais tenant en dissolution de ja zythozymase qui intervertit le sucre.
Et la preuve c'est que l'explication vraie du phénomène, c'est que certains sels, l'acétate de soude en petite quantité, par exemple, se comportent comme le sucre de canne ; ils déterminent Tissue de Teau, tenant en dissolution la zymase, de l'acide phosphorique et des phosphates, et le dissolvent; au contraire, certains autres sels et certaines substances organiques solubles sont incapables de la même action : le mélange reste sec.
Quelqu'un voyant ainsi le mélange de levure se liquéfier s'écria, en parlant de la levure : l*eau Im vient à la bouche. En effet on peut rapprocher ce phénomène de celui qui se produit lorsqu'il y a aiHux de salive dans la bouche, de suc gastrique dans l'estomac, par le contact des aliments ou de certaines substances. Nous disons que c'est en vertu d'une action réflexe que les glandes entrent en action et sécrètent, parce que le système nerveux intervient ; et c'est vrai, puisque Veau vient à la bouche rien qu'à la pensée d'un mets savoureux ou préféré. Mais une cellule n'a pas de nerfs : c'est pour cela que je dis que le contact du sucre, de l'acétate de soude Vimtent en modifiant la faculté osmotique de la membrane enveloppante» l'irritabilité étant une faculté de ce qui est vivant.
L'enveloppe de la cellule possède donc une propriété de premier ordre : c'est d'empêcher son contenu soluble de s'échapper au dehors. Elle en a une autre, qui lui est corrélative: c'est de ne laisser pénétrer dans l'intérieur que ce qui lui convient, qui possède la diff'usibilité en rapport avec sa nature. Par exemple, ainsi que je l'ai exposé dans la dix-neuvième lettre, la levure mise dans l'empois le fluidifie ; et la fécule quoique devenue soluble ne fermente pas. Il en est ainsi parce que la solution ne pénètre pas à l'intérieur, au contact des raicrozymas. Mais la levure se détruisant, des microzymas sont mis en liberté, évoluent pour devenir vibrioniens et une fermentation butyrique s'établit, vive, avec dégagement d'acide carbonique et d'hydrogène, pourvu qu'il y ait du carbonate de chaux pur en présence.
J'ai expliqué (vingt-septième lettre), comment la destruction du sucre dans la fermentation alcoolique s'opérait dans la cellule. Or, le sucre de canne, quoique très soluble, ne subit pas directement la fermentation alcoolique ; il faut qu'il soit préalablement interverti, c'est-à-dire transformé dans les deux glucoses qui composent le sucre interverti. Or, dès que la levure est mise
— 3tf-2 dans la solution du sucre de canne, sa zymase en sort par osmose et rinterversion du sucre a lieu. Alors la fermentation commence parce que les glucoses peuvent p^înétrer dans la cavité des cellules et y être transformés en alcool, acide carbonique, acide acétique, etc.
En définitive, la cellule de levure pour se nourrir de sucre de canne le convertit d*abord en glucose. Apr^s cette digestion — car c'en est une au même titpe que celle de la fécule par la salive ou des matières albuminoïfles par Vestoraac ou le pancréas, — le glucose formé se diffuse dans la cavité de la cellule, s'assimile sous un élat inconnu, devient partie intégrante do sa substance et y est transformé et détruit. Les produits de la décomposition, ce que Ton appelle les produits de la fermentation alcoolique se diffusent en sens contraire dans le milieu ambiant; mais ils ne sont pas seuls éliminés: quelque chose des matériaux propres de la levure est éliminé en môme temps: acide phosphorique, zymase, etc., et voilà pourquoi le poids de la levure, après la fermentation d'une solution de sucre pur, est moindre qu'auparavant : contrairement à ce que Ton croyait, la levure perd (|uelque chose. Et cette élimination constitue, à proprement parler, la désassimilation qui succède à la digestion, à l'absorption et à Tassimilation. Vous le voyez, mon cher ami, vue en face, Texpérience froidemcmt consultée, un bon guide aidant, la fermentation n'a rien de plus mystérieux que la nutrition. Oui, la fermentation alcoolique n'est pas autre chose qu'un phénomène de nutrition, et vue ainsi elle me parait bien plus significative que tout ce que l'on en a écrit,
La membrane enveloppante cellulaire peut donc laisser pénétrer par diffusion osmotique certaines substances digérées dont la cellule peut se nourrir, qu'elle peut transformer, assimiler, faire siennes, pour les détruire grâce à l'activité de ses microzymas et désassimiler après les avoir transformées ou détruites. Réciproquement, la môme membrane peut donc laisser sortir de la cavité cellulaire, par un mouvement osmotique inverse, les matériaux qui y ont pénétré après qu'elles les a transformés ou détruits et qui, désassimilés, devenus étrangers à son être, doivent être élinlînés comme nuisibles. A travers la membrane enveloppante, pendant que la cellule fonctionne, il se produit donc un double courant, l'un du dehors en dedans qui introduit l'aliment digéré, l'autre de dedans en dehors pour l'élimination des produits de la désassimilation. Les produits désassimilés, devenus étrangers ou
nuisibles à la cellule, cela se conçoit, ne peuvent plus y rentrer en vertu de la même cause, et c'est ainsi que sont conservées la constance du plic^nomène et Tharmonie de la fonction.
Tel est, expérimentalement constaté, le rôle de la membrane cellulaire ; il a pour effet de mettre les microzymas do la cellule dans une condition constante de milieu : alors, ainsi que je Tai expliqué, ils *ne changent ni morphologiquement, ni fonctionnellement.
