‹ La théorie du microzyma et la système microbienChapitre 37 sur 55 · TRENTE-CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-CINQUIÈME LETTRE

Sommaire. — Le propre de ce qui est vivant. — Impuissances du système protoplasmiste. — Un tort irrémissible. — La vie, la jeunesse, la vieillesse aux yeux d'un clinicien éminent. — La vie donnée ou prêtée. — La vie et la mort selon Littré. — Un contrôleur. — Réflexions. — Une pensée de La Bruyère imitée. — La vie est la résultante de deux vies. — Moment de la naissance. — L'élément quantitatif dans le plan et la vie de l'être organisé. — Multiplication et maturation corrélative des microzymas. — L'accroissement, la maturation et le renouvellement de l'être organisé. — L'hérédité. — Conclusion.

Naître, vivre, se nourrir, s'accroître et se développer, fonctionner et se reposer, se reproduire, vieillir, souffrir par les excès ou par les privations, devenir malade, mourir et se détruire, n'esUce pas le propre de ce qui est vivant ? Mais avant de naître ne faut-il pas avoir été ovule, ovule fécondé ou œuf, embryon, fœtus et fœtus à terme ?

Le système protoplasmiste, on l'a vu, est impuissant à donner de ce fait considérable une explication rationnelle et expérimentale. Mais les mots mêmes qui figurent dans ce tableau n'ont pas de sens dans ce système !

A mes yeux, le système protoplasmiste et les doctrmes microbiennes, qui en sont une conséquence, indépendamment de Terreur fondamentale, qui est à leur base, ont le tort irrémissible de supprimer la médecine ou de la réduire à un empirisme déplorable, précisément à cause de celte impuissance, tout en s'imposant comme fondées sur Texpérience et comme l'expression de la vérité scientifique même.

Et cependant la médecine a besoin, je veux le montrer par un exemple frappant, d'avoir celte explication rationnelle et expérimentale.

Un clinicien éminent, dans une de ses lumineuses leçons, où sans cesse il s'efforce de remonter à la cause du phénomène morbide pour en rechercher l'explication physiologique, parlant sur a TEndarlérite et les dégénérescences artérielles », signalait non seulement les causes physiques et les lois mécaniques qui régissent les lésions artérielles, mais la série étio-

logique dont voici rénumération : « vieillesse, alcoolisme, diathèses (gouttey rhumatisme, syphilis, et j'ajoute, disait-il, scrofule). » Et, le savant professeur, après avoir dit pourquoi la vieillesse est en tôle de cette série étiologique, s'écria tout à coup :

< Qu'est-ce que la yieillesse?

9 Mais qu'est-ce d'abord que la jeunesse ? qu'est-ce que la vie ? >

Voici les réponses :

a La vie est une force temporairement prêtée à la matière, revêtue <Vune forme déterminée ou organhme; ce qui distingue immédiatement la vie des forces physico-clilmiques, qui sont immanentes à la matière (qu'on ne saurait concevoir sans elles), et qui réhidentet persistent dans la matière, quelque forme que celle-ci revête. La vie ne se sert de la matière qu'à la condition de l'user. L'organisme vivant est doué d'une force de réparation spontanée, on peut la concevoir comme un tourbillon dans lequel la matière ne pénètre que pour y vivre un instant et mourir.

9 Dans la jeut^esse la vie appelle à soi plus de matière qu'elle n'en rejette et Torganisme grandit. Dans l'âge adulte, il y a équilibre entre la réparation et la destruction, de sorte que l'organisme reste stationnaire en apparence ; cependant la vie y est encore assez exubérante pour pouvoir être transmise à d'autres particules de matière : c'est la génération. Dans^ meillesse, la destruction l'emporte sur la réparation et l'organisme décroit.

» La vie n'est donc qu'une chose très relative, puisqu'il y a successivement dans le même organisme vie et mort tout ensemble. Dans l'organisme vieilli, la somme dos molécules mortes tend à l'emporter sur celle des molécules vivantes, une portion de celles-là persiste dans Torganisme, qii'<;lli; encombre et dont elle gène le fonctionnement ; elle y persiste à l'état d'a//t&romCj qui est comme la rouille de la vie,. , (1) »

J'ai transcrit ce morceau très significatif pour montrer à quelle hauteur peut sVlever un médecin éminent, doué d'un esprit très philosophique, qui se trouve aux prises avec les exigences de la clinique et du haut enseignement. Rien n'est laissé dans Tombie, ni les plus hautes conceptions de la science, ni la pratique. On y sent le savant tout imprégné des grandes traditions médicales, cherchant la cause de la maladie dans le sujet malade, et en même temps maître de Tétat de la science au moment oii il écrit. M. Peter tient compte de cet état de la science sans rien sacrifier de ce qui fait la grandeur, l'autonomie et la dignité de la médecine. On y sent à la fois la prédominance de l'empire des doctrines hippocratiques et le besoin de ne pas négliger ce que la science a acquis de connaissances nouvelles.

(1) Michel Peler : Leçons de clinique médicale, t. I, p. 389 (1873).

Bref, OD y sent le médecia qui, contre Cl. Bernard, no conçoit la vie que dans ce qui est morphologiquement défini; qui voit clairement que la vie ne serait rien si elle n*était que le résultat d'un conflit. Avec les naturalistes, dont était M. Milne- Edwards, il s'élève ainsi contre ceux, dont était Cl. Bernard, pour qui « la vie devait être considérée, non comme la consé» quence d'une force qui aurait été donnét en propre aux corps organisés, mais comme une propriété générale de la matièrOi protoplasma, qui se manifesterait dès que les circonstances extérieures deviendraient favorables à son apparition.

Il convient de remarquer, pourtant, qu'où Milne Edwards disait : La vie est donnée en propre, M. Peter dit qu'elle est seulement prêtée. Il me paraît évident que ce prêt est pour expliquer ce phénomène étrange qu'on appelle la mort : ce qui n'est que prêté pour un temps peut être supprimé ou retiré après ce temps écoulé. Sans doute M. Peter n'admet pas, comme Cl. Bernard, que la vie soit la mort, mais il est vivement préoccupé de ce que, dans l'ordre de la nature, l'une suppose l'autre, ne va pas sans l'autre. Précédemment, j'ai dit que Foiissagrives aussi avait exprimé l'idée d'un prêt do la vie ; il y a pourtant une différence entre los deux objets auxquels il a été fait; selon Fonssagrives c'est à la matière tout court; selon M. Peter c'est à la matière revêtue d'une forme déterminée devenue un organisme, ce que Milne Edwards appelait un corps organisé; évidemment il y avait dans ces deux notions, pour ces deux savants, quelque chose de très essentiel. En effet, un organisme, un corps organisé peut être conçu comme jeune, comme vieux, comme diathésique, etc., ce qui ne peut être on parlant de la m-îtièi-e, c'est-à-dire de composés chimiquei.

Oui, la médecine tout entière e^t constituée sur cette notion de bon sens que les êtres vivants sont des organiamen. Les protoplasmistes eux-mêmes sont obligés de s'y tenir. Sans doute, tout en protestant, Chauffard pensait que le protoplasma (substance idéale) permettait de saisir les liens qui unissent tous les règnes vivants. Mais la question est de savoir si les règnes sont unis. Certes, il y a des rapports, des analogies ; de liens je n'en vois nulle part ; mais partout des différences qui sont comme des abîmes infranchissables. La substance idéale dont il s'agit ne permet pas de combler ces abîmes ; précisément parce qu'elle n'est qu'idéale, imaginée pour essayer de comprendre ce que la méthode expérimentale ne paraissait pas pouvoir expliquer. Mais si elle ne permet de saisir les ïntm de rien du tout, elle

e»t capable de &ire concevoir des erreurs monstrueuses comme celles qui ont enfanté les doctrines microbiennes.

Et non seulement la médecine est constituée sur cette notion de bon sens, mais^ en outre, die reconnaît que la vie ne résulte pas de Torganisation; grande vérité que M. Ch. Robin n'a pas négligé de mettre au premier rang. Que la vie soit donnée en propre ou seulement prêtée à l'organisme» n'est-il pas vrai que H.Milne Edwards, MM. Peter et Fonssagrivesla concevaient conmie indépendante de lui, quoique si bien confondue avec lui qu'ils ne font plus qu'un ; l'organisme vivant l En fait, quand la mort survient, l'organisme qu'elle animait ul instant auparavant n'en subsiste pas moins. Oui, la vie a été considérée comme une force surajoutée à l'organisation et comme une substance subsistant par elle-même, comme le mouvement, et qui ne peut être anéantie. Écoutez Littré :

a La matière organique est animée en ce sens que les particules y sont soumises à un flux incessant, que l'une arrive et l'autre s'en va par un travail simultané qui est à la fois composant et décomposant, ou comme on dit dpns le langage technique, assimilant et désassimilant. .. Les faits biologiques doivent d'abord satisfaire aux lois chimiques: mais la réciproque n'est pas vraie, et le fait chimique ne satisfait pas aux lois biologiques, manquant de ce quelque chose qui est le caracière de la vie. Ce quelque chose est la mobilité du composé vivant, linstabilité des molécules qui le forment. Là la Ûxité est absente, et quand, d'une manière relative du moins elle commence à s'établir, c'est que l'énergie vitale diminue. La vieillesse s'achemine, et bientôt, la moindre circonstance venant à contrarier un mouvement qui de lui-même tend à s'arrêter, la mort survient. A peine est-elle survenue, que la chimie, délivrée du contrôle, rentre dans tous ses droits, dissocie les éléments, suivant les combinaisons stables qui lui sont propres, et rend au fond commun les matériaux qui avaient été prêtés pour un moment à l'individu. »

C'est évident, pour pouvoir dire; a la chimie délivrée du contrôle », il fallait que Littré admit un contrôleur présent, agissant de conserve avec la chimie, mais indépendant et qui parti, lui laisse le champ libre. Certes, en comparant ce morceau avec celui que j'ai pris à M. Peter, on arrive à la même conclusion: pour Tun comme pour Tautre la vie est liée à l'organisme, donnée ou prêtée, mais indépendante de lui. Mais pour l'un comme pour Tautre et aussi pour vous, mon cher ami, c'est Vorganisme dans son ensemble qui est matière organique animée f matière vivante; sans souci de l'organisation, de la structure, de la vie indépendante et des fonctions particuculièreg des parties, cellules ou autres. Tenez, dans votre

magistrale et si philosophique étude sur a Cl. Bernard et la méthode expérimentale », après avoir soutenu contre Til-* lustre physiologiste qu' « il n'y a pas d'inertie dans le corps vivant, qu'il y a, au contraire, une activité incessante depuis la naissance jusqu'à la mort ; que c'est dans la spécialité toute particulière de cette activité que résident les vrais carac-* tères de la vie et qu*on ne saurait admettre que le déterminisme biologique repose sur la même base que le détermi* nisme physico-chimique », vous vous écriez : « la vie est un mode d'activité de la matière, ne l'oublions pas. » C'est parce que tout le monde en est là, que les uns soutiennent que la cellule est un élément anatomique, mais n'est pas un organisme, ni vivante et pourtant agissante; que les autres soutiennent qu'elle est vivante mais point active ! Je sais bien que sous votre plume, tout votre travail le prouve d'ailleurs, la matière dont vous parlez, c'est la matière organisée de l'organisme ; je ne critique que la forme absolue sous laquelle vous avez exprimé votre pensée, il fallait dire : a la vie est un mode d'activité de l'organisme » ; c'est seulement ainsi que nous restons dans le domaine des faits : si c'était la matière tout court, ce serait le protoplasma, c'est-à-dire la matière sans organisation et non morphologiquement définie.

