LA NOTION DE REGIME POLITIQUE CHEZ SAINT- RUES
Il est du plus grand intérêt pour la recherche que nous entreprenons du « régime modèle », de connaître de manière très exacte le sens de ce terme de politia que l'on traduit généralement en français par « forme de gouvernement ». Cette expression de « forme de gouvernement » est loin de rendre tout le contenu, très complexe «et profond, de la notion thomiste de politia ou respublica (saint Thomas emploie indifférement les deux mots). art
Je ne sache pas que. nous possédions en français un. terme qui
en soit l'équivalent exact ; il nous faudra donc de toute nécessité le traduire de manière plus ou moins approximative, nous servant au besoin de plusieurs mots suivant le point de vue envisagé. Mais il n’en est que plus important de fouiller dès maintenant ce. que saint Thomas met sous ce terme.
__ Aujourd'hui, quand nous parlons. de FRE gouvernement, nous entendons par là une certaine organisation du pouvoir, localisée surtout au centre et au sommet de la natron ; une certaine organisation de la personne morale « Etat », qui sans doute réagit plus ou moins sur l’ensemble de la nation, mais qui affecte essentiellement la structure interne de cet Etat. De même. l'expression « régime politique » évoque généralement un certain personnel gouvernemental, les règles qui le régissent, la méthode qu'il emploie, etc... | TE
La notion de politia comprend tout cela, et parmi les nombreuses définitions qu'en donnent les commentaires sur la Politique, fréquentes sont les formules telles que celles-ci : ordo principantium (17), ordo principaluum in civitate (18), ordo dominantium in civitate (19), ordinatio civitatis quantum. ad omnes principalus, sed præcipue quantum ad maximum principatum (20), etc.…., qui s’attachent à l'organisation du gouvernement et de son personnel.
Mais, de pareilles formules, si elles sont exactes, sont pourtant insuffisantes. On s'en aperçoit en les comparant à d'autres textes, où la politia est appelée ordo civitatis (21), vita civitalis (22), ordo inhabilantium. in civitate (23), communicatio civium (24). Dans ces textes, il s’agit moins du gouvernement en lui-même, de l'Etat, que de la cité tout entière, au point que nous rencontrons des affirmations à première vue aussi surprenantes que celle-ci : « Quand la politia est changée, on ne peut dire que la cité reste la même (mutata politia, non remanet eadem civilas) (25). Cela suffirait à nous indiquer combien la notion de politia est plus profonde, — plus formelle, dirait un scolastique — que notre expression forme de gouvernement ; celle-ci reste extrinsèque à la cité, la politia l'imprègne au contraire tellement, qu'elle se confond en quelque sorte avec elle, qu’elle l'informe, au sens thomiste du mot, la fait ce qu'elle est. À
Mais nous ne pouvons nous contenter de constater l'existence de pareilles formules. Nous devons essayer d'en rendre compte, de compredre pourquoi et comment la simple organisation des gouvernants dans une cite (ordo principantiwum in civilate) peut lui devenir essentielle au point d'être appelée « la vie même de cette cité ».
Cela nous oblige à remonter à la notion même de cité, elle-même fonction de la célèbre formule d’Aristote reprise par saint Thomas : l'homme est naturellement un animal politique ; c’est-à-dire : il est dans la nature même de l’homme de vivre au sein d’une communauté qui forme un tout homogène, apte à atteindre par elle-même une fin commune, à savoir un niveau de vie élevé.
Cette commuauté étant la cité, disons que l’homme est naturellement membre d'une cité (c'est le sens précis, et d’ailleurs étymolo-
(17) Pol. IV, x, $ 1 : « .….respublica quæ est ordo principantium. » (18) Pol. IV, 1, $ 7 : « Politia est ordo principatuum in civitate. »
(19) Pol. IF, vi, $ 2 : « Politia nihil est ali i i ini mA, $ 1 est aliud quam ordo dominantium
(20) Pol. IF, v, 82.
(21) ol. IV, x, 8 3.
(22) id. ibid.
(23) Pol. IH, vu, 8 1. "
(24) Pol. EI, 18, 8 3.
(25) Pol. id, ibid, — Cf. IV, x, 8 3 : « Cessante republica, cessat civi-
Las. »
PNR,
gique, du mot « politique »). Et la cité est formellement constituée par un ensemble de rapports entre les hommes (communicatio, c'est ce que nous appellerions « un certain état de rapports sociaux » -— il vaudrait mieux dire de rapports politiques). — Matériellement, la cité est constituée par tels hommes, tel sol, tels monuments, etc, mais formellement par ces rapports dont nous parlons, et c'est précisément à ces rapports que saint Thomas donne premièrement et principalement le nom de politia (ici encore l’etymologie est bien significative). La polifia, c'est done ce qui constitue formellement la cité — disons mieux, c'est /a cité en lant que cité.
Aussi, nous comprenons aisément que la politia puisse être appelée : la disposition de ceux qui habitent la cité (ordo inhabitantium in civitate), ou la vie de la cité. RE sel
- Mais poursuivons. Il ne suffit pas de dire que la cité est un group d'hommes cherchant à atteindre le bien commun. Cette poursuite du bien commun est une œuvre difficile, de longue haleine, qui par définition dépasse les individus.: Aussi, la conséquence normale du caractère politique des hommes, c’est qu'ils ont besoin de quelque chose qui les dirige vers leur fin commune en empêchant leurs activités individuelles de se disperser.
« Si ergo naturale est homini quod in societate multorum vivat, necesse est in hominibus esse per quod multitudo regatur (26). »
- Ge par quoi la multitude est ainsi dirigée c’est le gouvernement
qui se définit précisément par la direction des gouvernés vers leur fin (27).
Soyons plus explicites : le mot gouvernement désigne en même temps un certain nombre de choses qu'il est utile de distinguer : une certaine fonction ; un personnel qui l’exerce : les gouvernants ; un pouvoir qui lui est attaché : l'autorité : un art : le gouvernement proprement dit. Tout cela est d’ailleurs étroitement lié et se retrouve dans l’idée plus large d'une certaine organisation. En son sens le plus général, le gouvernement est donc wne certaine organisation destinée à permettre à la cité d'atteindre sa fin.
Or, cette organisation plonge ses racines, nous venons de le voir,
(26) De Reg. Pr. I, 1. Tout ce premier chapitre développe cette idée de la nécessité du gouvernement. Voir notamment les formules suivantes : « In omnibus quæ ad finem aliquem ordinantur, in quibus contingit sic et aliter procedere, opus est aliquo dirigente, per quod directe debitum pérveniatur ad finem... Contingit autem diversimode homines ad finem intentum procedere... Indigit igitur homo aliquo dirigente ad finem. » Plus loin : « Oportet præter id quod movet ad proprium bonum uniuscujusque, esse aliquid quod movet ad bonum commune multorum. Propter quod et in omnibus quæ in unum ordinantur aliquid invenitur alterius regitivum. » — Conf. I?, q. xvic, art, 4 : « Socialis vita multorum esse non posset nisi aliquis præsideret, qui ad bonum commune intenderet. »
(27) 1, q. cu, art. 3 : « Gubernatio nihil aliud est quam directio gubernatorum ad finem. » — Cf. De Reg. Pr. I, XIV : N Gubernare est id quod gubernatur convenienter ad finem perducere. »