QUARANTE ET UNIÈME LETTRE
Sommaire. '- Digression nécessaire Goncernant c l'idée créatrice, la force vitale créatrice et la' cause propre et directrice » dans le système physiologique de €1. Beraard. — Conclusions.
Nous en avons Taveu franc, sans déguisement, fait par luimême : Cl. Bernard était vitaliste. En effet, la vie, qui, dans certains de ses ouvrages, lui apparaissait comme un des résultats du conflit de la matière avec elle-même, lui apparaît dans d'autres comme n'en procédant point. « La vie, disait-il, c'est la création ; » ou bien encore : « ce qui est essentiellement du domaine de la vie et n'appartient ni à la physique, ni à Ja chimie, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de l'évolution vitale; » et plus loin : « c'est l'edëe vitale, Id force vitale créatrice qui seule crée, dirige et corserve l'être ; c'est elle qui reconstitue les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou détruites par les accidents et par les maladies. » Et enfin, pour couronnement, cette déclaration : « Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. »
Oui, voilà du vitalisme pur, que Barthez n'eût pas désaivoué, ^et une notion du germe que Ch. Bonnet aurait facilement admise. Cela est si bien ainsi, que Chauffard pouvait justement se demander si « l'autonomie vitale a jamais été exprimée avec plus de décision, montrée sous des aspects plus divers et plus saisissants » ! Cependant il fait observer aussitôt que Cl. Bernard se séparait pourtant de ce qu'il appelait les doctrines vitalistes. C'est que le célèbre savant était un vitaliste embarrassé, qui ne savait pas comment conciher son vitalisme métaphysique avec la véritable autonotaie vitale, ni l'ensemble des
phénomènes biologique^ avec lea fa&s de détail que ses pro-< près découvertes avaient fait connaître.
Son embarras se trahit encore dans cette déclaration de principes : . ,
« ^ous nous séparons des matérialistes (1), disait-il, car, bien qae les manifestations vitales restent placées directement sous Tlnfluence des con-' ditions pbysicochimiques, ces conditions ne sauraient grouper, harmoniser les phénomènes dans Tordre et la succession qu'ils affectent spécialement dans les êtres vivants. Ce groupement,, cette harmoiûe, cçite suçcessiçn ordonnée des phénomènes vitaux, Tunité qui les relie, le but final vers, lequel ils tendent, tout cela traduit une cause propre et directrice. »
Cl. Bernard, certainement, ne prétendait pas donner pour une découverte personnelle la croyance, je veux dire la conviction intime, que les êtres vivants en général, et chaque espèce en particulier, ont été conçus et créés sur un plan prémédite ; non certes, car c'était, il le savait bien, la conviction de tous ceux qui croient au Créateur de toutes choses et aussi la conclusion de toute saine philosophie. C'est cette conviction que J. Joubert a rendue dans cette pensée très juste :
v. Rien ne se fait de rien, disent-ils ; mais la souveraine puissance de Dieu n'est pas rien ; elle est la source de la matière aussi bien que celle de l'esprit (2). »
Cette croyance, que son système de la miatière vivante non morphologiquement définie et ses travaux n'ont pas pu déra-
(1) Cela pent paraître étrange et en contradiction avec l'histoire, mais cela est. Cependant Chauffard a pu dire : « On peut, suivante sa tendance ou ses désirs, ranger CI. Bernard, soit parmi ceux qui font de la vie une cause propre et distincte de tout ordre physique, soit parmi ceux qu| iden-^ tifient la vie avec cet ordre et font rentrer la cause vivante dans la causalité une de la matière, soit encore parmi ceux qui, sous le nom de positivistes, semblent déclarer impossibles de telles distinctions et professent l'abandon absol a de ces questions, quelques efforts que l'homme ait dépensés pour les résoudre... Nous ne cacherons rien, dit Chauffard en poursuivant, nî des hésitations qui le tourmentent et qui se trahissent malgré lui, ni de ses répulsions doctrinales, alors même qu'il les justifie mal , ni des contradictions involontaires où il tombe et qui afiirment sa haute sincérité. » Voyez en effet ce qu'il dit lui-même : « On pourrait être tenté dj nous comprendre parmi les matérialistes ou pbysicochimistes. Nous ne leur appartenons point. Car, nous admettons une 700(^111(4 spéciale dans les phénomènes physicochimiques de l'organisme. — Sommes-nous parmi les vitalistes? Non encore, car nous n'admettons aucune forme exé^* cutive en dehors des forces physicocbimlques ! » — C'est pour sortir d'embarras qu'il a inventé le déterminisme.