Quoi qu'il en soit, cette importante notion de la vie, existante et indépendante de l'organisme, que tous les grands médecins, avant ou après Bichat, ont eue, il importe de la conserver, car sans elle la médecine, nous le voyons aujourd'hui, est condam* née à verser dans Tempirisme, dont je parlais. Oui, ces grands médecins^ sans s'expliquer sur sa nature, ont admis la vie comme une réalité sans laquelle il n'y a ni physiologie, ni pathologie rationnelle et scientifique. Mais à cette réalité il faut donner plus de fixité en l'appuyant sur la théorie du microzyma» Voilà pourquoi, avant de tenir ma promesse de la fin de la dernière lettre, malgré que je ne voulais pas m'y étendre et mal-» gré tout ce que j'ai déjà dit de la matière vivante par essence et par destination, ainsi que du protoplasma, je reviens sur d'anciennes considérations pour les mieux préciser encore.

La vie, les protoplasmistes ne se la figurent pas comme existant par elle-même. N'oublions pas que, suivant Cl. Bernard, elle n'est qu'un résultat : le résultat du conflit du protoplasma et des conditions extérieures qu'il appelle aussi les excitants extérieurs. Quels sont ces excitants ou conditions? C'est Cbau&rd exposant la pensée de Ci. Bernard qui répon*

dra : « Les excitants généraux du protoplasma sont : l'eau, la chaleur, l'oxygène, certaines substances dissoutes dans le milieu ambiant. » Or, répétons-le, le proloplasma, ils ne le conçoivent que comme un mélange d'eau et de certaines substances chimiques semblables à celles qui sont dissoutes dans le milieu ambiant dont on parlait. La chaleur elle*méme n'étant que du mouvement transformé, delà matière en vibration, dire que la vie est le résultai du contlit dont il a été parlé, c'est dire qu'elle est le résultat du conflit de la matière et de la matière, comme l'eau, et de la chaleur, voire de la lumière et de l'électricité, sont le résultat du conflit de l'hydrogène et de l'oxygène.

La Bruyère, parlant de Tàme, disait : « La matière, comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être? Comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire ce qui est à l'homme môme une œnviction qu'il n'est pas matière? »

Ne peut-on pas dire aussi justement : « La matière, com* ment peut-elle être le principe de ce qui la domine dans les êtres vivants et qui l'oblige à des actes dont elle n'est capable que dans ces êtres? Etant ce qui par conflit avec elle-même produit la vie, comment peut-elle être dans l'homme ce qui produit la mort? », puisqu'on a dit : « la vie, c'est la mort! »

Non, non, le système protopiasmiste n'a pas de solutions pour les hautes questions qu'agitent les physiologistes et les cliniciens. J'ai beau taire, je u'arrive pas à comprendre que les composants d'un mélange de principes immédiats divers, tel qu'on dit être le protoplasma — le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le soufre, le chlore, le phosphore, le silicium, le potassium, le sodium, le calcium, le magnésium^ le manganèse, le fer — puissent être répatés jeunes ou vieux et capables de fournir la vie comme résultat de leur union. Une préparation chimique peut êtreréceute ou ancienne: c'est par abus de langage qu'on pourrait la dire jeune ou vieille.

Mais c'est en pathologie surtout que le système est impuissant et heurte le bon sens.

Se ligure-t-on un médecin parlant de la série étiologique signalée par M. Peter en l'appliquant au protoplasma, c'est-àdire aux corps simples qui le composent, aux combinaisons chimiques qu'ils ont formées et à leur mélange! El qu'on ne se récrie pas : le protoplasma n'a d'existence que grâce à ces corps simples. Depuis Lavoisier, c'est un non-sens que de parler de

la matière organique comme on le fait : par ses composants, toute matière est minérale; il n'y a pas de matière • organique, et à plus forte raison pas de matière qui puisse être réputée vivante autrement qu'organisée, revêtue d'une forme déterminée qui la constitue à Tétat d'appareil, de machine.

En vérité, tout cela n'a de signification que si l'être vivant est un organisme, une machine qui a été mise en mouvement, dans laquelle le moteur ou la force, le mouvement même qui l'anime, se conserve et peut se transmettre, se modifier au besoin, etc. C'est d'une machine dont tous les rouages, selon que je l'ai expliqué, sont construits, formés de partictUen primigènes vivantes, qui sont les microzymas, dans lesquels la matière or» ganisable (non pas la matière en général, mais spéciale par la nature très particulière des principes immédiats qui la com-« posent), l'organisation et la vie sont unies en un tout inséparable, qu'on peut dire qu'elle est jeune ou vieille, qu'elle est devenue diathésique, alcoolique, épileptique, somnambule, etc. C'est d'un tel système que Ton dit qu'il est doué de spontanéité, de la faculté de se réparer; qu'il peut croître, grandir, rester sta*« tionnaire, s'user, vieillir, se régénérer, être lésé; qu'il peut se nourrir, se servant spontanément de la nourriture pour l'assimiler, pour former lui-même avec les matériaux: assimilés et les siens, la matière organi sable dont ses microzymas se serviront pour la douer d'organisation, la revêtir de leur propre forme et lui communiquer le mouvement qui est la vie.

J'ai montré par Texpérience de l'œuf fécondé et seooué que le prétendu protoplasma et les excitants extérieurs ne suffisent pas pour former un poulet; au lieu de l'oiseau on obtient les produits de la transformation de certaines substances de l'œuf; ot comme pour cette sorte de fermentation les excitants exté^ rieurs peuvent être supprimés, il est clair que c'est dans l'œuf lui-même que sont réunies les conditions qui la déterminent; d'ailleurs l'œuf non fécondé subit la même fermentation; et je le répète, les microzymas de ces œufs sont les seuls agents de cette fermentation.

Mais le protoplasma et les excitants extérieurs suffisent si pet) à donner naissance au poulet, qu'il faut de toute nécessité que dans l'ovule pénètrent les spermatozoïdes et les microzymas du mâle. La fécondation, voilà la grande condition, celle sans laquelle l'embryon ne naîtrait pas, ne se développerait pas, parce que les cellules embryonnaires ne se formeraient pas. Pour que ces cellules se forment la matière et les microzymas de l'ovule

çvaridn ne suffisent pas; les cellules embryonnaires naissent du concours de deux espèces de mkrozymaâ, c'est«à-*^ire de im<^ozymas formés de matière organisable, d'organisation et de vie différentes. Les cellules embryonnaires sont construites et animées par des microzymas de deuiL sources; la tie du poulet est ia résultante de deux vies!

: Et si Fon tient compte de toutes ces^ eîrconstftnces ne faut-il pas dire que la naissance commence arec le pttemier groupement des microzymas qui fîorment, d'une part, k vésioule qui sera Tovule et, d'autre part, celle qui deviendra le lieu de foromtipn des spermatazoïdes ? De sorte que, à rigoureusement parler, la fécûndation est l'acte nécessaire qui aehère virtuelle* ment la naissance et qui constitue dans Tosuf Je nouvel individu en. puissaaee. La suite n'est que le développeoient de ce qui, virtuellement, est déjà; ce que Ton nomme les auditions exté-^ meures^' différenti^s pour les diverses catégories d'organismes vivalits dont Tœuf est de représentant, n'introduisent rien dont dépende l'iodividu qui en sortiiia. Mais, pénétrons plus avant dai£s cette considération^

«La: \iiè> disait Agassiz avec -profondeur, suppose rintroduc-» tion^ dans la structure de tout tiètre organifsé, d^un élénient quantitatif aussi rigoureusement fixé, aussi exa*etett)ent pondéré que n'importe quelle autre condition se ratta<)hbnl surtout à la qualité des organes ou de leurs parties. » Oui, le plan et la vie de l'être qui doit sortir de l'œuf supposent dans celui-ci l'introduction d'un dément quantitatif absolument déterminé, de façon que la. taille même de chaque espèce et de chaque rabe est bornée entrô d'étroites limites.* Cet ^élément important, qui a été introduit dans l'œuf par les géniteursy est évidemment représenté par ce qui est autonomiquement vivant en evix, et plus spécialement par les preniners microzymas qui^ (ians l-ovaire mâle et dans i'ovaii^e femelle, ont constitué les vésicules :qui, ici, sont deven^ies T-ôvule mâle, ici Povule femelle, su 6'y muiltipliant comme il a été expliqué. Or pendant l'incubation ces microzymas forment les cellules embryonnaires, où leur multiplication se continue pèiidant que les uns et les autres construisent les tissus et organes de Pembryon et du fœtus dans lequel; à un moment donné, apparaît l'ovaire, dans le stroma duquel nait la vésicule de Graaf et dans celle-ci la vésicule qui sera Tovule, etc. De façon que, les choses étant vues datis leur sucoession, il se trouve que dans l'œuf la foule des microcymas et les cellules vitellines sont quelque

chose de plus nouvelle formation que les cellules embryonnaires, que rovaire, que la vésicule de Graaf et que l*ovuie lui-même . Et il importe do ne pas Toublier : dans Tovule les microzymas se multiplient dans une substance plasmatique qui n'y arrive qu'après avoir été élsi)orée d'abord dans l'organisme du géniteur^ ensuite dans le stroma de l'ovaire^ puis dans la vésicule de Graaf et qui le sera encore dans les cellules viteliioes ovulaires et de Tœuf • N'est«il pas vrai que les microsymas nés, dans de telles et si extraordinaires oircons-^ tances, d'autres miorozymas, sont évidemment des microzymas renouvelés et jeunes ? Je me suis assuré que les microzymas de Tœuf fécondé de poule n'ont' pas rigoureusement la même composition élémentaire que ceux des< ovules; de telle sorte que, pendant leur multiplication, tandis qu*ib arrivent à maturité ils etengent même leur matière organisable ; il résulte donc de l'observation attentive des faits, que les microeymas de r<Buf sont, en quelque sorte, presque tous de nouvHie nais*sance. C'est de Tensemble 4e ce processus que résulte le rsjeu* nisseroent incessant qui refait l'enfance avec l'Age mûr et quelquefois avec la vieillesse, car on a vu des mères de cinquante-deux ans et des pères plus &gé!>^.

Ainsi les microzymas se multiplient, se renouvellent et subissent en même temps la maturation qui leur fait acquérir peu à peu la fonction qui convient au rdle auquel ils sont destinés dans l'œuf. Et ce fait de latnutiplication et de la maturation corrélatives, qui s'accomplissent avec changement de composition, est absolument dans l'oi'dre naturel des' choses. Considérez ce quj se passe pour les fruits d^un arbre : longtemps avant leur maturit;é ils sont constitués dans toutes leurs parties, dans leur forme, avec une certaine composition chimique : arrivés à maturité les parties sont les mêmes, mais la composition chimique a changé; et sans ees changements, s'acoomplissant en eux, les semences qu'ils contiennent, quoique fécondées, ne germeraient pas, les condition^ ou excitants extérieurs étant d'ailleurs en tout favorables.

