TRENTE-HUITIÈME LETTRE
âoMMAiiiK. — Digressloo sur la « Méthode pour préveDÎr la lage âpre» , morsure i>« — Un cliieii qui a du foin dan» l'estomac n*e8t pas nécessairement enragé. — La valeur des preuves appréciées selon qu^on est chimiste et selon qu^on n*est pas médecin. La loi de la quantité en biologie.
Entre la dernière lettre el celle-ci — dont Tenvoi, hélas l a subi tant de retards, que je vous prie de me pardonner, — un événement, aussi considérable que surprenant selon les uns, aussi prématuré qu'inattendu scion les autres, téméraire autant que prévu, parce qu'il était préparé de longue main, selon
moi, est survenu. Il a ému les Académies, les Sociétés savantes et même certains Conseils municipaux. Il a passionné le public incompét(int autant que les savants. Cest qu'il s'agissait de M. Pasteur et de sa « Méthode pour prévenir la rage après morsure »,
J'étais à Paris et, par deux fois, j*ai entendu Vexposition de la découverte ; à TAcadéraie des sciences et à TAcadémio de médecine. Quelque regret que j'aie éprouvé de m'isoler des manifestations dont j'ai été le témoin, je me hâte de le reconnaître, l'expérimentation, même purement empirique, — et celle de M. Pasteur Tétait dans le cas particulier, — peut quelquefois aboutir à des résultats utiles. Il ne faut donc pas condamner a priori ce genre de tentatives ; mais il ne faut pas non plus en admettre les conséquences sans un très mûr examen.
Je reviendrai plus tard, comme je me Tétais proposé, sur les recherches de M. Pasteur, relatives à la rage, pour les examiner à la lumière de la théorie du microzyma, afin de mettre en évidence les conséquences qui en découlent relativement aux doctrines microbiennes. Je montrerai, comme je Tai fait il y a déjà longtemps à TAcadémie de médecine (1), qu'elles ont porté le dernier coup au système parasitique des maladies et des germes morbifiques préexistants. Mais avant de reprendre la suite de notre Correspondance, il m'a paru bon de ne pas laisser passer sans observation la communication retentissante des 26 et 27 octobre dernier, et de m'associer ainsi aux réserves déjà présentées par un savant tel que M. Jules Guérin (2).
Il y a deux choses à considérer dans la Communication de M. Pasteur :
La première est do savoir si le chien, qui a mordu Tenfant sur lequel M. Pasteur a expérimenté, était réellement enragé.
La seconde, c'est l'annonce d'une nouvelle explication des phénomènes observés sur les moelles rabiques et, surtout, de savoir si les conséquences des faits d'expérimentation in anima vili pouvaient, sans témérité, d'après le système même de M. Pasteur, être légitimement appliquées à Thonmie.
Aujourd'hui je ne veux consacrer que quelques mots à la première ; la si^conde sera examinée plus tard, car elle, se lie à l'ensemble de ces études.
(1) Bulletin de l'Académie de médechve^ 2* série, t. xiii, p. 429 (mai 188^).
(2) Ibid. 2« série, t. XIV, p. 270 (octobre 1885).
Le chien qui a mordu Tenfant était-il enragé? Je le dis sans hésiter : M. Pasteur mieux instruit n'aurait pas pu déclarer qu'il avait prévenu la rage après morsure, car il n'avait pas donné de preuve sans réplique que le chien était hydrophobe.
Voici les faits:
Le 6 juillet trois personnes arrivant d'Alsace se présentent au laboratoire de M. Pasteur :
!• Un marchand épicier « mordu au bras, le 4 juillet, par son propre chien devenu enragé »;
2° Le petit Meister, mordu le même jour par le même chien. Il portait de nombreuses blessures à la main, aux jambes, aux cuisses ; « quelques-unes, profondes, rendaient la marche difficile »;
3^ La troisième n'avait pas été mordue.
Le premier n'avait au bras que de fortes contusions, « la chemise' n'avait pas été traversée par les crocs du chien. Comme il n'y avait rien à craindre, M. Pasteur lui dit qu'il pouvait repartir pour l'Alsace le jour même » . En effet, c'était sage, car n'ayant pas été mordu il ne devait point devenir enragé ; « mais, dit M. Pasteur, je gardai auprès de moi le petit Meister et sa mère )^ la troisième personne.