Mais pourquoi Tinsolubilité do la cellule de levure n*est-ello pas absolue ? Tout simplement parce que ses microzymas sont sans cesse agissants, et que, lorsqu'on no les nourrit pas, c'est-à-dire ne nourrit pas la cellule qui les contient en leur fournissant des matériaux à transformer, ils s'attaquent à ce plasma de la cellule dans lequel ils sont plongés. C'est ce que j'ai mis en évidence par une expérience en elle-même très simple, mais féconde en conséquences.
Pour démontrer et faire comprendre que les produits do la fermentation alcoolique, l'acide carbonique, l'alcool lui-même et l'acide acétique, viennent de la levure et non du sucre comme le croyait M. Pasteur, j'ai mis de la levure pure dans l'eau distillée. Or, elle a dégagé de l'acide carbonique pur, elle a (orme de l'alcool, de Tacide acétique et, naturellement, d'autres produits en mémo temps que l'acide phosphoriquo et des phosphates. Évidemment, pour former ces produits, n'ayant pas de sucre à consommer, elle a consommé la réserve des matériaux transformables de son plasma. Et cela n'a rien d'étonnant si la cellule est un organisme! Est-ce qu'un animal soumis à l'inanition ne se consomme pas lui-même, produisant l'urée, l'acide carbonique, etc. Dans l'un et l'autre cas, les microzymas continuent d'agir, transforment successivement ce dont ils peuvent disposer dans les organes, dans les cellules, de réserve de matière tranformable I
Donc, la cellule de levure ne nous parait pas complètement insoluble, parce que les microzymas sont sans cesse en activité et que sa membrane élimine sans cesse des produits désassimilés provenant de cette activité. Nous l'avons vu, les microzymas ne cessent d'agir qu'après avoir détruit la cellule clle-môme. Mais alors commence pour eux un nouveau mode d'existence.
Et cette théorie est tout à fait générale, elle est applicable aussi bien aux cellules qu'aux organes et aux appareils des organismes composés; et ce que je viens de dire fait comprendre ce qu'a de chimérique l'admission de cellules sans enveloppe :
cavité sans paroi, contenu sans contenant. Rien ne s'explique dans le rôle de la cellule si Ton nie Tenveloppe et la théorie que j'ai exposée.
Dans le sang, par exemple, le plasma contient beaucoup de soude et peu de potasse ; les hématies, beaucoup de potasse et peu de soude. Si à cet égard les globules et le plasma n'arrivent pas à l'équilibre, c'est-à-dire à contenir la potasse et le soude dans le même rapport, cela tient uniquement à ce que le globule sanguin est limité par une enveloppe, membrane quf s'oppose à l'échange osmotique qui serait nécessaire pour cet équilibre.
Si l'urine ne se diffuse pas hors de la vessie, c'est que celle-ci est revêtue d'une couche de cellules épithéliales qui s'y oppose. Si le foie, la rate, etc., sont ce qu'ils sont, c'est qu'une enveloppe particulière les protège et conserve la constance de leur composition. Comme pour la cellule, la cause de tous les changements qui surviennent dans ces organes est en euxmêmes ; la circulation n'a pour objet que d'amener des matériaux à transformer et à utiliser, et d'emporter les résultats de la transformation qui sont destinés à l'être.
Mais, je m'aperçois, mon cher ami, que je vous écris bien longuement sur la cellule. Il faut me le pardonner et me le pardonner deux fois, car je n'ai pas fini. Et tenez, pour mon excuse, je vais vous citer quelques phrases de Chauffard, que j'ai là sous les yeux. Vous comprendrez alors l'impossibilité où je suis de m'arrêter.
Chauffard a été un enthousiaste de Cl. Bernard; il adopte pleinement sa physiologie et ce sont les propres expressions du célèbre savant qu'il emploie, sa pensée qu'il exprime. Si son vitalisme n'est pas pleinement satisfait, c'est timidement qu'il présente des objections et fait des réserves.
Chauffard, cite, par exemple, en l'admirant, cette pensée de Claude Bernard : a On ne vit pas de ses aliments actuels, mais de ceux que l'on a mangés antérieurement, modifiés, et en quelque sorte créés par l'assimilation. » Voilà à^oncYassimilationj qui est un résultat, érigé, « en quelque sorte », en puissance créatrice. Mais la vie est aussi créatrice ; en effet, quoi qu'il en soit, dit-il, « la vie, dès qu'elle se manifeste en actes, présente nécessairement deux ordres de phénomènes : ceux de création vitale ou de synthèse organisatrice et ceux de mort ou de «fe^truction organique. » Cela dit, voici le développement : « La synthèse organisatrice reste intérieure, silencieuse, cachée,
insaisissable dans ses procédés, rassemblant sans bruit les matériaux qui seront dépensés. » Cette synthèse est ce qu'il y a de véritablement vital ; elle crée morphologiquement : « L'organe est créé au point de vue de sa structure, de sa forme et de ses propriétés; la vie c'est la création, » Ecoutez maintenant et admirez la. superbe antithèse à laquelle l'auteur va aboutir. a La destruction organique (que Chauffard appelle aussi rfe5 /ruetion vitale), au contraire, est d'ordre physico-chimique, le plus souvent le résultat d'une combustion, d'une fermentation, d'une putréfaction/ Ce sont de véritables phénomènes de mort... Ces phénomènes de destruction ou de mort vitale sautent aux yeux et servent à caractériser la vie »; comment cela? Mais très simplement : (( Les signes en sont évidents, éclatants : quand le mouvement se produit, qu'un muscle se contracte, quand la volonté et la sensibilité se manifestent, quand la pensée s'exerce, quand la glande sécrète, la substance des muscles, des nerfs, du cerveau, du tissu glandulaire se désorganise et se consume. De sorte que toute manifestation de l'être vivant est liée à une destruction organique : la vie c'est la mort (1) ».