La maturation et la maturité, ces notions de sens commun qui résultent de l'observation des faits les plus vulgaires, n'ont pas de sens ni d'explication non plus dans les systèmes admis. Le fruit n'acquiert-il pas tout son développement avant d'être mûr? L'accroissement et la maturation sont deux phénoDoènes qui se succèdent. Pour comprendre l'un il faut comprendre l'autre.

L'accroissement ne résulte pas seulement, ainsi qu'on se ie figure, en un apport de matière que la vie appellerait à soi. 11 coQsiste en la multiplication des microzymas et la formation de nouvelles cellules, de nouveaux tissus dans les organes déjà constitués dès Vétat foetal; bref, il est essentiellement la conséquence de la fonction histogénique des microzymas et de leur prolifération. C'est seulement lorsque les organes et l'organisme sont achevés, dans Tétat foetal même, que s'accentue le phénomène de la maturation, lequel consiste, dans les changements qui font acquérir aux microzymas^ dans chaque centre d'organisation, la plénitude dé leurs propriétés et de leurs fonctions; c'est ce qui est rendu évident parce que j'ai dit du moment où s'établit la fonction glucogénique du foie et du moment où les microzymas du pancréas ont acquis la propriété de saccharifier la matière amylacée, etc. Pendant le développement des organes c'est surtout la fonction histogénique qui prédomine ; sans doute, même dans la période embryogénique, les microzymas exercent leur activité chimique, mais c'est surtout pour former la matière organisabie qui sert à leur multiplication et à la synthèse des cellules et des tissus. Le développement étant achevé, la jeunesse et l'âge adulte ayant succédé à l'enfance, la fonction histogénique ne prédomine plus; mais, comme sans cesse, des cellules, des microzymas se détachent de l'organisme, que sans cesse des cellules s'usent, se réduisent en microzymas, elle est réparatrice. Quant à la vieillesse on peut la considérer comme la période de l'existence où la fonction histogénique normale est minimum; alors surtout prédomine la fonction conservatrice; c'est alors surtout qu'il faut se garder de surmener l'organisme par des excès. En étudiant de ces points de vue le phénomène de la nutrition nous verrons que la multiplication des microzymas et des cellules n'est pas Tunique cause de l'accroissement, mais qu'elle a pour effet l'introduction dans l'organisme de l'énorme masse d'eau qui est une condition du fonctionnement des tissus, au sens chimique surtout.

C'est ainsi que se renouvelle incessamment l'espèce, que s'accroît et se conserve l'individu; c'est ainsi que l'organisme est de proche en proche le produit de l'activité histogénique, physiologique et chimique des microzymas et qu'il est vivant dans toutes ses parties. Les choses, vues à la lumière des faits patiemment et persévéramment observés, deviennent ainsi très simples. Au lieu de ce mystérieux protoplasma (qu'on a dû

appeler une substance idéale) , réminiscence de la vieille hypothèse d'une matière vivante par essence et par destination, partout identique à elle-même et pourtant se diiférentiant sans cesse (et sans cause) dans les espèces et dans les individus; nous avons maintenant une réalité nettement définie, le micro» zyma se différentiant lui'-même, parce qu'il est autonomiquement vivant, ayant en lui-même le principe de )a faculté de changer de fonctions en changeant progressivement la nature de sa matière organisable, son organisation et sa vie; de microzymavitellin devenant microzymas de cellules embryonnaires, de cellules etorganes fœtaux, de cellules etorganes infantiles, etc., pancréatiques, hépatiques, gastriques, etc. Le microzyma, en vertu de la loi expérimentale du changement de fonction, permet de concevoir la possibilité de l'individualisation que Chauffard tentait en vain de comprendre en partant du protoplasma unique et nu. C'est la nature du microzyma qui fait que le nouvel être, en passant par Tétat embryonnaire, fœtal, infantile, tout en tenant de ses parents, par leurs microzymas ovulaires, l'organisation et la vie, s'en distingue comme individu. Et ces microzymas, qui représentent en organisation et en substance les géniteurs, peuvent introduire dans l'œuf, avec l'organisation et la vie, les perfections aussi bien que les imperfections de ces géniteurs. Là se trouve l'explication du redoutable problème de l'hérédité.

Certes, vous aviez raison de soutenir, contre Cl. Bernard, que le déterminisme biologique ne repose pas sur la même base que le déterminisme physico-chimique et que dans le corps vivant il y a une activité incessante, depuis la naissance jusqu'à ta mort. Cette activité est non seulement incessante : elle est multiple et variable ; elle est multiple, puisque l'être vivant manifeste des phénomènes de plusieurs ordres; elle est variable, puisqu'il peut souffrir et devenir malade sans cesser de vivre, et cela durant de longues années. La médecine rapportait la variation des phénomènes à une force surajoutée à l'organisnie ; elle avait raison et la théorie du microzyma démontre que, dans l'organisme vivant, cette force est liée, non pas à la matière quelconque, mais à la matière organisable, par l'organisation, dans une forme définie, autonome^ physiologiquement indestructible et impérissable qui est le microzyma. C'est parce que le microzyma est tout cela que Littré avait tort de croire que le propre caractère de la vie « c'est la mobilité du composé vivant et l'instabilité des molécules qui lo forment. » C'est

précisément l'inverse qui est vrai. Le composé vivant, l'organisme est, au contraire, une machine formée par des molécules essentiellement stables, essentiellement résistantes dans leur énergie, qui sont les microzymas. La mobilité apparente que nous y constatons tient à ce qu'une partie de leur énergie s'exerce sur une portion de la substance qui n'est ni organisée, ni vivante par conséquent. Mais je n'ai plus de place et je m'arrête.

TRENTE^IXIÈME LETTRE

Sommaire. — L'organisme vivant selon la théorie du microzyma. — Un postulatum démontré et rappelé. — La mobilité et l'instabilité du composé vivant. — Un organisme virant meurt, est destructible. — La matière ne naît ni ne meurt : elle est inanéantissable. -^ Les deux parties inégales, en poids, du corps vivant : l'une vivante, Tautre non vivanto mais point morte. — Leurs relations. — La permanence de l'élément vivant. — La variabilité et la constance dans la composition de la partie non vivante ou plasmatique. — De Tordre des transformations dans l'organisme. — Qu'est-ce que l'organisme? — L'homme comparé à la cellule de la levure. — Une justification et une restitution.

Je rattache cette lettre à la précédente pour en compléter le sujet, et pour dire quelle idée il faut se faire de l'organisme vivant selon la théorie du microzyma.

Et d'abord cette théorie a mis en vive lumièie et rendu intelligible ce que le bon sens admettait et ce que le langage consacrait, savoir : a Un végétal, un animal, Tbomme luimême, sont des machines, comme disait Bossuet, qui ont été construites d'une certaine manière et douées de propriétés el de fonctions déterminées, chacune selon son espèce. Et ces machines, en cela différentes de celles faites de main d'homme, ont en elles-mêmes le germe de leur reproduction spécifique ; en elles, par un phénomène appelé de nutrition^ les microzymas, qui en sont de proche en proche les constructeurs, et

qui en congtitaient Jes éléments vivants per se, forment fa ma-* tiare organisable à Taide des matériaux ambiants, et ils Torga-^ nisent en lui communiquant avec leur l'orme leur propre vie actuelle. Les propriétés de ùes machines ont la matière pour support, mais elles sont, dans une certaine mesure, indépen«* dantes de cette matière; elles dépendent essentiellement de la structure, de l'organisation et de la vie particulière des mrero^ zymas qui les animent. »

Une telle machine, que Ton appelle un organisme vivant, que Ton a aussi appelée le composé vivant, n'est dono pas seti« lement un composé de matière tout court ; l'organisation en elle ne résulte donc pas d'une modification plus ou moinà excellente de cette matière (1); mais elle a été construite et formée par des molécules, particules primigènesy stables, mor^ {Aologiquement définies, essentiellement résistantes dans leur organisation et dans leur énergie ou leur vie, qui sont les mîcrozymas. Le composé vivant n'est donc pas seulement vivant dans son tout, il Test dans chacune de ses parties, dans n'im4 porte quelle fraction, si petite qu'elle soit, de sa totalité.

Voilà, pour moi, ce qui résulte clairement de l'expérience, et c'est ainsi que se trouve démontré le postiilaium que j'énon-i çais au début de la vingt-quatrième lettre :

Les microzymas sont ce par quoi un organisme, une cellule', sont vivants; tout organisme est réductible au microzyma, '

C'est parce qu'il en est ainsi, c'est parce que nous sommes vivants, jusque dans les dernières particules de notre substance, par des éléments histologiques vivants per se, irréductibles à une forme plus simple, les microzymas, que nous ne sommes pas seulement matière au sens chimique ou physicochimique, comme le pensait Cl. Bernard avec les protoplasmistes. C'est parce que tout organisme est réductible au microzyma, que la vie existe dans le germe avant qu'il y ait ce que l'on appelle des organes. C'est parce qu'il en est ainsi que les mots vie, irritabilité, contractilité, ont une signifleation précise. C'est parce qu'il y a dans le microzyma un principe per-' manent de réaction, que nous avons enfin l'idée de la vie réalisée ; la vie n'étant quelque chose que dans cette réalisation visible comme le magnétisme l'est dans l'aimant. C'est parce que les microzymas sont doués d'une vie indépendante, individuelle, chacun selon son espèce, qu'il y en a dans les diffé-

(1) Ch. Bonnet avait dit, il faut le rappeler, que c de toutes les modiftcalions de la matière^ la plus excellente est l'organisation. »

rents * centres d'organisation de fonctiounellement divers et capables de changer de foociioa, et que le système protoplasmiste, erroné dans son principe, est faux dans ses conséquences comme il Test expérimentalement. C'est parce qu'il en est ainsi que le système microbien est également faux dans le même sens que le système protoplasmiste Test. C'est , enfin, parce qu'il en est ainsi qu'il faut être prudent quand on veut pratiquer les prétendues vaccinations microbiennes pour procurer Timmunité ; car ils ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils disent ceux qui s'imaginent qu'il n'y a que de la matière comparable au moût, au vin ou à la bière dans un organisme vivant; car on ne sait pas dans quel sens ces pratiques peuvent modifier l'aptitude à changer de fonction qui est dans les microzymas de l'organisme.

Oui, c'est parca tout organisme est réductible au microzyma; c'est parce que les microzymas sont susceptibles de changer de fonction que s'expliquent non seulement les phénomènes qui précèdent la naissance en procurant le rajeunissement incessant de l'espèce, de la race, mais la naissance elle-même et l'ensemble des phénomènes que nous avons compris sous le nom de maturation. C'est grâce aux propriétés des microzymas et des cellules que Ton s'explique comment l'irritabilité et la spontanéité de l'organisme peut procurer la guérison après avoir produit la maladie. C'est aussi grâce à la puissance histogé-* nique des microzymas qu'après les lésions traumatiqaes ou autres, s'opèrent les réparations et les guérisons chirurgicales.

Les systèmes protoplasmiste et microbien nomment les phé nomènes, ils ne les expliquent vraiment pas; les mots mêmes qu'ils emploient n'ont pas de sens pour eux. Et s'ils essayent de comprendre, ce n'est qu'en imaginant de nouvelles hypothèses et en émettant des affirmations sans preuves. Et il n'en peut vraiment pas être autrement, puisqu'ils n'ont pas l'idée nette de ce qu'est rorganisation et la vie.

