‹ La théorie du microzyma et la système microbienChapitre 6 sur 55 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Sommaire. — La maladie et la détérioration delà bière. — Protestation des vrais médecios. — La microbiatrie et les discussions concernant le choléra et les maladies contagieuses. — L'utilité ou l'inutilité des quarantaines. — Le système des germes morbiûques du P. Kircherà Raspait etâ M. Pasteur.

C'est un fait indéniable, actuellement, dans Fétat présent de la science, à une époque où la rigueur expérimentale est en honneur, en plein siècle scientifique, après Bickat et les grandes découvertes d'anatomie générale dont il a été l'initiateur, oui, actuellement, il y a des savants qui, non seulement s'imagi* nent que la maladie dans un animal, dans l'homme, est provoquée de la [même manière et par le même genre d'influence qui détermine la détériorafion du moût, du vin, de la bière contenus dans des vases inertes ; mais prétendent que leur système est à la fois^ raisonnable et scientifiquement établi. Jls en sont si convaincus, d'ailleurs, que, acceptant la manière de parler du vulgaire, ils appellent maladie l'altération subie par le vin, la bière^ ou le moût, assimilant ainsi le contenu d'un vaisseau inerte à l'intérieur de l'organisme humain.

Et ce m'est, de plus en plus, un sujet de grand étonnement quand je me vois obligé de constater que de telles opinions sont acceptées comme vérités indiscutables par un grand nombre de médecins distingués. Les plus éminents, des cliniciens même, ont de la peine è ne pas sacrifier à l'idole ou à résister au courant qui entraîne les gens du monde à la suite des savants.

L'engouement est tel, du reste, qu'on traite d'imaginaires les faits les mjeux constatés, les démonstrations expérimentales les plus rigoureuses, quand ils ont la prétention de découvrir Tinanité du système ; de telle sorte que c'est faire un acte cou* rageux que de s'élever au nom de la vieille et savante médecine, du bon sens et de Texpérience, contre de si étranges hypothèses. Pourtant il n'y a là, vus de loin, que de- gigantesques fantômes qui se dérobent dès qu'on les approche pour les dé* visager.

Mais il n'est pas moins indéniable qu'il y a des médecins, des savants, des journaux tels que la Revue médicale qui, se montrant plus exigeants en fait de preuves, estiment que la médecine est une science digne de plus d'égards et protestent vivement au nom de l'observation, de 4'bistoire et de l'intérêt public contre un système qui les compromet également.

Ces protestations se sont fait jour dans les discussions qui ont eu lieu à l'Académie de médecine, dans le courant de cette année, sur l'étiologie et le traitement de la fièvre ty« phoïde, sur le choléra, sur les quarantaines, sur la contagiosité de la tuberculose, etc. Ces discussions fort instructives ont mis en vive lumière ce fait important, que l'on est loin d'être fixé sur les points fondamentaux concernant l'organisation et la vie, dont je parlais en finissant la première lettre; elles ont montré, en outre que l'esprit de certains médecins reflète toujours, plus ou moins, les opinions qui prévalent parmi les savants, chimistes, physiologistes ou histologistes, touchant les relations qui leur paraissent exister entre la matière des êtres organisés et la vie qui l'anime,

Pour la position de la question que j'ai en vuç, il importe de mettre en relief les points sur lesquels l'accord a pu se faire parmi certains membres de l'Académie ; les divergences apparaîtront alors plus évidentes.

A M. le professeur Peter, qui avait vivement défendu la médecine contre les empiétements du système qui considère la plupart des maladies comme étant parasitaires, système si justement appelé microbiairie, M. Pasteur a répondu ce qui suit :

« A l'entendre parler avec tant de dédain des chimistes et des physiologistes qui touchent aux questions de maladies, on dirait en vérité, qu'il parle au nom d'une science dont les principes sont assis sur le roc. Lui faut-il donc des preuves du peu d'avancement de la thérapeutique? Voilà six mois que.

dans cette assemblée des plus grands médecins, on discute le point de savoir s'il vaut mieux traiter la fièvre typhoïde par des lotions froides que par de la quinine, de Talcool ou dé Tacide salicylique, ou même ne pas la traiter du tout. Et quand on est à la veille peut-être de résoudre la question de l'étiologiede cette maladie par la microbiej M. Peter commet ce blasphème médical de dire: « Eh ! que m'importent vos microbes? Ce ne sera qu'un microbe de plus. »