Je le répèle, tout cela est donné par Chauffard, comme étant l'expression même des idées et de la pensée de CL Bernard, et; en manière de commentaire, il ajoutait : a De ces deux études, celle de la création et celle de la destruction, Cl. Bernard commence par la dernière, parce que, dit-il, les phénomènes de destruction vitale se montrent dès l'orgine de l'être, et débutent avec l'apparition de la vie. » C'est ce que Chauffard ne pouvait pas admettre, disant: « Cette assertion est-elle bien juste? La création vitale n'esl-elle pas nécessaire pour que la destruction apparaisse et par conséquent n'est-elle pas antérieure à celleci? » Son instinct médical se révoltant, Téminent médecin s'écriait : « La synthèse organique est le fait primordial ; la vie précède la mortl » quoi qu'il en soit, dit-il ; « Cl. Bernard réduit à la fermentation toutes les actions de la destruction organique. La fermentation serait le procédé chimique général dans les êtres vivants, et même il leur serait spécial puisqu'il n'apparait pas en dehors d'eux. La fermentation caractériserait la chimie vivante et la putréfaction serait le mode commun de cette fermentation. » Cette nouvelle assertion ne lui paraissant pas juste non plus. Chauffard la combat et il conclut : « La
(1) Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1878 : Clatuie Bernard, par Chauffard.
matière orgaaisée. et morte se maintient inaltérable lorsqu'elle est à l'abri de Tair, ou en contact avec de Tair pur, non chargé de parasites. Ce sont ceux-ci qui introduisent la destruction de la matière morte : ce n'est pas cette matière qui se détruit elle-même. A quelque point de vue qu'on se place, la vie n'est donc pas une pourriture. î>
Chauffard; tout naturellement, admirait la sagacité de l'expérimentateur ; mais il n'acceptait, on le voit, que sous bénéfice d'inventaire, les idées, la philosophie et le vilalisme de l'inventeur du déterminisme : quoi qu'il fit, il ne put pas les mettre d'accord avec sa philosophie et son vitalisrae à lui.
C'est un spectacle curieux et fort émouvant de voir ce médecin savant si imbu des grandes traditions médicales et si habitué aux réalités de la pratique, aux prises avec les hypothèses protoplasmistes de Cl. Bernard. La médecine lui crie et il se répète à lui-môme que a la matière vivante n'existe pas sans les êtres vivants et que tout être vivant possède sa forme spécifique. » Mais, ne sachant pas se dégager du vieux préjugé, dont j'ai souvent parlé, concernant la matière vivante par essence et par destination, dont le proto plasma est une réminiscence transformée, de guerre lasse, il a fini par se soumettre et admettre l'hypothèse sous un certain point de vue que voici : « Considéré en lui-même, dit-il, le protoplasma est une substance idéale; » et après avoir rappelé que le mot est de Cl. Bernard, il trouve « qu'il est juste et qu'il convient de s'y tenir; » et pourquoi cela? parce que e. l'étude de cette substance idéale, afjoute-t-il, permet de saisir les liens qui unissent tous les règnes vivants ; c'est là son éminente utilité. »
Le protoplasma permet tout ce que l'on veut. C'est une hypothèse, même seulement un mot, que l'on imagine ou que l'on invente pour expliquer ce que l'on se sent impuissant à expliquer autrement. Que peut bien être, au point de vue chimique et physiologique, une substance idéale, l'étude d'une substance qui n'a d'existence que dans l'idée? Je ne réponds pas et je suppose que c'est la substance corporelle hypothétique que Mohl s'est figurée pour comprendre ce qu'il croyait impossible de comprendre sans elle.
Cependant, tel était l'empire des faits médicaux sur son esprit — j'allais dire sur sa conscience de médecin — qu'en se se soumettant, Chaufïard protestait contre Jes conséquences de ce qu'il avait accordé. En voici la preuve: « Cl. Bernard, dit-il, inclinait à cette opinion que le protoplasma est partout
identique à lui-même maigre la diversité^ infinie des êtres ; et elle se conçoit, alors que Ton admet . un protoplasma existant à Tétat de nudité et n'étant pas partie nécessaire d'un être vivant spécifique. » Cette nouvelle hypothèse ajoutée à la première le révoltait et il doutait. Il se demandait s'il ne pouvait pas y avoir autant de protoplasmas que d'espèces animales ou végétales ; si chaque protoplasma à l'origine de chaque être ne devait pas porter en lui le caractère de l'être spécifique qu'il contient, qu'il crée par une évolution ininterrompue et toujours conforme à l'espèce vivante d'où il sort. Il allait plus loin : il se demandait, ce médecin, si chaque individu même n'a pas son protoplasraa individualisé, en quelque sorte. Enfin, s'armant de toute sa science de médecin, invoquant l'ovulation, l'embryogénie, l'anatomie et la physiologie comparées, il concluait que, sans doute, a l'identité des protoplasmas est aussi peu probable que leur apparition à l'état nu et en dehors de toute forme spécifique. »
Et il avait raison de penser . que la multiplicité spécifique des êtres supposait la multiplicité des substances et même leur individualisation, puisque deux individus ne se ressemblent absolument sous aucun rapport. Mais ce que sa raison lui faisait supposer n'a sa réalisation que dans les microzymas, lesquels sont nécessairements dilTérents, chacun selon son espèce, par la nature de leur substance organisée, de leur vie et par leur fonction. C'est parce que leur matière organisabie et leur plasma intérieur ne sont pas }es mêmes que les uns fournissent la pepsine, ceux-ci la pancréazymase, ceux-là la sialozymase, etc., etc.