Ce qui frappe les protoplasmistes, ce qui a frappé les vitalistes eux-mêmes, c'est la mobilité, l'instabilité apparente qu'ils constatent, comme tout le monde, dans l'organisme vivant. C'est cette instabilité, et l'impossibilité pour eux de s'élever à la vraie notion de l'organisation et de la vie, qui les a portés à ne voir que de la matière dans, les parties même structurées, figurées, du composé vivant. C'est pourquoi, même des savants éminents, qui n'admettent la vie que dans l'organisme doué d'une forme déterminée, n'en pensent pas moins que la matière n'y pénètre

que pour y vivre un instant et mourir! Tant a d'empire, sur les meilleurs esprits, Tancien préjugé concernant la matière vivante! C'est qu'on ne veut pas assez se rappeler le principe de Lavoi* sier. Si on le faisait on comprendrait que la matière toute seule, ou ses modifications, pour excellentes qu'elles soient, ne peut pas être réputée vivante ou mourante. La matière ne vit ni ne meurt, car elle est de la nature des choses qui ne se créent ni ne se détruisent, ne naissent ni ne meurent. Il en est de la matière comme de la force ou du mouvement, dont J. R. Mayer, après Lavoisier, disait que la création aussi bien que l'anéantissement sont impossibles (1). La mort de la matière ne pourrait être que sa destruction, ou plutôt son anéantissement, car la des* truction elle-même de la matière ne peut être que la cessation de sou existence ; or, la matière, physiquement, chimiquement et physiologiquement, est inanéantissable. Un organisme peut mourir, car il peut naître, être créé sous nos yeux : nous ne pouvons jamais voir naître un atome de matière corps simple, ce qui est le tout de la matière. Un organisme peut se détruire, car il est structuré : cela est même étymologiquement exact (2)« La destruction d'un organisme c'est son anéantissement, mais point celui de la matière qui a servi à le former; car dans l'organisme, encore une fois, ce n'est pas la matière qui vit, mais ce qui est structuré.

Et tout cela me paraît si important, physiologiquement et médicalement, que je ne peux pas m'empêcher de répéter ici ce que je disais en 1868, dans la Conférence du Palais Saint-Pierre, à Lyon, dont j'ai déjà parlé : a On veut, disais-j^, pénétrer le mystère de la génération des êtres avant d'avoir cherché à pénétrer celui de la formation des éléments de ces êtres ; au lieu d'étudier la cellule dans un être qui n'est formé que d'une cellule, on Tétudie dans ceux qui sont formés d'un agrégat de cellules de plusieurs sortes. » Évidemment, ce n'est pas ainsi qu'il fallait agir, et vous remarqu0z, mon cher ami, que c'est la voie opposée que je suis depuis le commencement de ces lettres, m'eiforçant de bien faire connaître le microzyma et la cellule, pour arriver à bien connaître les organismes plus composés.

En biologie, .c'est là un point capital, il faut le redire,

(1) Je réserve, d'accord avec Newton, la Toute- Puissance de Dieu, sans laquelle la matière et la force ne seraient pas.

(2) Détruire, destruere. Détruire c'est débàHrf quand il s'agit d'êtres organisés.

la matière de natare déterminée que j'ai appelée matière orga^ nisable n'est que ie support de Y organisation el de la vie, comme Taoier n'est que le support de la force coercUive et du magnétisme; la cause des phénomènes de la vie c'est, non pas la substance organisable, mais la forme déterminée qni est douée d'organisation et de vie; de même que la cause des phénomè* nés magnétiques n'est pas le carbure de fer appelé acier, mais la masse de l'acier douée de force coercitive et de magnétisme. Non, encore une fois, la matière n'est point vivante et ne peut pas le devenir sans Torganisation d'une substance spéciale; comme l'acier ne peut devenir aimant sans la force appelée coercitive. De plus, comment la matière, qui par sa nature est inanéantissable et peut devenir le support de l'organisation et de la vie, pourrait-elle être la cause de la mort qui suppose la vie?

La vie et la mort ! l'une et l'autre un grand mystère l

a Le principe de la vie est précisément k principe de la mort; ce qui nous fait vivre est réellement ce qui nous fait mourir. »

Cet aphorisme est dé Cb. Bonnet; le célèbre naturaliste philosophe aurait pu ajouter : <f ce qui nous fait vivre est aussi ce qui nous fait malades; » énoncé qui rappelle ce fameux aphorisme d'Hippocrate, si plein de profondeur : « Quœ faeiunt in homine sano actiones sanas, eadem in œgroto, morbosas, »

Les choses — quœ — qui fout dans l'homme des actions si différentes, quelles sont-elles? Hippocrate les prenait oU il pouvait; M. Pasteur, lui, les prend dans l'air; souvenons-nous que le célèbre microblste (après avoir admis, non pas démontré, que la cause de nos maladies réside exclusivement dans les germes morbifiques que contiendrait Tatmosph^re), dans tin but facile à deviner, a suggéré à M. Duclaux des expériences destinées à démontrer que sans lés germes atmosphériques la vie deviendrait impossible (1). Dans la pensée de M. Pasteur nous ne digérerions nos aliments, nous n'assimilerions nos aliments digérés que grâce au concours de ferments dont les ger mes existeraient dans l'air à côté des germes producteurs des maladies. M. Pasteur et M. Duclaux devaient en venir là, du moment que d'après le maître le contenu du corps vivant n*est que chose comparable au contenu d'un vase, rempli de vin, de moût ou de bière I le système proloplasmiste s'accule à la

^1) Comptes rendus, t. G p. 68. Voir la vingt-septième lettre.

même difficulté : si tout est protoplasma dans l'organismev toute transformation chimique ou autre y est sans cause.

Les choses que le génie philosophique et médical d'Hippocrale croyait, avec raison, être les mômes, M. Pasteur les suppose différentes. D'Hippocrate ou de M. Pasteur, qui est dans le vrai ? La théorie du microzyma démontre que c'est le Père de la médecine.

Nous le savions déjà; mais il faut encore mieux rétablir* Je considérerai d'abord les actions saines, au sens chimique surtout, qui se font dans l'organisme sain; car, employant vos propres expressions, avant de chercher à connaître les conditions anormales de la vie, qui font la maladie, il faut connaître les conditions normales qui t'ont la santé. C'est seulement après cette double étude que nous pourrons essayer de pénétrer le mystère de la mort.

Oui, et bien que nous le sachions, il faut le répéter, les mi» crozymas, dans l'organisme sain, sont non seulement oe qui nous fait vivants et vivre, mais ce sont eux qui font les actions saines dont parlait Hippocrate; car il n'y a de vivant dans cet organisme que ce qui est doué d'organisation et de vie indépendantes et qui, de proche en proche, fait les cellules et les tissus qui, à leur tour, font les organes. Cependant l'organisme, et dans celui-ci les cellules, les tissus et les organes, ne sont pas seulement composés de microzymas; à côté, dans les microzymas eux-mêmes, les cellules, les tissus et les organes, il y a des matériaux qui n'étant pas structurés ne sont pas vivants; et qui, pourtant, d'après ce que j'ai dit plus haut, ne peuvent pas être considérés comme morts. Ces matériaux, variables suivant les régions, les départements divers de l'organisme composé, sont des mélanges de substances nombreuses tant organiques (principes immédiats) que minérales, soit à l'état de dissolutions aqueuses liquides ou demi-liquides, soit à l'état de masses insolubles très aqueuses. Ils constituent ce que j'ai appelé plasma dans la cellule et dans le microzyma; on peut donc conserver le môme nom à ceux qui existent autour des microzymas, des cellules et des organes : c'est la matière que l'on nomme intercellulaire, interlissulaire ; ou cette partie de la masse intracellulaire qui n'est pas organisée. Ces matériaux composent ce que J.-R» Mayer appelait les fluides stagnants, lesquels, pensait-il, « restent inaltérables au contact des formes vivantes f tandis qu'ils se décomposent tians ce contact. »

Telles sont les deux parties, d'ailleurs fort inégales en poidS|

de Torgaaisme vivant ; si inégales, en effet, que la masse de Teau et des substances dissoutes représentent près des quatre cinquièmes de la totalité ; de façon, qu'en poids absolu, les éléments anatomiques ne sont que la moindre partie du com posé vivant. Et c'est là nn rapport très remarquable qui, nous le verrons, ne parait pas être fortuit, mais lié à Télément quantitatif dont parlait Agassiz.

Le moment est venu de rechercher quelles relations étroites existent entre les deux parties constituantes si inégales et si différentes, mais également nécessaires, de l'organisme ; entre les flmdes stagnants et ces éléments anatomiques que J. R.Mayer, lui'^méme, a été obligé d'appeler les formes vivantes du corps organisé. Est-il vrai, d'une part, comme le croyait Mayer, que « les fluides stagnants restent inaltérables au contact des formes vivantes, tandis qu'ils se décomposent sans ce contact » (1) ? D'autre part, est-il permis de dire avec CI. Bernard que « les éléments anatomiques soient les principes les plus altérables et les plus instables ? » de telle façon que « dans les corps vivants comme dans les corps bruts la matière ne peut avoir aucune spontanéité, les phénomènes (qui s'y observent) étant toujours le résultat de l'influence exercée sur le corps réagissant par un excitant physico-chimique qui lui est extérieur (S) . d

Helativement à l'assertion de Mayer, je réponds qu'elle est purement gratuite : en réalité les fluides stagnants à Tégard desquels il supposait que les formes vivantes exerçaient une influence conservatrice s'altèrent sans cesse au contact des éléments anatomiques ; et si leur composition nous parait sensiblement invariable, c'est en vertu d'une aptitude merveilleuse de l'organisme qui ne tient pas à la fonction chimique des éléments, mais à une activité physique et purement mécanique d'appareils vivants spéciaux dans cet organisme. Quant à leur altérabilité spontanée, elle est nulle ; en effet, lorsque par leur filtration soignée on les sépare complètement des microzymas de leur lieu d'origine et qu'en même temps on les met, par des moyens appropriés, à l'abri des microzymas atmosphériques, leur conservation est indéfinie.

Pour ce qui est de la manière de voir de Cl. Bernard, j'en ai déjà montré la fausseté. C'est la tyrannie du système protoplasmiste qui lui fait dire que les éléments anatomiques sont

(1) Le Mouvement organique^ etc., p. 64. Voir aussi la trentième Lettre.

(2) Introduction à Tétude de la médecine expérimentBie, p. 134, cité dans « Ci; Bernard et la méthode expérimentale, » par M. le D"" E. Fournie.

des principes et c'est par abus de langage qu'il soutient une altérabilité comparable à celle des corps bruts, par les influences physico-chimiques extérieures. Et c'est cette tyrannie appuyant cet abus qui lui lait dénier toute spontanéité aux élé* ments anatomiques, ainsi qu'aux corps vivants !