Le mordu « n'avait pas moins de quatorze blessures » ; et M. Pasteur ajoute: « Les avis de M. Vulpian et du D*" Grancher furent que, par l'intensité et le nombre des morsures, Joseph Meister était exposé presque fatalement à prendre la rage... La mort de cet enfant paraissant inévitable, je me décidai, non sans de vives et cruelles inquiétudes, on doit bien le penser, à tenter sur Joseph Meister la méthode qui m'avait constamment réussi sur les chiens. »
Voilà ; le chien était certainement enragé, donc presque certainement aussi le mordu devait mourir de la rage.
Mais sur quoi repose l'affirmation que le chien était enragé ? Le voici textuellement.
« À l'autopsie du chien abattu par son maître, on avait trouvé — dit M. Pasteur en son Mémoire, — l'estomac remph de foin, de paille et de fragments de bois. Le chien était bien enragé. »
Gela suffit-il? assurément non, et voici sur quoi je me fonde pour l'affirmer.
Un chien peut avoir l'estomac plein de foin et hêtre pas enragé ; en effet, pendant mes études sur les microzymas gastriques, il m'est arrive d'en trouver dans l'estomac de ceux
que je soumettais à un jeûne rigoureux lorsque je les confinais dans un chenil dont la litière était formée de paille et de foin ou lorsqu'ils ne pouvaient se procurer rien autre à manger. MM. les D*^* E. Baltus et J. Béchamp ont fait plusieurs fois la même remarque. Pourtant ces pauvres bétes nous caressaient, léchaient nos mains au moment même où nous allions cruellement les mettre à mort. Nos chiens n'étaient pas enragés, mais ils avaient été affamés.
C'est donc à tort que M. Pasteur a supposé que le chien était enragé et que le jeune Meister pourrait être atteint de la rage.
Ceci me conduit à faire une remarque. M. Pasteur, certes, a fait de beaux travaux de chimie pure, qui resteront dans la Science comme un témoignage de sa sagacité. Certainement, dans aucun de ces travaux il ne se serait contenté d'une preuve aussi équivoque que celle qui lui a suffi pour s'écrier : « Le chien était bien enragé l » Comment se fait-il donc qu'il traite la médecine avec moins de rigueur? Tout simplement parce que, avant de faire des recherches de chimie, il a appris la chimie et qu'il en connaît les exigences ainsi que les principes. N'étant ni physiologiste, ni médecin, il a traité la médecine comme l'avaient traitée le P. Kircher et Raspail, il s'est contenté des preuves dont ils se contentaient.
Évidemment M. Pasteur admet comme certaine l'opinion préconçue, à laquelle M. Bouley avait adhéré, que l'organisme humain ne diffère pas essentiellement de l'organisme animal, ni anatomiquement, ni histologiquement, ni physiologiquement. C'est pourquoi il croit avec M. Bouley que la pathologie humaine et ta pathologie animale sont une seule et même pathologie. C'est cette erreur, qu'il accepte comme l'expression d'une vérité scientifique, qui l'égaré ; mais la théorie du microzyma Ta redressée, ainsi que je l'ai montré dans la trente-troisième lettre.
Mais on pensera peut-être qu'pn fait reste acquis; en effet, que le chien qui a mordu le petit Meister ait été ou non enragé, on dira que M. Pasteur n'en a pas moins injecté de la moelle rabique au pauvre garçon sans lui donner la rage. Oui, c'est vrai, du moins jusqu'ici, l'expérience a été tentée impunément. Mais c'est là une autre question. M. Jules Guérin, k son point de vue, qui est celui d'un médecin compétent, en a déjà touché un mot dans les réserves qu'il a présentées le jour même de la lecture de M. Pasteur à l'Académie de médecine.
J'en parlerai à mon tour, et au point de vue de la théorie du microzyma et à celui des doctrines de M. Pasteur lui-môme, dans une prochaine lettre.
En attendant, je reprends les choses au point où je les ai hissées dans la dernière lettre.
Oui, il fuul lu rùpéler, cest sans aucun fondement que M. Pasteur a établi sa classe des èiveszyniiques ou anaérobies et sans motif sérieux qu'il a distingué les phénomènes de fermentation comme singuliers. Non; il n'y a pas d'êtres vivants (|ui méritent le nom de ferment et point de phénomènes qui méritent d'^Hre appelés de fermentation. Vuill la vérité que la théorie du microzyma a révélée.