La médecine, en Chauffard, protestait ainsi contre cette invraisemblance fondamentale du système protoplasmiste et transformiste, auquel Cl. Bernard a tant sacrifié. C'est lui qui 'l'a conduit à concevoir l'être vivant idéal à côté de l'être vivant réel L'être vivant idéal, réduit à la substance, est dépourvu de toute forme spécifique. L'être vivant réel, au contraire, est façonné; il apparaît avec un mécanisme et avec une forme spécifique. Mais dans les deux le protoplasma supporte la vie, dans le règne végétal comme dans le règne animal. Et Chauffard se demandait avec embarras, sans pouvoir répondre topiquement, si l'être idéal existe aussi bien que l'être réel; si l'idéal et le réel, le déterminé et l'indéterminé possédaient môme puissance et même existence? Et il répondait que Cl.
Bernard semble le croire, puisqu'il avait accepté comme être vivant le fameux Balhybius Haeckelii.
Il n'était donc pas étonnant que Cl. Bernard affirmât que « ce n'est pas la cellule à forme déterminée qui est la base première de la Vie, mais le protoplasma, substance sans forme propre, masse gélatineuse et albumineuse. ))
Mais du moins le protoplasma est-il vivant ? Voici, d'après Chauffard, comment Cl. Bernard « aborde les propriétés réellement vivantes du protoplasma 9 :
« Le proloplasma, agent des phénomènes de création organique, ne possède pas seulement la puissance de synthèse chimique; pour mettre en jeu cette puissance, il doit posséder les facultés de Virritabilité et de la motilité. n peut, en effet, réagir et se contracter sous la provocation d'excitants qui lui sont extérieurs, car il n'a en lui-même aucune faculté d'initiative. Les phénomènes de la vie ne sont pas la manifestation spontanée d'un principe vital intérieur, ils sont; au contraire, le résultat d'un conflit entre la matière vivante et les conditions extérieures, »
C'est là, évidemment, l'expression même de la pensée réfléchie de Cl. Bernard ; pourtant je suis fort embarrassé pour en tirer une définition correcte qui ne laisse prise à aucune ambiguïté ; et après l'avoir méditée je suis obligé de me demander, malgré ce que j'en ai dit dans les précédentes lettres, si le protaplasma, pour CI. Bernard, est, oui ou non, vivant. Cela me parait évident : « la matière vivante » de la dernière phrase de la citation, c'est bien le proloplasma. Une matière vivante est nécessairement vivante, donc le protaplasma esl vivant, c'est-à-dire doué de vie. On comprend alors qu'il soit un nagent j>i qu'il possède les a facultés de l'irritabilité et de la motilité » ; qu'il puisse « réagir et se contracter » sous l'influence des excitants extérieurs. Mais ce protoplasma qui est vivant n'a en lui-même « aucune faculté d'initiative » ; de telle sorte qu'il est un a ajjfent » qui n'a pas la puissance d'agir ; dès lors « les phénomènes de la vie » ne sont pas le résultat de l'activité de cet agent qui est réputé vivant néanmoins, mais ils sont le « résultat du conflit entre cet agent (matière vivante) et les conditions extérieures s). Mais n'est-il pas vrai que si les phénomènes de la vie ne sont que le résultat d'un conflit (un choc), c'est que la vie elle-même, le mouvement qui la caractérise, est le résultat de ce conflit ; mais pour être un résultat il fallait que ce mouvement n'existât dans aucun des facteurs ; or, la vie n'existe pas dans les conditions extérieures (eau, chaleur, lumière, oxygène, etc.), elle n'existe pas
non plus dâQS les principes immédiats du protoplasma : donc, le protoplasma n*est pas vivant, et la matière vivante de la citation est dénuée de vie.
Mais qu'est-ce donc que Virrilabilité dont le protoplasma doit posséder la l'acuité? a D'une façon générale, disait CL Bernard; Tirritabililé est la propriété que possède tout élément anatomiquo (c'est-à-dire le protoplasma qui entre dans sa constitution), d'être mis eu activité et de réagir d'une certaine manière sous l'influence des excitants extérieurs. » Comme la vie; l'irritabilité n'appartient donc pas en propre à l'élément anatomique ou au protoplasma qui est supposé la constituer : non, elle est également le résultat d'un conflit.
Écoutez pourtant. Interprétant l'acliou des auesthésiques sur l'organisme vivant, Cl. Bernard dit que cette action « atteint l'irritabilité du protoplasma, » ajoutant qu' a il en devait élre ainsi, puisque c'est au proloplasma quo nous rattachons toutes les activités vitales ; » oubliant que rirritubilité comme ia vi(3 ne sont que des résultats.
Pour ce qui est de la puissance de synthèse chimique que posséderait le protoplasma, Cl. Bernard la suppose, tout comme ÂJ. Van Tegbem suppose les facultés de continuelle transformation, et M. Pasteur les vertus de transformation que VéhuUition détruit. C'est toujours l'admission des qualités occultes, dont parlait Newton, en guise d'explication.
S il ne s'agissait pas de Cl. Bernard, il n'y aurait pas à tenir compte de cette suite d'affirmations sans preuves. Oui, l'illustre physiologiste est incomparable dans les expériences où il s agit de c<msLater uu t'ait. Quand il s*agit de les interpréter, c'est autre chose 1 Ce qu'il faut retenir de tout ceci, c'est qu'eu somme Cl. Bernard n'admettant aucune faculté d initiative, c'est-à-dire aucune spontanéité dans le protoplasma, n'eu devait admettre aucune dans l'élément anatomique. Il se payait de mots dès qu'il interprétait les faits. C'est pourquoi, en terminant son étude sur les auesthésiques il a dit : a Par les auesthésiques on n'atteint pas ï.irritabilité qui est quelque chose d'immatériel, mais bien le protoplasma qui est matériel, h De sorte que ïirritabilité qui est, tour à tour, une faculté ou une propriété, comme ou voudra, du protoplasma, n'appartient pas au protopksma qui la possède et qui, par ailleurs, u'est qu'un résultat. C'est ainsi qu'ayant nié ia force vitale, il n'en écrii pus moins : a La force vitale dirige les phénomènes qu'elle ne produit pas; les agents physiques produisent des phénomènes
qu'ils ne dirigent pas. » Celte antithèse, aussi expressive qu elle est singulière, prouve que Cl. Bernard, comme J.-R. Mayer, tout en niant la force vitale^ ne pouvaient ou ne savaient pas s'en passer.