L'instabilité apparente que tous constatent dans le composé vivant n'est qu'une illusion. Ce qui est vraiment vivant dans ce composé jouit, au contraire, d'une puissance de résistance en même temps que d'une fixité qui est assurément surprenante. Cette résistance et cette fixité n'ont de comparable que la persistance du moi à travers toutes les vicissitudes de la vie, depuis l'enfance jusqu'^ la plus extrême vieillesse. Certainement^ dans l'état normal, à travers mille occasions de trouble ou de dérangements, les fonctions de tous les organes nécessaires à la conservation de l'individu restent entières ; précisément parce quQ la structure de ces organes, de leurs cellules; la vitalité particulière et les propriétés de leurs microzymas ont été conservées intactes. Ce qui varie sans cesse tout en conservant la même composition c'est le milieu plasmatique dont je parlais. Et cette variation incessante avec conservation de la composition, est précisément et intimement liée à l'activité propre, spontanée, constante et incessante autant que conservatrice et personnelle, des microzymas de ces cellules et organes. Cette activité s'exerce incessamment sur leur propre plasma et sur la matière plasmatique du milieu qui les entoure pour y opérer des transformations chimiques diverses^ dépendantes à la fois de l'espèce fonctionnelle des microzymas des cellules et organes et de la nature chimique des matériaux plasmatiques de ce milieu. Quant aux produits des transformations ils sont^ les uns utilisés par les microzymas, les cellules et les organes, qui demeurent, pour réparer leurs pertes ou pour se reproduire et se multiplier, s'il s'agit des cellules et des microzymas; les autres rejetés au dehors comme impropres ou comme ne pouvant plus être transformés en matière organisable ou être utilisés par aucune partie de l'organisme. Voilà la conséquence expérimentale, en contradiction avec les systèmes reçus, à laquelle aboutit, sur co point spécial, la théorie du microzyma.

Je rechercherai à quel ordre de phénomènes appartiennent les transformations opérées par les microzymas et les cellules dans le composé vivant. Auparavant, sortons des généralités pour entrer dans le vif de certains faits et des choses, pour les voir telles qu'elles sont.

Et d'abord qu'est-ce que rorganismef

Je vous demande d'avance pardon de la réponse, paradoxale en apparence, que je vais faire 1 Si je me trompe, si Ton a de bons arguments pour me contredire, je suis prêt à me rendre.

Je crois avoir démontré que le rôle et la fonction de la cellule sont inexplicables sans Tenveloppe qui la limite dans l'espace, et sans les microzymas qui l'ont formée et qu'elle contient) qu'on y aperçoive ou qu'on n'y aperçoive point le noyau et le nucléole eux-mêmes formés par des microzymas. Or, en partant de cette notion acquise, j'ai montré aussi que rien ne s'explique, non plus, dans l'organisme sans la cellule douée des propriétés dont jai parlé. Ni la généiation, ni le développement et l'accroissemenl par la multiptieation des microzymas avec le changement corrélatif de la Ébnction, la maturation, ne s'expliquent sans la constitution de la cellule telle que l'observation la révèle (1).

Cela posé, je dis que si l'on y regarde de près, avec attea« tion, on découvre, sans surprise, qu'un organisme supérieur tel •que l'homme lui-même, est constitué sur le type de la cellule ; je ne dis pas, comme les partisans de la théorie cellulaire, que l'homme est le produit d'une cellule, mais qu'il est constitué sur le type de la cellule pour vivre à la manière d'une cellule, ce qui est bien différent. Voilà le paradoxe que je suis mis en demeure de faire disparaître. Auparavant, pour Tacoentuer davantage, je vous en préviens, c'est à la cellule de levure de bière, à rorganlsme de cette cellule que je vais iîomparer celui de l'homme.

En premier Heu, j'ai démontre que la cellule de levure se forme ou plutôt efit fot^mée^ par des microzymas spécifiques, lesquels, placés dans un milieu convenablement plasmatique pour eux, se groupant cwsemble^ constituent la cellule en s'enveloppant de la membrane qui l'achève (9). La cellule, étant formée^ se multiplie ensuite elle-môme du dedans au dehors;

(1) En parlant de la maturation des microzymas, j'ai omis une considé' tion de la plas haute importance que voici i La maturation des microzymas dans la cellule (ceux du pancréas aussi bien que ceux de Torwle), dépend d'un élément quantitatif nouveau et déterminé, variable avec l'espèce de rétro organisé j qui est le temps. Oui, la durée est une condition non négligeable qui dépend essentiellement de la nature spéciale de chaque être. Pourquoi telle espèce alteint-elle avant telle autre l'âge adulte ou de sa fécondité? Si ce n'est que le développement depuis létat d'ovule et ses conséquenees sont fonctions de la durée de la maturation des microzymas?

[t] Annales de Chimie et de Physique^ 4« série, t. XXIII, p. 446 (1S71).

et lorsqu'on parviendra & voir coinment cela se faii, on cons*-

tatera que c'est par un procédé semblable à celui qui la consti** tue à Taide de ses microzymas libres : c'est-4-dire que ce sont les microzymas intracellulaires qui, dans son intérieur^ se groupent pour construire la cellule fille que l'on voit faire effort pour sortir de la cellule mère.

En second lieu, c'est un fait démontré, ce sont des microzymas spéciaux qui forment l'ovaire, dans l'ovaire la vésicule de Graaf, dans la vésicule de Graaf Tovule «t dans l'ovule les cellules vitellines dans lesquelles se multiplient et mûrissent tes microzymas qui seront les microzymas de i'ceuf fécondé. La maturation étant achevée dans l'œuf fécondé et le développement commen-*' çant, c'est dans le vitellus que se constitue le blastoderme (d<»ible feuillet qui est encore une cellule). C'est, enfin, dans ce blastoderme que s'accomplissent tous les phénomènes histogé* niques qui aboutissent au fcelus à terme. Voilà rbotnme né.

Le feuillet externe du blastoderme est devenu ta membrane enveloppante (la peau et ses dépendances) qui limitent l'organisme humain dans l'espace. Et il ne faut pas perdre de vue que tout le canal alimentaire et intestinal est réellement extérieur à l'organisme; que la vessie elle-nvème est dans le même cas, etc.

Réellement et absolument, le contenu de l'enveloppe est à proprement parler ce qui constitue l'organisme. Cette enveloppe, elle-même structurée et vivante, est absolument comparable à l'enveloppe cellulaire même de la levure de bière : elle est plus composée, voilà tout.

L'enveloppe enferme un ensemble d'organes, d^appareiis liés les uns aux autres, indépendants et solidaires à la fois; ils sont en simple contiguifé, ne communiquant pas entre eux, ou communiquant directement avec le système circulatoire, comme le foie. Ces divers organes sont eux-mêmes constitués sur le type de la cellule^ ayant chacun son enveloppe et ses parois distinctes* Ces organes sont comparables au noyau et au nucléole de la cellule lorsqu'ils y existent. Et chacun de ces organes ou appa* reils est formé par la juxtaposition plus ou moins serrée des celiùIeS) des fibres, des tissus reliés entre eux, collés en quelque sorte par la matière intercellulaire, le tout réductible en microzymas et vivant par eux. Cet ensemble forme un tout indivisible et lié. Mais les systèmes d'organes ou d'appareils — qu'ils communiquent ou. non. — les cellules, les microzymas n'en vivent pas moins de leur vie propre, ne fonctionnent pas moinft indé-

pendammeai les uns des autres, quoique chacun soit solidaire de tous et tous de chacun.

L'organisme est ainsi formé d'une immense association d'éléments vivants où chacun vit pour lui-même et pour tous et tous pour chacun. C'est dans Tharmonie parfaite de toutes ces vies que consiste Tétat physiologique normal et Félat de santé parfaite.

L'homme est donc comme une immense cellule où les éléments anatomiques des organes, et les organes eux-mêmes, fonctionnent dans les milieux aqueux et plasmatiques déterminés dont j'ai parlé plus haut, comme nous avons vu que fonctionnent les microzymas dans le plasma de la cellule de levure.

Il me reste à dire en quoi la manière dont l'homme se nourrit et transforme les matériaux du milieu où vivent ses éléments anatomiques est du même ordre que celle dont la levure se nourrit et use les matériaux du plasma où vivent ses microzymas. Mais le temps et l'espace me manquent pour le faire utilement aujourd'hui. Je veux user de la place qui me reste pour faire voir comment l'idée que je me suis faite de l'organisme avait déjà été entrevue. Et c'est parce que je ne connaissais pas ce que je vais rapporter, lorsque, pour la première fois la vérité m'est apparue, qu'il est juste de le rapporter pour ]a gloire de son auteur et pour ma justification.

Vous avez dit avec raison que « les principaux dogmes de la théorie cellulaire avaient été formulés en France bien avant que les Allemands eussent inventé la théprie cellulaire (i). » Cela est absolument vrai et il en faut donner la preuve avec quelque détail.

C'est surtout depuis que j'étudie les microzymas que je comprends la portée des recherches de Cagniard de Latour sur la levure de bière et les écrits de Turpin sur ce sujet. En reli- .sant, dernièrement, le Mémoire de ce botaniste, éprit à l'occasion des recherches de Cagniard, j'ai trouvé un autre travail .de lui qui est de la plus haute signification. 11 s'agit du Mémoire sur le lait dans la maladie de la vache appelée Cocoie (2). U y plaide pour « l'existence individuelle^ vivaute des globules sanguins » qui a furent considérés comme de simples concrétions globuleuses de matières organiques sans vie et

(1) E. Fournie. Application des sciences à la médecine^ p. 131.

(2) Mémoires de l'Académie royale des Sciences de llnstilut ^e .France t. XVU (1840).

sans organisation . particulière. » Le globule du lait y est.coli-r sidéré a comnie un être organisé distinct, globuleux, vésicu** leux, et doué de la double faculté de sécréter dans son inté*rieur Thuile butyreuse destinée à se concréter en beurre et les globulins qui s'y forment. » Il dit encore : .

a Par l'analogie, on sera forcé de reconnaître que chaque globule lymphathique, chaque globule muqueux, chaque organe élémentaire servant à former les masses tissulaires, soit des végétaux, soit des animaux, sont autant d'individualités douées de leur centre vital organique, absorbant et se nourrissant, chacune, pour leur compte, sur le lieu qu'elles occupent dans l'organisation générale du végétal ou de l'animal, lieu où elles sont nées et où elles ne sont qu*en simple contiguïté, quoiqu'elles soient ordonnées et destinées à faire partie d'un corps organisé plus ou moins complexe et de la vie d'association de ce corps, et quoique baignées dans une eau commune, muqueuse et nutritive (l). »

C'est là, mon cher ami, une magnifique ébauche dé la physiologie oellukiire. C'est donc à Turpin qu'il convient de restituer le mérite d'avoir conçu Torganisme comme formé par la juxtaposition de cellules vivantes. Mais, celte restitution faite, il me sera bien permis de dire que. ce n'était là qu'une conception: car, ni Turpin, ni Hirbel, ni Gaudicbaud, ni M. Virchow après eux, n'avaient prouvé qiie la cellule fût réellement vivante dans tous les sens; c'est parce que cette preuve n'avait pas été fournie que les uns soutiennent encore que 1^ cellule est un élément anatomique non vivant, que CL Bernard l'a

(1) Lorsque Mirbel eut formulé son opinion touchant l'organisation végétale en ces termes : c II est vrai, souvent toutes ces utricules (vésicules) juictapos^ restent unies par une sorte de collage..., mars il ne parait pas que jamais il s'établisse en^re elles une véritable liaison, organique. Ce aoat autant d'individus vivants, jouissant chacun de. la propriété de croître, de se multiplier, de se modifier dans certaines limites, travaillant en commun à rédification de la plante, dont ils deviennent eux-mêmes les matériaux constituants. La plante est un être colleclif, » Tuçpin formula une réclamation de priorité, la voici; a Nous avons vu dernièrement, dit-il, avec autant de plaisir que de surprise, que M. le professeur de Mirbel adoptait, sans restriction to plumlité des individualUés simph$ «t organisées^ comme servant. à former collecUvement et par simple contiguité les individitalités plus ou moins composées de végétaux. Nous avons maintenant lieu d'espérer que cette grande vérité, tout à fait fondamentale de Torganisation vivante, sera bientôt reconnue par tout le monde, vérité que nous avons depuis longtemps foroiulée sous toutes ses faces, soit en parlant de la constitution tissulaire des végétaux, soit en parlant de celle des animaux. . * Tous ceux qui, depuis vingt ans, ont la ce que nous avons écrit sur ce sujet, si philosophique et si analogue à la formation des autres corps de la nature, con^pareront tt jugeront. Quelques^ns peut-être penseront que la citation d'un nom fait défaut, yi Oui, dans le mémoire de Mirbel sur le cambium, qui est de 1839, la citation du nom de Turpin fait défaut I Mais il doit rester acquis que le nom omis est un nom glorieux.