Mais, puisqu'il n'est que trop vrai qu'une opinion, vraie ou fausse, emprunte quelque chose de son importance ou de sa gravité à la réputation, à la situation ou à l'autorité de celui qui la professe, il faut encore Insister, d'autant plus que c'est sur une connaissance aussi imparfaite de la constitution des êtres vivants, de la nature et de la cause des phénomènes biologiques, que M. Pasteur et plusieurs savants après lui prétendent nous faire admettre, comme une vérité d'ordre expérimental, la supposition, transmise d'Âge ea âge, qu'il y a des ferments de maladies, comme il croit qu'il y a vraiment des êtres zymiques.
Je ne me dissimule d'aucune manière ce que peut avoir de choquant, du moins pour les savants qui ont si libéralement admis les idées de M. Pasteur comme originales et comme démontrées, la comparaison de l'homme à une cellule de levure, et la tentative de ramener à l'unité, — à Yunité et non pas à l'uniformité, — tous les phénomènes dits de fermentation et les phénomènes de nutrition. Pourtant cette vérité avait déjà été aperçue.
En effet. J.-B. Dumas, avec le coup d'œil d*un chimiste et d'un physiologiste également' profond, interprétant les travaux de Cagniard de Latour sur la levure de bière, écrivait, il y a longtemps, ce que voici :
«r Le rôle que joue le ferment, tous les animaux le jouent; on le retrouva même dans les parties des plantes qui ne sont pas vertes. Tous ces êtres ou tous ces organes consomment des matières organiques, les dédoublent Ht les ramènent vers les formes plus bimplos de la chioiie minérale. Pour compléter l'analogie entre les ferments et leti minimaux, on doit ajouter que, (le môme qu'il faut aux animaux, pour vivre et se développer, une nourri-
ture formée de matières animales; de même tous les ferments exigent^ pour se développer, une nourriture formée aussi de ces mêmes maHèrf^A animales dont les animaux se nourrissent. Dès qu'un ferment trouve réunies les conditions de son existence, c'est»k-dire une matière organique k dé<» composer, et celles de son développement, ce fermant semble donc agir et se développer comme le ferait une suite de générations d*êtres organisés quelconques (1). »
C'était là renoncé d'une vérité d'intuition qu'il n'Atait donné qu'à rhomme de génie d'apercevoir. Mais cette vérité était si éclatante, qu'elle éblouit, au point de les aveugler, ceux à qui elle était tout à coup présentée. C'est pourquoi les savants, — Berzélius, Liebig, Mitscherlich, V. Regnaiilt. Ch. Gerhardt et M. Pasteur, — qu'ils regardassent ou non le ferment comme un organisme vivant, continuèrent à considérer les fermentations comme des phénomènes à part. C'est qu'il n'était pas prouvé que le phénomène appelé fermentation s'accomplissait dans le ferment^ comme la nutrition dan^ Vanimal ou dans le végétal; c'est aussi qu'il n'était pas évident que le ferment, l'animal et Je végétal produisissent en eux-mêmes les ferments solubles ou zymases, par le même mécanisme, en vue de transformations analogues. Ces preuves je les ai fournies, — et vous savez avec quelle difficulté elles ont été admises, — en faisant voir que la levure produisait l'alcool sans sucre, comme l'animal le sucre dans son foie, l'urée dans son organisme, sans le concours d'une alimentation féculente, et dans l'inanisation; que la levure, les vibrioniens ou les microzymas libres produisent leurs zymases respectives, tout comme l'homme la sialozymase, la pancréazymase, la gastérase, etc., l'orge la diastase, les amandes la synaptase, etc.
II faut donc regarder la conclusion de la dernière lettre comme une vérité d'ordre expérimental, comme une loi de la nature, que la philosophie doit conserver précicusemenl, savoir : la classe des zymiques n'existe pas; les phénomènes dits de fermentation se confondent avec les phénomènes de nutrition.
Mais qu'est-ce donc que la nutrition et qu'est-ce que se nourrir ?
Ce sont encore là de ces réalités dont nous parlons comme les connaissant, sans savoir précisément en quoi elJe« consistent et sans savoir les définir. Leur connaissant plus exacfe im-
',1 j Domas : Traité de chimie applirjuée aux ortn^ t. vu, p« 433.
porte pourtant à la pathologie autant qu*!^ la physiologie, puisque les médecins reconnaissent que « les troubles de la nutrition régissent lo plus grand nombre des maladies chroniques et expliquent Tapparilion de beaucoup de maladies aigti^s t), et que la génération elle-même est donn(^e comme une dépendance de la nutrition.