Quoi qu'il en soit, il est clair qu*en niant toute spontanéité dans l'organisme vivant, Cl. Bernard devait arriver à dire : a La vie c'est la mort i> ; antithèse qui procède de l'ensemble de la physiologie du déterminisme, tout Topposé de ce que pensait Bichat, pour qui a la vie est lensembie des fonctions qui résistent à la mort. r> Mais, selon Bichat, les propriétés vitales étant des propriétés de tissus, il est clair que les fonctions qui résistent à la mort ne peuvent être, précisément, que les fonctions de ces tissus vivants qu'il avait regardés comme simples.
Mais je reprends les choses au point où je les ai laissées au moment où je m'excusais de tant insister sur l'étude de la cellule.
La première et la plus essentielle fonction de la cellule, c'est, non pas la production, mais la multiplication des microzymas ; puisque ce sont ceux-ci qui la forment et peuvent seuls lui permettre de se multiplier et de fonctionner. Et la première condition de cette multiplication c'est qu'on leur fournisse les matériaux à l'aide desquels ils pourront composer leur matière organisable. Ces matériaux sont, en générai, des substances aibuminoïdes appropriées à la cellule, des matières ternaires é|ialement appropriées et les matières minérales nécessaires : bref, les matériaux dont se compose tout aliment complet capable de nourrir un animal. Le levure, par exemple, ne trouve naturellement réunies les conditions qui lui permettent de parcourir toutes les phases de son développement et de sa multiplication que dans le moût du brasseur : les matières organiques et minérales, y compris l'acide phosphorique. Il n'y a pas, dans le moût, ce que l'on appelle le protoplasma de la cellule de levure. C'est dans la cellule que s'opère le groupement, Tarrangemeiit des matériaux solubles qui y ont pénétré par osmose et où les microzymas opèrent les transformations qui les rendent aptes à constituer leur matière organisable particulière, celle qui s(irvira à kur multiplication, ainsi que le plasma spécial dans le({ii(>l les microzymas sont immergés et l'enveloppe. Et il faut bien le remarquer, les protopiasmistes purs reconnaissent que la cellule est le lieu où se fail cette importante opération : c'est là que Mohl a placé son proloplasma et non pas ailleurs. L'opinion qui cioU à l'existence d'un protoplasma nu, existant hors
de la cellule, se formant sans le concours d'un être vivant, doué de la puissance organisatrice, n'existe que dans rimagination d'un transformiste à outrance. Comment une telle substance pourrait-elle spontanément devenir ce que Cl. Bernard a appelé un être réel, c'est-à-dire structuré, puisqu'il n'est pas morphologiquement défini? Comment pourraitj-il communiquer ce dont il n'est pas doué : l'organisation et la vie ? Nul ne peut donner que ce qu'il a : or le protoplasma n'a pas de forme et il n'est pas sûr que Cl. Bernard lui accordât une vie active, se manifestant spontanément.
Mais une expérience fort simple permet de se convaincre qu'un protoplasma cellulaire, même encore contenu dans sa cellule, ne peut pas devenir ce que l'on suppose par le concours des conditions extérieures.
Soit l'œuf d'oiseau, celui de poule ou celai d'autruche, sur lesquels j'ai opéré. Il est fait pour donner un oiseau, chacun selon son espèce, lorsqu'au contact de l'air et sous l'influence d'une température suffisante, déterminée, il est abandonné à lui-même. Je prends l'un ou l'autre de ces œufs, je m'arrange pour ne pas l'échauffer et je le secoue vigoureusement pour rompre le vitellus et mêler son contenu avec le blanc. L'action de secouer ne peut pas changer la nature chimique du contenu de l'œuf, et, en fait, elle ne la change pas. Pourtant cet œuf ainsi préparé mis dans une couveuse, à la température requise, ou couvé par la poule, si c'est un œuf de poule, ne donnera plus d'oiseau. Pourtant j'ai soumis son contenu, son protoplasma aux influences qui devaient le faire naître ; du conflit de ce protoplasma, de celte matière vivante, comme dit Cl. Bernard, et des conditions extérieures n'est pas résulté l'ensemble des phénomènes de la vie qui font l'oiseau.
Mais si les secousses n'ont pas changé la nature chimique du contenu de l'œuf, elles n'ont pas, non plus, tué les microzymas, ni les cellules vitellines que le vitellus pouvait contenir. Seulement, au lieu de former un oiseau, c'est-à-dire de former la matière organisable qui^ devait leur servir à construire les éléments anatomiques de cet oiseau, ils ont produit de l'alcool, de l'acide acétique, de l'acide butyrique avec le glucose et les matières glucogènes de l'œuf, ont quelque peu modifié les matières albumiaoïdes et dégagé de l'acide carbonique, de l'hydrogène et de l'hydrogène sulfuré. Bref, les microzymas ont agi là comme de vulgaires ferments.