Ëh bien» pour arriver à rendre é videnle la nécessité de comparer Torganisme humain à une cellule Je veux montrer qu'il est nécessaire de bannir du lapgage scieaiiKqueet le mot de ferment et celui de fermentation avec la signiiicalion historique qu'on leur conserve. La chose est de trop d'importance pour que vous ne me pardonniez pas les détails dans lesquels je vais entrer.

La supposition que les ferments sont des agents de nature spéciale, et les phénomènes dits de fermentation des phénomènes dWdre particulier, est fort ancienne. KUe domine encore dans la science; les doctrines microbiennes la fortifient et cette constatation me remet en mémoire une pensée fortement exprimée par Lavoisier sur les abus des autorités scientifiques.

« Dan» la pratique des aclencestdit-il, les faui juftimienu que nous portons n'intéressent ni notre existence ni notre bien-élre; aucun intérêt physique ne nous oblige de nous rectifier: l'imaginalion, au contraire, qui tend & nous porter continuellement au delà du vrai» Tamour-propre et la oonflance en nous-mêmes qu'il sait si bien nous inspirer, nous sollicitent à tirer des conséquences qui ne dérivent pas immédiatement des faits; en sorte que nous sommes, en quelque façon, intéressés à nous séduire nousmêmes, n n'est donc pas étonnant que, dans les sciences en général (il aurait pu ajouter: en physiologie et en médecine en particulier) on ait souvent supposé au Heu de conclure; que les suppositions, transmises d'âge en âge, soient devenues de plus en plus imposantes par le poids des autorités qu'elles ont acquises, et qu'elles aient en On été adoptées comme des vérités fondamentales, même par de très bDns esprits (1). »

En fait, les mots ferment, fermentation, ont été imaginés pour désigner une cause et un phénomène dont on ne connaissait ni la nature de Tun, ni Tessence de l'autre . On avait appelé fermentation même le phénomène d'effervescence qui se manifeste lors de la dissolution de certains métaux par certains acides (2). Le vague qui est sous ces mots a été conservé dans la: science, même après que Cagniard de Latour eut démontré que le ferment, la levure, est un être organisé vivant et qu'il eut nettement dit que la fermentation était un effet de la végétation de cet être ; après même que Turpin eut exprimé l'idée que la levure se nourrissait de sucre. N'ou-

(1) Lavoisier : Discours préliminaire du Traité de chimie élémentaire.

(2) Le feu même était ferment: a C'est réellem^^nt le feu qui produit le mouvemenl interne de tous les corps. » On distinguait les fermentations froides et les chaudes, de façon que Voltaire pouvait dire : « Le feu comment peut-il exciter des fermentations froides qui font baisser le thermomètre! »

On diftbU encore « Il se fait dans le cœur une fermentation du sang, des humeurs* »

Fermentum, vient de fervere, être chaud ; c'est l'étymologie de Littré.

blions pas que Newton, le grand Newton lui-raênié, consîdéraîli la cause de la fermentation comme un principe actif de mouvement, sans savoir en quoi la fermentation consiste. C'est La^ voisier qui, étudiant la fermentation alcoolique, a précisé nettement les conditions du phénomène, la composition dïi ferment comme substance azotée et la composition du sucré'; qui enfin, a donné l'équation qui lie les produits aux matériaux réagissants. • ^ f^avoisier ne s'est pas expliqué sur la cause, mais il est incontestable qu'il a noté le fait important que la substance du ferment participait à la réaction (1). Liebig a épousé l'ancienne hypothèse de quelques-uns, d'après laquelle lé ferment ferait un corps mis en état de décomposition, et communiquant ce prétendu mouvement à la matière fermenlescible; vers la même époque, Mitscherlich, qui admettait l'organisation de la levure, disait (Jue la fermentation était un phénomène de contact ; Befzélins, qui ne voyait dans le ferment qu'un précipilé sous forme globuleuse de matière azotée, disait que la fermentation était un phénomène cataly tique , Quanta M. Pasteur, il a simplement exprimé l'opinion que la fermentation est un phénomène vital commençant et s'arrètant avec celui-ci, sans nous dire ce que c'est qu'un tel phénomène. Ce savant a même supposé que les ferments appartiennent à une classe d'êtres inférieurs qu'il regarde comme anaéroèies (2). Ainsi, de toute

[1] On trouve encore, dans des livres classiques, exprimée l'idée que la fermentation est une réaction spontanée qui s'opère dans un corps d'origine organique par la seule présence d*un ferment^ lequel n'emprunte ni ne cède rien au corps qu'il décompose; et que le ferment est une substance qui a la propriété de développer, dans les matières organiques avec lesquelles on la met en contact, une action moléculaire d'où résultent différents produits. — Dict. de Littré,

(2) Qc Dès aujourd'hui, dit M. Pasteur, on ^eut affirmer que Ton rencontre deux genres de vie parmi les êtres inférieurs, l'un qui exige la présence du gaz oxygène libre, l'autre qui s'eiTectue en dehors du contact de ce gaz et que le caractère ferment accompagne toujours. » Comptes rendus t. LVI, p. 420.

a Je propose v, dit M. Pasteur plus tard, «je propose avec toutes sortes de scrupules les mots nouveaux aérobies et anaérobies ^ pour indiquer l'existence^de deux classes d'êtres inférieurs, les uns incapables de vivre en dehors de la présence du gaz oxygène libre, les autres pouvant se multiplier à rinûni en dehors du contact de ce gaz. La classe nouvelle des anaérobies pourrait être appelée la classe des zymiques (Zu.ui), levain, ferment), c'est-à-dire la classe des ferments. Les aérobies constitueraient par opposition les azymiques. » Comptes rendus^ t. LVI, p. 1192.

Il ne faudrait pas croire pourtant que M. Pastonr soit bien sûr de cw qu'il avance, et. ses scrupules ne lui paraissent pas absolu itoent sans fonde-

(açoa« le ferpent et les fermentatioDB aoot choses très particulières qui n'ont rien de comoiun avec Ja vie des èlres supérieurs.

De cet aperçu rapide, n'est-il pas permis de conclure que, malgré les recherches de Ca^iard et malgré la découverte de Ja vraie nature du i'erment, défini comme être vivant, on n'en sait pas plus que les anciens sur l'essence du phénomène ? Et que, en définitive, ce sont les suppositions anciennes transmises d'àgQ en âge et devenues imposantes par le poids des autorités, qui, aujourd'hui même, font regarder comme des vérités fondamentales, par de très bons esprits, les hypothèses que les ferments sont des êtres à part et les fermentations des phénomènes sans analogues.

Puisqu'il eu est ainsi, il est superflu de dire ici ce que croyaient, des ferments et des fermentations au point de vue physiologique, les Willis, les Stahl^ les Bœrhaave, les Van Helmont et tant d'autres. Mais il est utile de remettre sous vos yeux les passages suivants, pour montrer conmient M. Estor et moi, nous avons sacrifié à l'usage.

< L'être vivant disions-nous, rempli de microzymas. porte en lui-même les éléments essentiels de la vie, de Ja maladie, de la mort et de la totale destruction. £t que cette diversité dans les résultats ne nous étonne pas trop,

ment : en homme prudent, il accentue ses réserves dans les deux passages suivants, mis en noie dans ses Mémoires :

a Les êtres inférieurs qui peuvent vivre en dehors de tonte influence du gaz oxygène libre n'ont^-ils pas la faculté de pouvoir passer au genre de vie des autres et inversement? C'est une question difficile que je réserve I s JM.y p. 420.

€ Je réserve toujours, ainsi que Je Tai fait antérieurement, la question de savoir si les ferments, notamment les vibrions, ne deviennent pas aérobies dans certaines circonstances, àanaérobies quMls sont lorsqu'ils agissent comme ferments. » Ibid.». p. 1192.

Malgré ces réserves le savant microbiste n'écrit pas moins ce que voici, où les scrupules disparaissent :

a Le nombre des êtres pouvant vivre sans air et déterminant des actes de fermentation, je le crois considérable, qu'il s'agisse de végétaux, c'est-à-dire d'organismes qui n'ont pas de mouvement propre, ou qu'il s'agisse d'animaux, c'est-à-dire d'organismes qui ont un mouvement en apparence volontaire. »

a J*espère démontrer que les animalcules infuéoires, vivant sans gaz oxygène libre, sont les ferments de la putrél'action quand cet acte s'effectue à l'abri de l'air et que ce sont aussi les ferments de la putréfaction au contact de l'air, mais alors associés à des infusoire^ qui consomment de l'oxygène libre et qui remplissent le double rôle d'agents de combustion pour la matière organique et d'agentf préservateurs de l'action directe de l'oxygène de l'air pour les infusoires lerments. » /6id., p. 4iO.