Il ne s'agissait pas précisément de thérapeutique entre M, Peter et M. Pasteur, mais de savoir s'il y a normalement dans l'air un microbe producteur de la fièvre typhoïde, co.mme il y existe vraiment des microzymas et autres productions vivantes qui sont la cause prochaine de l'altération de la bière ou du vin. M. Peter se montrait tout simplement d'un avis courtraire à celui de M. Pasteur et des médecins qui admettent, comme incontestable, que la miçrobi^i pour ne pas dire miçror biatrie, est une science <ic dont les principes sont assis sqr le roc. » M, Pasteur, sans doute, pour avoir découvert ces prin-s* cipes, en appliquant *avec rigueur les préceptes de la méthode expérimentale, est convaincu que la microbie résout victorieu-r sèment la question de l'étiologie de beaucoup de maladies, si ce n'est de toutes,

ïl est constant, cependant, que là plupart des cliniciens, s'ils ne sont pas hésitants, tiennent la microbie pour ne leur avoir apporté aucune lumière. Mais parmi les hésitants combien d'éclectiques qui manifestent des dissidences sur les principes. Pourquoi ces dissidences si les principes de la microbie sont s; solidement établis?

Les cliniciens, en majorité, ont affirmé l'utilité des quaiantaines et M. Jules Béclard, parlant comme secrétaire perpé* tuel, a exprimé la pensée del'Académîeparces graves paroles: « 11 importe d'autant plus, a-t-il dit, que le sentiment de l'Académie soit bien nettement spécifié dans la circonstance, qu'il convient de ne pas enrayer les préparatifs sérieux de défense que le Gouvernement oppose contre l'invasion du choléra . »

Pourquoi l'Académie a-t-elle eu raison d'affirmer l'influence préservatrice des quarantaines? Sur quels principes se sont appuyés les académiciens qui ont émis un vote affirmatif ? Sur quoi se sont fondés ceux qui soutenaient le contraire? Sur aucun principe ; simplement sur des observations que les uns proclamaient démonstratives et que d'autres, malgré l'Académie, tiennent pour incomplètes, Mais ce que je tiens à con-

stater, c'est que la microbie n'a été invcM]uée ni d'un côté ni de Tautre.

Récemment, un publiciste distingué signalait éloquemment les hésitations des médecins, du public et les siennes. Après avoir insisté sur les récriminations amères qu'avait soulevées de par le monde et en France, la répugnance des Anglais pour tout ce qui apporte une gène aux relations commerciales des peuples, même lorsqu'il s'agit de la santé et de la vie des hommes, il se demandait jusqu'à quel point ces récriminations sont justifiées et quelle peut être Tefficacité réelle, partant l'uti* lité des quarantaines? et il s*écriait : c Voilà ce qui vaudrait la peine d'être examiné sérieusement. On me dira sans doute, que la chose est faite, que la question a été examinée sous toutes ses faces par les hommes les plub doctes, les plus compétents; que la Conférence sanitaire internationale a prononcé, que devant le verdict d'un tel aréopage il n'y avait qu'à s'incliner... Je sais cela; j'ai plus d'une fois entendu soutenir cette doctrine; j'ai lu avec attention bien des volumes, des brochures, des mémoires, des articles de journaux écrits par les « contagionnistes » ; mais, Tavouerai-je ? dans tout ce que j'ai lu et entendu sur ce thème, j'ai trouvé beaucoup plus d'affirmations arbitraires que de faits bien constatés et bien observés et de raisonnements convaincante. Aussi suis je resté fort sceptique à l'endroit de la théorie contagionniste et des mesures soi-disant préservatrices que conseillent ses partisans (1).»

Il faut en convenir, le public intelligent est bien excusable de n'avoir pas d'opinion arrêtée lorsqu'il voit, en pleine Académie de médecine, un illustre vétéran de la science^ M. Jules Guérin, tenir tète à ceux qui préconisent les quarantaines comme mesures préservatrices contre le choléra; lorsqu'il entend M. Fauvel et M. J. Guérin conclure des mêmes faits, l'un pour, l'autre contre leur utilité.

Pourtant, il faut que le désacord entre médecins prenne Un pour que ce public, dont les membres des gouvernements font partie, soit convaincu que les mesures de préservation conseillées sont fondées, non sur des sentiments, mais sur des principes certains, reposant sur des faits universellement admis comme démontrés.

N est-il pas évident que le désaccord existe parce que si ces grands médecins connaissent avec certitude la maladie, ils ne savent pas en quoi elle consiste ?

(1) M. Arthur Mangin : VEconomiste français, 7 juillet 1883.

Vous l'avez exprimé avec beaucoup de vérité: La médecine est une science constituée par un ensemble de faits logiquenient reliés entre eux et reposant sur une notion spéciale : la notion des conditions anormales de la vie^ laquelle suppose la notion préalable des conditions no)*males de cette vie (1) .