Cette expérience est fondamentale, Ëile a beaucoup contrarié
H. Pasteur et il a fait tout ce qu'il a pu, par lui-même et par ses élèves, pour faire croire que cette fermentation de l'œuf secoué a pour cause des germes de Tair qui auraient pénétré dans son intérieur. Il serait trop long de redire les discussions que j'ai eues à soutenir à ce sujet. On les trouvera résumées dans le livre dont j'ai parlé, (\). Je dis seulement que pour les besoins de ses doctrines microbiennes M. Pasteur était obligé de faire croire qu'il n'y a dans l'œuf rien d'autonomiquement organisé et vivant ; rien que de la matière pouvant devenir la proie des vibrioniens nés des germes atmosphériques. Attentivement considérée, Ja fermentation spontanée des œufs est une de celles qui doivent faire bannir de la science le système protoplasmiste et les doctrines microbiennes, qui sont l'une de ses conséquences.
Que néglige-t-on* que négligeait Cl. Bernard, quand il ne voyait dans l'œuf que du protoplasma? On négligeait d'abord la structure anatomique très apparente du contenu de l'œuf : le vitellus suspendu dans le blanc et dirigé par les chalazes, ainsi que les deux zones du blanc; les parties du jaune; la latebra creusée dans sa masse depuis Je centre jusqu'au point de la surface où se trouve la vésicule de Purkinje dite vésicule germinative et la cicatricule, le plus près possible de la coquille, à travers laquelle pénètre l'air. On néglige enfin ces membranes si artistement arrangées qui tapissent la coquille, à travers lesquelles filtre l'air avant d'arriver au contact des matériaux et des organes de l'œuf Or, un examen un peu attentif fait voir que le contenu de la latobra est plus fluide que le resle du jaune et moins aisément coagulable; que les cellules de la latebra et ses microzymas aussi bien que ceux de la vésicule de Purkinje sont ainsi contenus dans un plasma particulier, diflérent de celui de la masse du jaune, lequel contient des microzymas et des cellules semblables. Eh bien! l'agitation a eu pour effet de mêler les microzymas et les cellules de la latebra et de la vésicule germinative avec ceux du reste du jaune et ceux-ci avec le blanc et ses propres microzymas; de les placer ainsi dans un milieu différent de celui oii ils devaient agir pour produire avec le concours de l'air et de la chaleur les phénomènes chimiques et histologiques qui président au développement de l'animal ou l'accompagnent successivement. Ainsi dispersés, ils ne sont pas tuéS; mais ils manifestent
(1) Les microMyinaSf elc, p. 373 et suivantes. J.-B. Bailliëre ei fils. <
leur activité par des changements d'un autre ordre (1).
Voilà ce que Ton néglige; voil5 les merveilles à côté desquelles on a passé sans les apercevoir, parce que le système protoplasmiste aveuglait ses sectateurs. Mais quand je pense que voilà vingt ans que cela est publié, je me prends à être épouvanté de la persistance des vieilles idées métaphysiques que M. Bouley dit être dans mon esprit et non dans celui de Cl. Bernard et dans le sien.
Âh 1 qu'elle est belle la science qui se fonde sur la méthode expérimentale au lieu d'être constituée a priori sur des concep-* tions individuelles.
Pour qu'un être vivant naisse, il faut donc que, dans la vésicule close, qui sera ou est devenue Fœuf, rien ne soit dérangé; c'est à cette condition que, selon le très juste énoncé de M. Courty, a Tceuf est ce qui sera Fanimal »; sans elle la matière de cet œuf et les conditions extérieures auront beau être les mêmes, la synthèse organisatrice ou création vitale de Cl. Bernard n'entrera pas en jeu, parce que la vie ne résulte vraiment pas du conflit de cette matière et de ces conditions. L'organisation et la vie ne peuvent être communiquées que par ce qui est organisé et vivant ; le protoplasma^ de l'aveu de Cl. Bernard, n'étant ni organisé, ni doué de vie manifestée, ne le peut pas, car on ne peut donner que ce qu'on a. £t j'ajoute que l'hypothèse de la multiplicité des protoplasmas n'explique rien en ovologie : il faudrait en plus admettre dans chaque être autant de protoplasmas que d'appareils : protoplasma sanguin, hépatique, gastrique, rénal, splénique; nerveux, etc., et ce ne serait pas assez.
Et j'ajoute ceci : plus l'être sera élevé dans la série plus il sera pris de précautions pour que la vésicule, qui deviendra l'œuf, ne soit pas en continuité de substance avec le géniteur. Eh bien, les microzymas, qui sont destinés à former les cellules, les tissus et, de proche en proche, successivement les organes, les appareils divers des êtres supérieurs, se multiplient dans des cellules closes contenues dans le vitellus. Sans
(1) Quand on a imaginé le protopiasma unique, on a oublié qu'une température déterminée, différente pour chaque espèce, est nécessaire pour que le développement régulier ait Heu. Or, un degré de chaleur de plus ou de moins ne change pas la nature chimique de ce protopiasma et pourtant le développement n'a pas lieu si la température n'est pas celle qui convient à l'espèce de l'œuf; si donc ce degré de chaleur, en plus ou en moins, a de l'influence, ce ne peut être que sur le mode d'activité des microzymas.
doute un microzyma isolé doané pourra se multiplier dans un milieu approprié, en restant identique à lui-même, ou en devenant vibrionien qui se divisera ensuite ; mais les microzymas qui sont destinés à faire des cellules ou des organismes plus compliqués, ne se multiplient que dans les vésicules closes qui sont contenues dans lovule. Je veux montrer cela rapidement, en renvoyant pour les détails au livre dont j'ai parlé (]).