Ce passages sont très expressifs; il en sera reparlé; c'est pour cela que je les ai transcrits ici.

les procédés sont les mêmes. Nos cellules, c'est un fait d'observation de tous les instants, se détruisent sans cesse, par suite de fermentations fort analogues k celles qui succèdent à la mort. En entrant dans l'intimité des phénomènes, on pourrait vraiment dire, n'était le caractère choquant de l'expression que nous nous putréQons sans cesse. »

En écrivant cela nous sacrifiions à l'usage, pour nous faire entendre. JUais sauf i*idée générale concernant le rôle des microzymas. les expressions sont impropres. Quoi qu'il en soit, Cl. Bernard, après nous, avait tenu le même langage avec une inconséquence de plus. Je laisse Chauffard nous exposer la

manière de voir de l'illustre physiologiste :

<c CL Bernard, ditril, réduit à la fermentation toutes les actions de. dç»» truction organique. La fermentation serait le procédé chimique général dans les êtres vivants, et même il leur serait spécial, puisqu'il n^apparalt pas en dehors d*eux. La fermentation etractériserait la chimie vivante, et la putréfaction serait le mode commun de cette fermentation. Cl. Bernar() adopterait ainsi la formule : La vie n'est qu'une pourriture t » '

Biais si la fermentation n'apparaît pas en dehors des ètve» vivants et si oeux-ci ne sont vivants que par leur protoplasma unique, c'est donc que le protoplasma est à luMnéme son fer^ ment et son propre destructeur! C'est là la nouvelle inoonsé^ quence à laquelle devait aboutir Cl. Beniard avec son système. Mettons-la dans tout son jour :

La vie, d'après le système, résulte du conflit de la matière du protoplasma et des conditioos ou excitants extérieurs. Considérons la levure de bière, le sucre de canne et Teau^ en proportions physiologiques, placés dans le vide ou dans l'acide carbonique. La levure, par hypotlièse, n'est pas vivante,* car elle n'est que du protoplasma, un mélange de principes immédiats et d'eau, n'ayant, selon Cl. B^nard, aucune faculté d'initia* tive; les conditions ou excitants extérieurs sont ici Teau, le sucre, le vide ou l'acide carbonique, lesquris ne sont certes pas vivants et certainement dépourvus de faculté d'initiative. Il n'y a, toujours par hypothèse, dans la levure rien qui puisse la porter à décomposer le sucre, c'es^à-dire à le faire fermenter; il n'y a rien dans l'eau, dans le vide ou dans l'acide carbo^ nique (c'est un fait d'expérience), qui les porte à faire fer*^ menter ce même sucre. Pourtant du conflit de tous ees côrpcl (tous également purement matière au sens chimique et dépouivvus d'initiative) va résulter la vie et la fermentation qui ferooft disparaître le sucre avec dégagement d'acide carbonique et pkh duction d'alcool, d'acide acétique, d'acide snccinlque, de glycérine et de divers composés azotés contenant de la zytho-

zymase. Et je me suis assuré, on Terra pourquoi, qu'une addition de carbonate de chaux, un autre excitant extérieur, ne change en rien d'essentiel le phénomène.

Maintenant, sans rien changer aux conditions extérieures, je remplace la cellule de levure par certaine autre cellule, laquelle, d'après le système, est formée du même protoplasma. Cependant le même poids de sucre fournira moins d'alcool, plus d'acide acétique, e( en même temps beaucoup de viscose et de la mannite, qui ne se produisent jamais avec la levure de bière.

Voici maintenant que dans le mélange de sucre de canne, d'eau et de carbonate de chaux, je remplace les cellules précédentes par tels et tels microzymas ou par certains vibriouiens, fruits de leur évolution. Toujours par hypothèse, ces mterozymas ou vibrioniens sont composés du même protophasma ; les excitants extérieurs n'ont pas changé; cependant, voilà qu'outre l'acide carbonique il se dégage de l'hydrogène ; il se produira eqcore de l'alcool, nuûs bien davantage d'acide acétique et d'abord, beaucoup d'acide lactique à l'état de lactate de chaux. Plus tard ce lactate de chaux disparaîtra en présence des mêmes microzymas ; il se dégagera encore de. l'acide carbonique, de l'hydrogène ; il se produira eneooe de l'alcool, de l'acide acétique et beaucoup d'acide butyrique accompagné d'autres acides homologues.

Puisque, selon le système il n'y a pas de faculté d'initiative dans le protoplasma unique dont sont formés ces cellules, ces microzymas, ces vibrioniens^ pourquoi les excitants extérieurs qui n'en ont pas npn plus, ne les déterminent-ils pas dans tous les cas, à opérer le même .mode de décomposition du sucre, c'est-à-dire la même vie et la même fermentation? Pourquoi une telle cellule fait^elle surtout de l'alcool avec le sucre et telle. autre surtout de la viscose et de la mannite ? Poui*quoi ces vibrioniens font-ils surtout de l'acide lactique; de l'acide acétique ou ces deux acides et de l'acide butyrique avec le même suere,. quoique les circonstance^ exAérieures soient les mêmes? Si ce n'est parce que — contrairement à ce que s'imaginait Ci. Bernard et conformément à ce qci'enseigne ia théorie du microzyma — il y a dans ces cellules, dans ces microzymas ou dans ces vibrioniens, à la fois l'agent qui produit et celui qui dirige le phénomène dans un sens déterminé et que cet agent .^st doué d'un mode d'activité, spécial et différent dans cb4cun de ces êtri^'s?

Avant de paraef outre, généralisons un peu.

Soient un bœuf, un porc et une oie ; par hypothèse^ ils sont constitués par le même protoplasma; ils sont nourri» des mômes aliments, abreuvés de la: môme eau et ils respirent \^ même air; bref, les excitants extérieurs ne diffèrent pas. Pour^ quoi, indépendamment d'autres différences extrêmement profondes dans la. nature des produits chimiques' qu'ils fabriquetnt, leurs foieS; si semblables,, ne fabriquent^ils pas les mémeç acides biliaires-: celui-ci l'acide taurocholique; celui-là Vax^ide hyocbolîque et cet oiseau Tacide chénocholique(l) ?

Soient aussi divers végétaux : le pavot somnifère, l'asperge, l'ail, la moutarde, le tabac de Vi^giniev etc., semés ou planté^ dans le môme sol, arrosés do la môme pluie, nourris dea maté« riaux du môme air. Par hypothèse, leur protoplasma est le même, les excitants extérieurs sont aussi les mêmes. Pourquoi l'un produit*-il l'opium; le second Tasparagine;. le troisième lie sulfure d'allyle ou essence d'ail; le quatrième le sulfooyanate d'allyle ou essence de moutarde; le cinquième la nicotine, etc., etc., que ne produiront pas d'autres espèces?

La réponse est, selon moi, pour ces animaux et pour ces vô* gètaux, exactement la même que pour le& cellules et pour les microzymas ou* les vibrioniens. C'est pure illusion de répondre que ces derniers sont des ferments et que les autres n'en sont point. La grandeur ou la petitesse, la simplicité ou la com* plexité de l'ôtre vivant ne font rien à l'affaire; ici comme là il. s'agit d'êtres organisés et c'est gratuitement qu'on &ii des distinctions comme en fait M. Pasteur; distinctions que ne faisait pas Turpin, ni même Cl. Bernard, de son point xle vue erroné. -

Si l'on n'était pas aveuglé par les systèmes reçus, r^ qui ne sont, fondés, que sur des suj^posUions transmises d'âge en âge -^ on serait frappé, des admirables harmonies dont une étude attentive des choses, considérées dans leur ensemble, révélerait Texistence; elles échappent quand on fait inconsidérément des catégories imt^ginaires parmi les êtres.. organisés. Pour plus d^ clarté il faut d'abord examiner les faits biologiques dans les êtres les plus simples

(1) L'herbivore que l'on pourrait nourrir de f. ailles de mûrier produirait avec les matériaux qu'il en extrairait, de la viande et les subslances nécessaires à la constitution de ses divers tissus. Le ver à soie en extrait les matériaux à l'aide desquels il constitue ses tissus et, en outre, la soie : autres appareils, autres produits avec le même aliment.

Par exemple, il était admis que l'alcool ne pouvait être formé par le sucre que grâce à un ferment alcoolique et, de plus, que la levure ne pouvait former de l'alcool que si le sucre était présent ; que raoide lactique ne pouvait être formé par le sucre que grâce à un fermait dit lactique; Tacide butyrique par le sucre et un ferment butyrique; etc., etc.

Lorsque j'eus fait voir que la levure de bière, abandonnée dans J'eau distillée, & l'abri de l'air, produisait de l'alcool, de l'acide acétique et dégageait de l'acide carbonique, je ils remar* quer que ce fait prouvait deux choses : la première, que la levure toute seule les formait; la seconde, que le sucre n'était pas nécessaire pour que la levure produisit de l'alcooL Et je concluais légitimement que ces produits provenaient de la levure elle^-méme, de sa propre substance, puisque Teau ne peut pas les fournir, et qu'ils naissaient ainsi dans la levure de la même manière que» dans la célèbre expérience de Cl. Bernard, le sucre se forme dans le foie d'un animal sonmis au jeàne, ou que l'urée apparaît dans l'urine d'un animal que l'on ne nourrit pas. Cette expérience est fondamentale : c'est d'elle que j'ai conclu que l'acte de la décomposition du sucre, selon que je l'ai expliqué précédemment, s'accomplit dans la cellule de la levure, comme l'acte de la transformation des aii* ments absorbés et assimilés s'accomplit en nous. C'est le fondement de la théorie physiologique de la fermentation et, par suite, la base sur laquelle je m'appuie pour affirmer que les phénomènes de fermentation sont des phénomènes de nutri* tion (1). Mais poursuivons, car tout est capital dans cette étude de la fonction de la levure de bière.

Lavoisier, pour faire une fermentation alcoolique normale, employait pour 1 partie de levure de bière, 4 parties de sucre de canne dissous dans 16 parties d'eau. C'est à des fermentations faites dans ces conditions que se rapporfcra ce que je vais dire.

Pour bien me faire comprendre, il faut, pour une ibis, me pardonner quelques formules et équations chimiques.

(1) Dans la 27* lettre, J'ai dit que M. Pasteur avait combattu cette con^ cluslon et qu'il ne pensait pas que le sucre pénétrât dans la cellule. Mais puisque ce savant croyait que le sucre ne pénétrait pas dans la levure pour y être tranâformé, c^est donc qu'il s'Imaginait, avec Mitscherlich, que le contact de la levure suffît; ou avec Llebig que la décomposition était le résultat do quelque influence occulte, vitale, non spécifiée ou vertu de triMsfot matiùn, Mais si le phénomène est d'ordre physiologique c)e nutri^ tlon, on comprend qu'il ne peut s'accomplir que daps 1^ cellule,

Le premier phénomène résultant de la rencontre de la levure et du sucre de canne est la digestion de celui-ci par Taction de la zythozymase sécrétée par la levure. Cette digestion consiste dans la iixation de Teau sur le sucre et son dédoublement en sucre interverti^ formé de deux glucoses, selon Véquation :

. sucre de canne glucose droit glucose gauche

Il est claij* que si je fournissais d^emblée du glucose à la levure, la zythozymase n'en serait pas moins sécrétée, mais qu'elle serait sans emploi, de même que celle qui le serait en excès dans le cas où Ton aurait employé le sucre de canne.

Le second phénomène, dont la durée est incomparablement plus longue, c'est celui que je considère comme de nutrition ; l'assimilation du glucose et la désassimilation corrélative. Les produits de la désassimilation sont ce que l'on nomme les produits de la fermentation. Pendant longtemps on a cru, avec Lavoisier et Gay-Lussac, après lui, que ces produits proviennent exclusivement du sucre; et il y a dans la science de singulières méprises sur ce point. Lavoisier, Gay-Lussac el; M. Pasteur, ont cru que le sucre de canne fermentait directe<ment, sans aucune transformation préalable ; c'est J.-B. Dumas qui, le premier, lit voir qu'il fallait nécessairement que l'eau et le sucre de canne intervinssent, à la fois, pour que le phénomène pût être expliqué et exprimé par l'équation que Lavoisier avait entrevue; bientôt après, Dubrunfaut prouva que le sucre et l'eau formaient le glucose selon l'équation précédente. Alors, l'équation de la transformation du glucose en alcool et acide carbonique fut la suivante :

glucose ac. carbon, alcool

Cette équation exprimait à la fois, la relation qui Jie an glucose l'acide carbonique et l'alcool, et la suppostion que dans l'opération le glucose ne fournissait pas autre chose.