Le célèbre physiologiste Mueller disait que a l'aptitude à vivre do la matière organique consiste en ce qu'elle paut nourrir un corps organique vivant ». Ce qui revient à dire que c'est par la nutrition que la matière organique do nos aliments do vient vivante.
Littns en kou Dictionnaire, définit la nutrition en disant quo r/est la « propriété élémentaire dos corps organisés, caractérisée par le doublé mouvement continu de combinaison et de décornbinaison quo présentent, sans se détruire, les végétaux et les animaux )>.
On remarquera le défaut capital dé cette déflnition, qui est do ne pas nommer l'aliment, la matière organique dont parlait Mueller; mais on notera que pour l'un et Tautre la nutrition est uncî propriété du corpa organique vivant^ du corps organisé. Si le corps n'était pas d'abord vivant et organisé, il ne pourrait pas se nourrir, il n'y aurait pas do nutrition.
Cela posé et conformément à oo (pie j'ai dit préf^édemment, au point de vue do la nutrition les êtres organisés peuvent, h la rigticur, être partagés on deux catégories ; les mlnéralivores et ceux qui se nourrissent do matière organi(|ue; mois au fond cette division niéme est arbitraire; on attendant, voici les deux catégories :
1» L(;s étnîs minéralivoros : ce sont tous les végétaux proprement dits, c'ost-à-dlre les végeUaux à chlorophylle, les végétaux verts;
2" \a\9> ôtrrs (|ui se nourrissent dn matièn^s organiques; ils pouvont 80 subdivis<îr on plusieurs groupes :
Les microzymas libres, les vibrioniens qui en proviennent par évolution et les microzymas dos êtres complexes;
Los cellules libres, levure de bière et autres, ainsi que les divers champigmms ; les cellules dans les êtres complexes;
L(is animaux proprement dits eu général.
Dans chacun de ces êtres, nous le verrons, la fonction de nutrition est non seulement une réalité, mais une réalité définie, en quelque sorte mesurable, qui est une fonction dépendante d'une autre réalité supérieure (jui est roxistenco môme,
la loi de cet être ; une fonction liée à la fonction de conservation individuelle et Rpéciflque qui est en lui. C'est ce qu'il faut mettre en lumière avant tout.
Il faut se souvenir d'abord, comme d'une vérité première et même comme d'une vérité d'expérience, que l'organisalion et la vie de chacun do ces Atres ne se produisent ni ne se créent spontanément, mais qu'elles se transmettent, se perpétuent et se transforment. Et il faut aussi se souvenir que Mueller avait été obligé de reconnaître un fait capital, savoir : « Vactiviié continuelle qui se déploie dans la matière organique vivante (lisez l'organisme vivant) jouit aussi d'un pouvoir créateur soumis aux lois d'un plan raisonné. »
C'est parce que les choses sont vraiment ainsi, que la nutrition ne peut pas être une de ces quahtés occultes comme ce que l'on nomme vartus de transformation, mais qu'elle est une fonction déterminée do l'organisme vivant et, pour dire toute ma pensée, qu'elle est un résultat de cette fonction. Mais elle est plus qu'un simple résultat: elle est lu résultante de deux autres résultats, qui sont Vammilation et la désassimilation.
Ce sont aussi des faits que tout le monde admet et qui crèvent les yeux. Mais, c'est évident, ce n'est rien que de constater des faits si oji ne sait pas les interpréter pour les comprendre et si l'on no remonte pas à leurs causes.
Oui, les faits sont si peu expressifs, par eux-mêmes que, Dumas ayant justement rapproché les faits de fermentation' des faits de nutrition, les ferments des animaux pour comprendre la fonction des premiers, ce rapprochement a laissé M. Pasteur insensible; pourquoi? si ce n'est parce que le lait isolé ne si-gnifje rien si on ne le montre adéquat à sa cause ?
Dans chaque être vivant, que! qu'il soit, dc»s deux catégories, la ciuise productrice et directrice dont j'ai parlé précédemment, c'est la fonction de nutrition, dépendante de la fonction supérieure de conservation de cet être et de ce pouvoir créateur soumis aux lois d'un plan raisonné dont parlait Mueller.