Lorsqu'on examine, sous un grossissement convenable, les ovules de poule depuis le moment où leur diamètre est de près d'un millimètre jusqu'à celui où ils atteignent trente-deux millimètres, on en trouve, parmi ceux qui ont le même volume, dont toute la masse est finement granuleuse (à l'exception des globules graisseux qui sont aisés à distinguer), ne contenant aucune cellule vitelline; d'autres où coexistent la masse finement granuleuse et les cellules vitellines en nombre variable ; d'autres enfin où Ton ne voit que des cellules vitellines. La masse finement granuleuse est constituée par les microzymas (qu'on peut isoler) plongés dans leur plasma. Les cellules vitellines sont tantôt d'apparence homogène, tantôt granuleuses et de diamètre variable ; les premières sont les jeunes, les secondes les plus anciennes. J'ajoute que dans le jaune de l'œuf fécondé les mômes circonstances peuvent se présenter ; dans tous les cas, au moment où l'incubation commence, les cellules vitellines ont complètement disparu. Ainsi, on peut dire qu'il y a alternativement, pendant le développement de l'ovule, disparition complète soit des microzymas soit des cellules vitellines. Que signifient ces faits?
Si l'on voulait attentivement considérer le fait de la disparition alternative plus ou moins complète ou incomplète des microzymas vitellins et des cellules vitellines dans le vitellus, on comprendrait que la multiplication et le développement des microzymas normaux se fait selon la loi embryogénique.
En appliquant la loi de la conservation et de la destruction des cellules selon la variation des conditions où elles se trouvent fortuitement ou naturellement placées, on comprendrait que les microzymas vitellins ayant formé les cellules en s'y enfermant, celles-ci continuent de vivre par leurs microzymas, lesquels, placés ainsi pendant un certain temps dans un milieu de composition constante, s'y multiplient selon leur loi, et que la cellule
(1) Les microzymas^ p. 490.
grossit, grâce à Jeur mulliplicatioa ; on comprendrait aussi qu'il peut arriver un moment où, ayant consommé, pour leur multiplication, tout le plasma intérieur, ils consomment également celui de Tenveloppe et redeviennent libres, pour refaire de nouveau des cellules, grâce à un nouvel apport osmotique de matériaux transformables^ pour être de nouveau détruits, et ainsi de suite jusqu'à ce que, la maturation étant achevée, Tovule soit prêt à être fécondé.
Encore une fois l'enveloppe de la cellule a pour rôle essentiel de conserver constante, pendant un temps suffisant, la composition du milieu, afin de conserver l'harmonie de la fonction.
Et voyez quelles précautions sont prises pour que Tovule» dans son entier, vive dans un milieu de composition déterminée. : Tovaire tire sa substance de l'individu souche et se nourrit ensuite des matériaux que lui apporte la circulation ; la vésicule de Graaf tire ses matériaux de l'ovaire, l'ovule de la vésicule de Graaf, les cellules vitellines de l'ovule, les raicrozymas des cellules vitellines. Pour que rien ne pénètre dans l'ovule, qui n'ait été élaboré, des organes spéciaux ont été préparés. L'individu souche fournit les matériaux que l'ovaire élabore ; l'ovaire en fournit que la vésicule de Graaf élabore ; la vésicule de Graaf en fournit que l'ovule élabore ; Tovule en fournit que les cellules vitellines élaborent, et les cellules vitellines et leurs microzymas achèvent la transformation de ces matériaux en matière organisable pour les nouveaux microzymas ! Oui, voilà le cycle que la matière fournie par l'individu souche doit parcourir pour former la matière organisable que les microzymas organiseront et animeront. Que vient faire ici ce prétendu protoplasma nu et partout le même, dont parle Cl. Bernard avec les transformistes? Non, il n'y a pas, dans l'ovule, au moment de son apparition dans la vésicule de Graaf, une trace quelconque de la substance de l'œuf dans lequel l'individu souche, l'ovaire, après lui, et la vésicule ensuite, ont été formés; que dis-je, il n'y en a plus dans l'ovaire lui-même, si ce n'est des microzymas ayant changé de fonction, dont le rajeunissement se produira dans les cellules vitellines.
C'est donc par une suite de formations cellulaires que les microzymas ovulaires se multiplient. Mais pendant l'incubation se forment de nouvelles cellules, à l'aide desquelles sont construits les premiers linéaments des appareils de l'embryon; et, ces cellules, on a été obligé de les distinguer par une dénomination particulière; ce sont les cellules embryonnaires ^ les
qaelles servent en même temps à la multiplication de nouveaux microzymas, lesquels se distinguent de plus en plus des microzymas vitellins déjà distincts, du moins par leur composition élémentaire, des microzymas ovulaires. C'est donc, encore une fois, par une suite de générations cellulaires nouvelles qu'apparaissent les différentes espèces de microzymas ; espèces distinctes, il faut le répéter, non pas morphologiquement, mais espèces par la nature différente de leur matière organisable, de leur plasma, de leur organisation et de leur fonction (1).
Il importe d'insister sur cette différentiation spécifique progressive des cellules et des microzymas. De même que l'ovule n'acquiert que peu à peu l'aptitude à être fécondé, c'est-à-dire ses microzymas à jouer leur rôle embryogénique, do mAme chaque appareil, chaque organe n'acquiert que peu à peu la plénitude de ses propriétés, c'est-à-dire ses microzymas leur aptitude à jouer le rôle auquel ils sont destinés dans l'organisme achevé. C'est ce que maintenant il faut mettre dans tout son jour.
Je rappelle sommairement que dans un animal adulte donné, la fonction des microzymas est différente dans les divers organes de cet animal; les microzymas du foie fluidifient l'empois sans le saccharifier; les microzymas du pancréas le fluidifient et le saccharifient; etc. D'un autre côté, les microzymas d'une même glande dans deux espèces différentes peuvent n'avoir pas la même fonction ; par exemple, les microzymas de la parotide du che\'al ne saccharifient pas l'empois et peuvent même ne pas le fluidifier, tandis que les microzymas de la parotide humaine le fluidifient et le saccharifient puissamment.
