I. — LA CLASSIFICATION THOMISTE DES RÉGIMES-T'YPES
Notre analyse de la notion thomiste de polilia nous a conduits à une conception très compréhensive : un régime politique ne consiste pas seulement dans telle ou telle organisation du gouvernement proprement dit, mais dans l'aménagement politique de la cité. C'est dire que ces régimes varient à l'infini. Il y en aura autant que de cités, car un tel aménagement est commandé par une foule de facteurs (psychologiques, ethniques, religieux, physiques, etc.), qui ne se reproduisent jamais de facon absolument sembiable dans des temps et dans des lieux différents. Chaque cité a des conditions et des exigences qui lui sont propres et qui comportent pour elle tel régime plutôt que tel autre.
Le Législateur qui se préoccupe de doter une cité déterminée d’une constitution doit connaître et considérer attentivement toutes ces * conditions, toutes ces exigences, et en tenir compte pour élaborer point par point cette constitution. Mais le Philosophe, lui, ne peut ainsi envisager les cas d'espèce. Son rôle est de pcser des règles, de déterminer des principes qui aient une valeur générale. De cette infinie variété de régimes politiques, il doit dégager un certain nombre de types auxquels se ramènent tous les autres, et qu’il puisse classer et comparer entre eux.
Le Législateur s'occupe de régimes particuliers, existant en fait — le Philosophe politique de régimes-types, dégagés par l’abstraction.
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Ce qui ne veut, d’ailleurs, pas dire que ces régimes-types ne puissent jamais être réalisés en fait, au moins dans leurs grandes lignes. Mais le Politique les envisagera en tant que types généraux, le Législateur, en tant que réalisés ici ou là.
Tous les philosophes politiques ont tenté de telles classifications de régimes politiques. Elles varient, d'ailleurs, suivant le critérium qu'ils ont choisi. Par exemple, Bluntschli (34) nous propose une classification suivant les droits de contrôle des gouvernés sur les gouvernants : H. Passy (35) distingue seulement les gouvernements de forme républicaine et ceux de forme monarchique, et Laveleye (36) les gouvernements autocratiques et populaires. On peut considérer la qualité des gouvernants ou leur quantité ; le fondement du pouvoir ou sa fin, ete., et dégager ainsi un nombre très variable de types politiques.
La classification généralement présentée comme étant celle de saint Thomas est celle que nous trouvons en plusieurs passages de son œuvre : Eth. VIII, x $ 1. — De Reg. I, 1. — Pol. IT, vu $ 1. — ITRONIS 3.02 TV té 4
Il y a deux séries de régimes, les uns bons et les autres mauvais, c'est-à-dire les uns orientés vers le bien commun, les autres dominés par les intérêts particuliers. Et chaque série comporte trois types de régimes, suivant que le gouvernement est détenu par un seul homme, par quelques-uns ou par un grand nombre.
Le gouvernement d’un seul, s’il est bon, est la Royauté ; s'il est mauvais, la Tyrannie ;
le gouvernement de quelques-uns est au premier cas l’Aristocratie ; au second, l'Oligarchie :
le gouvernement du grand nombre, la République ou la Démocratie. |
Cette classification a l'avantage d’être très commode et simple. Mais on lui a reproché d’être superficielle et archaïque, de se fonder sur un Critérium insuffisant : le nombre des gouvernants — reproches formulés notamment par H. Passy et J. Zeiller (37). Ils seraient mérités si cétte classification était la seule que nous trouvions chez saint Thomas — si elle se suffisait à elle-même. Or, c’est précisément ce que nous ne croyons pas : à notre avis — nous dirons pourquoi -- ce n’est là qu'une classification secondaire, qui n’a pas la prétention d'aller au fond des choses, mais qui présente un caractère simplement descriptif et commode.
Pour nous en convaincre, nous allons essayer tout simplement
(34) Bluntschli. Théorie générale de l'Etat, p. 305. (35) H: Passy. Des formes de gouvernement, p. 11. (36) Laveleye. Le gouvernement dans la Démocratie, I, p. 125.
a H. Passy. Loc. cit. — Zeiller. L'Idée de l'Etat dans Saint Thomas, p. 26. : |
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de suivre saint Thomas lui-même dans son effort pour dégager les principaux types politiques, depuis le premier point d'une pareille recherche, — qui est le choix d’un criterium — jusqu’à l'élaboration de la double classification tripartite dont nous avons parlé.
Son criterium, il l'indique lui-même dans plusieurs passages.
D'abord, d’une manière toute négative, il nous déclare que ce ne saurait être le nombre des gouvernants. Gette observation faite seulement à propos de deux régimes : Oligarchie et Démocratie, peut, évidemment — pour les mêmes raisons —— être étendue à tous les autres (38). Or, il nous a précédemment indiqué (39) que, la politia étant l’organisation des dirigeants dans la cité, les politiæ doivent se distinguer entre elles selon la diversité des gouvernants — et puisque ce n’est point par leur nombre, ce ne pourra être que par leur. qualité. Ailleurs (40), saint Thomas nous dit qu’il y à « autant de régimes politiques que de degrés d'excellence (entre les citoyens) » (/ot erunt politiae quot sunt gradus secundum excessum aliquem.)