Dans l'étude de l'action do certaines moisissures sur le sucre de canne, après l'interversion, j'avais trouvé qu'il se formait, outre l'alcool, un acide, que plus tard j'ai reconnu pour de l'acide acétique. Je découvris ensuite l'acide acétique et d'autres acides homologues en très petite quantité, tel que l'acide butyrique, parmi les produits de la fermentation alcoolique. Vers le même temps, N. Pasteur découvrait l'acide succinique., qu'un chimiste allemand avait di^jà signalé, et la glycérine. Pe ces diverses recherches il fallait conclura que la fermenta-

tion alcoolique était moins simple qu'on l'avait cru ; on déter' mina, par des dosages soignés, les diffiérents termes que l'analyse av&rt révélés et, toujours préoccupés de Tliypotlièse qu'ils proviennent exclusivement du sucre, on chercha l'équation qifi les lie au glucose décomposé, dans l'intention d'exprimer la fermentation alcoolique par une équation, comme on exprime exactement toutes les réactions chimiques ordinaires. I^es équations destinées à exprimer la transformation du sucre en glycérine et acide succinique, qui ont été publiées, sont si compliquées et si différentes, qu'il en ressort évidemment la vanité de la tentative. Mais ce n'est pas tout. Je me suis assuré par des déterminations précises, que la quantité d'acide acétique, entre autres, varie dans des limites tr^s étendues, avec les conditions de température, de pression, de présence ou d'absence de J'air. Elle varie aussi selon que l'on fait varier le rapport du poids de la levure à celui du sucre : quand la levure augmente^ l'acide acétique, rapporté au poids du sucre, diminue; quand la levure diminue, l'acide acétique, rapporté toujours au sucre, augmente ; et il augdiente si bien que sa quantité peut dépasser de beaucoup le poids de la levure^ de façon que, contrairement à ce que pensait M. Pasteur, l'acide acétique ne peut pas être dit provenir de cette levure, mais du sucre décomposé par elle. Hais il faut insister davantage si nous voulons avoir une idée plus nette du phénomène.

Voici les formules des différents termes de la fermentation alcoolique, placés dans l'ordre décroissant de leurs quantités relatives, qu'il faut comparer à la formule du glucose :

Cia nu 01» Glucose.

C*H»0,HO Alcool ou hydrate d'oxyde d'éthyle.

CO* Acide carbonique. .

C W 0\ 3H0 Glycérine ou hydrate de tritoxyde d'allyle.

C^ H* 0% HO Aeide succinique ou succiriate d'oxyde d'hydrogène.

(]4 {{8 0'%U0 Acide acétique ou acétate d'eau.

C« Hî 0\ HO Acide butyrique.

Ija formule du glucose peut s'écrire :

eu Hi» 0*» = C*», 12 HO.

Ce qui nous fait voir que le carbone, l'hydrogène et l'oxygène y sont daxis un rapport numérique tel que ces derniers y exis- .tent dans le rapport exact de la composition de l'eau ; ce qui a fait dire, mais très improprement, que le glucose est un hydrate de carbone.

Si l'on compare à la formule du glucose, ainsi représentée,

les diiférentes i'ormules de ce tableau, voici ce que Von constate : Tacide carbonique est ua produit d*oxydatiou achevée; son carbone représente le tiers du carbone de Téquivalent du glucose, et son oxygène les deux tiers de celui du même équivalent de glucose; les deux autres tiers se retrouvent, avec tout rhydrogèiie et le reste de l'oxygène dans les deux équivalents de l'alcool l'ormé. Dans l'acide succinique il y a plus d'oxygène (ju'il n'en faut pour former de l'eau avec son hydrogène; il. est doue plus oxygéné que le glucose; c*est encore un produit d'oxydation. L'acide acétique est représenté, comme le glucose, par un hydrate de carbone d'un équivalent trois fois plus petit; il n'est donc pas plus oxygéné que lui. Enfin, dans Talcool, dans la glycérine et dans l'acide butyrique, il y a moins d'oxygène qu'il n'en faut, pour former de l'eau avec leur hydrogène ; ces composés sont donc des produits moins oxydés que le glucose; ils sont ce qu'en chimie on appelle des produits de réduction.

Or, il est remarquable que, malgré les variations que l'on peut constater dans les quantités relatives de ces divers composés, il se trouve que la somme des poids des composés moins oxygénéî» — alcool, glycérine, acide butyrique, etc., est toujours supérieure au poids des composés aussi oxygénés et plus oxygénés — acide acétique, -acide succinique et acide carbonique.

Il faut donner quelque attention à cette remarque pour en saisir la portée.

Voilà, n'est-il pas vrai, une substance organique, le glucose, qui, par le fait de la levure, se trouve partagée en deux groupes de composés, les uns moins oxygénés, les autres plus oxygénés qu'elle. Mais en chimie générale, pour qu'un composé donné soit désoxygéné, c'est -à-dire réduit, il faut lui enlever de l'oxygène par quoique agent, appelé réducteur, qui s'en empare pour former un composé plus oxygéné qu'il n*était. Et pour oxygéner davantage un composé il faut lui fournir de l'oxygène, soit directement, soit indirectement, par un composé oxygéné, dit oxydant, qui peut lui en céder. Or, la levure ne fournit pas d'oxygeue et, par hypothèse, la fermentation a été faite dans le vide. D'autre part, la quantité des composés réduits, c'est-à-dire moins oxygénés que le glucose est telle, que la levure ne peut pas fournir la quantité du corps réducteur qui serait nécessaire!

Mais, des faits connus dans la science, il résulte que l'on ne sait pas, par l'emploi des agents oxydants et réducteurs, obte-

nir avec le glucose les différeots termes, ni ensemble, ni isolés, qui caractérisent la fermentation alcoolique. D'ailleurs, le résultat final de Foxydation de toute matière orgaaique aboutis* sant toujottra ft Tacide carbonique et à Teau, composés de la combustion achevée de leur carbone et de leur hydrogène et les plus rapprochés de la matière purement minérale, il en résulte, par la définition même de la matière organique que j'ai donnée, qu'un composé organique moins oxygéné qu'un autre, c'est-àdire plus riche en carbone et en hydrogène, est plus organique que cet autre. Donc l'alcool, la glycérine, l'acide butyrique, etc., sont plus organiques que le glucose : ils sont donc le résultat d'une synthèse plus élevée que ce glucose, quoique leur molécule et leur équivalent soient moindres que les siens. Je reviendrai sur cette fonction synthétique des êtres organisés*

C'est dans cette transformation du glucose en deux groupes de composés plus oxygénés et moins oxygénés que lui, que consiste, suivant les auteurs, le phénomène de la fermentation alcoolique. Lavoisier concevait l'acte chimique de cette trans^ formation, d'une part, comme étant la combustion d'une partie du carbone du sucre par une partie de l'oxygène de celui'K'i et, d'autre part, comme le groupement du reste des éléments pour former l'alcool et les autres termes moins oxygénés de la fermentation. Sans doute, c'est là l'explication statique du phénomène actuel. Mais elle ne remonte pas à la cause et ne nous dit pas pourquoi le sucre subit là plutôt cette transformation ou décomposition, que telle autre, également possible, dont il est susceptible par d'autres êtres plus ou moins semblables à la levure.

La cause, M. Pasteur l'a cherchée dans la supposition que la levure est un être zymique, c'est-à-dire anaérobie, II suppose que le sucre fermente « toutes les fois qu'il y a vie sans air; d que la fermentation alcooli(|ue a pour condition essentielle l'absence de ToxygèiiB libre; que, pourtant, la levure ayant besoin d'oxygène pour vivre l'enlève, à défaut d'oxygênc libre, au sucre et que C/Ctte soustraction a pour effet hr décomposition du sucre.

L'explication ne vaut rien, car il n'a pas (Hé démontré que la levure enlevât au sucre de l'oxygène de préférence à tel autre de ses éléments; car j'ai prouvé que la fermentation alcoolique pouvait commencer et s'achever taudis qu'un courant d'oxygène ininterrompu traversait la masse fermentante; la

quantité d'alcool formé n'a pas été moindre et celle de Pacide acétique point augmentée. J'ai même opéré des fermentations alcooliques en décomposant l'eau en présence de la levure par un puissant courant voltaïque où je démontrais l'absorption d'une grande quantité d'oxygène. Enfin, dans certaines expériences, j'ai détruit 100 grammes de sucre par 0 gr. 1 de levure : cas dans lesquels l'explication est mathématiquement absurde.

La transformation n'est donc pas plus rationnellement exf^iquée qu'elle ne Test expérimentalement; pas plus par )M suppositions de M. Pasteur qu'elle ne l'était par les influences occultes appelées force de contact ou force catalytique. Cest ailleurs qu'il faut ea chercher la cause.

Mais, il faut le répéter, la levure fournit de Talcool et de l'acide carbonique par elle«mème, lorsqu'on l'abandonne dans l'eau distillée. Pour expliquer ce phénomène, M; Pasteur a fait une nouvelle supposition : il a admis, sans le prouver, que la levure transformait la cellulose, ou tel autre hydrate de carbone de son tissu en sucre et que c'était le sucre ainsi formé par elle-même qu'elle transformait. Mais j'avais démontré qu'il n'y a rien dans la levure de capable de former du sucre avec de la cellulose, et que la levure mise dans l'enipois de fécule, le fluidifie, s'y détruit selon que Je l'ai explique et ne le saccharifle pas. Pour écarter définitivement cette objection, j'ai démontré, enfin, que certains ferments pouvaient former de l'alcool avec des substances qui ne pouvaient pas être transformées eu sucre.

Avant de fournir la preuve de ce fait capital, il est utile d'observer que la levure et les organismes cellulaires analogues ont été appelés ferments alcooliques^ parce que Ton s'était imaginé que l'alcool était le produit essentiel de leur activité décomposante du sucre. En l'ait, l'alcool est le ternie le plus a()ondant de cette décomposition ; mais si l'on calcule la quantité d^alcool et d'acide carbonique qui résulte d^un équivalent de glucose, d'après l*équation, on trouve 88 gr* d'acide carbonique pour 92 gr* d'alcool ; mais la glycérine, l'acide acétique, l'acide succinique, formés en même temps sont, quoiqu'en moindre quantité, au même titre, des produits essentiels de l'activité de la levure ! à cet égard on pourrait tout aussi justement soutenir qu'elle est ferment carbonique, glycérique, acétique, succinique ! La dénomination adoptée est donc fondée sur une illusion. Et encore ne sont-ce pas là tous les pro-

dutts fournis par la levujre peadant la déeompositioa du sucre; j'y iasisterai tout à l'heure.

Auparavant voyons si Ton peut, avec plus de justesse, dire qu'il y a uu ferment lactique, un butyrique, etc.?

La fermentation lactique ou la butyrique du glucose ou du sucre de canne est produite régulièrement par de^s vibrioniens réputés zymiquesj^ c'est-à-dire anaérobies. Quand il s'agit du glucose, voici les équations par lesquelles on a coutume d'exprimer le pliénom^ne de^ la transformation. :

Qu IJ12 012 2 C« H» os HO

Acide lactique.

Cl, H»» 0»" = C» H' 0' HO + 4 C0> -f 6 H

Acidô butyrique.

Or, j'ai trouvé que dans toute fermentation lactiqifô ou butyrique il se formait de l'acide acétique, souvent en quantité considérable : i'équalion de sa formation par le glucose serait :

Page 1