Mais ce pouvoir créateur et ces lois obligent de reconnaître un fait trop négligé, c'est qtcvn être vivant quelconque des deux catégories, considéré individuellement, est une quantité déterminée. Cette quantité peut varier; mais lu développement étant achevé, elle est définie, quoique^ susceptible d'augmentation ou de diminution. C'est évident; mais éclaircissons cela, d'après ce que j'ai dit dans les lettres précédentes.
Tant que l'être complexe s'accroît, le nombre de ses microzymas
et de ses cellules augmente par la formation continue et corrélative de la matière organisable nécessaire ; il y a équation entre la quantité de matière digérée et absorbée et la quantité de matière organisable qu'il retient et les matériaux désassîmîlés ou organisés qu'il rejette. Dans Fêtre qui a achevé son développement, la même matière absorbée sert au renouvellement des matériaux de ses éléments anatomiques et au remplacement de ceux qui se détruisent et qu'il perd sans cesse ; et il y a encore équation entre ce qui entre et ce qui reste et ce qui est rejeté. Tous les éléments anatomiques de ses tissus et organes, les matériaux non structurés de son organisme, se renouvellent, tout rajeunit sans cesse en vieillissant; et au milieu de ce tourbillon, une chose reste constante : la taille, les dimensions et, s'il s'agit de l'homme, la personnalité, le moi.
Oui tout être vivant, considéré en soi, est une quantité; mais une quantité qui est fonction d'autres quantités.
Entrons dans cette idée pour tâcher de la rendre plus claire.
En mathématiques une quantité est dite fonction d'une ou de plusieurs autres quantités quand elle en dépend, que Ton sache ou ne sache pas exprimer analytiqueraent cette dépendance. Appliquons cette définition à la physiologie.
L'existence individuelle et spécifique de l'être vivant, sa quantité, à chaque instant, est fonction de la fonction de conservation qui, elle-même, est fonction de la fonction de nutrition ; laquelle, à son tour, est fonction de la fonction des cellules, microzymas, etc., qui composent l'organisme de cet être. Nous ne pouvons ou ne savons pas analytiquement exprimer ces dépendances, parce que sans doute elles dépendent d'un trop grand nombre de variables dont la connaissance nous échappe et peut-être nous échappera toujours; mais elles ne sont pas moins des réalités.
Et c'est parce que chaque individu dans l'espèce est une réalité définie comme quantité, non seulement dans son tout, mais dans chacune de ses parties, qu'il y a un rapport quantitatif constant entre le tout et chacune de ces parties, comme il convient à une machine soumise aux lois du plan raisonné de sa construction.
Oui, Agassiz avait raison de penser que a la vie suppose l'introduction, dans la structure de tout être organisé, d'un élément quantitatif aussi rigoureusement fixé, aussi exactement pondéré que n'importe quelle autre condition se rattachant surtout à la qualité des organes ou de leurs parties ».
Et la même pensée se retrouve, bien que non exprimée, dans Tœuvre d'Etienne Geoffroy et d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. le père et le fils. Qu'est-ce, en effet, que la notion concernant Tunité de plan dans la composition des êtres, du premier, et Jes conclusions du second, touchant les anomalies de l'organisation^ les monstruosités et les vices d'organisation, si ce n'est la perception claire de la loi de quantité dans s2l constance et jusque dans ses variations ou ses écarts !
Ainsi dans Têtre vivant chaque individu est une quantité harmoniquement et physiologiquement déterminée. Il faut donc le reconnaître, en biologie, c est-à-dire en physiologie, en anatomie et en histologie comme en tout le reste de la création, tout a été ordonné avec nombre, poids et mesure. En pathologie même, rien ne se fait au hasard. Et il en est ainsi parce que l'organisme est déterminé dans tous les sens^ le contenant et le contenu : il n'est donc pas exact de le comparer à un vase inerte plein de matières sans énergie et capables, par conséquent, de devenir la proie de la première cause venue de destruction, puisqu'il n'y a en elles aucune force de résistance.
Ces notions, je ne peux pas trop le faire remarquer, sont corrélatives à la notion qu'un être vivant est une machine construite non seulement en vue d'une fm individuelle, mais en vue d'un but déterminé d'avance et de ses relations avec les autres êtres vivants et avec l'univers ; une machine dont toutes les parties, liées et solidaires, sont soumises en même temps à une puissance directrice et régulatrice qui les fait concourir au bien commun et à la conservation de l'ensemble.