Enfin, au L. VII, ch. VI $ 3: « La diversité des régimes vient d’abord de la diversité de leur fin, ensuite des diverses manières dont ils s’orientent vers leur fin. En effet, de ce qu'on choisit telle ou telle fin, il s'ensuit que l’on mène telle ou telle vie et, par conséquent, que l’on établit tel ou tel régime. En effet, les divers HÉgImes sont des modes de vie diflérents » (41).
C'est ici qu’il faut se rappeler tout ce que nous avons dit précédemment de la notion de politia, et ces divers textes, qui semblent au premier abord passablement différents, nous apparaissent alors comme essentiellement semblables. Selon qu’une cité aura telle ou telle fin, c’est-à-dire telle où telle conception de la vie à laquelle elle veut tendre, les gouvernants seront choisis selon telle ou telle « excellence » — et inversement la qualité des gouvernants influera nécessairement sur l'esprit de la cité et son orientation générale. Nous avons assez insisté déjà sur cette influence réciproque de l’organisation du gouvernement proprement dit et de la vie politique de la cité en général.
Une cité dont toute l'ambition est la gloire militaire se-donnera pour chefs de grands capitaines — une autre, qui ne songe qu'à l’argent, les citoyens les plus riches, etc.
(38) Pol. IV, 1, $ 11 : « Declarat quomodo determinandæ sunt Respublicæ paucorum et populares.. In prima proponit quod per se determinantur libertate et divitiis et per accidens multitudine et paucitate... »
(39) Pol. TITI, vi, 8 2 : « Politia nihil est aliud quam ordo dominantium in civitate. Necesse est enim quod distinguantur politiæ secundum diversitatem dominantium. »
(40) Pol. IV, 1x, $ 7.
(41) « Diversitas.rerum publicarum primo est ex diversitate finis, deinde ex diverso modo se habendi ad ipsum... Ex hoc enim quod diversos fines eligunt vel eumdem alio et alio modo et per alia et alia venantur. diversas vitas faciunt et per consequens respublicas. Diversi enim modi vivendi diversæ respublicæ sunt. »
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C'est donc bien un seul et même critérium que la qualité des gouvernants et la fin de la cité, mais envisagé sous un angle différent. = Nous pourrions résumer cela en disant que les régimes politiques varieront avec l'idéal qui les inspire. Quoi de plus conforme au principe général de l'Ethique thomiste qui veut que toute chose soit spécifiée par sa fin. On ne peut done souhaiter un critérium plus formel, qui aille davantage au fond des choses, qui saisisse plus directement le principe spécifique de chaque régime.
Ces buts, aux yeux de saint Thomas, se ramènent essentiellement à trois : {a vertu, la richesse, la liberté. Il faut y joindre une autre fin qui est celle de certaines cités : l’égoisme. Mais c'est une fin tellement contraire au vrai bien de la cité, que la Tyrannie, dont c'est le principe propre, ne mérite qu'improprement le nom de régime politique.
Nous pouvons donc, dès le premier stade de notre recherche, poser trois types politiques essentiels, correspondant aux trois buts de vertu, de richesse et de liberté, ce que nous pouvons appeler le principe aristocratique, le principe oligarchique et le principe démocratique (41 bis) .
Maïs cela ne suffit pas. Saint Thomas a remarqué que le fait que la vertu soit détenue par. un seul ou par plusieurs — et, en conséquence, que le gouvernement soit confié à un seul ou à plusieurs — introduit une différence qui n’est pas seulement quantitative. Cela influe sur toute l'orientation politique. Au premier cas, le gouvernement tend essentiellement à l’unité, à la cohésion, et le pouvoir est plus absolu : c'est là le régime royal ; au deuxième cas, la préoccupation dominante est celle de la justice distributive — donner à chacun en proportion de sa vertu — ce qui est le propre de l'Aristocratie. Aussi pourrait-on dire que Royauté et Aristocratie font partie d’un même genre : les régimes qui ont pour fin la vertu, — mais diffèrent spécifiquement, l’une ayant pour principe propre l'unité, l'autre la justice distributive. C'est ce qui explique des formules en apparence contradictoires :
« De même que le gouvernant gouverne à raison de la vertu dans la royauté, de même dans l'aristocratie. » (42) ou : « La royauté est instituée de la même manière que l'aristocratie » (43) ;
(41 bis) Voir notamment :
I IT, q. 61, art. 2 : « In distributiva justitia tanto plus alicui vie ‘ bonis communibus datur, quanto illa persona majorem habet principalitatem in communitate. Quæ quidem principalitas in aristocratica communitaie attenditur secundum virtutem, in oligarchica secundum divitias in democratica secundum libertatem, et in aliis aliter. »
Pol. IV, 1, 8 7. — IV, vit, & 6.
(42) Pol. V, vin, $ 1 : Sicut assumitur princeps secundum virtutem in statu optimatum, sic in regno, »
(43) Ed. ibid., $ 6 : « Regnum est institutum secundum statum: optima- TUM... > |