Cette science, toutefois, est une science secondaire ; non pas qu'elle occupe un rang inférieur dans la hiérarchie des sciences, mais seulement en tant que, pour se constituer pleine-* ment, elle est obligée de s'emparer, pour les faire siennes, des connaissances que lui fournissent d'autres sciences. En outre, comme toute science, la médecine est aussi un art (2)«

11 faudrait tout citer de la lumineuse Introduction où je puise ces pensées : celles-là suffisent pour l'objet que j'ai en vue. Il en résulte que la médecine, considérée dans son ensemblC; à la fois comme science et comme art, ira en se perfectionnant du en s'égarant, tout en restant une science autonome, selon les vicissitudes des sciences dont elle emprunte le concours.

L'observation hippocratique ou clinique peut bien créer la médecine proprement dite: le diagnostic, les indications, la thérapeutique, les préceptes, la nosologie, etc., mais elle ne peut pas nous apprendre en quoi consiste la maladie^ c'est-àdire les conditions anormales de la vie, parce que son objet immédiat n'est pas de déterminer quelles en sont les conditions normales.

Le clinicien parfait serait pourtant le savant qui, connais* sant exactement les conditions normales de la vie, saurait en constater les conditions anormales et pourrait les ramener au mode normal; bref, le clinicien parfait est, comme vous l'avez si heureusement exprimé, le gi*and artiste qui sait foire l'application de toutes nos connaissances à l'art de guérir !

Les conditions anormales de la vie, c'est évidemment l'état de maladie qui les réalise; les conditions normales ^ c'est Tétat de santé.

Les conditions normales de la vie peuvent être connues par la physiologie et par la chimie. Jusqu'ici aucun esprit sérieux ne s'est avisé de chercher hors de l'organisme la cause de l'état de santé.

Les conditions anormales de la vie peuvent aussi être déterminées par les deux sciences qui sont les grandes auxiliaires

1. Edouard Fournie : Application des sciences à la médecine Introduction. % Ibid.

de la médecine. Comment se fait-il qu'on ait imaginé de chercher hors de l'homme la cause efficiente de la maladie qat crée ces conditions anormales ? Si ce n'est parce que la physiologie et la chimie ont fait fausse route quand elles ont Voula préciser en quoi consiste l'organisation et la vie !

Pendant que j'étudiais la médecine à Strasbourg et quand j'enseignais à mon tour à la Faculté de Montpellier, il m'a paru évident que la médecine hippocratique reconnaissait dans l'état de maladie une déviation fonctionnelle de l'état de santé; déviation provoquée par des influences diverses, intérieures eC extérieures, mais n'ayant aucun rapport avec ce que l'on nomme la microbie.

Mais en quoi consiste cette déviation fonctionnelle? Quels sont dans l'organisme les agents dont les fonctions sont troublées, s'il est vrai que la microbie est pure chimère? J'essaye* rai de répondre ; en attendant, je crois pouvoir assurer que si l'on ne sait pas en quoi consiste la maladie, c'est parce que l'on n'est pas fixé exactement sur la constitution htstologique de l'organe et| par suite, sur les conditions normales de la vie en nous.

Après cette courte et nécessaire digression, je reviens aux communications de M. Fauvel et de M. i. Guérin sur le choléra. Il m'a semblé) tout d'abord, qu'il serait possible d'y saisir les motifs d'un accord scientifique d'où se dégagerait le triomphe du sentiment exprimé par l'Académie en faveur des quarantaines; et qu'en serrant de près, pour les concilier, les diver* gences des deux savants médecins, je pourrais en lir^ un enseignement d'où se dégagerait à la fois le bien fondé des principes de la vraie pathologie et l'erreur fondamentale de la microbie.

Il me parait intéressant de noter d*abord qu'aucun des deux orateurs que je viens de nommer n'a fait intervenir le système des germes morbifiques dans ses préoccupations. Pourquoi en est-il ainsi, si ce n'est parce que, le connaissant, ils jugent comme nous, comme M. Peter, en vrais médecins qu'ils sont, qu'il ne présente pas les caractères d'une certitude qui s'iiïi* pose ; en outre^ sans le dire, M. Fauvel a peut-'ètre cona pris qu'il est de telle nature, que s'il était adopté par les gouvernements il aurait pour résultat la suppression absolue des quarantaines. En eifet, jele montrerai, s'il était l'expression d'une vérité expérimentale, les quarantaines, toi* de

constittier des moyens efficaces de préservation, seraient non seulement inutiles, mais dangereuses.

Mais, si MM. Fauvel et Guérin ont écarté le système, M. Bouchardat, dans une communication incontestablement importante, ne s*est pas borné à Fécarter; il a démontré, appuyé sur l'histologie et sur Tobservatton médicale, qu'il n'est pas applicable à la phtiyie et, par voie de conséquence, à certaines maladies contagieuses de Thomme et des animaux.

