‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 15 sur 46 · MEL LUS · texte numérisé non relu

MEL LUS

dans les rapports politiques dont nous parlions. Elle est absolument impliquée par eux. Elle leur est essentielle, en sorte que partout où ces rapports existent, par le fait même on trouve une certaine organisation gouvernementale, si embryonnaire et rudimentaire puisset-elle être. Pas de cité digne de ce nom sans in minimum de gouvernement. ,

Non seulement cette organisation a son origine dans ces rapports politiques, mais elle en reçoit sa forme. Avec les modalités (il y en a à l'infini) de ces rapports, varient les types de gouvernement. Une foule de facteurs interviendront ici : religieux, philosophiques, économiques, moraux, techniques, etc... Selon, par exemple, qu'on aura telle ou telle notion philosophique de la liberté, la fonction de gouvernement sera conçue de façon différente, le personnel recruté autrement, l'autorité plus ou moins forte, l’art politique plus ou moins aisé. Il est facile de se rendre compte par l’observation des liens étroits, essentiels qui rattachent le gouvernement (au sens large) à ces rapports, que nous pourrions appeler en langage moderne : les mœurs politiques (28).

À l'inverse, il est évident que l'organisation gouvernementale réagit sur les mœurs politiques et les modifie très profondément. Si la Démocratie, par exemple, se fonde sur une conception égalitariste, elle aura aussi pour conséquence de détruire certaines hiérarchies, de niveler la société. Le fait pour un citoyen d’avoir ou non le droit de vote n'affectera pas seulement l’organisation du gouvernement, il influera grandement sur la vie même de ce citoyen, sut ses mœurs quotidiennes : création de clubs, meetings, discussions, amenant des amitiés ou des haines nouvelles, lecture plus assidue des journaux, désertion plus fréquente du foyer, etc... Saint Thomas n'hésite pas à dire que « la notion même de citoyen varie avec les régimes politiques » (29).

Si les liens sont si étroits entre les rapports politiques sur quoi se fonde la cité et l’organisation gouvernementale qui la couronne, et si nous nous rappelons que c’est précisément à ces rapports que saint Thomas done premièrement le nom de politia, nous ne serons pas étonnés que cette notion s’élargisse et englobe en même temps qu'eux cette organisation à laquelle ils donnent naissance et qui, en retour, les imprègne si profondément. Nous comprendrons que le même mot puisse être défini tantôt : l’organisation des pouvoirs, tantôt : la vie de la cité. A vrai dire, les deux formules sont insuffisantes, et ne nous livrent chacune que l’un des aspects de la notion de politia. Il faut les réunir dans une définition plus large. La politia, c'est l'organisation du gouvernement en tant qu'ayant sa

(28) A condition, bien entendu, de donner à ce mot « politique », son acception la plus large : tout ce qui touche l'homme en tant que membre d'une cité.

= (29) Pol. IT, 1v, 8 3 : « Manifestum est quod sunt diversæ species civium, secundum diversitatem politiarum. » ‘mise

räcine dans la vie de la cité et.en tant que réagissant sur cebu vie. En donnant au mot « politique » toute son acception (30), on pourrait dire : la physionomie politique de la cité, ou encore : l'organisation politique de la cité ; et quand il s'agira de classer ou de comparer les différentes politiae, on pourra parler de « types d'organisation politique » ou simplement de « types politiques ». Les expressions « forme de gouvernement » ou « régime politique », telles qu'elles sont aujourd'hui communément employées (31), ont un sens beaucoup plus superficiel et ne désignent guère que l’organisation du gouvernement en lui-même. Nous les emploierons cependant, surtout la seconde, à raison de leur commodité, mais en nous rappelant soigneusement tout ce que nous devons mettre sous ces mots.

Il pourrait paraitre que nous nous sommes bien longuement arrètés devant un simple détail de traduction. Mais nous. croyons au contraire, qu'il était essentiel de se garder dès le début de toute, confusion possible sur cette notion de politia qui est au centre de toute notre étude. à

D'autre part, nous verrons plus loin que ce que nous venons de dire pour la notion de politia, en général, doit s'appliquer aux différents régimes considérés. Nous sommes dès maintenant prévenus que quand il est question chez saint Thomas de Royauté ou de Démocratie, par exemple, ces mots désignent non pas seulement deux modes différents d'organisation de gouvernement, mais deux « types politiques » entièrement distincts (32). . |

Par ailleurs, il était important de faire ainsi ressortir le double aspect de la notion de polifia (33) : organisation du gouvernement, et caractères généraux de la vie politique, car cette distinction nous éclairera sur certaines contradictions apparentes dans la doctrine du meilleur régime : c'est que, suivant les passages, saint Thomas se sera placé à l’un ou à l’autre de ces points de vue. Il aura envisagé les régimes politiques sous leur aspect plus technique de « gouvernement » ou sous leur aspect plus humain, plus psychologique de « vie sociale ».

Enfin et surtout, notre texte essentiel sur le Régime Mixte utilise cette distinction, et nous montre que saint Thomas, pour élaborer le

(30) C'est-à-dire tout ce qui se rapporte à la vie de la cité en tant que cité.

(31) Reconnaissons que parfois et notamment dans l'expression « Ancien Régime » employée pour désigner toute la vie politique de la France avant 1789, le mot « régime » prend un sens beaucoup plus formel et voisin du sens thomiste.

(32) À ce point de vue ceux qui aujourd'hui parlent de Démocratie en mettant sous ce mot toute une philosophie, une morale, etc..…., nous semblent beaucoup plus près de la notion thomiste de politia, que ceux qui v voient simplement un certain aménagement des pouvoirs publics.

(33) Dualité d’aspects qui ne doit pas nous faire oublier l'unité foncière de la notion de politia. Ce n’est que logiquement que l'on peut séparer la forme du gouvernement de la « vie politique » ; mais on ne doit pas oublier qu’il y a entre eux un lien essentiel. Ce sont les deux faces d’une même réalité.

plan dé ce régime, à bien envisagé le double aspect de la notion de politia :

« Dans l'organisation du gouvernement dans une cité ou une nation, deux points de vue sont à considérer (duo sunt attendenda l'un, c'est que tous aient une certaine part dans le gouvernement, cela, en effet, maintient Ta paix du peuple ; le second point concerne la forme du gouvernement.

L'essentiel du problème politique pour saint Thomas se trouve là : à la fois assurer la paix, la satisfaction générale, et organiser un gouvernement solide. L'histoire nous apprend que tantôt l’une tantôt l’autre de ces préoccupations l'emporte. C'est ce que les modernes appellent le conflit de la liberté et de l'autorité. Conflit qui loin d’avoir échappé à saint Thomas, est présent à toutes les pages de son œuvre politique, et qui est notamment, nous le verrons plus loin, à la base de la notion du régime mixte.

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