Cette solidarité est tellement essentielle qu'elle n*a pas échappé aux physiologistes ; mais ils n'en ont pas plus aperçu la portée qu'ils n'en ont recherché la cause. II en devait être ainsi, car ils n'avaient pas la notion de la loi de la quantité en biologie, dont je m'occupe ici, puisqu'ils s'imaginaient que ce qu'ils appellent matière vivante n'était pas morphologiquement définie.
Pour mettre cette loi de la quaatité en biologie dans tout son jour, afin de remonter à sa cause, laissez-moi, en finissant, revenir en quelques lignes sur certaines conséquences des travaux d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Lorsque ce savant naturaliste fit voir que la taille des nains permanents, de ceux qui le sont dès le sein de leur mère, à leur naissance et demeurent tels pendant toute leur vie, dont l'histoire a gardé le souvenir et dont quelques-uns sont célèbres, était comprise entre 2 et
3 pieds (0"»,6o à 0"*,97) ; que d'autre part, la taille des hommes très grands, que l'on appelle des géants, n'atteint jamais le double de la taille moyenne de l'homme type, 5 à 6 pieds (1°',6 à l^jO), il fit remarquer en même temps que nains et géants sont presque toujours stériles et que, s'ils ont des enfants, ceux-ci retournent au type commun, c'est-à-dire ne se reproduisent pas. Bref, la taille et les malformations se transmettent normalement encore moins que le génie ou les qualités morales. Est-ce dans les propriétés de la matière que Ton pourrait trouver la cause de ces phénomènes étranges?
La matière, la matière tout court, est pour si peu de chose dans ces anomalies, que l'intelligence et les autres qualités de l'esprit ne sont pas en rapport avec la grandeur ou l'exiguïté de la taille, c'est-à-dire avec la masse matérielle. Qui ne se souvient du portier géant du château de Keniiworth dont la lenteur stupide a été, dans le roman de Walter Scott, mise en parallèle, dans des scènes amusantes, avec la pétulance, la gi'âce et la jactance de Geoffrey Hudson, ce nain historique qu'on servait dans un pâté sur une table royale, qui mérita par sa bravoure le titre de capitaine dans l'armée aiiglaise, et qui, après avoir, dans un duel à cheval^ tué son adversaire d'un coup de pistolet, alla terminer sa vie en prison comme conspirateur?
Le système protoplasmiste ne peut pas rendre compte de ces faits, ni d'une foule d'autres semblables; car, cela est évident, il est indifférent à un composé chimique, ou à un mélange de tels composés, d'être grand ou petit; ils n'en restent pas moins, quelque place qu'ils occupent dans l'espace, ce qu'ils sont. Et il en est ainsi, même lorsque le composé chimique est de telle nature qu'il peut affecter une forme définie, mathématiquement définie, comme lorsqu'il est cristallisable. Un octaèdre d'alun peut être réduit à une grandeur d'ordre microscopique ou acquérir les dimensions d'un dédmètre cube et davantage, sans avoir pour cela plus de courage et d'esprit, de couardise et de stupidité.
Au commencement du xvni® siècle, les savants et les philosophes croyaient si peu que les propriétés connues de la matière suffisent à l'explication des faits relatifs à la génération, qu'on discutait dans les Académies sur la question de savoir si les monstres l'étaient en germe ou si, provenant d'uu germe régulier, ils le devenaient par accident. La théorie des germes était si bien reçue comme fondée, que Winslow n'hésitait pas à admettre des germes monstrueux destinés à devenir des
êtres difformes, fl est remarquable que le chimiste Lémery sour tenait contre Tanatomiste danois, devenu français, la thèse contraire. Beaucoup plus tard, Charles Bonnet était obligé, par son système des germes préexistants, de supposer Texistence de germes originairement monstrueux, ce qui scandalisa Buffon (1).
Aujourd'hui le système protoplasmiste remplace le système des germes {préexistants. Mais, on le sait maintenant, ce système est tout aussi impuissant à rendre compte des faits et conduit aux mêmes absurdités : et pour atténuer ce que ce mot a de pénible à être écrit, je m'appuie sur l'autorité de Buifon, qui a ainsi quaUfié le système des germes.
C'est assez pour cette fois, mon cher ami; dans la prochaine lettre je vous écrirai sur la loi de quantité considérée par rapport à la nutrition.