Cependant, telle est la confusion des idées, que le savant hygiéniste, dans le titre de sa communication (sur la genèse du parasite de la tuberculose) et dans la suite de son exposition, accepte le langage du système des germes morbifiques. Je suis surpris, je vous Tavoue, que M. Bouchardat lui ait fait cette concession, car il admet que le prétendu parasite de la phtisie « ne vient pas du dehors » mais « se produit dans les organes du malade ». La concession est la conséquence de ja confusion des «idées créée par les partisans du système qui appliquent à faux le langage de Fhistoire naturelle à la pathologie.

Pour dissiper le malentendu et pour mettre lé langage d'accord avec les faits, il faut absolument écarter, comme un obstacle, le Système des germes morbifiques ; pour faire voir qu'il est faux dans ses conséquences, il est indispensable de montrer que, de toute manière, il est erroné dans son principe et que les fait» vrais sur lesquels il s'appuie ne sont que des cas particuliers d'une théorie générale, qui comprend également les lumineuses considérations médicales qui ont été présentées par M. Bouchardat sur la phtisie; par M*. Jules Guérin et par M. Fauvel sur le choléra et les conditions dans lesquelles il devient contagieux.

Ici un peu d'histoire devient nécessaire* D'où vient le système des germes morbifiques.

Le système des germes morbifiques est d'origine germanique et il n'a pas été imaginé par un médecin.

Le P. Kircher (Athanase), un savant jésuite, né près de Fuida^ tout au commencement du xvii^ siècle, paraît en être le premier inventeur. C'était un savant universel : philosophe^ linguiste, historien, naturaliste, physicien, chimiste, etc. Il voulut écrire sur la médecine, et fit, en effet, un ouvrage sur la peste. 11 eut des adepties et il était naturel qu'un des premiers, parmi les médecins, fût un de ses compatriotes : Dezeimeris, en son Dictionnaire historique de la médecine, nous apprend que

« Lange (Chrétien), l'un des fondateurs de la pathobgie ani^ mée c'est-à-dire d'une doctrine qui attribue la plupart des maladies à la présence d*animacules malfaisants dans l'économie i> publia sous le titre de Scrutinium de peste une édition de l'ouvrage du P. Kircher. Feller assure même que Langius la fil précéder d'uiie préface. Lange ou Langius est aussi né au commencement du xvn'' siècle. Enfin, M. Ch. Robin a rappelé « que Kircher d'abord et plus tard Linné, supposèrent que les maladies épidémiques reconnaissent pour cause des germes invisibles qui flottent dans l'atmosphère, pénètrent dans l'organisme et y produisent des troubles plus ou moins graves en s'y développant d'une vie parasite {^).^

Le système est donc ancien ; s'il n'est pas renouvelé des Grecs, il Test certainement des Allemands.

Sans doute il a pu séduire Langius et quelques autres raédedecins ; mais incontestablement, la vraie, la grande médecine y était restée étrangère, jusqu'à ce que, plus près de nous, un savant qui avait des prétentions à la médecine, Raspail, devint le représentant convaincu du système. Et il n'est pas hors de propos de rappeler qu'en physiologie Raspail était, à sa manière, un protoplasmiste. Son système d'organisation est tout mécanique : c'est par cristallisation sphérique ou vésiculaire que, ;selon lui; la cellule se constitue peu à peu à partir des corps simples. 11 considérait le granule amylacé comme une vésicule organisée sur le type de la cellule, ce qui est une colossale erreur que nous verrons reproduite par M. Pasteur.

Aucun médecin ayant dcr l'autorité n'a adopté le système pathogénique de Raspail, pas plus que la physiologie ne peut accepter son système organogénique. Mais la justice veut que Ton dise et répète que le système parasitique qui porte le nom de M. Pasteur ne diffère en rien de celui de Raspail; je l'avais déjà fait observer (2) ; M. Peter, dans ses débats avec M. Pasteur, Ta trop bien démontré (3) pour que j'y insiste encore. Comment donc a-t-il pu conquérir la faveur d'un grand nombre de médecins, ou de savants en même temps que des gens du monde ? c'est ce qu'il faut faire connaître on

(1) Dict. encyciopi des Se. médicales : article Germas.

(2) Les microzymas dans leurs rapports avec Ihétérogenie^ Ihistogènle, la physiologie et la pathologie, etc. J.-B. Bailière et fils, 1883.

(3) Bulletin de l'Académie de médecine^ 2« série, t. XII, p. 369.

recherchaDt comment, et à la suite de quelles circonstances, il s*est développé pour devenir enfin ce qu'il est dans son état actuel.

Page 1