Eh bien, M. J. Béchamp a fait plus, il a étudié les microzymas des divers tissus et glandes dans le fœtus, soit humain, soit animal, et il a constaté le fait très significatif, que la fonction chimique d'une glande, d'un tissu ou de leurs microzymas
(1) Si Ton voulait voir les choses comme elles sont, dans le vrai el le réel, on comprendrait la haute signiûcation de cette loi que j'ai formulée dans sa généralité en disant : a à chaque fonction un appareil spécial. > Voilà l'œuf du ver-à-soie; il devient chenille, laquelle se nourrit, grandit, devient apte à filer sa soie et à s'enfermer dans son cocon; là, la chenille devient chrysalide, qui est comme un nouvel œuf où s'opéreront de nouvelles transformations, matérielles et organogéniques, dont le résultat sera les papillons, fr^melle ici, mâle là. Et ces papillons ne sont que les appareils où (sans nourriture nouvolle) sont fabriqués l'ovulti et l'organisme fécondant de la réunion desquels résultera l'œuf qui recommencera le même cercle.
isolés, n'est pas la même à tous les âges de ce fœtus et qu'elle ne devient que peu à peu ce qu'elle sera dans l'âge adulte.
Par exemple, Cl. Bernard avait fait voir que le sucre n'apparaît dans le foie du fœtus humain ou du veau que vers le quatrième ou le cinquième mois; c'est précisément vers la même époque que les microzymas hépatiques fluidifient Tempois; auparavant, ils sont sans action sur lui.
Les microzymas du pancréas de fœtus et les tissus de la glande ne fluidifient ni ne sacchariiient l'empois avant le sixième mois de la vie intra-utérine. li en est de même du tissu de la parotide et des microzymas de cette glande de fœlus humain, tandis que leur activité est très grande dans l'adulte. Et, n'est-il pas remarquable que la parotide n'acquière pas chez le cheval l'activité qu'elle possède chez l'homme?
C'est en étudiant ainsi les microzymas dans divers organes, depuis le vitellus, l'état fœtal jusqu'à l'état adulte^ que l'on s'élève à la notion du changement do fonction dont j'ai si souvent parlé; notion capitale qui nous servira à concevoir comment un microzyma restant lui-même peut devenir morbide.
Et je ne peux pas ne pas faire ici un retour sur ce que disait M. Boulcy de la supériorité du développement du système nerveux humain. Mais, d'après ce que je viens de dire, ne faut-il pas aussi considérer les espèces des microzymas nerveux comme il y a les espèces des microzymas parolidiens? N'y a-t-il pas les microzymas nerveux d'adulte, d'enfant, de fœtus, et, en forçant un peu l'analogie, ne pourrait-on pas dire, d'homme do génie, d'idiot, d'animal? La supériorité du système nerveux humain, c'est qu'il a pour facteur dos microzymas humains. Mais les microzymas qui sont avant les cellules embryonnaires sont aussi avant le système nerveux. On peut, à l'aide de toute cette histoire de l'évolution fonctionnelle des microzymas, concevoir comment, tandis qu'il n'y a pas encore do nerfs, il y a déjà des cellules nerveuses embryonnaires dans lesquelles les microzymas qui les ont formées sont déjà devenus les régulateurs de l'évolution embryonnaire dans chaque espèce, dans chaque individu.
Et cette notion de la fonction régulatrice du système nerveux me porte, en terminant, à examiner de plus près la fameuse antithèse de Cl. Bernard dont je parlais plus haut : « La force vitale dirige les phénomènes qu'elle ne produit pas; les agents physiques produisent des phénomènes qu'ils ne dirigent pas » Il y aurait beaucoup à dire sur chacun des termes de cette
antithèse, qui est autant dans la pensée que dans les mots. Je me borne à faire observer que la force qui dirige est quelque chose, car ce qui dirige existe. Or, Cl. Bernard niait cette force, laquelle existe néanmoins, non comme abstraite, mais comme liée au microzyma, selon que je l'ai expliqué, par la matière organisable douée d'organisation. Bref, le directeur ou plutôt le régulateur d'un système histologique et physiologique ne peut être que ce qui est constitué histologiquement et physiologiquement comme le sont un microzyma et une cellule. Or, un tel directeur est en môme temps un agent physique capable de produire des phénomènes et de les diriger. La levure de bière est un agent physique assurément, et cet agent produit les phénomènes physiques et chimiques de la fermentation et il les dirige; il les dirige si bien que le sucre, qui pourrait indifféremment se transformer en acide lactique, en acide acétique, en acide butyrique, avec ou sans dégagement d'acide carbonique, est toujours transformé par lui en alcool, acide acétique, glycérine, avec dégagement d'acide carbonique !
C'est très beau d'avoir de l'esprit et de dire de belles choses, mais, en matière aussi grave, ce n'est pas assez. Oui, c'est aller contre les faits que de soutenir, comme le fait l'illustre physiologiste, que les agents physiques tels que les organismes vivants produisent des phénomènes sans les diriger; c'est même inexact à d'autres points de vue : l'agent acide sulfurique et l'agent appelé base métallique dirigent toujours le phénomène de la combinaison vers la formation d'un sulfate l
Je crois, mon cher ami, avoir suffisamment mis en lumière le fait que la première et la plus essentielle fonction de la cellule, c'est la multiplication des microzymas pendant qu'ils acquièrent des propriétés nouvelles. Elle en a une seconde qui lui est corrélative : c'est qu'elle peut être, elle est réellement, comme la levure de bière, un agent producteur des phénomènes physiques et chimiques qu'elle dirige. C'est en l'étudiant sous ce second point de vue que nous résoudrons la question de savoir si la vie est ou n'est pas une pourriture, et si l'on peut dire avec vérité : « la vie, c'est la mort ! »